Les Ormes
Chapitre XXIII
Quelques heures plus tard, ils se rejoignirent dans la salle à manger ; c’est avec un nouveau sourire qu’ils s’abordèrent. Brisés par leur nuit d’insomnie, ils avaient, chacun de son côté, subi une détente nerveuse qui avait amené le sommeil : c’est au sortir de ce repos, qui semblait avoir mis un temps déjà considérable entre leur rencontre matinale et le moment présent, qu’ils se retrouvaient avec une joie profonde. C’est ainsi qu’ils passeraient leur vie désormais, se quittant pour se réunir bientôt, sûrs l’un de l’autre, et sûrs du lendemain. Ils n’avaient guère envie de se parler ; cependant Marcel entama une conversation, car il comprenait les dangers du silence, dans la situation tendue à laquelle ils n’avaient pas eu le temps de s’accoutumer. Comme ils terminaient leur repas, le piéton passa sous la fenêtre, et l’instant d’après Agathe entra avec le courrier du matin.
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Il y avait une lettre pour Marcel et une autre pour Flavie ; ils les décachetèrent, et après les avoir lues, les échangèrent du même geste. Le notaire de la famille priait madame Dannault et M. Avellin de passer le plus tôt possible à l’étude pour affaire les concernant. Au bas de chaque feuille, le mot urgent, écrit en grosses lettres, était souligné.
– Il faut aller voir ce que c’est, dit Marcel en se levant.
Le cœur de Flavie s’était serré. Après avoir vécu dans le rêve pendant quelques instants, elle trouvait bien dur d’être ainsi rejetée dans la vie réelle. Il lui semblait qu’en quittant les Ormes, elle quittait la paix et le bonheur.
– Nous partirons ce soir, reprit Avellin ; ce doit être quelque chose de sérieux.
C’était un lundi, malheureusement ; à mesure qu’ils se rapprochaient des bords de la mer, les stations étaient plus peuplées de Parisiens qui rentraient de leur excursion dominicale aux plages où leurs familles passaient l’été. Il faisait nuit noire quand ils passèrent à Lisieux, où les
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attendaient les voyageurs venus de Trouville et des villages environnants ; là, leur wagon fut pris d’assaut ; en un clin d’œil, toutes les places furent occupées. Ce n’est qu’au moment où le train se remettait en marche que ceux qui allaient passer cinq heures ensemble s’entre-regardèrent.
– Tiens ! Avellin ! dit un monsieur décoré. Vous fréquentez donc aussi les plages ? Je croyais que vous les aviez en horreur !
– Pas l’hiver ! reprit Marcel avec un demi-sourire : je ne les déteste que lorsqu’elles sont peuplées.
– Eh ! mais elles ne seraient pas supportables sans cela ! Où étiez-vous ?
– Dans le Cotentin, répondit le jeune savant avec une répugnance instinctive.
– Vous avez donc des amis par là, ou des propriétés ? continua le bavard indiscret.
Les compagnons montés en même temps que lui regardaient curieusement Flavie, qui pensait à tout autre chose.
– J’étais chez ma belle-mère, répliqua
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brièvement Marcel avec un semblant de geste qui indiquait vaguement madame Dannault.
Le silence se fit dans le wagon. Tout le monde connaissait plus ou moins l’histoire de la disparition de Julie, et chacun sait combien sont intéressants les gens auxquels il est arrivé « quelque chose ». Sous ce nom générique « quelque chose » on comprend les accidents et les malheurs de tout genre, depuis celui d’avoir perdu son portefeuille un jour de coupons, jusqu’à celui d’avoir passé sous une voiture. L’accident d’Avellin se trouvait entre les deux, avec l’assaisonnement du scandale, ce qui en relevait infiniment la cote.
