Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 22 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XXI

 

Les jours s’écoulèrent, semblables à eux-mêmes, dans la solitude et la paix attristée des Ormes. Julie avait été informée par l’entremise du notaire de l’événement par lequel elle était déliée de ce devoir maternel qui lui avait si peu pesé. Elle n’avait rien répondu : que pouvait-elle répondre ? Et le silence s’était fait sur son nom, qui n’était jamais prononcé, silence plus cruel que la mort.

Aux Ormes, on parlait, au contraire, de l’enfant envolé ; à toute heure son nom était sur les lèvres de quelqu’un, serviteurs ou maîtres, car la grâce frêle du petit garçon lui avait gagné tous les cœurs. On parlait de lui dans le village avec une commisération exempte de jalousie : tous les enfants frappés du même mal avaient survécu dans les chaumières ; seul, l’héritier du petit château avait succombé. À ce souvenir, les mères

 

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devenues graves regardaient avec une sorte de reconnaissance les groupes mal peignés, mal débarbouillés, qui célébraient avec un renouveau de cris et de rires les joies de la convalescence. La nourrice partit et rejoignit sa famille, où ses propres enfants l’attendaient pour lui faire fête. Désormais Marcel et Flavie, servis par les vieux domestiques de la vieille maison, restaient seuls, mais pas isolés.

L’isolement, chose toute relative, était banni de leurs pensées et de leurs sentiments. On se sent très souvent isolé dans les foules, dans les bals, dans les repas de famille. Pour que la douloureuse sensation d’abandon vous tombe sur le cœur, annihilant toute émotion joyeuse, il suffit d’un souvenir, ou de la vue de l’intimité des autres ; mais tel qui vit seul ne se sent jamais isolé, pourvu qu’il sache au plus profond de son âme que quelqu’un bien loin, ou tout près, l’aime et pense à lui avec sollicitude.

Marcel sentait la tendresse de Flavie l’environner à toute heure du jour. Dans les moindres détails de leur vie, dans ses paroles,

 

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dans son silence, il reconnaissait le dévouement constant, la préoccupation incessante de son bien-être matériel et moral. Elle respectait son travail quand il était dans la bibliothèque, elle respectait ses pensées quand il restait muet pendant des heures, et il jouissait indiciblement à cette déférence attentive qui s’adressait à son œuvre plus qu’à lui.

Lorsque, fatigué de la longue étude, il venait à elle pour chercher quelque délassement, il la trouvait toujours prête à lui parler, munie à son intention de récits ou de détails intéressants ; à point nommé, lorsque l’esprit fatigué de Marcel s’acharnait à résoudre quelque difficulté, en apparence insurmontable, le piano lointain, effleuré très doucement par une main discrète, lui rappelait qu’il travaillait depuis trop longtemps, et qu’un peu de repos lui serait bon...

Ah ! les heures délicieuses qu’il passait alors au fond d’un fauteuil, dans le grand salon frais et parfumé par l’odeur du parterre, pendant que Flavie jouait sans se retourner, s’arrêtant de temps à autre pendant quelques instants, comme

 

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si elle cherchait à deviner ce qu’il aimerait à entendre et reprenant toujours avec le morceau qu’il eût choisi lui-même, si elle l’avait consulté !

Une réserve instinctive les empêchait de se rechercher autant qu’ils l’eussent désiré.

Ils étaient convenus, par une sorte d’entente tacite, de ne se retrouver qu’aux repas, pendant une courte promenade aux environs du déjeuner, et le soir, avant et après le dîner. C’est cette heure de repos qui était pour eux la plus douce de la journée, et peu à peu ils la prolongèrent sans s’en apercevoir. Ils sortaient à l’heure où le soleil disparaissait derrière les collines, et le plus souvent ils montaient jusqu’à la lande où jadis Flavie venait s’asseoir, lorsqu’elle se sentait le plus misérable.

