Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 18 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XVII

 

Le lendemain matin, après une nuit d’insomnie, il sortit de bonne heure, afin de prendre l’air. Un instinct secret, un besoin de sympathie et de consolation le poussait vers madame Dannault ; il sut se contraindre à ne point entrer chez elle. La scène de la veille nécessitait entre Julie et lui une explication nouvelle ; à quoi bon troubler Flavie par le récit de choses pénibles auxquelles nul remède n’était actuellement possible ? Il faut savoir véritablement aimer pour avoir le courage de se priver de consolations ; aucune preuve d’amitié peut-être n’est plus forte que le silence, quand on souffre, si l’on veut ménager les sentiments de ceux qu’on aime, alors qu’on devine leur sympathie si précieuse et si efficace. Marcel passa devant la maison qu’habitait sa belle-mère, leva vers les fenêtres ses yeux rougis et battus par les tristesses de la nuit, envoyant en même temps

 

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à la veuve esseulée, à la mère qu’attendaient de nouveaux chagrins, la tendresse et la confiance de son âme dévouée.

Ses rêveries, et aussi l’habitude de ses pas, le conduisirent à la Bibliothèque : il s’en fallait de quelques minutes qu’elle ne fût ouverte : Marcel se mit à arpenter la longue cour où l’herbe verdissait entre les pavés ; la petite fontaine ornée d’un gobelet attaché par une chaîne de fer attira sur ses lèvres un triste sourire. Que de fois, tout enfant, il avait accompagné là son père ! Aux jours des vacances, à plus d’une reprise, il s’était désaltéré au vieux petit gobelet tout bosselé par des chocs répétés contre la pierre... La vie avait changé pour lui. Avec la vie, il avait appris la souffrance ; quel abîme séparait le mari de Julie de l’enfant heureux qui passait jadis sous cette porte !

Avec une sorte de respect, il mouilla ses lèvres au gobelet, comme si celui-ci avait contenu l’eau lustrale qui purifie, puis il laissa retomber les gouttelettes brillantes, qui ressemblaient à des larmes, et la tasse de fer alla choquer la pierre,

 

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comme jadis. La porte s’ouvrait, il entra et se dirigea vers sa place accoutumée. Julie ne serait pas visible avant midi, il travaillerait jusqu’à onze heures ; dans la paix et l’effort du travail, il ne pouvait que gagner en force et en courage.

Contre toutes ses habitudes, cependant, madame Avellin s’était réveillée de bonne heure. Elle non plus n’avait guère dormi, mais la colère et la haine seules avaient tenu compagnie à son insomnie. Révoltée par nature, elle pouvait moins que tout autre admettre l’autorité de son mari, qu’elle s’était appris à considérer comme un être à peu près nul. En effet, Marcel n’avait rien de ce qui distingue un homme aux yeux d’une mondaine émérite : sa modestie, sa science profonde, son tact qui lui faisait redouter le fracas et l’étalage, toutes ces qualités si rares se retournaient contre lui dans la lutte inégale où il était incessamment attaqué. Tant qu’elle n’avait regardé personne, madame Avellin s’était bornée à dédaigner son mari. Du jour où elle avait distingué Liotais, elle avait détesté Marcel. Non qu’elle eût rêvé une autre union plus conforme à ses goûts, elle n’allait pas si loin, et si elle se fût

 

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avoué sa véritable pensée, elle eût été obligée de convenir que toute contrainte lui paraissant intolérable, l’élu de la veille eût risqué d’être l’ennemi du lendemain de par la grâce même du mariage. Julie eût voulu être libre de coqueter avec le jeune homme, de se faire ouvertement courtiser par lui ; elle n’allait pas jusqu’à l’amour, mais elle en aimait les préliminaires.

L’entretien qu’avait troublé Marcel n’était pas le premier de ce genre. Dans la pensée de Julie, c’était également loin d’être le dernier ; elle aimait à marcher à petits pas sur le bord de l’abîme ; y tomber ? Pourquoi donc ? L’adultère est un bien gros mot ! Et puis, pour peu qu’on y réfléchisse, il doit entraîner avec lui un cortège assommant de craintes, de précautions, de menus périls, pour la plupart ridicules ; Julie avait plongé son regard dans le crime, et s’était dit que ce serait bien incommode d’être criminelle... Pourquoi se créer des embarras superflus ?

