Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 10 sur 26

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Les Ormes

Chapitre IX

 

Après le repas, Avellin emmena sa femme et sa belle-mère dans la bibliothèque. C’était une vaste pièce, entièrement tapissée de livres, garantis contre la poussière par des vitrages qui cédaient à la moindre pression, et roulaient sans bruit dans leurs coulisses.

– Vous m’aviez annoncé une belle bibliothèque, dit Marcel à Flavie, mais je ne m’étais rien imaginé d’aussi complet.

– C’est que mon père était un grand fureteur en toutes choses, répondit-elle ; je ne crois pas qu’il ait laissé inexplorée quelque branche des connaissances humaines ; vous trouverez ici, non des nouveautés, mais une quantité de livres de fonds, tout à fait remarquables.

– J’espère bien y faire quelque ouvrage digne de ce cadre ! fit Avellin.

 

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– Vous n’allez pas vous mettre à travailler, je suppose ? dit Julie avec une moue.

– Pourquoi pas ? Quelques heures le matin, pendant que vous dormez, répondit en souriant le jeune époux.

– Je ne veux pas qu’on travaille, reprit l’enfant gâtée. Puisque vous aimez les promenades, vous avez le droit de vous promener, mais pour travailler, c’est autre chose !

Marcel souriait sans avoir l’air de la prendre au sérieux ; la jeune femme sortit d’un air boudeur et alla s’asseoir sur un banc du parterre, où l’on put la voir battant l’air de son petit pied, avec tous les signes de la mauvaise humeur. Marcel descendit en courant, s’approcha de sa femme avec tendresse et l’emmena doucement sous les allées du parc.

– Tant que cela amusera Marcel, tout ira bien, pensa Flavie ; mais quand il voudra travailler sérieusement, cela n’ira pas du tout.. Pourtant, ils s’aiment !

Flavie s’aperçut qu’elle ne savait rien de

 

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l’amour. Ce que peuvent se dire deux êtres qui s’aiment et que la loi donne l’un à l’autre, elle l’ignorait absolument. De combien de brouilles et de raccommodements peut consister un bonheur troublé, elle ne pouvait se le figurer. Elle avait en elle-même un idéal de l’amour, mais il ne ressemblait en rien à celui de Julie ; c’était une sérénité de l’âme, un détachement de la terre, qui lui aurait fait passer par-dessus les petites misères de l’existence sans les voir, sans les soupçonner même. On pouvait aimer autrement, c’était certain... Elle soupira et rougit, honteuse de se trouver après dix-neuf ans de mariage plus ignorante de l’amour que ne l’était sa fille, mariée depuis moins d’un mois. – Qu’importe, se dit-elle, comment ils sont heureux, pourvu qu’ils le soient ! Pourvu qu’ils le soient toujours !

Les jeunes gens ne revenant pas, elle se rendit au salon, ouvrit le piano et se mit à jouer. Son talent plus solide que brillant, au rebours de celui de Julie, n’avait aucune virtuosité, mais il lui permettait d’interpréter tous les maîtres, de façon à rendre leur pensée. Elle joua longtemps, puis referma l’instrument quand ses doigts furent

 

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fatigués, et soudain se ressouvint du passé.

Elle avait beaucoup souffert en ce lieu même, à cette place où elle était assise ; lorsque les soirs d’hiver elle fuyait le château pour respirer et pleurer librement, c’était sous le poids d’un fardeau insupportable ; elle revenait les membres las, le cœur endolori... Maintenant, la vieille maison semblait s’être rajeunie au contact de la jeunesse des époux : les fenêtres souvent fermées jadis, maintenant grandes ouvertes, laissaient pénétrer des flots de poussière dorée, avec les insectes bourdonnants, qui entraient comme un coup de vent, et sortaient aussitôt de même ; toute la joie de juillet, cette joie faite d’abondance et de chaleur, de la floraison qui continue et de la moisson qui commence, faite de parfums, de mouvement et de vie, se répandait dans les hauts lambris, dans les salles sombres, dans les chambres longtemps fermées, désormais ouvertes à la grande lumière, au vent qui court et secoue les rideaux, aux odeurs qui montent du parterre... Est-ce que la vie de Flavie allait aussi s’ouvrir aux joies de l’été, comme sa maison ?

 

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La voix de Marcel lui répondit sous la fenêtre ; il revenait riant avec Julie. Madame Dannault se recula un peu, afin de n’être pas vue ; ils passèrent, elle appuyée à son bras, une ombrelle à la main pour se garantir du soleil, lui l’air heureux et ouvert, libre et à l’aise dans son léger costume d’été en drap clair qui flottait autour de lui...

– C’est mon fils ! J’ai un fils ! se dit Flavie, prise par un sentiment de reconnaissance et de joie qu’elle n’avait jamais encore ressenti. Un vieux désir inassouvi lui remonta du cœur aux yeux avec des larmes : elle avait tant désiré un fils, autrefois ! Dans les rêves de sa maternité encore indécise, elle s’était fait une fête de la pensée de ce fils attendu, devenu grand, qui lui donnerait le bras et qui veillerait sur elle, la dominant de toute la tête et la regardant avec une fière tendresse. La petite fille avait été la bienvenue, mais ce fils tant souhaité, tant rêvé, est-ce maintenant que le destin le lui donnait ? Et leurs enfants, quand leurs enfants viendraient... Ah ! c’est par ceux-là qu’elle serait aimée ! Rien ne distrairait ces petites âmes de l’amour qu’elle

 

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voulait leur inspirer ; ils seraient à elle, à elle plus qu’à leur mère, elle le sentait d’avance. Lorsque les petits bras se noueraient à son cou, lorsque les lèvres fraîches chercheraient sur sa joue la place préférée pour s’y poser, l’existence n’aurait plus pour Flavie ni angoisses, ni lassitudes... Ce grand besoin de caresses, qui sommeille au fond de tous les cœurs, qu’elle n’avait jamais pu contenter, car sa fille lui avait toujours échappé, serait enfin satisfait quand elle serait grand-mère.

