Les Ormes
Chapitre III
L’accès de goutte de M. Dannault n’avait pas eu d’autres suites. Cependant, il paraissait plus pensif qu’autrefois, et regardait souvent sa fille avec des yeux pleins de souci.
Un soir, il appela sa femme dans sa chambre.
– Julie a dix-sept ans, c’est l’âge que vous aviez quand je vous ai épousée, dit-il. Il faut la marier.
Madame Dannault leva sur son mari son beau regard triste.
– Elle est bien jeune, dit-elle, et encore bien peu sérieuse...
– L’âge et la gravité lui viendront, répondit le père avec quelque brusquerie. Je veux la voir mariée ; je ne vivrai pas longtemps.
Sa femme le regarda avec un sentiment de frayeur. La pensée qu’elle pouvait perdre son
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mari ne lui était encore apparue que dans le brouillard d’un avenir lointain.
– Je me sens très mal, reprit-il, et je suis sûr d’avoir peu de temps à vivre. Je ne veux pas vous blâmer, Flavie, vous n’avez en vous aucune méchanceté ; on peut même vous rendre cette justice que votre caractère est accommodant ; mais vous n’avez pas les qualités qui font qu’une mère peut remplacer un père quand il s’agit d’établir son enfant. J’ai beaucoup médité sur ce sujet ; donc, nous allons retourner à Paris, et cet hiver je marierai Julie. Vous la conduirez dans le monde, – ce ne sont pas les relations qui nous manquent, – elle a une jolie dot...
– Je ferai ce qui vous plaira, répondit faiblement madame Dannault.
– Alors, c’est entendu, préparez-vous à partir. Il faut que nous soyons à Paris pour le premier de l’an. Je n’ai pas de temps à perdre.
En prononçant ces derniers mots, il détourna la tête pour cacher à sa femme l’émotion qu’il ressentait ; l’idée qu’il pouvait le plus difficilement supporter était à coup sûr celle de sa
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propre mort. Fort émue elle-même, Flavie se leva et posa affectueusement la main sur le bras de son mari. En ce moment de trouble et de chagrin, elle ne se souvenait plus que d’une chose : cet homme lui avait donné son nom, depuis dix-neuf ans elle marchait à ses côtés dans la vie, et il parlait de mourir.
– Mon ami, dit-elle, enhardie par la pensée qu’elle accomplissait un devoir, mon ami, j’espère à force de soins et d’affection chasser les idées noires qui vous poursuivent. Puisque vous le désirez, nous nous occuperons de marier Julie. J’aurais bien aimé la garder deux ou trois ans de plus pour mettre encore quelques pensées sérieuses dans sa petite tête ; mais puisque vous le désirez autrement...
Dannault regarda sa femme : elle vit dans ses yeux plus de confiance et d’amitié qu’il ne lui en avait témoigné depuis bien longtemps.
– À quoi bon ? répondit-il avec un regard qui portait plus loin que ses paroles ; elle est volontaire, vous le savez, enfant gâtée... J’ai peut-être là quelque chose à me reprocher, mais ce qui
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est fait est fait : je voulais être aimé d’elle, préféré à tout...
– Vous avez réussi, dit tristement madame Dannault.
Il la regarda attentivement et détourna les yeux avec un soupir.
– Elle est certainement plus docile – et elle ne l’est guère pourtant – qu’elle ne le sera plus tard, reprit-il ; la vie est une épreuve, il faut la commencer de bonne heure. Il resta pensif, puis se pencha vers sa femme et baisa son front encore sans rides. – Je suis fatigué, ajouta-t-il en la repoussant doucement, je vais essayer de dormir. Bonsoir.
Elle se retira, mais avant de refermer la porte, elle vit son mari la suivre des yeux avec une sorte de tendresse et de regret, comme s’il avait compris tout à coup ce que cette femme résignée avait subi de douleurs silencieuses, pendant les années qui venaient de s’écouler.
Lorsque les défauts d’un homme sont non dans son cœur, mais dans son caractère, il n’y a
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pas de changement durable à espérer ; l’humeur grondeuse de Dannault avait besoin de se déverser sur quelqu’un : l’habitude était prise pour lui de choisir Flavie à cet effet ; dès le lendemain, il recommença ses taquineries, ses petites persécutions et ses boutades impérieuses. Les préparatifs du départ lui donnèrent maints sujets de mécontentement, si bien que madame Dannault, toute lasse qu’elle fût, considéra presque comme un soulagement la nécessité de sortir et de recevoir, qui au moins à Paris lui épargnerait les désagréments d’un tête-à-tête tel que celui qu’elle endurait aux Ormes.
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