Les Ormes
Chapitre XIX
Aux Ormes ! bien vite aux Ormes, pour y cacher la honte et l’éclat de ce scandale inouï ! Ni Marcel, ni madame Dannault ne se sentaient le courage de supporter l’attitude respectueusement compatissante des domestiques, les regards curieux des amis et connaissances, les commentaires à voix haute qui deviendraient des chuchotements à leur approche ; sans les avoir encore éprouvées, ils devinaient toutes les humiliations dont ils seraient abreuvés. Ces malheureuses victimes de la faute d’autrui baissaient la tête sous le coup d’une impitoyable réprobation, comme s’ils eussent été les coupables.
Le lendemain de la fuite de Julie, madame Dannault partit pour les Ormes, emmenant la nourrice et l’enfant ; Marcel resta deux ou trois jours de plus pour mettre l’appartement en
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location, envoyer cheval et voiture au Tatttsrall, congédier les domestiques, et régler les affaires de la fugitive.
Il n’avait attaché à la dot de Julie d’autre importance que celle d’une satisfaction très impersonnelle : que lui importait, à lui, travailleur, un peu plus ou un peu moins d’épaisseur à ses tapis, de richesse dans ses meubles ? Il n’avait même pas profité des sommes considérables qui passaient dans sa maison pour faire relier plus richement les livres, ses amis, qui traînaient sur son bureau ou qui garnissaient les rayons de sa bibliothèque.
Mais maintenant il ne permettrait plus qu’un centime de cette fortune souillât ses mains ; aussi se rendit-il chez le notaire pour lui expliquer ses intentions.
Celui-ci l’écouta avec une attitude pleine d’attention et presque de respect ; dépositaire de bien des fortunes et de bien des secrets, il avait vu beaucoup d’hommes réclamer en pareil cas la plus large portion de revenus ; c’est rarement qu’il en avait vu refuser la totalité.
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Lorsque Marcel eut fini de parler, le notaire lui dit, avec l’expression d’un regret qu’il ne pouvait surmonter, que madame Avellin, se prévalant des termes de son contrat, l’avait déjà prévenu d’avoir à lui réserver sa fortune tout entière ; ainsi l’époux outragé n’avait même pas le bénéfice de sa générosité : Julie par sa prévoyance lui avait enlevé jusqu’au moyen de se montrer supérieur à elle en matière d’intérêt.
– Soyez persuadé néanmoins, monsieur, ajouta le notaire, que madame Avellin connaîtra votre démarche ; je ne doute pas qu’elle n’en soit touchée.
– Elle est à Paris ? demanda Marcel ; il ne le croyait pas, tout en posant la question, car son premier soin avait été de courir chez Liotais, où il avait appris que celui-ci était parti pour une destination inconnue.
– Non, répondit le notaire ; madame Avellin n’était pas à Paris ; il n’était pas autorisé à découvrir le lieu de sa retraite...
– Et puis, pensa Marcel, à quoi cela me servirait-il de le connaître ? La ramener ? Elle n’y
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consentirait jamais. Tuer cet homme ? Il y avait songé d’abord avec furie, puis le second mouvement lui avait démontré la vérité : quel qu’il fût d’ailleurs, ce n’est pas cet enfant qui était le vrai coupable, c’était Julie elle-même.
Il le tuerait pourtant, une fois ou l’autre, quand il se retrouverait face à face avec lui : mais maintenant... une immense lassitude pesait sur les épaules de Marcel. Plus triste qu’irrité, plein de pitié plus que de mépris, il redoutait le mouvement, la lutte prochaine et acharnée ; il avait envie de se laisser tomber à terre et d’y mourir. Qu’avait-il fait au ciel pour mériter un tel malheur ?
Il partit donc aussi pour les Ormes.
À mesure que la distance augmentait entre Paris et lui, Marcel reprenait un peu de lui-même. Aux premières lueurs du jour, quand il retrouva les paysages connus, quand il vit les longues rangées d’arbres dans le lointain tourner autour de lui lentement comme autour d’un axe, quand les ruisseaux dans les ravins lui annoncèrent qu’il approchait du cher pays où il allait retrouver tout
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ce qui restait désormais pour lui de la famille, il respira plus librement, sa poitrine élargie se gonfla, il se leva de toute sa hauteur et se dit qu’après tout il vivait, il était un homme d’honneur, et que le travail ne le tromperait jamais.
C’est avec cette sensation de vie reconquise qu’il rentra au petit manoir. Flavie l’attendait dans la grande salle basse. Ce n’est pas elle qui eût permis à un hôte cher de franchir le seuil de sa demeure sans rencontrer de bienvenue, même à cette heure matinale ! Aujourd’hui plus que jamais, alors que l’hôte était si cher et si malheureux !