– Eh bien, maman, où te caches-tu ? fit la voix de Julie dans la pièce voisine.

Madame Dannault essuya ses yeux baignés de larmes heureuses, et confuse de son émotion, elle resta dans l’ombre du coin retiré où elle s’était assise.

– Ici, dit-elle.

Au son de sa voix qui la trahissait, Marcel s’avança vivement, devançant sa femme.

– Vous ne souffrez pas ? lui demanda-t-il, inquiet, en s’arrêtant devant elle.

– Non, mon ami, je suis parfaitement

 

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heureuse, répondit Flavie.

– Ah ! vous ne connaissez pas encore ma mère, fit Julie en s’asseyant auprès d’elle ; c’est quand elle est contente, qu’elle a l’air le plus bouleversé. Je vois qu’elle est enchantée.

Marcel regarda sa belle-mère d’un air de doute, elle le rassura d’un sourire. En ce moment même, les railleries de sa fille n’avaient plus le pouvoir de contrister madame Dannault.

Huit journées délicieuses s’écoulèrent ainsi. Le temps s’étant mis à la pluie, les promenades matinales que Marcel avait pris l’habitude de faire en compagnie de sa belle-mère, pendant le sommeil prolongé de Julie, furent remplacées par deux ou trois heures de travail dans la bibliothèque.

Bientôt Flavie osa s’intéresser aux recherches de son gendre, et fort au courant des ressources de la bibliothèque, elle put faire pour lui bien des recherches dans des ouvrages d’histoire ou de philosophie. C’est là, assis en face l’un de l’autre, séparés par la grande table de chêne, recouverte de drap vert, que Julie les trouvait d’ordinaire un

 

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peu avant le déjeuner.

Avec sa verve incisive, elle les plaisantait sur leurs goûts scientifiques, et les emmenait vers la salle à manger en témoignant un dédain profond pour l’encre et les livres. Un jour, cependant, elle alla plus loin.

– Tu donnes de fâcheuses habitudes à mon mari, dit-elle à sa mère, pendant un moment où elles étaient seules ensemble. Si tu l’accoutumes à ce qu’on lui tienne compagnie pendant qu’il travaille, la vie ne sera plus tenable pour moi, non seulement à Paris, mais partout...

Flavie se sentit tout à coup affligée comme un enfant injustement grondé. Dans ce cœur sensible, la moindre blessure devenait une torture. Elle baissa la tête, et dit humblement : « C’est bien. » À partir de ce moment, elle n’eut qu’un désir : quitter les Ormes, et elle écrivit à son mari qu’elle se tenait à sa disposition. Le lendemain après-midi, une dépêche arriva. M. Dannault réclamait sa femme sur-le-champ ; celle-ci avait juste le temps de prendre le train à la station prochaine, si elle voulait être à Paris le

 

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lendemain matin. Elle fit atteler en hâte et partit. Elle arriva à la station au moment où le train s’arrêtait devant le quai, et monta dans un wagon où elle se trouva seule. À quelques kilomètres de là, une échappée de vue laissait apercevoir les Ormes, pour qui savait les reconnaître ; non le château lui-même, masqué par les bois, mais le clocher de l’église et le petit cimetière apparaissaient comme un décor d’opéra-comique. Flavie baissa la glace, sans souci du vent qui lui chassait la pluie au visage, et regarda le paysage aimé jusqu’à ce qu’une tranchée du chemin de fer le dérobât brusquement à sa vue.

– Ô mon cher pays ! pensa-t-elle, quand vous reverrai-je ? Ai-je laissé là le bonheur le plus pur que j’aie goûté en ma vie ?

Elle releva la glace et resta immobile, perdue dans une méditation vague, à la fois douce et douloureuse. Au bout d’un moment, elle s’aperçut que son visage était mouillé, et pensa que c’était la pluie, mais ce n’était pas l’eau du ciel qui coulait lentement sur ses joues, c’étaient les pleurs de ses yeux.

 

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M. Dannault attendait sa femme, plus tyrannique, plus quinteux que jamais, et visiblement décidé à lui faire payer le congé qu’il lui avait accordé. Après quelques questions bourrues, il intima à Flavie l’ordre de s’occuper de sa maison, fort négligée en son absence, et de ne plus penser à aller se promener sans lui. Madame Dannault reprit le joug avec sa résignation habituelle, mais son ancienne mélancolie, qu’elle avait sentie retomber sur elle dès son entrée dans l’appartement, était adoucie par le singulier sentiment d’une solidarité nouvelle avec quelqu’un qui l’aiderait désormais. Le poids était aussi lourd, mais elle n’était plus seule à le porter ; elle se disait que son gendre, s’il ne pouvait la secourir effectivement dans les misères infimes de son existence, la soutiendrait au moins moralement de son estime et de son affection.

Son affection, oui ! Quelqu’un enfin l’aimait sur la terre, elle en était sûre !

 

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