Madame Dannault était aussi fort intéressante. Si jeune ! Sous sa voilette elle ne paraissait pas trente ans. Peste ! la jolie belle-mère ! Il avait de la chance, Avellin ! Et puis, c’était gentil à elle d’être restée bien avec son gendre ; c’est assez rare en soi, une belle-mère qui est bien avec son gendre ; mais quand sa fille a fait un tour pareil, c’est tout à fait charmant. Les regards de ces six hommes se posaient tour à tour sur Flavie, qui ne
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dit pas un mot jusqu’à Paris. Lorsque le train s’arrêta dans la gare, elle descendit avec l’aide de Marcel ; ils n’avaient point de bagages, aussi passèrent-ils rapidement au milieu de la foule pour gagner, Flavie son domicile, Avellin un hôtel où il prendrait un pied-à-terre, car il était bien décidé à ne point rentrer dans l’appartement du parc Monceau.
À une heure, Marcel vint chercher madame Dannault pour se rendre chez le notaire. Sans vouloir se l’avouer réciproquement, ils avaient peur de ce qui les attendait, et ils avaient besoin d’être ensemble pour se soutenir si c’était nécessaire.
Le notaire les fit entrer dans son cabinet avec une solennité inquiétante ; visiblement ennuyé d’avoir à leur apprendre des nouvelles pénibles, il eût préféré les voir séparément ; cependant, après mille périphrases, entrecoupées de réflexions préparatoires, quand il eut amené Flavie et son gendre au dernier paroxysme de l’inquiétude nerveuse, il tendit à celui-ci un papier émanant d’une chancellerie espagnole, avec la traduction
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française épinglée au-dessous. C’était l’acte de décès de Julie Avellin, née Dannault, morte à Madrid la semaine précédente, d’une fluxion de poitrine, ajoutait un certificat de médecin, enregistré au consulat de France.
Marcel resta pétrifié, saisi à la fois de pitié et de douleur, mais celle-ci moins pour la coupable morte que pour celle qui allait encore avoir à souffrir à son sujet. En ce moment, il n’eut qu’une pensée : Flavie pleurerait sa fille ; si peu que celle-ci l’eût jamais mérité, c’était un chagrin pour la pauvre mère, chagrin violent, injuste. Il n’eut pas un instant la pensée que la mort de sa femme lui rendait la liberté ! La liberté ! Et qu’en pouvait-il faire maintenant ? Si quelqu’un lui en eût parlé, il eût haussé les épaules de dédain. Quelle liberté dégagerait Flavie des liens qui l’enchaînaient ? Quelle mort pouvait obtenir que Julie n’eût pas été sa femme ? Il est des situations sans remède, sans issue ; la leur était de celles-là.
Il fallut bien informer madame Dannault de ce que contenait le papier espagnol. Le choc fut terrible pour elle ; mais elle savait surmonter ses
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impressions ; elle aurait le temps de pleurer quand elle serait seule. D’autres complications se présentaient. Julie n’avait pas laissé de testament ; son fils étant mort avant elle, sa fortune remontait en entier à sa mère. Ainsi les précautions de M. Dannault pour avantager sa fille de toute la part disponible se trouvaient déjouées par la mort. Mais il y avait autre chose : le corps de la jeune femme enterré à Madrid avait été embaumé par les soins – ici le notaire hésita – d’un ami, qui se déclarait prêt à le rendre à la famille, si tel était le désir de celle-ci.
Flavie, qui avait baissé la tête avec un retour de cet ancien sentiment d’humiliation qui la prenait au souvenir de sa fille, regarda vivement Marcel. Celui-ci, très pâle, eut un instant peine à desserrer les dents ; quand il parla, ce fut d’une voix lasse et lente, qui trahissait chez lui un trouble profond. – Non, le corps ne serait pas rendu à la famille ; pour sa part, il ne le réclamait pas ; quant à cet ami... cet ami qui avait pris tant de soins, était-il à Paris ? Le notaire n’en savait rien, ou ne voulait pas le savoir. Marcel se dit que s’informer de ce qu’il désirait apprendre serait la
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chose la plus facile du monde, et n’insista pas davantage. Après quelques paroles de bienséance, il emmena madame Dannault, toujours muette et sans larmes. C’est chez elle, dans la solitude de l’appartement désert si grand et si sonore, avec les tapis et les rideaux absents, qu’Avellin laissa parler sa justice et sa colère. Julie était morte, c’était la seule chose dont on pût lui savoir gré.
