Les Ormes
Chapitre XIII
Six mois s’étaient écoulés depuis le jour qui avait rendu madame Dannault veuve et grand-mère. Elle y pensait en montant l’escalier de l’appartement de sa fille, et le cœur battant un peu plus que de raison, elle s’arrêta devant la porte avant de sonner.
Après avoir passé aux Ormes cinq mois entiers, elle était revenue le jour même, deux heures à peine auparavant. Un peu de tristesse lui restait de son voyage solitaire, et de son arrivée. La veille, elle avait écrit à Julie pour lui annoncer qu’elle serait à Paris à cinq heures de l’après-midi, et lui demander à dîner pour ce premier jour. En arrivant à la gare, elle n’avait vu aucun visage connu. Chez elle, dans le nouvel appartement qu’elle s’était choisi après la mort de son mari, ni lettre ni télégramme. Un peu inquiète, elle avait fait à la hâte une sévère
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toilette de veuve, puis elle était partie, pour voir ses enfants, et voici que sur le seuil elle s’arrêtait, n’osant entrer...
Elle sonna, et la porte s’ouvrit.
Un grand valet de pied qu’elle ne reconnaissait pas lui ôta son manteau et lui demanda son nom, puis, la précédant jusqu’au second salon, il l’annonça à voix haute.
Un mouvement se fit dans le groupe disséminé devant le foyer, la conversation vive et mordante s’arrêta soudain, et Julie se leva, toute surprise, au moment où sa mère se présentait dans l’embrasure de la porte.
Pendant une seconde, elles restèrent vis-à-vis l’une de l’autre, Flavie dans son deuil de laine aux plis rigides, sa fille étincelante de jais miroitant, comme une grande escarboucle, sous les feux des candélabres allumés sur la cheminée.
– Maman ! fit Julie bientôt remise de son trouble, pourquoi ne nous as-tu pas prévenus ? Tu vas bien ?
Il y avait là trois ou quatre hommes qui
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formaient un demi-cercle devant les sièges brusquement quittés ; ils s’inclinèrent en ouvrant un passage à madame Dannault qui s’assit en face de sa fille.
– Permets, maman, dit la jeune femme avec une hâte un peu maussade : M. Gerbault, M. de Chabriant... M. de Liotais...
Une légère hésitation dans la voix de Julie désignait plus particulièrement ce dernier à l’attention de madame Dannault. Elle le regarda avec une sorte d’intérêt.
C’était un tout jeune homme, à peine majeur, fort bien de sa personne, avec cet air audacieux qui est souvent l’indice d’une timidité réelle et gênante. Sous le regard de Flavie, il se troubla un peu, et fixa les yeux sur un candélabre dont les six bougies devaient l’aveugler.
– Tu n’as donc pas reçu ma lettre ? demanda madame Dannault.
– Non ! Tu m’avais écrit ? fit Julie dont le visage s’empourpra. Près d’elle sur un petit bureau d’ébène, la lettre encore non décachetée,
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très reconnaissable à sa large bordure de deuil, gisait sur le parchemin blanc d’un buvard. Le mouvement mal réprimé qui accompagnait cette phrase attira l’attention de Flavie ; elle rougit plus fort que la coupable, et son cœur se serra sous une douleur nouvelle. Depuis le matin, Julie n’avait pas trouvé le temps de lire la lettre de sa mère !
Alléguant l’heure tardive, les visiteurs prirent congé ; en effet, la pendule marquait sept heures un quart. L’un après l’autre, ils s’inclinèrent et disparurent dans le salon voisin. Madame Avellin s’était levée tout en causant et se tenait debout sur le seuil ; le jeune Liotais se retira le dernier ; Flavie, qui le suivait d’un œil distrait, crut remarquer qu’il partait à regret. Un imperceptible temps d’arrêt se produisit entre le moment où il avait prononcé le mot d’adieu et celui où son pas se fit entendre dans la pièce voisine : le temps d’échanger un regard peut-être... et Julie revint vers la cheminée, le teint coloré, les yeux brillants, jolie à ravir, avec quelque chose de provocant que sa mère ne lui connaissait pas jadis.
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– Tu as repris ton jour ? demanda Flavie.
