Les Ormes
Chapitre XIV
Le printemps précoce et charmant cette année-là remplissait les allées du Bois de bourgeons entrouverts et semait les taillis de fleurs élégantes et frêles. Dans certains coins peu fréquentés, du côté de Bagatelle, c’était déjà une neige de pétales blancs qui tombait sur les cavaliers lorsqu’ils effleuraient de leur cravache les branches traînantes des arbustes. Les pelouses de Saint-James, envahies l’après-midi par une nuée d’enfants et de bonnes coquettes, n’appartenaient aux heures matinales qu’aux délicats, connaisseurs de leur charme et de leur solitude. Pendant le mois d’avril, Flavie vint là tous les matins avec la nourrice et Pierre, respirer la bonne odeur des feuilles, qui les grisait pour tout le jour, et leur donnait une joie innocente. Pour accomplir cette promenade, madame Dannault n’avait garde de demander la voiture que sa fille lui eût indubitablement refusée. Ayant renoncé à
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son coupé depuis son veuvage, elle se servait simplement d’une voiture de place, qu’elle quittait à l’entrée du Bois, et c’est à pied qu’elle accomplissait sa promenade maternelle. Elle semblait si jeune que personne ne l’eût prise pour une grand-mère ; aussi c’est avec une pointe d’orgueil inconscient et très légitime qu’elle voyait les regards des rares promeneuses se fixer avec admiration sur le bel enfant qu’elle accompagnait, et qu’on prenait pour le sien. Parfois, elle en rougissait un peu, se rappelant combien étaient loin les jours où elle était mère pour tout de bon ; le plus souvent elle souriait, et regardait ensuite avec plus de tendresse encore le petit être qui lui promettait, sur le déclin de la vie, tant de joies délicieuses.
Un matin, en sortant de la maison de sa fille encore endormie, madame Dannault trouva son gendre sous la porte cochère. Surpris de voir là sa belle-mère à une heure aussi indue, il fut mis tout à coup au courant de ces promenades qu’il ignorait, ayant pris l’habitude de travailler à la bibliothèque pendant la matinée.
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– J’irai vous retrouver là-bas quelque jour, dit-il en souriant ; vous me donnez appétit de verdure, et ce jour-là je vous ramènerai déjeuner à la maison. Ce sera mon école buissonnière.
Flavie sourit, lui fit un signe de tête et le quitta ; il regarda pendant un instant s’éloigner ce petit groupe qui représentait la famille presque entière.
Presque ! Si Julie l’eût voulu, avec quelle joie intime et profonde ce travailleur sérieux, ce penseur à l’esprit ouvert, au cœur bienveillant, eût réuni toutes les richesses de son foyer dans le petit espace que ses bras pouvaient enserrer ! Mais ce rêve jadis caressé s’était évanoui peu à peu, comme une buée légère sur les carreaux transparents ; de même, il s’était aussi condensé en quelques gouttes glacées que Marcel avait senties retomber sur son cœur lorsqu’il avait dû s’avouer que le mariage, tel qu’il lui était échu, ne serait pour lui ni un but ni un refuge, mais seulement une étape sur la route de la vie. Moins chez lui que jamais, dans cette demeure pleine de visages étrangers, à peine entrevue, il éprouvait
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souvent les impressions d’un visiteur, et parfois celles d’un trouble-fête.
Il traversait le parc Monceau, sous les allées, au milieu des cris d’oiseaux qui éclataient dans la verdure nouvelle, songeant avec mélancolie au présent, se défendant avec une certaine appréhension de penser à l’avenir, lorsqu’une impression de calme et de fraîcheur délicieuse lui vint tout à coup avec un souvenir.
Les Ormes ! Oui, c’était aux Ormes qu’il avait connu la plénitude de la vie intellectuelle et morale. Non pas pendant les premiers temps troublés de son mariage, lors de sa courte lune de miel, mais durant l’été qui venait de s’écouler, lorsque contraint de régler avec Flavie les affaires de la succession de M. Dannault, il avait passé près d’elle quatre ou cinq journées délicieuses. Julie était restée à Cabourg, choisi par elle comme une sorte de plage demi-deuil, plus décente que Trouville, vu la circonstance qui l’obligeait à s’envelopper de crêpe anglais ; rien n’avait troublé la paix profonde, le repos moral absolu qu’il avait trouvé sous les allées de hêtres
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du petit château.
