Les Ormes
Chapitre IV
« M. et madame Dannault resteront chez eux le mardi soir, du 15 janvier au 15 avril. »
L’arrivée du petit carré de bristol qui portait ces quelques mots souleva des propos sans nombre dans plus d’un salon ; les jeunes femmes n’étaient pas fâchées de voir s’ouvrir une maison de plus, pour s’y livrer à ces coquetteries soi-disant innocentes qui sont la principale occupation des jolies désœuvrées. Les mères pourvues de filles à marier s’en réjouirent également, car Julie ne pouvait épouser à la fois tous les prétendants qui allaient se présenter, et l’on sait que rien ne met les hommes en goût de mariage comme les préliminaires d’un mariage. Mais tout en se promettant de prendre beaucoup de plaisir chez madame Dannault, les bonnes langues se mirent en mouvement sur son compte.
Les femmes qui font des confidences n’aiment
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point celles qui gardent le silence. Flavie n’avait jamais rien confié à personne ; ses chagrins étaient de ceux qui cherchent le silence et l’obscurité. Une seule personne l’avait devinée, et celle-là savait aussi garder le silence ; l’amitié très sincère que lui avait inspirée madame Dannault ne s’était point manifestée par des actes, mais seulement par cette approbation tacite que l’on devine à merveille, et qui vous donne tant de courage dans les moments difficiles. Flavie était sûre d’avoir en madame Lenoissy une amie et au besoin un défenseur.
En effet, il avait fallu la défendre, cette femme dont la vie éclatait au grand jour, car la vertu inattaquable, au-dessus du soupçon, est un spectacle bien désobligeant pour les âmes qui, trouvant son service trop pénible, se sont enrôlées ailleurs.
– Elle ouvre sa maison ? disaient les personnes charitables : c’est afin de pouvoir recevoir quelque adorateur dans le nombre sans qu’il y paraisse.
– Mais non ! s’écriait madame Lenoissy tout
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indignée, c’est pour marier sa fille !
– Elle veut marier sa fille ? si jeune ? C’est bien cela ! C’est pour s’en débarrasser.
Que répondre à de tels propos ? madame Lenoissy haussa les épaules et en aima Flavie davantage.
Cependant chacun se rendit à l’invitation de M. et madame Dannault ; la maîtresse de logis et sa fille obtinrent toutes deux dans le monde un grand succès de beauté. Julie, qui s’y attendait pour son propre compte, fut très surprise de voir sa mère entourée de tant de respects et d’attentions. Elle s’était si bien accoutumée à la compter pour peu de chose que d’abord elle s’en étonna, puis en fut flattée dans son amour-propre. Quelques légers mouvements de jalousie se mêlèrent bien à des sentiments meilleurs, mais ils furent de courte durée. Julie était trop persuadée de sa suprématie pour redouter beaucoup les succès des autres.
Les dîners de madame Dannault obtinrent une célébrité bien méritée, et ce qui fut plus sensible à Flavie que les éloges du monde, son mari lui
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rendit justice à plus d’une reprise. À mesure qu’il s’humanisait à l’égard de sa femme, par un mouvement de bascule facile à comprendre, il se montrait plus exigeant envers sa fille, dont les défauts devenaient plus apparents, ou simplement avaient plus d’occasions de se montrer.
Julie jouissait de cette existence nouvelle avec un plaisir extraordinaire, les hommages la grisaient comme un vin capiteux ; la pensée qu’elle n’avait qu’à choisir parmi ces hommes élégants et riches, que sa propre beauté, sa propre richesse la rendaient désirable, à peu près comme un beau diamant étalé rue de la Paix, dans un écrin de velours, la certitude qu’elle pouvait disposer d’elle-même, et accorder ce diamant à celui qui lui en paraissait digne, – digne selon son caprice et son humeur, car elle ne songeait pas à d’autres mérites qu’à ceux qui se font voir au grand jour, – tout cela lui montait à la tête et lui tournait l’esprit.
Elle était impitoyablement coquette, – coquette comme ne peut l’être qu’une jeune fille ignorante de l’amour et de la peine qu’il cause,
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ignorante aussi du soin de sa propre dignité, qui perd toujours quelque chose à ce contact trop direct avec l’amour-propre masculin. Au milieu des cinq ou six hommes qui n’attendaient qu’un encouragement pour faire une démarche définitive, elle s’arrangeait pour garder la même distance, sans jeter entre eux de brandon de discorde, et l’hiver s’écoula sans qu’elle eût fait son choix.