Mais écouter, blottie au fond d’une chauffeuse, les paroles passionnées d’un homme jeune et élégant, recevoir le feu de ses regards,

 

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qui faisaient passer à fleur de peau un frisson délicieux, se dire qu’en étendant la main on le jetterait à ses pieds, étendre un peu cette main assez pour la laisser baiser, trop peu pour la laisser prendre, avoir les fines jouissances de la séduction sans en connaître les périls réels, voilà ce qui plaisait à Julie, ce qu’elle n’entendait pas qu’on lui retirât.

– Je ne fais aucun mal, se disait-elle ; de quel droit alors la troublait-on dans ses plaisirs, aussi innocents à ses yeux que ceux d’une chatte qui se chauffe en ronronnant au soleil d’avril ? Se faire courtiser par Liotais, ou un autre au besoin, – mais celui-là de préférence, – c’était le complément de la toilette exquise et laborieuse qu’elle accomplissait pendant des heures, au moyen des crayons, des fards, des poudres de toute espèce ; c’était une jouissance comme celle de se voir blonde alors que la nature lui avait donné des cheveux châtains ; il lui fallait pour être heureuse l’une et l’autre gourmandise : celle de sa beauté perfectionnée et celle de l’hommage rendu à cette beauté.

 

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En troublant cet état paisible où les aspirations de la jeune femme se réalisaient sans effort, Marcel avait provoqué une terrible colère, d’autant plus intense qu’il s’y mêlait un peu de honte. Les contes de fées sont peuplés de ces monstres qui dorment au fond des cavernes, ou qui rêvent paresseusement étendus sur les grèves ; pas méchants si leur repos n’est point troublé, point voraces si leur appétit est satisfait, mais féroces si leur tranquille béatitude reçoit la moindre atteinte. Chez Julie, ce monstre s’était réveillé ; l’imprudent qui le provoquait en serait la victime. Aussi, ce jour-là, levée avant dix heures, elle s’assit devant sa toilette avec les sourcils froncés d’une Hécate irritée.

Le timbre résonna.

– Si c’est monsieur, dit brièvement Julie à sa femme de chambre, vous direz que je ne suis pas levée.

Une voix féminine se fit entendre derrière la porte, insistant pour obtenir le passage.

– C’est madame Tirouin, dit la soubrette aux écoutes.

 

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Les traits de Julie se détendirent. C’était une amie, celle-là ! La jeune femme n’avait pas perdu le souvenir des tendresses expansives dont l’environnait en toute occasion la mielleuse personne. Bienvenue, madame Tirouin ! Vous arrivez à l’heure propice, l’heure longtemps cherchée qu’on finit par trouver, pourvu qu’on ait assez de patience.

Ce fut d’abord une mélopée insaisissable et lente, comme certaines chansons arabes. Il y avait si longtemps qu’on ne s’était vu ! La vie est si compliquée, n’est-ce pas ? Mais le temps ne devait pas paraître long à la chère mignonne ! Fort belle d’ailleurs, plus belle que jamais ! Les yeux battus ? Pourquoi ? La maladie ? Mais la maladie avec cette carnation, ces épaules merveilleuses, c’était impossible ! Des chagrins alors ? Se pouvait-il que la terre portât un fléau capable de causer du chagrin à une si douce et si charmante personne ! Le bébé ? Non ? Pas malade, le bébé ? Ah ! tant mieux ! Quoi donc alors ?

Julie se mordit les lèvres. Il est sans doute bien

 

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doux de conter ses peines ; mais quand il y a un beau jeune homme au bout de la confidence, ce jeune homme se trouvât-il là tout à fait accidentellement, comme tel était le cas, l’expansion ne peut se départir d’une certaine réserve, et alors, ce n’est plus l’expansion. Elle pressa affectueusement la main de sa visiteuse et poussa un profond soupir. Par une transition, madame Tirouin passa au sujet qui l’amenait, mais en tournant autour avant d’entrer, comme il convient à toute personne prudente.

Cette chère madame Dannault, toujours belle ? Toujours bien portante ? Étonnamment bien conservée ! On ne lui donnerait pas trente-cinq ans ! Positivement ! Belle à faire des conquêtes.