– Vous la pleurerez, et ce sera fort naturel, dit-il, sans éviter le regard que lui jetait Flavie, et qui semblait lui demander grâce ; je comprends votre douleur, et je ferai de mon mieux pour la respecter, mais ne me demandez pas de la partager. C’est elle, – je le lui pardonne, puisqu’elle n’est plus, mais c’est elle qui est la cause de notre malheur éternel. Si grave qu’ait été sa faute en s’enfuyant avec cet homme, elle en avait commis auparavant une bien plus grande, celle de m’épouser sans amour, par pure coquetterie, et, j’en suis persuadé maintenant, pour la méchante satisfaction d’accaparer mes sentiments, alors que la sympathie qui me poussait vers vous était de toute évidence. J’ai beaucoup pensé à ces choses, Flavie ; je n’aimais
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pas Julie, je n’aurais jamais eu la pensée de l’épouser si elle ne m’avait pas fait croire que je lui plaisais ; ce que j’aimais, ou plutôt ce que j’ai cru aimer en elle, c’était vous... Elle l’avait pressenti, et voilà ce qu’elle ne pouvait souffrir.
Il secoua douloureusement la tête et s’éloigna.
Le jugement était sévère, mais madame Dannault, tout en adressant à sa fille morte la tendresse et l’inépuisable compassion de son cœur de mère, ne put s’empêcher de reconnaître qu’il était juste. Julie avait passé sur la terre sans y faire de bien, sans y causer de joie ; en vieillissant, elle eût porté la peine de ses fautes, car le monde laisse aux égoïstes le soin de se punir eux-mêmes ; il n’aime que les dons brillants de la jeunesse et de la beauté ; à ceux qui ont perdu ceux-là sans acquérir des qualités plus solides, il n’accorde que le dédain et la risée. Julie n’aurait jamais pu se résigner à vieillir... Heureux ceux qui meurent jeunes !...
Madame Dannault se voyait obligée de rester quelques jours à Paris ; elle s’y soumit sans trop de répugnance. Ce brusque retour aux duretés de
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la vie pratique l’avait arrachée à un rêve si doux, si élevé, qu’elle frémissait intérieurement à l’idée d’emporter aux Ormes des pensées si peu compatibles avec celles qu’elle venait d’y laisser. Après cette épreuve, Flavie avait besoin de voir un visage ami qui ne fût pas celui de Marcel ; elle se sentait en dehors du monde, et voulait essayer de se rattacher à quelque bouée dans le vaste océan où elle perdait pied. Marcel l’avait trop envahie, trop dominée... Elle écrivit à madame Lenoissy.
Celle-ci arriva sans se faire attendre. Depuis la fuite de madame Avellin, elle avait écrit à son amie deux ou trois billets très courts pour l’assurer de son amitié, et proposer ses services en cas de besoin. Dès le premier coup d’œil, elle vit combien sa jeune amie – car pour elle madame Dannault était toujours la jeune femme qu’elle avait vue grandir et se transformer – avait dû subir d’épreuves en ces temps derniers. Avec sa perspicacité de femme âgée, elle découvrit, sous l’empreinte récente des chagrins nouveaux, une élévation sereine, une confiance en l’avenir qui décelaient autre chose que des sentiments
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ordinaires. Le son de voix avec lequel Flavie, s’oubliant un jour, cessa de nommer Avellin son gendre, pour lui donner le nom de Marcel, cet indice si vague prit aux yeux de la vieille femme expérimentée l’importance d’un jet de lumière. Elle se souvint tout à coup de la grâce émue de Flavie aux temps qui avaient précédé le mariage, et d’un seul coup elle comprit la situation étrange, sans précédent, où se trouvaient ces deux êtres honnêtes, pour qui leur honnêteté même serait un piège de plus.
Après le départ de Julie, le monde avait beaucoup jasé. Madame Tirouin ne s’était pas fait faute de raconter, de sa dernière conversation avec la jeune femme, tout ce qui lui paraissait bon à dire. La façon un peu dédaigneuse dont madame Avellin elle-même avait parlé de sa mère, les railleries que, dans son monde à elle, elle n’épargnait pas aux prédilections intellectuelles de son mari, la fréquence des visites que celui-ci faisait jadis à sa belle-mère, tout cela formait un ensemble de menus faits qui, pour peu qu’on y mît de bonne volonté, devenait écrasant.