Depuis son arrivée, Flavie avait aussi beaucoup réfléchi ; malgré le déchirement de cœur que lui causaient les souffrances de son gendre, elle avait éprouvé un véritable soulagement à le quitter pour un peu de temps ; en sa présence, elle se sentait trop responsable, trop accablée ; dans l’honnêteté de son âme rigoureuse, elle prenait sur elle la faute de sa fille ; la honte l’éclaboussait, il lui semblait que
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Marcel avait le droit de lui demander compte de la situation où Julie l’avait mis, et que s’il ne le faisait pas, c’était par pure charité.
Quand elle fut seule dans la maison de son enfance, tout son passé d’honneur et de vertu vint vers elle, l’enveloppant comme un manteau de pourpre royale. Non, ce n’est pas elle qui avait fait de Julie la femme infidèle et perverse ; jour par jour, heure par heure, Flavie remonta le cours de ses souvenirs : toute petite fille docile et soumise, pleine pour ses parents d’un respect que l’on n’apprend pas, quand on ne l’a pas en soi-même ; jeune femme résignée, esclave de ses devoirs, au point de les aimer, si douloureux qu’ils fussent, comme on aime sa cellule, par force d’habitude et contrainte de discipline... Mère droite et courageuse, elle avait lutté vingt ans contre les mauvais instincts de l’enfant indomptable : ce n’est pas elle qui lui avait appris ces choses dont le souvenir la couvrait de rougeur... Non ! Flavie pouvait regarder en face l’homme que sa fille avait trahi, car devant sa conscience, le juge le plus sévère qu’elle pût trouver, Flavie avait rempli son devoir, depuis la
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première heure de sa douloureuse existence jusqu’à ce jour où la honte et le chagrin pouvaient la briser, mais non l’humilier.
Dans ce calme de l’heure matinale, dans la clarté du grand rayon d’or qui entrait horizontalement par la large fenêtre, ils se regardèrent franchement, et ils virent dans les yeux l’un de l’autre que l’honneur avait survécu au désastre. Ils n’étaient pas humiliés ! Voilà ce qui leur donnait la force et le calme. Ce fut pour eux un inexprimable allègement ; c’est alors seulement qu’ils s’aperçurent combien le souci de l’autre avait pesé pour chacun d’eux dans le fait de leurs chagrins. Sans mot dire, Marcel attira à lui Flavie qui n’osait lui sourire, et posa sur ses cheveux un baiser d’ami. Les larmes montèrent aux yeux de la pauvre femme à cette marque de tendresse qui lui parut avoir toute la douceur d’une réconciliation. Elle réprima son émotion toutefois : ils auraient trop de peine vraiment, s’ils se laissaient gagner par les attendrissements superflus.
En quelques mots, Marcel mit sa belle-mère
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au courant des démarches qu’il avait faites et des résolutions qu’il avait prises ; puis il entra dans la grande bibliothèque, c’est là qu’il allait retrouver le calme et la santé de l’esprit. Flavie le suivit des yeux avec une joie grave, et referma sans bruit la porte sur lui ; qu’il travaillât seul, que rien ne troublât la concentration de ses pensées ; elle ne sentirait pas la solitude, tant qu’elle le saurait absorbé, et par là même, consolé.
Elle avait Pierre pour occuper ses journées, et les soins à lui donner la prenaient tout entière. Le petit garçon n’était pas bien portant : la nourrice, femme sensible et affectueuse, avait pris fort à cœur le malheur de la famille, et sa propre santé en avait souffert ; dès son arrivée aux Ormes, Flavie avait fait venir un médecin de la ville voisine, et celui-ci avait insisté sur la nécessité de sevrer immédiatement l’enfant.
Madame Dannault prit donc Pierre dans sa chambre, et se consacra uniquement à lui. Vingt fois par nuit elle dut se relever pour calmer ses angoisses, pour lui donner à boire, lui parler doucement et le rendormir avec des caresses.
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Combien de larmes silencieuses tombèrent sur la petite tête blonde durant ces nuits qui rappelaient à Flavie sa maternité d’autrefois ! Pendant qu’elle promenait dans la chambre, à peine éclairée par la veilleuse, son cher petit fardeau déjà lourd, dont le poids augmentait avec le sommeil envahissant, que de fois elle se dit que celui-là au moins l’aimerait ; qu’abandonné par sa mère, il devrait tout à la grand-mère si jeune encore, si bien faite pour les joies de la vie, et dont il était déjà, et pour jamais, l’unique espérance !
Qui oserait dire que Flavie ne ressentit pas une joie amère à la pensée qu’elle serait l’étoile de cette existence ?