Ici Julie leva légèrement les épaules.

– Positivement ! répéta l’amie en appuyant sur chaque syllabe. Figurez-vous, chère, l’autre jour, je me promenais, je vois passer une calèche, et dedans, une belle et charmante femme, fraîche comme le matin – c’était avant déjeuner, – l’air jeune et ému, pleine de grâce ; un homme élégant l’accompagnait en lui parlant avec une affection,

 

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oh ! très touchante, je vous assure. Ils avaient l’air de deux amoureux ! Et c’était... je vous le donne en mille !

– Ma mère ? répliqua vivement Julie, dont le visage s’empourpra. Et qui avec elle ?

– Oh ! chère, rien d’extraordinaire... votre mari, tout simplement. Quoi de plus naturel ? C’était... attendez que je me rappelle... ce devait être lundi dernier. Est-ce qu’il a déjeuné chez vous ce jour-là ? Ils revenaient d’une promenade, je pense, car madame Dannault avait au corsage une poignée de roses merveilleuses, que son mantelet cachait mal.

Le visage de Julie s’était contracté, et ses yeux, devenus tout à fait noirs, fixaient sur la pelote garnie de dentelles une épingle capriote en forme de poignard, comme si la vue de cette épingle l’eût violemment tentée.

– Vous êtes sûre que c’était mon mari ? dit-elle sans détourner son regard méchant.

– Absolument sûre. Quoi ! cela vous étonne ? Et d’ailleurs madame Dannault est une femme

 

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beaucoup trop sévère dans ses allures pour se permettre de s’afficher avec un autre qu’un parent ou un très ancien ami... Son gendre, c’est tout naturel... Il y a entre eux beaucoup d’affection, je crois ? Vous êtes une heureuse femme. On ne voit pas tous les jours un gendre et une belle-mère qui se conviennent à ce point. Mais cela ne doit pas vous surprendre ; vous rappelez-vous, chère amie, le jour de votre mariage, quand vous m’avez dit : « Tout le monde sait que je me suis mariée pour faire plaisir à ma mère ! » Pauvre mignonne, vous ne croyiez pas si bien parler !

Les insinuations avaient fait place sans effort aux accusations hardies. Madame Avellin n’avait pas bronché ; le terrible mot : « s’afficher » avait passé sans provoquer de protestation ; désormais madame Tirouin pourrait tout dire. Elle dit tout, en effet, tout ce qu’elle croyait et tout ce qu’elle savait être un mensonge.

C’était pour elle une joie intense que de verser sur cette femme pure, jusqu’alors inattaquable, la fange d’une âme grossière et plus d’une fois

 

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coupable.

Quoi de plus blessant, en vérité, pour ceux dont les fautes ne se comptent plus, que de voir se dresser comme un reproche vivant des êtres sans tache, dont la vie honorable et honorée est la critique vivante des existences troubles et malsaines ? Il y a là une disparité choquante qui ne se saurait supporter. Comme on ne peut s’élever facilement à la hauteur de ces supériorités, il est bien plus simple d’abaisser celles-ci au niveau commun ; alors la calomnie choisit son moyen.

Tantôt elle emploie les insinuations détournées, souvent répétées. – Croyez-vous ? Oh ! je ne crois pas ! Cependant les apparences... certainement... mais c’est si invraisemblable ! Songez donc ! une réputation si ancienne et si bien établie ! On me l’a affirmé pourtant, mais vous comprenez bien... Et avec de telles phrases on ébranle doucement, prudemment, sans danger pour soi-même, la bonne renommée dont était couronné comme d’une auréole l’être innocent, qui a eu le malheur de rencontrer autour de lui

 

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d’autres êtres moins innocents, et plus ambitieux.

Un autre moyen plus hardi, c’est de lancer une belle grosse calomnie, qui éclate comme un obus au milieu du calme le plus complet. D’abord on se récrie : – C’est si absurde ! Et puis, les bonnes amies aidant, la chose ne parait plus si déraisonnable ; elle a fait son trou, on l’a répétée, – pour en rire ou s’en scandaliser d’abord, mais on l’a répétée, – d’autres, qui n’ont d’intérêt ni pour ni contre, la colportent comme une simple curiosité, un fait divers de la morale, – et un beau matin M. X... ou madame Z... se réveillent déshonorés, sans que personne ne sache pourquoi ni comment.