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Le départ de Flavie pour les Ormes, avec l’enfant et son père, – si naturel que nulle autre solution ne pouvait s’offrir à l’esprit sous le coup du premier choc, – s’était transformé en une pierre de plus dont les bonnes âmes pouvaient se servir pour lapider, quand bon leur semblerait, ceux qui ne leur avaient pas demandé conseil, et qui avaient dignement gardé pour eux le secret de leurs chagrins de famille.
Paris est une ville immense, et chacun répète à son tour que c’est l’endroit où tout peut le mieux se cacher ; soit, à condition qu’on renonce à vivre dans le monde. Mais sitôt qu’on fait partie d’un certain monde, on est la propriété de ce monde, on est à sa merci, et il vous demande compte de vos actions. Aucune société de province n’est plus féroce et plus indiscrète dans ses investigations que la société qui s’honore de vous compter parmi ses membres.
Lorsqu’en province une réunion d’âmes charitables a fait à madame X... l’honneur de s’occuper de sa vertu, ces âmes charitables se mettent en campagne, interrogent ici, espionnent
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là, écrivent ailleurs, prennent des renseignements, et, s’il n’y a rien, arrivent forcément, à leur regret peut-être, mais inévitablement, à la conclusion qu’il n’y a rien. Les âmes charitables de Paris ne prennent point tant de peines, car leurs investigations seraient autrement difficiles à conduire ; elles condamnent a priori et sans appel tout ce qui leur paraît singulier ou ce qui simplement leur déplaît ; comme la vertu ne se prouve pas, les calomnies ont beau jeu. Madame Lenoissy avait vu plus d’une fois fonctionner ce système, elle en connaissait les rouages et les résultats ; elle savait comment un homme de bien qui n’a jamais conçu la pensée du mal peut se réveiller demain sous le doute des gens même les moins malveillants ; comment l’honneur d’une femme irréprochable devient un problème pour plus d’un ami, ébranlé dans sa confiance par les questions perfides et les insinuations haineuses. Elle savait que rien ne met à l’abri de ces choses, que les plus beaux et les meilleurs sont les plus exposés, qu’autour des hommes de mérite et des femmes vertueuses, s’élève un concert de féroces hurlements de jalousie, et elle se dit qu’en vérité
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madame Dannault était en grand danger.
La prévenir était difficile ; non que l’affection qui les liait ne fût assez forte pour résister même à une telle épreuve, mais parce que la vieille femme se sentait l’âme meurtrie du coup qu’il faudrait porter à son amie. Dévoiler à un cœur sans méfiance les noirceurs de la société, apprendre à qui a toujours vécu de devoir et d’honneur qu’on le soupçonne des plus indignes compromissions, c’est là une tâche aussi douloureuse que celle de porter le fer dans la chair vive et saine de l’homme blessé d’une balle. Et puis était-ce nécessaire ? Peut-être ces propos tomberaient-ils d’eux-mêmes. En attendant, madame Lenoissy emmena Flavie à sa maison de campagne, afin de donner à ses pensées au moins un cadre nouveau, à défaut du calme intérieur dont elle avait tant besoin.
Marcel fut d’abord heureux de voir s’éloigner madame Dannault. Il avait à remplir un devoir pénible qu’il eût malaisément pu lui dissimuler. M. de Liotais était revenu de Madrid ; en quelques mots, il lui demanda sur le terrain une
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rencontre que le jeune homme lui accorda avec le contentement de celui qui paie une dette.