Les Ormes et Flavie se complétaient l’un par l’autre ; ces grands arbres, ces larges prairies baignées de soleil, cette eau claire qui coulait sans fracas, portant sur son parcours la joie et la vie, – le visage calme et doux de la maîtresse de ce lieu, son cœur généreux ouvert à toutes les grandes impressions, à toutes les pitiés, à toutes les belles tendresses, – voilà ce qui était le repos, voilà ce qui était le bonheur ! Près de Flavie, tout était harmonie et bien-être ; point de notes discordantes, point de tons criards, point de bruits inutiles ; la vie s’accomplissait sous ses auspices avec la régularité que lui impose la nature, sans ponctualité méticuleuse ou gênante, mais dans un ordre parfait. Marcel sentait qu’aux Ormes et près de Flavie, la vieillesse et la mort elle-même ne seraient pas à craindre ; elles viendraient en leur temps, avec la calme majesté des automnes, il les accepterait sans effort, avec la résignation des feuilles, qui, après avoir vécu et frissonné tout l’été, tombent lorsque la vie s’est retirée d’elles.
Tout en songeant, Avellin avait pris
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machinalement le chemin de la Bibliothèque ; arrivé près de la Madeleine, il s’arrêta, comme s’il sortait d’un rêve, et regarda autour de lui.
Il se trouvait au milieu d’un amoncellement prodigieux de fleurs et de verdure. Les bottes de roses, de myosotis, de réséda, formaient à hauteur d’homme une double haie protégée contre un soleil trop ardent par les toits des étals peints en vert. Sur ce fond délicat, comme les teintes d’un tapis oriental, se détachaient les calices superbes des grandes tulipes au coloris éclatant. De leurs brillantes robes de satin flambaient des nuances riches et veloutées, semblables aux flammes d’un punch idéal. Les pivoines s’entassaient à terre par brassées, comme des ballots de soie rouge ou rose, et partout, disséminés jusque sous les pieds des passants, s’étalaient des pots de fleurs de toutes tailles, tantôt offrant à portée de la main des roses larges comme des soucoupes et chiffonnées comme du papier de soie, tantôt tapissant le sol de rosiers nains, aussi nombreux qu’un essaim d’abeilles. Autour de cet amas de couleurs tendres ou violentes, la famille distinguée des plantes de serre formait un cadre
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capricieux, découpé en mille dentelures variées, d’une élégance incomparable.
Une foule presque mondaine s’agitait là, malgré l’heure encore matinale, des jeunes femmes en quête d’une décoration pour leur salon ou des amoureux qui venaient commander un bouquet. Les robes de teintes demi-claires et les grandes ombrelles bariolées donnaient l’impression du mouvement, au milieu de l’immobilité des bouquets. Les marchandes, pour les montrer, faisaient voltiger les rosiers et les pélargoniums, si bien qu’une intensité joyeuse de vie sortait de tout ce que pouvait embrasser le regard.
Avellin contemplait ce tableau de l’air d’un homme qui fait une découverte là où il croyait tout connaître depuis longtemps. Depuis tant d’années, comment n’avait-il jamais eu l’idée de se donner cette fête des sens délicats ? Vingt fois il était passé par là, sans y voir autre chose qu’un marché aux fleurs ; pourquoi aujourd’hui était-il ébloui de la poésie à la fois naturelle et mondaine, du charme évident et compliqué
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pourtant de spectacle essentiellement parisien ?
Son esprit interrogé lui répondit les deux noms qui depuis une heure l’accompagnaient en le berçant comme une musique : Flavie, les Ormes, Le besoin de verdure et de fleurs qui faisait du parterre de Normandie une vaste corbeille aux parfums discrets et changeants, qui transformait le salon parisien de madame Dannault en une serre, ce goût irrésistible pour le feuillage vivant et la fleur odorante, c’était une part même de la personnalité de Flavie ; c’est ce qui faisait de sa demeure, quelque part qu’elle habitât, une chose particulière, impossible à imiter.