Se défendre ? Impossible ! Que faire contre ceux qui vous accusent sans preuves ? D’abord on ne trouve jamais l’inventeur de la calomnie. Chacun retire son épingle du jeu et déclare qu’il n’a rien su, rien entendu. Se taire ? Évidemment ! Alors on court le risque de paraître écrasé sous le poids d’une vérité cruelle ; mais cela vaut mieux encore que de se battre contre des calomniateurs insaisissables et visqueux comme ces produits de

 

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la mer qui glissent entre les doigts et qui, surpris par le filet, fondent dans l’eau chaude, sans presque laisser de traces.

C’était bien ce qu’avait cherché madame Tirouin. Détruire la supériorité de Flavie. Pensez-y donc ! Une femme qui avait vécu jusqu’alors sans faire parler d’elle ! Il fallait bien qu’il y eût quelque chose ! Ce n’était pas seulement une haine personnelle qui la poussait à sa méchante action : c’était le besoin de démolir une idole. Pour certaines gens, on croirait vraiment que l’idéal est un univers où tout le monde serait également méprisable. Cet idéal était certainement celui d’une femme qui avait renoncé à la plupart des vertus, sans avoir le courage ni d’ailleurs le besoin de faire parade de tous les vices.

Julie écoutait en silence ces attaques dirigées contre sa mère. L’amour-propre une fois mis de côté, – et le sentiment de la solidarité familiale n’avait jamais existé chez elle qu’à un état rudimentaire, – elle aussi n’était pas fâchée de voir descendre un peu Flavie du piédestal

 

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désobligeant où la plaçaient bon nombre de personnes ennuyeuses.

D’ailleurs, elle se rappelait – oui, elle se rappelait – mille choses anciennes : des échanges de paroles affectueuses entre Flavie et Marcel ; le soin que prenait celui-ci de tout ce qui touchait à celle-là ; l’évidente joie qu’ils éprouvaient à se trouver ensemble : tous ces traits isolés, mais positifs et véridiques, lui apparaissaient sous un jour nouveau. Marcel, ce professeur insupportable, et Flavie, cette sempiternelle grondeuse, ce bourreau de son enfance et de sa jeunesse ! Ah ! en vérité, c’était assez drôle !

Eux réellement coupables ? Non. Elle n’y croyait pas, elle n’y crut jamais une minute. Ceux qui accusent si aisément les autres de descendre dans les bas-fonds fangeux de l’existence y sont descendus eux-mêmes et savent qu’il n’en a pas coûté grand-chose à leurs scrupules. Mais celui ou celle qui n’a pas déchu n’accepte pas si facilement la supposition de l’infamie d’autrui. Ce sentiment, qui retient sur le seuil de la calomnie tel qui l’aura peut-être franchi demain,

 

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n’est pas toujours celui de la justice ou de la générosité, c’est souvent l’ignorance du mal non encore commis. Au contraire, ceux qui ont failli éprouvent une joie immense à se dire que les autres ne valent pas mieux qu’eux ; ils leur pardonneraient volontiers, ils les aimeraient même, à condition de leur arracher préalablement le masque de vertu qui leur attire la considération. Madame Tirouin appartenait à cette seconde catégorie d’individus, Julie faisait encore partie de la première.

Aussi ne répondait-elle pas un mot aux phrases entortillées de l’amie de tout le monde, derrière lesquelles elle sentait plus que les affirmations apparentes.

Que Flavie préférât la société de son gendre à toute autre ? qu’en lui donnant sa fille elle eût satisfait le cher vœu de son cœur ? qu’elle eût été rencontrée avec lui en voiture découverte ? Quoi d’étonnant à tout cela ? Ce qui était condamnable, c’était l’intention prêtée à ces choses innocentes, et l’on n’attaque pas une intention.