Quarante-huit heures ne s’étaient pas écoulées entre le moment où il avait quitté Paris et celui où il s’était rendu compte de l’étendue de sa faute, autant que du désastre que les coquetteries de Julie avaient dissimulé à ses yeux derrière un affolement de convoitises. Leur séjour en Espagne avait été un véritable enfer : lié par des liens qu’un galant homme ne saurait répudier à celle qu’il avait arrachée à son foyer, il avait compris quelle vie effroyable les attendait, alors que complices sans amour, et surtout sans amitié, ils seraient contraints de traîner leur chaîne hors de France, jusqu’à ce qu’un événement quelconque les délivrât. C’est la mort qui avait tranché la difficulté, et Liotais avait dû s’avouer avec une sorte d’horreur qu’après la première stupéfaction produite par la catastrophe, il avait ressenti un véritable soulagement. Mais quoique délivré, il ne pouvait reprendre sa place dans le monde qu’au prix d’une réparation à l’époux outragé. Aussi le cartel d’Avellin fut-il pour lui le bienvenu.
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Ils se rencontrèrent dans un bois, que l’automne prochain saupoudrait déjà d’une poussière dorée ; ce fut par une brumeuse matinée qui leur faisait passer des frissons entre les épaules. Liotais était bon tireur, mais sa conscience lui faisait de cruels reproches, et la pensée qu’après avoir pris sa femme à l’homme éminent qu’il avait devant lui, il pouvait encore lui prendre la vie, paralysait sa défense et le mettait à la merci de son adversaire. À dire vrai, Liotais avait une peur horrible de tuer Avellin ; il se disait que s’il avait le malheur d’ôter la vie à cet homme de bien, dont la France s’honorait, il n’oserait plus regarder personne en face, et la pensée qu’il pouvait être tué lui-même ne venait que bien après celle-là. Au bout d’un temps qui avait paru long aux témoins, l’épée du jeune homme sauta de sa main et tomba sur le sol. Avellin mit le pied dessus et regarda son adversaire avec ses yeux profonds, où se faisait jour un étrange sentiment de pitié.
– Vous êtes jeune, monsieur, dit Marcel, vous venez de faire une rude expérience, et la mort est entre nous...
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Les témoins stupéfaits ne savaient que penser de cette dérogation aux usages. Avellin continua :
– Votre sang ni le mien ne rachèteront pas ce qui fut. Hier, je voulais vous tuer ; aujourd’hui, je me dis qu’il y aurait folie et cruauté à continuer ce combat... Néanmoins nous allons recommencer, si vous le désirez...
– Ah ! monsieur, dit Liotais humilié, si vous saviez combien je sens la grandeur de ma faute !...
Ils se saluèrent et se séparèrent pour ne jamais se revoir. Les témoins étaient des hommes sérieux ; le secret fut bien gardé, et personne n’eut connaissance de cette aventure singulière.
À partir de ce moment, Marcel s’occupa uniquement de la publication de son livre, qu’il pressa avec une activité fébrile : on eût dit qu’il voulait oublier, à force de préoccupations extérieures, le rêve idéal des dernières semaines passées aux Ormes. Lui aussi sentait vaguement quelque chose d’hostile dans l’air qui l’entourait ; dans Paris encore dépeuplé, s’il rencontrait quelque ami partant pour la chasse, un sourire
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particulier, une expression ambiguë du visage le laissaient troublé pour quelques instants. Naturellement, il faisait remonter à la fuite et à la mort prématurée de sa femme tout ce qui lui semblait bizarre dans ces rencontres, mais il devenait de jour en jour plus nerveux ; un besoin de se quereller avec des gens assez mal élevés pour ne pas savoir le lui cacher, l’envahissait toujours davantage.
L’absence de Flavie, en outre, lui ôtait le seul élément de paix et de joie dont il eût quelque souci, et bien qu’il comprît que cette absence était nécessaire, il ne pouvait se défendre d’en souffrir. Trois semaines très douloureuses s’écoulèrent de la sorte ; enfin, au premier jour d’octobre, madame Dannault rentra à Paris ; le séjour des Ormes n’était plus guère possible en cette saison ; il fallait organiser la vie hivernale ; adieu la solitude, les longues promenades, les douces causeries, cette vie côte à côte qui leur avait donné tant d’émotions immatérielles. Mais ils auraient en échange les lectures, la musique, les expositions et les ventes de peinture, tout le mouvement intellectuel et artistique de Paris.
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