Tout au fond du cœur de cette mère désolée brillait une faible lueur : un jour, brisée par ses épreuves, vaincue dans son orgueil, peut-être Julie chercherait-elle la paix dans le repentir ; l’enfant alors serait son interprète et son défenseur auprès du père irrité ; ce ne serait jamais la réconciliation sans doute, car il est des fautes, celles où le cœur n’a point eu de part, que
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rien n’efface et qu’aucun pardon ne peut amnistier ; mais ce serait le silence de la miséricorde suprême... et Julie ne serait pas tout à fait bannie du foyer de famille, puisqu’elle pourrait voir au moins sa mère et son fils.
Pendant de longues nuits Flavie pensa à ces choses, en veillant sur l’enfant dont le sommeil n’était jamais calme.
Le matin venu, elle paraissait tranquille et douce, les yeux un peu fatigués par l’insomnie, mais avec une expression de visage qui inspirait la paix rien qu’à la regarder. Marcel était loin de se douter des nuits terribles qu’elle passait. Sa chambre, à l’autre extrémité de la maison, n’était l’écho d’aucun bruit ; en voyant le petit garçon, égayé par l’heure du déjeuner matinal, lui rire et lui tendre les bras, il croyait que tout allait pour le mieux.
Tout à coup une épidémie infantile s’abattit sur le village ; avant que Marcel et Flavie en fussent même informés, Pierre était atteint. En quelques heures son teint se plomba, sa respiration s’accéléra, ses yeux prirent une
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expression désolée fort au-dessus de son âge ; le médecin fut appelé en hâte, et déclara qu’il n’y avait pas là de quoi s’inquiéter ; mais dès la première heure, Flavie plus clairvoyante avait perdu tout espoir ; il y avait dans l’état de l’enfant quelque chose qui échappait à l’analyse, qu’elle percevait avec son cœur plus qu’avec son esprit, et qui sonnait pour elle le glas des funérailles.
Là encore, elle essaya de ménager Marcel le plus longtemps possible ; persuadée que l’enfant allait mourir, elle se dit que le coup pour être presque soudain n’en serait pas plus dur, et que l’ignorance de l’avenir épargnerait au père bien des tortures cruelles.
Jour par jour, elle envoya son gendre travailler dans la bibliothèque, lui affirmant que pour le moment rien n’était à craindre ; toutes les deux heures environ, elle allait l’y trouver pour une minute ; elle entrait, lui disait un mot affectueux, le rassurait sur le compte de Pierre en deux paroles, souriait et se retirait. Avellin gardait de ces apparitions l’impression d’un rayon de soleil tiède et doré, qui lui laissait dans l’âme une joie
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bienfaisante.
Dans ces longues séances où son esprit ramassé sur lui-même par l’effort avait parfois besoin de se détendre et de s’étirer, lui aussi fit des réflexions à la fois pénibles et consolantes. Il ne serait jamais plus seul, il le sentait ; sa vie était entrée dans un courant nouveau, qui avait pour lui la douceur d’une chose ancienne, longtemps perdue, puis retrouvée ; c’était cette vie tranquille qu’il avait toujours aimée, et où son âme entière se retrempait. Cette impression de repos et de fraîcheur était si forte que parfois il en oubliait le chagrin qui rongeait sa vie, et comme un homme mal éveillé d’un rêve pénible, il se demandait vaguement pourquoi il avait tant souffert. La réalité lui revenait bien vite ; il passait la main sur son front, pour chasser la pensée obsédante, et se replongeait avec une sorte de rage dans le travail qui fait tout oublier.
Cependant, les jours s’étaient écoulés, Pierre de plus en plus faible ne jasait plus et ne demandait rien ; le cœur plein à éclater d’une douleur sans limites, Flavie le tenait sur ses
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genoux, enfermé dans ses bras si tendres et si souples ; pendant de longues heures, penchée sur l’enfant, elle cherchait à lire dans ses yeux ternis les pensées flottantes de cette petite âme à peine éveillée, qui allait rentrer dans la nuit. Le docteur ne répondait plus de rien, ce qui, traduit en langage ordinaire, signifiait que tout était perdu.
– Il faut pourtant que le père le sache, se dit la pauvre femme, en baissant la tête sous le coup qui la frappait dans tout ce qui lui était cher.
La journée était tiède et douce ; le soleil pénétrait de toutes parts la maison spacieuse où les mouches bourdonnaient dans les larges corridors ; son douloureux fardeau dans les bras, Flavie gagna la bibliothèque, et frappa à la porte. Marcel se leva et vint ouvrir.
– Comment, c’est vous ? dit-il en souriant ; vous deux ? Il va donc mieux, ce mignon ?
Madame Dannault s’était assise dans un fauteuil bas, et arrangeait sur ses genoux les membres émaciés du pauvre petit être. Marcel en se penchant sur lui eut tout à coup l’intuition de la vérité.