 

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D’ailleurs, Julie n’avait point envie de l’attaquer. Sans doute Flavie aimait beaucoup Marcel ; si la jeune femme avait assez aimé son mari ou sa mère pour être jalouse de l’un d’eux, elle en eût éprouvé de la jalousie ; mais le genre de jalousie dont elle était susceptible ne se rattachait à aucun sentiment affectueux. C’est par là que madame Tirouin tenait Julie ; celle-ci, qui n’avait jamais vécu que de vanité, ne pouvait admettre près d’elle un autre rayonnement que le sien ; mais si sa mère et son mari, ces deux antagonistes de son indépendance, se liguaient contre elle, ils devenaient l’ennemi contre lequel tous les moyens de combat sont bons.

Tout en écoutant madame Tirouin, qui semblait avoir en elle un inépuisable réservoir de paroles enveloppées et perfides, Julie piquait et retirait l’épingle capriote, comme si la pelote de soie eût été un cœur humain. L’amie de tout le monde baissa la voix alors, et raconta à demi-mot des histoires honteuses.

Elles n’étaient pas très rares, les mères qui mariaient leur fille à l’élu de leur cœur. On en

 

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connaissait des exemples ailleurs que dans le roman ; pauvres jeunes et charmantes femmes, sacrifiées monstrueusement ! Quoi d’étonnant à ce que, le cœur brisé, elles étendissent les bras, cherchant autour d’elle un appui, une consolation morale ! Pouvait-on exiger que l’épouse restât fidèle au serment conjugal, alors que le mari le trahissait de la façon la plus impardonnable ? Le mari s’arroge le droit de tuer l’amant, c’est fort bien ; quel droit, en échange, donne-t-on à la femme deux fois outragée dans son respect filial et dans son amour légitime ?

II n’était plus question de Flavie maintenant, mais de Julie elle-même. Madame Tirouin, qui n’avait pourtant pas eu l’excuse d’une mère coupable, plaidait à cette heure sa propre cause, avec cette inconscience des êtres dépourvus de sens moral, qui ne voient qu’eux-mêmes dans tout événement, si éloigné qu’il puisse être. Sans raconter sa propre histoire, ce qui eût été trop long et assez délicat, elle s’attendrissait sur les déceptions de la vie conjugale, et déployait des trésors d’indulgence pour les brebis égarées.

 

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Julie songeait maintenant à de Liotais, parti la veille si pâle, si visiblement irrité ; elle se disait que son mari le provoquerait en duel sans doute... de quel droit ? Il n’avait rien fait de mal, ce garçon ; pourquoi Marcel s’en prendrait-il à un innocent ? C’est elle qui était coupable, si coupable il y avait... Coupable ! Cette idée la faisait rire ! Coupable pour avoir écouté des paroles brûlantes et sincères, pour s’être laissé baiser la main, un peu aussi le bras ; mais c’est la faute des manches à sabot, qui laissent voir la chair jusqu’à la saignée... Coupable, allons donc ! Est-ce que Flavie se croyait coupable, elle qui...

Une rougeur brûlante envahit le visage de la jeune femme, et dans son âme, elle sentit que sa mère était une sainte immaculée. Julie n’avait jamais aimé sa mère, mais depuis le berceau jusqu’à l’heure présente, elle embrassa d’un coup d’œil cette existence austère, et comprit qu’on ne vit pas de la sorte quand on a quelque chose à se reprocher, qu’on n’accomplit pas à chaque heure des prodiges de patience et de dévouement quand l’esprit est plein de préoccupations inavouables, et qu’on ne se penche pas ainsi sur le berceau de

 

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son petit-fils quand cet être innocent...

– Je ne sais pourquoi vous me dites tout cela, fit Julie en retirant définitivement de la pelote l’épingle qu’elle posa sur la table. Vous parliez de ma mère tout à l’heure ; ce sont des accusations bien graves pour les porter si légèrement ; qu’y a-t-il au fond ? Vous l’avez rencontrée en voiture découverte avec mon mari ; je ne vois là rien d’extraordinaire ni d’inconvenant. S’il n’y a que cela...

– Il n’y a pas autre chose ! répondit madame Tirouin en tirant sur toute sa personne pour lui communiquer un air de dignité compassée. Mais le monde ne se trompe pas tant que cela dans les jugements qu’il porte...

– Le monde s’occupe de ma mère ? fit vivement Julie avec l’accent de la colère.