Un sourire éclaira le visage sévère d’Avellin, pendant qu’il choisissait quelques roses à l’étal le plus engageant : le sort conspirait contre lui ; ces couleurs et ces parfums l’avaient grisé ; tant pis pour la Bibliothèque, il n’irait pas ce jour-là. Son bouquet à la main, il monta dans une calèche à quatre places, qui passait, et se fit conduire à Saint-James. Jamais il ne s’était senti si jeune. Les roses qu’il tenait embaumaient l’air autour de lui, le gai soleil faisait danser les couleurs du
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prisme dans les gouttes d’eau de la fontaine, sur la place de la Concorde ; les feuilles encore neuves, à peine déroulées, des arbres dans les Champs-Élysées, frissonnaient sous le vent tiède et léger avec un air de gaieté qui le gagnait sans qu’il sût pourquoi. Les Ormes lui trottaient dans la tête, pendant que le cheval montait l’avenue, vers l’Arc de triomphe ; tout en se laissant voiturer, il essayait de se rappeler si c’était à droite ou à gauche que l’on tournait pour aller au moulin après avoir passé le petit pont... Il s’aperçut de sa préoccupation, et se mit à rire ; ce jour-là, il avait décidément la cervelle à l’envers, mais après tout ce n’était pas un crime que de se donner congé.
Il avait traversé le Bois, le cocher tournait lentement autour de l’étang de Bagatelle, et Marcel n’apercevait rien qui ressemblât à la nourrice de son fils ; une tristesse soudaine lui tomba sur le cœur.
Faudrait-il s’en revenir, ses roses à la main, sans avoir trouvé ceux qu’il cherchait ? Il lui sembla qu’un vent froid venait de s’élever entre
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les arbres, et que le soleil s’était caché sous un nuage. Non, cependant : la surface de la pièce d’eau se ridait sous un souffle presque insensible, et les ombres des promeneurs se projetaient en taches foncées sur le sable du sentier... Au détour d’un massif, Avellin aperçut le petit groupe ; il fallait de bons yeux pour le découvrir, car les deux femmes cachées à demi dans la tendre verdure étaient encore bien loin, au bout de l’étang ; il sauta à terre, et se dirigea vers le banc.
Madame Dannault rêvait, pendant que la nourrice chantonnait à demi-voix une chanson patoise, qui berçait de son rythme somnolent l’enfant et la chanteuse elle-même. Les yeux perdus un peu haut, entre le lac et le ciel, Flavie pensait vaguement à beaucoup de choses passées, sans s’arrêter à aucune. Malgré les tristesses de son âme, elle sentait depuis quelque temps sourdre en elle une joie latente, dont l’origine restait mystérieuse pour elle-même. L’air était meilleur à respirer, son sommeil était plus facile, elle aimait son appartement nouveau ; ses amis qu’elle avait revus pendant l’hiver se montraient pour elle pleins d’attentions délicates ; madame
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Lenoissy, n’étant plus gênée par la présence de M. Dannault, avait resserré bien vite les liens d’une affection déjà si ancienne, et qui s’était fondue en une délicieuse intimité, telle que seules peuvent la connaître les femmes qui ont beaucoup souffert, lorsqu’elles se savent dignes l’une de l’autre. Toutes ces jouissances et le printemps, si doux, si prodigue de vie et de bonheur, mettaient du soleil dans le cœur de Flavie.
– Je vais donc être heureuse ? se demandait-elle avec une joie inquiète. Et Julie qui est gentille et qui n’est pas du tout jalouse de l’enfant, qui me permet de le promener tous les jours...
Un sourire d’une extrême douceur flottait sur le visage de madame Dannault, et Marcel qui s’approchait en fut ébloui. De combien de renoncements avait dû se composer la paix intérieure qui donnait tant de charme à cette figure idéale, dont l’expression était si jeune et si tendre ! Il s’arrêta à deux pas, et ce mouvement attira l’attention de la nourrice, qui poussa un
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petit cri d’étonnement.
– C’est moi, en effet, dit Avellin en s’approchant. Il faisait si beau que je n’ai pu y tenir. Au lieu d’aller travailler, je suis venu vous rejoindre. Si vous saviez quelle masse de fleurs il y avait à la Madeleine ! On ne pouvait plus passer, c’est ce qui m’a arrêté. Voici la preuve de ma faiblesse.