– Il le faut bien ! on ne peut pas vivre comme des loups ! répondit la jeune femme. En parlant, elle avait fureté sur le petit bureau ; quand elle se rassit en face de madame Dannault, celle-ci s’aperçut que la lettre avait disparu. La même douleur que l’instant d’auparavant, mais plus aiguë, plus intense, étreignit le cœur de la mère. Autrefois, Julie était mauvaise, mais elle n’était pas menteuse... et ce costume brillant, si peu semblable au deuil, ces salons éclairés, cet air de fête... Comme le père avait été vite oublié, ce père partial pour l’enfant jusqu’à être cruel envers la mère ! Et c’est la mère qui se souvenait...
Marcel entra les mains joyeusement tendues, heureux de revoir sa belle-mère que trois mois auparavant il avait laissée aux Ormes, souffrante et fatiguée.
– La solitude vous fait grand bien, lui dit-il, car vous voici plus fraîche et plus belle que jamais. Mais pourquoi ne nous avoir pas prévenus de votre arrivée ? Nous aurions été à
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votre rencontre ?
– La solitude est en effet mon amie, répondit madame Dannault, elle m’aime et je l’aime. Je suis bien heureuse de vous revoir, Marcel. Mon petit-fils va bien, j’espère ?
Personne ne parla de la lettre, et Avellin n’en eut jamais connaissance.
Madame Dannault ne fut pas longtemps avant de s’apercevoir que Julie entendait vivre à sa guise. Loin de lui imposer des devoirs, il semblait que sa maternité l’eût affranchie de toute contrainte ; elle en avait fait une consécration officielle de son indépendance, et prétendait en user largement. Le petit garçon connut bientôt sa grand-mère et se montra infiniment plus tendre envers celle-ci qu’envers sa mère qui le caressait peu et le tenait rarement dans ses bras. Comment, en effet, s’embarrasser d’un bébé quand on est si bien mise ! D’ailleurs, l’enfant lui-même n’aimait ni les plis cassants de la soie, durs à ses membres potelés, ni les broderies de jais où il égratignait sa peau délicate ; il préférait les joues tièdes de Flavie et ses mains dégantées, toujours prêtes à
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jouer avec lui.
Si Marcel Avellin était un époux comme il n’en manque pas, c’est-à-dire tenu à distance par une épouse bien décidée à ne point s’imposer la chaîne volontaire et despotique de l’amour qui fait abnégation de lui-même, en revanche il était un heureux père ; maître Pierre ne faisait à personne un accueil aussi favorable qu’à ce grand savant, redevenu pour lui tendre et caressant comme l’enfance même. Plus d’une fois, à la vue de leurs jeux, Flavie sentit ses yeux se mouiller de larmes. La « nursery » de Julie n’avait point connu ces joies ; M. Dannault ne s’était jamais départi de sa réserve de bon ton même en présence de sa fille au berceau. S’il eût vécu pour être grand-père, il eût peut-être perdu son beau calme, car les petits-enfants ont des secrets mystérieux pour dérider les grands parents les plus austères ; mais la paternité n’avait certainement pas eu ce pouvoir.
En revanche, Julie, nourrie du lait de sa mère, n’avait jamais ouvert les yeux, jamais poussé un cri sans voir le doux visage maternel se pencher
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vers le sien avec une tendre parole... Et pourtant Julie n’avait jamais aimé sa mère ! Peut-être, par une loi mystérieuse, Pierre adorerait-il la sienne, qu’il voyait si peu ?
Tenant son pied nu dans sa main rose, rougie par l’effort, l’enfant couché sur le dos au milieu d’un large coussin regardait un soir en l’air avec une étrange fixité, comme s’il cherchait au plafond le mot de quelque énigme. Assis à terre, à droite et à gauche de lui, Marcel et Flavie se parlaient des choses du jour, sans le quitter des yeux ; tout à coup le petit garçon parut avoir trouvé ce qu’il cherchait, car d’un mouvement brusque il essaya de se remettre sur son séant, et n’y pouvant parvenir, s’exprima de façon à se faire comprendre. Après l’avoir convenablement assis, madame Dannault rabattit la petite robe sur les pieds rebelles où ni bas ni souliers ne voulaient jamais tenir plus d’une minute, puis elle embrassa sous le menton le jeune impatient, afin de faire passer ce que cette cérémonie pouvait avoir à ses yeux de trop autoritaire. Très grave, Pierre reçut le baiser, tira la manche de son père pour attirer son attention, et désignant Flavie de
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son index potelé :
– Maman ! dit-il très distinctement avec une sorte de solennité.