– Pour vous plaindre ! répliqua madame Tirouin d’un air doucereux.

La jeune femme se leva, et sa visiteuse fit de même.

– Je songerai à ce que vous m’avez dit, reprit

 

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madame Avellin d’un air assez froid. Je vous remercie de l’intention qui vous a amenée...

C’était un échec pour l’amie de tout le monde. En y regardant de plus près, elle fut persuadée qu’il n’en était rien ; elle venait de charger une mine dont l’explosion pourrait se faire attendre plus ou moins longtemps, mais n’en était pas moins assurée. Ses protestations d’amitié désintéressée, de compassion, de tendre sollicitude s’entassèrent les unes sur les autres comme Ossa sur Pélion, et elle sortit enchantée au fond de sa savante manœuvre. En effet, n’avait-elle pas couru le risque, si Julie eût été d’une autre trempe, de se faire mettre à la porte sans cérémonie ?

Le temps avait marché ; Marcel était rentré, et la femme de chambre lui ayant fidèlement reporté le message dont elle était chargée, il avait déjeuné seul ; cependant, après avoir attendu ensuite près d’une heure, il écrivit quelques lignes sur une carte pour demander à sa femme un entretien aussi indispensable à l’un qu’à l’autre. Assis dans le salon, il attendait depuis dix

 

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minutes, lorsque la porte de la chambre de Julie s’ouvrit. Involontairement, il fit quelques pas à sa rencontre et se trouva sur le seuil du petit salon. L’endroit était mal choisi, car le même souvenir leur vint à tous deux en même temps, réveillant toutes leurs amertumes et toutes leurs colères. Ils se saluèrent comme deux étrangers.

– Eh bien, monsieur ? dit Julie en relevant la tête d’un air hautain.

Marcel l’invita du geste à s’asseoir ; elle obéit, avec un dédain inexprimable, comme si tout ce qui venait de lui ne méritait même pas d’être discuté ; il resta debout devant elle.

– Vous avez réfléchi, je pense, dit-il avec douceur, bien que son âme fût irritée jusqu’en ses replis les plus obscurs ; je n’attacherai pas d’importance à des paroles prononcées hier sous une impression trop forte pour être durable. Reprenons les choses du plus loin, voulez-vous ?

Elle écoutait, les yeux détournés de lui, et ne fit aucun mouvement ; il continua.

– Je vous ai dit que vous ne vivez pas comme

 

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le voudrait notre situation ; peut-être dois-je m’expliquer mieux. Je suis un travailleur, Julie, j’appartiens aux ouvriers de la pensée ; ni vous ni moi, par conséquent, ne devons vivre en oisifs. Je ne prétends pas vous imposer une vie austère et retirée, mais encore faut-il qu’en vous voyant, et en apprenant que vous êtes ma femme, on n’éprouve pas une surprise justifiée. Il y a des choses que ma situation intellectuelle ne peut admettre, même dans le cas où ma dignité d’époux n’en souffrirait pas... Par exemple, je ne puis pas faire courir des chevaux, je ne puis passer des nuits au jeu ; – de même, vous ne devez pas mener une vie excentrique, ni faire parler de vous comme d’une femme à la mode...

– C’est précisément la seule chose que je désire, répondit Julie d’un ton calme.

– Et la seule que je ne puisse vous accorder, riposta Marcel. Ils restèrent un instant silencieux. Il reprit ensuite : – Vous avez senti vous-même, je pense, que vous auriez tort de continuer à recevoir comme vous le faites, et de traiter avec cette familiarité le jeune homme que j’ai

 

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rencontré hier soir...

– Je n’ai aucun tort, répliqua Julie en se levant. Je ne puis supporter d’être soupçonnée, alors que je ne fais pas de mal. Nos manières de comprendre la vie sont tellement différentes que je ne vois aucun moyen de sortir de cette situation insoutenable, en dehors d’une séparation judiciaire.

Profondément blessé de cette insistance, Marcel la regarda sévèrement.

– Il faut des motifs pour une séparation, dit-il. Je pense que vous avez trop souci de votre honneur pour me donner des raisons de la demander contre vous !

– À l’amiable, alors.

– Je ne vous laisserai point une liberté dont avec les dispositions que vous montrez vous ne sauriez assurément faire qu’un mauvais usage.