Il donna à Flavie les roses qu’il avait apportées pour elle, et qui commençaient déjà à se faner, en répandant une odeur musquée très douce. Elle le remercia d’un mot et les attacha à son corsage, sous son mantelet de cachemire.
– Je ne pensais plus que vous êtes en deuil, fit-il un peu ennuyé de n’y avoir pas songé plus tôt. Mais cela ne fait rien, vous les cacherez, et vous en aurez le parfum tout de même.
Il s’assit sur le banc, près de madame Dannault, qui se rangea un peu pour lui faire place. Son arrivée avait tout à fait réveillé Pierre, qui voulut s’exercer à marcher, en s’accrochant aux genoux des grandes personnes. La conversation tomba : la tiédeur de l’air et le reflet
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du soleil sur l’eau répandaient une langueur somnolente, et puis l’état paisible et doux des esprits ne nécessitait point de discours entre Flavie et son gendre.
– Déjà onze heures et demie ! fit Marcel qui eut l’air de se réveiller en sursaut et qui regarda sa montre. Il est temps de rentrer ; vous déjeunez avec nous, n’est-ce pas ?
– Rentrons toujours, répondit madame Dannault, nous verrons ensuite.
Marcel fit avancer la calèche, et ils retournèrent vers Paris. Comme ils traversaient l’espace sablé qui s’étend devant la porte de Neuilly, ils rencontrèrent un cavalier qui salua Flavie au passage.
– Vous connaissez ce monsieur ? demanda-t-elle à Marcel.
– Non ; et vous ?
– Je crois l’avoir vu chez vous, reprit-elle, avec une nuance d’embarras ; c’est, je pense, M. de Liotais...
– Un des jeunes amis de Julie, répondit
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Avellin avec un sourire légèrement railleur ; je suis loin de les connaître tous, vous savez.
Tout à coup Flavie se rappela le soir de son arrivée et l’impression pénible qu’elle avait alors éprouvée. C’était bien Liotais ; elle reconnaissait maintenant l’expression hautaine et troublée de ce beau visage encore si jeune. Plusieurs fois elle l’avait revu, sans avoir jamais l’occasion de lui parler, tant il semblait gêné en sa présence. La joie tranquille qu’elle avait éprouvée jusque-là disparut soudain, chassée par le souvenir des hommes que recevait sa fille, et qui en général ne lui plaisaient point.
– Je ne vois pas assez la société de Julie, se dit-elle avec reproche ; j’ai négligé mes devoirs.
Une sorte de besoin de se punir la saisit : elle eut envie de s’imposer une mortification ; c’en serait une de rentrer chez elle et d’y déjeuner seule. Prétextant une lettre à écrire, elle déclara ses intentions à son gendre, qui en fut très désappointé. Ils étaient tout près de la maison ; pendant qu’il insistait pour la faire changer d’avis, madame Dannault sentit sur elle un regard
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qui la gênait ; elle leva les yeux et aperçut sur le trottoir de la rotonde, en face d’elle, madame Tirouin qui l’examinait avec une véritable curiosité, sans paraître, d’ailleurs, la reconnaître autrement.
– Je vous assure, dit Flavie à Marcel, qu’il faut que je rentre chez moi.
– Soit ; alors, fit-il, c’est moi qui vais chez vous. Nourrice, vous direz à madame que je déjeune chez madame Dannault.
Il aida la nourrice à descendre, puis remonta gaiement, s’assit à côté de sa belle-mère, et la calèche se remit en route. Les roses de Marcel, qui s’étaient détachées, se trouvaient sur les genoux de Flavie ; elle les respira doucement et les laissa tomber. Involontairement elle tourna la tête vers l’endroit où elle avait vu « l’amie de tout le monde »... Celle-ci, restée à la même place, paraissait attendre le passage de quelque omnibus.
La calèche disparut, et madame Tirouin, enfoncée dans ses méditations, se mit à poursuivre une idée si compliquée que de peur de
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troubler ses hautes conceptions, elle rentra chez elle en fiacre.
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