Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 21 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XX

 

Le soleil inondait de lumière le petit cimetière où ils s’étaient rencontrés un jour ; sous le porche, les rosiers plantés par le père de Flavie étendaient leurs grappes multiflores comme une pluie d’étoiles ; rien que des roses blanches à peine teintées sur le bord d’un pâle carmin ; sur les tombes, des roses, et sur le petit cercueil couvert d’un drap blanc des roses encore, des lys et de longues branches de quarantaine, semblables à des quenouilles de vierges.

Pauvre petit Pierre ! on ne pouvait plus lui donner que des fleurs, mais juin naissant avait vidé pour lui sa corbeille sur la terre chaude et féconde. La vie ruisselait dans le gai cimetière, les insectes bourdonnaient au dehors, et soudain étourdis se précipitaient follement à l’intérieur de l’église, pour en ressortir aussi vite ; c’était un mouvement perpétuel d’atomes brillants, de

 

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choses ailées, vives, confuses, frémissantes, qui allaient et venaient, montaient et descendaient, comme pour narguer l’immobilité de la mort.

Au fond de l’abside, les cierges brûlaient avec une lueur vieillotte, dans la demi-obscurité des lourdes voûtes romanes, et le froid du sépulcre tombait sur les épaules frissonnantes des assistants.

Le cercueil mignon reparut sous le porche enguirlandé, et ce fut comme un soulagement pour ceux qui le suivaient de revenir à la lumière et à la chaleur. Petit Pierre serait bien mieux que sous les dalles, dans la grande tombe de famille ouverte depuis l’aurore à toutes les clartés du jour ; le soleil l’avait chauffée, les papillons curieux s’y égaraient à toute minute, comme des fleurs secouées par le vent ; et tout autour, tant de chèvrefeuilles, tant de clématites ! Toute la neige des pommiers d’avril semblait avoir refleuri dans le cimetière pour fêter la bienvenue de l’enfant.

Au fond du caveau, qui ne doit plus revoir jamais la lumière du jour, on descend le cercueil si petit, et déjà si grand, – car le père et Flavie

 

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font en ce moment la réflexion, chacun de son côté, que de son vivant, Pierre semblait bien plus petit, – on jette les roses par poignées, par brassées, jusqu’à ce que le cercueil en soit tout à fait recouvert ; puis quatre hommes posent la dalle de granit... Inutile de la sceller, son poids suffit à fermer la tombe ; encore des roses, qui s’amoncellent sur la pierre comme une pyramide embaumée. La foule s’en va lentement, en causant, à travers les tombes chargées de fleurs, et le marbrier venu tout exprès de la ville demande poliment, son chapeau à la main, quel nom faut-il graver sur la dalle.

– Pierre Avellin, répond Marcel.

– C’est tout ? Il ne faut pas mettre : fils de...

– C’est tout ! répète Marcel en se détournant. Au moins, ceux qui viendront ne sauront pas que l’enfant abandonné était le fils de cette femme coupable qui l’oublie, là-bas, avec son amant, quelque part, en Italie ou ailleurs...

Le soir venu, Marcel et Flavie quittent leur dîner sans y avoir touché, et s’en vont dans la sombre bibliothèque ; l’air tiède et parfumé du

 

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dehors leur fait peur ; il rappelle trop la dalle nouvellement posée, car il sent les roses. C’est dans la vaste pièce où le père a appris que son fils allait mourir qu’il est bon de se réunir pour parler de lui, et se rappeler comme il était beau, doux, intelligent.

– Vous souvenez-vous, Flavie, quand il a parlé pour la première fois ?

Oui, elle s’en souvient ! Elle se rappelle aussi ses craintes : si Julie allait être jalouse de l’affection de l’enfant ! Hélas ! Julie n’en était pas jalouse ! Mais Flavie pense à cela tout bas.

– Vous rappelez-vous, Marcel, ce jour où vous êtes venu nous chercher à Bagatelle ? Il commençait à marcher !

Marcel ne l’a pas oublié ; c’est ce jour-là que le malheur s’est abattu sur lui, mais Flavie n’y songe pas, elle n’a de souvenirs que pour Pierre... Et tous deux, ils parlent ainsi tout bas dans le crépuscule qui devient la nuit, avec l’enfant entre eux, présent comme s’il dormait au lieu d’être couché sous les roses déjà flétries... Présent à jamais dans leurs âmes, lien entre eux,

 

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indestructible, inoubliable... Et dans leur deuil partagé, ils éprouvent une vague impression, bizarre, presque consolante, comme s’ils étaient le père et la mère de l’enfant perdu.

 

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