– Alors, s’écria Julie blême de rage, c’est moi qui la demanderai contre vous !

– Contre moi ? répéta Marcel stupéfait. Grand Dieu ! que pourrez-vous alléguer contre moi ?

 

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L’être méchant, indomptable et pervers qui était au fond de Julie se réveilla soudain, et comme si elle se repentait d’avoir éprouvé tantôt un bon mouvement en défendant sa mère, elle éclata avec une violence inouïe.

– Contre vous ? Oh ! c’est extrêmement simple. Alors que ma mère et vous n’avez jamais cessé d’être d’accord pour me persécuter, il faudrait être folle pour ne pas ouvrir les yeux, et reconnaître le véritable motif de votre entente !

– Julie ! fit Marcel, qui ne comprenait pas encore.

– Oui, parfaitement ! Vous pouvez faire le bon apôtre, vous ne me tromperez plus, ni elle, ni vous ! C’est ma mère que vous aimez, et comme elle n’était pas veuve, vous m’avez sacrifiée tous deux...

Marcel avait saisi les mains de la jeune femme, prêt à la jeter à genoux à ses pieds ; il la laissa aller, éperdu de douleur plus encore que d’indignation.

– Vous ne le croyez pas ! dit-il, pouvant à

 

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peine parler dans son émotion.

– Si, je le crois, puisque cela est ! répondit-elle en le regardant dans les yeux.

Elle mentait, elle en avait la conscience absolue, mais il lui plaisait de mentir, et de pousser jusqu’à l’exaspération cet homme toujours maître de lui-même.

– C’est infâme ! dit Marcel en la foudroyant du regard.

Elle éclata de rire. Il eut envie de la tuer, mais ce ne fut qu’un éclair.

– Je le dirai, reprit-elle ; on trouvera des preuves contre vous, et ce ne sera pas difficile, car vous ne prenez même pas les plus vulgaires précautions ; vous vous promenez en voiture ensemble...

Marcel la regardait avec une sorte d’effroi, comme un animal innomé dont il ne connaissait ni les attaques ni les défenses ; il était impuissant à lutter contre elle, sur ce terrain du mensonge et de la calomnie. Enfin il se retrouva.

– Vous venez d’insulter votre mère, dit-il ;

 

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vous lui en demanderez pardon. Quant à moi, je n’aurai garde de vous donner une liberté dont vous ne feriez que le plus mauvais usage. Aucun homme de loi ne vous prêtera son concours pour l’œuvre que vous méditez. Vous êtes folle, Julie ; le temps et la réflexion vous calmeront. En attendant, je vais prendre des conseils moi-même, car en vérité il faut se défendre de vous !

II la quitta, incapable de se contenir plus longtemps. Julie sonna, donna ordre d’atteler et fit une toilette de promenade. Elle avait besoin de prendre l’air, de se remuer, de faire quelque chose d’extraordinaire. Tout son être trop tendu lui semblait prêt à éclater.

À quatre heures, elle sortit en effet et se rendit au Bois comme de coutume. Une vibration étrange la secouait ; elle avait envie à la fois de rire et de pleurer, mais ni l’un ni l’autre n’auraient soulagé sa souffrance nerveuse. Ce qui dominait en elle, c’était la haine, une haine folle, enragée, contre sa mère et son mari. Pour leur échapper, elle eût tout donné ; mais comment faire pour leur échapper ? Elle sentait des frissons

 

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d’impatience lui parcourir le corps, pendant que sa victoria faisait lentement le tour du lac.

– Qu’a donc la petite madame Avellin ? se demanda-t-on plus d’une fois dans les groupes d’hommes, pendant qu’elle passait les sourcils froncés, le sourire distrait, rendant à peine un salut sur deux.

Au bout du lac, près du grand abri, elle aperçut de Liotais à cheval, qui l’attendait avec une inquiétude visiblement dissimulée. D’un geste elle l’appela, il vint respectueusement et se pencha vers elle. Bien des yeux les examinaient, mais elle n’y prenait pas garde, et d’ailleurs en ce moment-là peu lui importait.

– Descendez, lui dit-elle. Nous allons faire un tour à pied.