Pâques tombait tard cette année-là et fut le prétexte de quelques sauteries attardées ; deux mariages qui avaient pris les devants sur celui de mademoiselle Dannault occasionnèrent quelques grands dîners. À l’un de ces festins de gala, – où personne ne mange, où tout le monde s’ennuie, où l’on dépense un argent fou, pour le plaisir de la livrée, qui banquete avec la desserte et les vins des plus hauts crus, – madame Dannault se trouva près d’un homme jeune encore, au visage noble et sérieux, dont la conversation la captiva sur-le-champ. Il ne parlait ni comme un savant, ni comme un artiste, et cependant on sentait à sa façon de penser qu’il était bien près d’être l’un ou l’autre. Ce n’était pas à coup sûr ni un homme de
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bourse, ni un oisif sans emploi, car il parlait incidemment de ses travaux, qui devaient être intellectuels ; il n’avait rien du fonctionnaire, et le ruban imperceptible de sa boutonnière pouvait avoir été gagné aussi bien dans un hôpital que sur un champ de bataille. Madame Dannault se laissa aller au plaisir de l’écouter, et chose plus rare, à celui de répondre. Lorsque le dîner fut terminé, elle s’approcha de sa discrète amie, madame Lenoissy, et lui demanda le nom de ce voisin si peu ordinaire.
– On me l’a présenté avant le dîner, dit-elle, mais vous savez que dans ces occasions-là on n’entend jamais les noms.
– Comment, vous n’avez pas reconnu Marcel Avellin ?
Flavie resta un instant interdite.
Le nom de Marcel Avellin était dans toutes les bouches depuis l’apparition récente d’un curieux volume où, sous prétexte de recherches historiques, il venait d’édifier tout un nouveau système de philosophie ; on se querellait dans le monde littéraire pour savoir s’il était plus poète
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qu’historien ou plus philosophe que poète. Quel qu’il fût, il était désormais consacré comme l’un des hommes les plus intéressants de l’époque, on l’invitait partout, et ses anciens volumes, jadis oubliés dans les greniers de son éditeur, s’écoulaient maintenant par centaines, grâce au nouveau travail qui venait de faire tant de bruit autour de lui. Les célébrités ne sont pas rares, et toute femme qui reçoit ne peut se dispenser d’en avoir deux ou trois dans son salon ; mais Avellin n’était célèbre que de la veille, et puis décidément il n’était pas comme les autres.
– Je ne m’étonne plus, dit madame Dannault avec un demi-sourire, s’il parle bien, et que je me sois ainsi laissé charmer. Mais savez-vous qu’il est encore plus intéressant que son livre ?
Emportée par la surprise et le plaisir de sa découverte, elle avait parlé plus haut que de coutume.
– Il ne cause guère en public, répondit madame Lenoissy avec une intention de prudence à peine indiquée dans son regard abaissé et dans sa voix assourdie ; c’est que vous l’aurez
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particulièrement séduit. Elle sourit et ajouta gaiement : – Voilà le gendre qu’il vous faudrait.
– Il est bien sérieux pour Julie, murmura madame Dannault en suivant du regard le jeune homme, et pourtant il est charmant. Quel âge a-t-il ?
– Trente-quatre ou trente-cinq ans. Vous savez que c’est à cet âge-là qu’on les marie, et puis un savant, cela reste toujours jeune, – le monde n’a pas prise sur eux pour les corrompre, – un poète vit avec des idées élevées.
– Marcel Avellin ! répéta Flavie lentement et comme en se parlant à elle-même, j’ai tant aimé son livre ! Et je l’ai compris en entier, je vous assure, ajouta-t-elle en se tournant vers sa vieille amie.
– Je vous crois sans peine, répondit celle-ci. Voyez, on l’amène à votre fille. Elle n’est pas si naïve que vous, elle savait fort bien que c’était l’auteur du livre en vogue, et elle a voulu se le faire présenter ; regardez, est-elle assez jolie, – et le sait-elle assez ! – Elle veut lui tourner la tête. Dites-moi, sérieusement, vous plairait-il pour
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gendre ?
– Ce serait trop beau ! répondit doucement madame Dannault. Ne plaisantons pas avec ces choses-là.
Elle se rapprocha de sa fille avec un étrange sentiment de crainte et d’espérance. Plus d’une fois, le jeune homme avait tourné les yeux de son côté, elle sentait qu’il parlait d’elle à Julie, et elle avait peur que celle-ci, par son indifférence filiale, ne rompît l’influence de son charme. Mais la jeune fille était bien disposée ce jour-là ; en outre, elle était flattée d’avoir vu sa mère accaparer pendant le dîner l’attention de cet homme si remarqué ; elle fut aussi aimable qu’elle pouvait l’être, et elle pouvait l’être plus que personne.
Quelques instants après, Avellin, assis entre les deux femmes, avait repris la conversation du dîner ; il se laissait aller au plaisir de communiquer sa pensée à une âme neuve et sincère ; Julie ne l’écoutait pas, et ne s’inquiétait point de le comprendre ; l’essentiel était qu’aux yeux de l’assemblée nombreuse et choisie, elle
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parût recherchée par la célébrité du jour. Au moment du départ, le jeune historien, s’arrachant avec peine au plaisir qu’il éprouvait, demanda la permission de se présenter chez madame Dannault, et l’obtint.
– Maman, quand il viendra, invite-le à dîner, glissa rapidement Julie à l’oreille de sa mère, au moment où, en quittant le salon, elles recevaient de lui un dernier salut.
Dix jours après, Marcel Avellin dîna chez M. et madame Dannault.
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