– Oh ! le chérubin ! s’écria la nourrice enthousiasmée, c’est la première fois ! Et votre papa, mon petit cœur, où est-il ?
Pierre regarda son père d’un air entendu, puis se retourna vers madame Dannault, en répétant : – Maman.
Les paupières de Flavie s’abaissèrent sur ses yeux, pour contenir les larmes qui montaient à flots pressés, larmes où la joie se mêlait à la tristesse et à un vague remords, comme si elle s’emparait d’un bien qui ne lui appartenait pas. Quand elle ouvrit les yeux, elle rencontra le regard de Marcel, qui souriait comme s’il eût pensé que cette joie était bien légitime. Troublée, avec une singulière émotion qui lui rappelait les impressions de sa jeunesse, entre ses larmes et un sourire hésitant, elle se pencha vers le petit garçon.
– Cher petit ! fit-elle en l’embrassant.
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Heureux et grave, Pierre continuait de promener ses regards de l’un à l’autre ; tout à coup, agitant ses petites mains, il les appela tous les deux dans une même caresse. Marcel se penchait pour y répondre, Flavie se recula un peu, et le père seul reçut le baiser de l’enfant.
– Papa ! dit celui-ci d’un air de triomphe, comme s’il révélait un secret depuis longtemps contenu, débordant à la fin de sa petite âme trop pleine.
Ce fut un cri de joie dans la nursery : la femme de chambre sur le seuil s’y mêla comme les autres, et Pierre fut enlevé dans les bras de la nourrice en extase.
– Qu’y a-t-il donc ? On entend votre tapage jusque dans l’antichambre ! fit la voix de Julie dans le corridor. Elle entra avec un froufou de soie et s’arrêta au milieu de la vaste pièce.
– S’il était venu quelqu’un, dit-elle d’un ton mécontent, on aurait pris une singulière idée de la maison. Comment, Marcel, vous étiez là ? Toi aussi, maman ? Je ne m’en serais jamais doutée !
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L’enfant effrayé se tenait immobile au bras de la nourrice interdite et regardait sa mère avec des yeux plus boudeurs que tendres.
– Il a dit papa ! fit Avellin, comme pour s’excuser.
– La belle affaire ! Pensiez-vous qu’il ne parlerait jamais ? riposta Julie en tirant ses gants sur son poignet.
– Il a dit maman aussi, madame ! s’écria maladroitement la nourrice, croyant attendrir le cœur de sa maîtresse, qu’elle pouvait supposer tant soit peu jalouse.
– Ah ! dit sèchement madame Avellin. À qui donc ?
– À moi ! répondit Flavie en souriant timidement pour se faire pardonner.
– Eh bien, tant mieux ! fit la jeune femme en se détournant avec un suprême dédain. Qu’il parle, enfin ! mais je vous en prie, n’en faites pas un événement ! Si cela continue, ce petit finira par se croire le pivot de la maison ! Vous vous préparez une rude tâche pour l’avenir : Marcel,
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vous qui n’aimez pas les enfants gâtés...
Elle sortit, laissant derrière elle une sorte de consternation. Petit Pierre résuma l’impression générale en se renversant en arrière avec des cris de paon, qui ne furent pas faciles à calmer.
Flavie et son gendre, un peu honteux d’avoir été si durement traités en présence l’un de l’autre, retournèrent au salon, où rien ne les engageait à s’asseoir. Après avoir échangé quelques mots, ils entrèrent distraitement dans le cabinet de travail de Marcel, et madame Dannault allait se laisser glisser dans un fauteuil, lorsque tout à coup elle fit un mouvement, comme une personne qui se souvient.
– Eh bien, vous vous en allez ? dit Marcel ébahi.
– Oui, il est temps que je m’en aille, répondit Flavie.
Elle mit rapidement son manteau et son chapeau, et partit sans autre explication. En descendant l’escalier, le cœur gros, indiciblement troublée et mécontente d’elle-même, elle se
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disait :
– Mon Dieu ! pourvu qu’elle ne devienne pas jalouse ! Elle ne me permettrait plus de le voir ! Et pendant que son cœur honnête se tourmentait ainsi, aucune rougeur ne monta à ses joues, car tout en redoutant la jalousie, elle n’avait pensé qu’à l’enfant.
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