Il s’écarta et remit au groom son cheval impatient, puis rejoignit la calèche qui avait suivi la file. En l’apercevant, Julie fit arrêter, sauta sur le chemin sablonneux, et, prenant le bras du jeune homme, s’enfonça avec lui sur une allée qui gagnait les taillis.

 

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– Pas mal exécuté, dit quelqu’un derrière eux de cette voix ni haute ni basse, qui s’entend de si loin. Un rire d’approbation répondit. Liotais voulait se retourner, mais Julie lui parlait avec vivacité, il se pencha vers elle.

– Je suis malheureuse, lui disait-elle ; vous avez vu hier soir ? Ma situation est insoutenable ! Mon mari est jaloux de vous, il me traite comme une esclave.

– Et moi, je vous adore ! murmura Liotais.

C’était vrai ! Il l’adorait ; il avait vingt-deux ans et se croyait le maître du monde.

– Vous m’aimez ? Bien sûr ? dit-elle en le regardant. Les yeux du jeune homme étaient pleins d’ivresse, elle y perdit les siens. Tout son corps continuait à vibrer comme une corde tendue à l’extrême ; son bras, serré contre la poitrine de Liotais, sentait battre un cœur ardent, affolé d’elle. Les branches se courbaient sur eux, et l’odeur âpre des alisiers la grisait comme de l’absinthe. Liotais, perdant la tête, imprima un baiser sur les lèvres qu’elle semblait lui tendre.

 

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Au même moment parut au détour de l’allée un phaéton, conduit par son propriétaire. Le maître et le domestique examinèrent avec une égale curiosité le couple amoureux et imprudent. Liotais profondément troublé regardait droit devant lui, ne voulant pas reconnaître un homme auquel il donnait la main tous les jours. Celui-ci toucha son fouet par contenance, et le léger équipage disparut derrière les buissons de lilas.

– On nous a vus ! dit Julie effrayée. Je suis perdue ! Ce soir tout Paris saura... Mon mari est capable de vous tuer... Liotais pensait que ceci lui était bien égal, et le dit. – Ou de me tuer, ajouta la jeune femme.

– Allons-nous-en, murmura Liotais. Aussi bien, que nous ne saurions jamais nous cacher et mentir. Et maintenant, dites, pourrions-nous vivre séparés ?

Elle ne dit rien. Une joie méchante parut sur son visage. Il serra plus étroitement le bras qui pesait sur son cœur.

– Vous m’aimez, n’est-ce pas, chère ? Je vous adore ! Il y a un an que je vous adore ! Ah !

 

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m’avez-vous fait souffrir avec vos coquetteries ! Maintenant, vous m’appartenez. Nous allons partir, n’importe où, en Italie, en Espagne, où vous voudrez !

Julie vit passer devant elle dans une sorte de vapeur sombre le visage irrité de son mari. Elle pouvait donc lui faire du mal ? Il avait refusé la séparation qu’elle lui demandait, elle lui imposerait le scandale. Et puis, on parle de tuer et l’on ne tue pas. Les femmes croient difficilement à la persévérance de la colère chez l’homme ; mobiles elles-mêmes, elles doutent aisément des longues rancunes, et puis si l’on s’inquiétait toujours de l’avenir, quelle sécurité aurait-on en ce monde ?

Un banc se trouvait là, Julie s’y laissa tomber.

– Nous partons, n’est-ce pas ? Ce soir, tout à l’heure ? murmura Liotais éperdu, en se glissant près d’elle.

– Comme vous voudrez, répondit madame Avellin en fermant les yeux.

Il se dirigea à grands pas vers le lac et revint

 

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au bout de deux minutes.

– J’ai renvoyé votre voiture, dit-il, en faisant annoncer que vous rentrerez à pied. Gagnons Paris ; dans deux heures nous serons loin d’ici. Allons, chère amie, désormais vous n’appartenez plus qu’à moi.

Elle prit son bras et l’accompagna, avec l’impression étrange, invincible, qu’elle vibrait encore ; elle n’eut pas une seconde la pensée de l’enfant. Durant le court trajet du Bois à la maison de Liotais, elle ne vit que le visage contracté de Marcel, et toutes ses passions mauvaises se réjouirent à la pensée du coup qu’elle allait lui porter.

 

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