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– Comme il est maigre ! dit-il ; ses yeux se sont creusés si vite... Il n’est pas plus mal ?
Flavie regarda le père avec une pitié si tendre qu’il frémit.
– Si, il est plus mal, dit-elle d’une voix douce et faible comme la respiration du petit mourant.
Marcel s’agenouilla près d’elle et prit dans les siennes la main molle et froide qui jadis jouait si gentiment avec sa barbe et ses cheveux.
– Vous avez vu le médecin, dit-il, ce n’est pas sans remède ? Ce mal n’est pas mortel, n’est-ce pas ?
Flavie continuait à le regarder de ses yeux sans larmes, dilatés par la douleur et la tendresse.
– Si, mon ami, le mal est mortel, répondit la même voix lente et basse.
– Mortel ? Mon beau petit garçon ? C’est impossible ! cria le père effaré, se rejetant en arrière. Si vite ! Vous vous trompez !
– Il y a huit jours que je n’ai plus d’espoir, fit-elle en reportant les yeux sur l’enfant.
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Celui-ci la regardait depuis quelques instants avec une intensité extraordinaire. Quelque chose comme un sourire passa sur son doux visage ; il étendit le bras pour attirer à lui la face aimée que depuis un mois il voyait toujours au-dessus de la sienne. Flavie s’inclina, tout en le remontant vers elle, et reçut le baiser des petites lèvres décolorées. Avec un retour de son ancienne gaieté mutine, Pierre chercha son père du regard, et du geste l’attira à lui. Marcel, vaincu par la douleur, l’embrassa avec une tendresse désolée et craintive. Ainsi que jadis, Pierre le nomma, puis regardant Flavie : – Maman ! dit-il d’un air content, comme si ces caresses lui eussent apporté le soulagement. Puis il ferma les yeux et s’endormit d’un sommeil fiévreux. Immobiles, Marcel et Flavie le regardèrent sans se parler. C’était donc la fin de leur rêve ? Le père s’était dit que son fils le continuerait dans la vie, que, semblable à lui, élevé par lui, il rachèterait la faute de la mère ; combien d’espérances orgueilleuses le savant n’avait-il pas entassées sur la tête de cet enfant ! Et combien de retours de tendresse l’époux délaissé n’avait-il pas attendus
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du petit être aimé de lui ! C’est à présent seulement qu’Avellin sentait de quel amour il avait aimé son fils. Tout cela était perdu, évanoui ; tout s’en allait avec le souffle décroissant de ces lèvres pâlies.
– Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ? murmura Marcel avec tristesse.
– Pour vous épargner du chagrin, répondit humblement Flavie, croyant à un reproche.
– Et vous avez porté ce chagrin seule ? répliqua-t-il.
Elle leva les yeux et vit qu’il ne lui reprochait rien ; ramenant son regard sur Pierre, elle dévora silencieusement ses larmes, de peur de troubler le sommeil, l’avant-dernier, du pauvre petit être charmant.
Dans la maison silencieuse, où personne ne dormait, bien qu’aucun bruit ne se fît entendre, ils passèrent tous deux la nuit solennelle, la dernière nuit d’un être mortel sur la terre. Pierre avait été remis dans son berceau, tiré au milieu de la vaste chambre ; il voyait et entendait encore par
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moments ; aussi Flavie, qui tenait dans la sienne la petite main déjà glacée, ne cessait de lui parler avec tendresse ; elle voulait que, jusqu’à la dernière minute, il ne fût pas abandonné ; tout petit qu’il était, il sentait peut-être la douceur des dernières caresses ! Au lever du jour, quand les clartés du matin filtrèrent entre les volets, la respiration de l’enfant s’arrêta, et Flavie se tut.
– Ô mon fils, cria Marcel, mon unique enfant !
Madame Dannault, penchée sur le berceau, releva la tête et regarda son gendre avec des yeux où la douleur humaine avait mis son dernier mot. Oui, l’enfant unique ! Jamais plus Marcel n’entendrait une voix l’appeler : Mon père ! Aucun sacrifice, aucun dévouement ne rendrait la famille à cet homme qui venait de perdre son fils.
– Ô Julie ! pensa la mère avec un déchirement de cœur qui dépassait toutes ses anciennes angoisses.
Et cette fois encore, courbant la tête, humiliée et blessée au plus profond de son âme, Flavie sentit la faute de sa fille l’écraser comme une montagne. La voix de Marcel la tira de sa
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torpeur.
– Vous ne me quitterez pas, vous, au moins ? lui disait-il avec une sorte de colère.
– Jamais ! répondit-elle avec l’élan éperdu d’un être poursuivi qui trouve un refuge.
Au-dessus du corps de Pierre, dont le doux visage avait pris une sérénité adorable, ils se saisirent les mains dans une étreinte désespérée.
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