C’est là, sous le ciel changeant qui s’assombrissait par degrés, qu’ils causaient avec une douceur infinie. Rarement ils parlaient d’eux-mêmes, et pourtant chaque jour ils se sentaient descendre plus avant au cœur l’un de l’autre ; ils avaient tant souffert pour les mêmes causes qu’ils n’avaient pas besoin de s’expliquer pour se

 

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comprendre : un regard, un sourire, achevait leur pensée. Lorsque le ciel bleu se piquait d’étoiles, ils reprenaient le chemin du manoir ; parfois ils rencontraient un paysan qui regagnait sa demeure et les saluait en passant ; ils rentraient, se disaient bonsoir en se donnant la main et retournaient chacun à son travail ou à sa méditation.

Juillet et août s’étaient écoulés ainsi ; l’intimité devenait entre eux plus étroite et plus silencieuse ; ils en étaient arrivés à souffrir de la séparation qu’ils s’imposaient volontairement pendant le jour.

Leur présence leur était douce et nécessaire comme la chaleur du soleil aux fleurs de l’été ; même lorsque le souvenir de l’enfant perdu faisait monter les larmes aux yeux de Flavie, même lorsqu’un détail infime ramenait l’ombre de Julie devant les yeux de Marcel, ils aimaient à être ensemble ; séparés, ils souffraient vaguement, comme on souffre aux malaises de l’automne, quand la bise vous pénètre sans que rien parvienne à vous réchauffer ; ensemble, les chagrins portés silencieusement leur paraissaient

 

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plus légers.

Pendant une semaine, ils se virent beaucoup ; Avellin, qui venait de terminer un travail important, sentait la nécessité de se donner des vacances : il ne connaissait guère en réalité le pays charmant qu’ils habitaient, et demanda à le visiter. Ce fut une joie pour madame Dannault que de lui en montrer les beautés inconnues : les landes désertes, les vieux monastères, les ruisseaux ensevelis entre deux collines boisées, les falaises qui dominaient l’Océan de si haut qu’on en perdait le sentiment des distances. Plus d’une fois, entraînés par leurs excursions lointaines, ils revinrent tard ; alors que le ciel était déjà sombre et que les constellations s’y dessinaient comme des clous d’or capricieusement semés, ils regagnèrent lentement les Ormes, dont les feux brillant à travers les arbres semblaient leur souhaiter la bienvenue en clignotant dans l’ombre.

Tout à coup, sans s’être concertés, ils renoncèrent à ces promenades lointaines ; une crise de travail acharné avait repris Marcel, et

 

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Flavie semblait poussée par le remords d’avoir perdu quelques journées, tant elle mettait d’ardeur à vérifier le contenu de ses nombreuses armoires. Leur manière de se parler n’était pas changée cependant : au contraire, leurs paroles banales respiraient une inexprimable tendresse, comme si le son de leur voix devait racheter toute leur apparente froideur.

Le silence tomba sur ces propos tout à coup, comme la foudre, et les amis éprouvés eurent presque peur l’un de l’autre. Quelque chose d’impalpable et de muet les avait avertis... de quoi ? Ils n’eussent su ni voulu le dire. Marcel s’avisa tout à coup qu’il était indiscret en acceptant pour si longtemps l’hospitalité de Flavie. Elle avait beau être bonne, elle finirait par s’ennuyer de le garder éternellement. D’ailleurs, il avait besoin d’aller à Paris, pour donner son livre à l’impression. C’est ce qu’il lui dit un soir, brusquement. Elle leva sur lui ses beaux yeux calmes, où trembla soudain une flamme mystérieuse, et ne fit pas d’objection. Marcel voulait partir le lendemain soir ; on le conduirait à la station pour le train de nuit, rien n’était plus

 

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facile. Quand reviendrait-il ? Avellin, pris de court, s’embarrassa dans sa réponse ; prochainement, sans doute. Madame Dannault inclina la tête en signe d’approbation, et quelques instants après ils se levèrent pour se dire bonsoir, puis restèrent silencieux l’un devant l’autre.

– Jouez-moi donc cette sonate, vous savez ? dit tout à coup Marcel.

Flavie ouvrit le volume à la page qu’ils aimaient et joua jusqu’à la fin de la sonate sans s’arrêter. Quand elle eut terminé, Marcel s’approcha et lui tendit la main.

– Je vous remercie, lui dit-il, à demain.

– À demain, répondit-elle.

Il serra brièvement les doigts qu’il tenait, et la quitta sans ajouter une parole.

 

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