Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 11 sur 26

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Les Ormes

Chapitre X

 

L’été s’écoula tant bien que mal ; M. et madame Dannault passèrent six semaines aux eaux, puis retournèrent à Paris, que M. Dannault ne quittait plus qu’avec une extrême répugnance. Ils restèrent dans leur appartement chaud et poussiéreux, en attendant que l’automne, avec ses courtes journées et son demi-jour pluvieux, rallumât le feu dans l’âtre, et rendît à leur demeure son aspect normal, sous son revêtement habituel de tentures et de tapis.

On revint peu à peu, quelques amis se montrèrent, puis un soir d’octobre, Julie entra frileusement dans le salon, frissonnant sous son manteau de fourrures.

– Nous voilà ! dit-elle en embrassant son père et en se laissant embrasser par sa mère. J’ai cru que nous ne reviendrions jamais ! Marcel se trouvait bien là-bas : pourvu qu’il pût écrire du

 

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matin au soir, la vie ne lui pesait guère ; moi, je m’ennuyais à en mourir. Le Casino était fermé, et ce n’est pas gai de voir la mer devant ses yeux tout le temps ! Aussi, j’en veux à mon mari ; je le lui ferai payer cet hiver !

Elle riait en parlant, mais son rire avait quelque chose de sec et de mauvais. Elle avait maigri et paraissait plus grande ; ses lèvres amincies laissaient trop voir ses gencives, ses dents blanches semblaient trop longues.

– Qu’est-ce que tu faisais de ton temps, pendant que ton mari travaillait ? demanda Flavie en regardant sa fille avec une vague inquiétude.

– Que veux-tu qu’on fasse à Dieppe ? On se promène sur la plage, on monte au château, on grimpe sur la falaise et l’on revient.

– Toute seule ?

Julie haussa les épaules avec un geste rapide et ennuyé.

– Mais non ! dit-elle, pas toute seule ! On va en bandes ! Il y avait assez de monde au commencement, mais à la fin nous n’étions plus

 

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que deux ou trois intrépides...

– Des amis ?

– Non, de nouvelles relations, tu ne les connais pas.

Elle se tourna vers son père et lui demanda des nouvelles de sa santé avec une insistance un peu affectée. Dannault, heureux de la revoir, car il l’aimait vraiment et avait plus souffert de son absence qu’il ne voulait se l’avouer à lui-même, la fit asseoir tout près de lui pour la voir à son aise, et lui fit toute une série de questions, auxquelles la jeune femme répondit de bonne grâce.

Marcel parut au bout de quelques instants ; Flavie le trouva plus beau, plus mâle, plus affermi dans la vie, pour ainsi dire qu’elle ne l’avait encore vu ; sous son aspect de douceur facile, se devinaient maintenant la fermeté et la souplesse d’un ressort d’acier. Ceci était nouveau chez lui ; comme il arrive souvent avec certaines qualités que nous avons au dedans de nous, sans que personne les soupçonne plus que nous-mêmes, il avait fallu la lutte journalière, lutte

 

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courtoise et impitoyable, pour faire ressortir l’énergie que ce caractère pouvait apporter dans la résistance.

Avellin se montra irréprochable avec son beau-père, tendre et affectueux avec sa belle-mère, aimable et bon avec sa femme, et cependant, au bout de cinq minutes, il fut évident pour les parents de Julie que celle-ci avait trouvé un maître. Il se gardait bien de faire parade de son autorité, mais on le sentait dans sa manière d’être, et même dans l’extrême douceur avec laquelle il s’adressait à la jeune femme. Flavie pensa secrètement qu’il avait dû sentir sa patience éprouvée plus d’une fois, avant de se décider à affirmer ses droits.

Julie s’installa dans son appartement, prit un jour et se mit à faire des visites tout comme si elle n’avait jamais quitté Paris, et comme si elle n’avait jamais été une autre personne que madame Avellin. Elle expédia rapidement ses visites de noces, et entra de plain-pied dans la vie très mouvementée qu’elle avait toujours rêvée. Son jour ne lui suffisant pas, elle eut des lunchs

 

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dans l’après-midi, si bien que le timbre de la porte ne cessa plus de résonner. Le cabinet de travail de Marcel, situé près de l’antichambre, malgré ses tentures de drap et ses lourds rideaux à triple doublure, laissait entrer tous les bruits ; l’après-midi, les chuchotements du valet de chambre, les questions à voix brève des visiteuses ; le matin, les discours prolixes et polis des fournisseurs, du tapissier qui venait faire marcher les stores récalcitrants, de l’horloger qui remontait les pendules, du fleuriste qui changeait les fleurs des jardinières, de la couturière qui essayait les robes, tout cela se condensait dans cette pièce étroite et sombre comme dans un tambour. Dans le salon enfin, Marcel, levé avant huit heures, entendait les domestiques battre les meubles, brosser le tapis, préparer le feu dans la cheminée, à grand tapage de pelle et de pincettes...

À travers ses notes, si laborieusement prises, il entendait des lambeaux de conversation à demi-voix, plus irritants qu’un bruit avoué ; entre les lignes de son travail, ces lignes si harmonieuses, si bien équilibrées, il voyait glisser les traînes

 

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soyeuses des robes, qui frôlaient sa porte,... et il attendait, la plume levée, espérant que le silence allait se faire, l’esprit tendu, l’intelligence lassée par cet arrêt constant dans la pensée, qui rompait à tout instant le fil de sa logique serrée...

Un mois, deux mois, trois mois, s’écoulèrent ainsi ; puis vint le nouvel an, avec une série toute neuve de devoirs mondains, de visites, de soirées, de dîners. Pâques arriva sans avoir rien changé à ce torrent de dissipation. Marcel avait beau se lever matin, si tard qu’il se fût couché, son livre n’avançait pas.

Un jour, Julie souffrante ayant déclaré qu’elle ne sortirait pas de sa chambre et ne recevrait personne, Avelin s’enferma dans son cabinet, après avoir donné à ses gens les ordres les plus rigoureux, et reprit tout le travail qu’il avait fait depuis six mois, afin de le lire à tête reposée. Quand il eut terminé sa lecture, il serra le manuscrit dans son bureau, et se rendit chez sa belle-mère.

– Chère amie, dit Marcel en s’asseyant, je vous arrive tout effaré d’une découverte que je

 

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viens de faire, et je vous conjure de vous montrer indulgente pour mon effarement. Je me suis assuré tout à l’heure d’une chose dont j’avais jusqu’ici une intuition vague, et qui maintenant ne souffre plus de doutes.

– Vous m’effrayez ! dit Flavie en le regardant ; il souriait, mais un battement nerveux se faisait voir dans une de ses joues, et il était plus pâle que de coutume.

– Il n’y a rien d’effrayant dans mon fait, et je vous demande pardon de vous causer cette émotion inutile. Je ne puis plus travailler.

Madame Dannault baissa la tête : depuis leur retour à Paris, elle se demandait comment son gendre s’y prenait pour mener de front tout ce qu’on appelle « plaisirs » et ses études. Il comprit sa pensée et reprit sur-le-champ :

– Ce n’est pas le temps matériel qui me manque, c’est la tranquillité. Avant mon mariage, je sortais beaucoup le soir ; ne dînant pas chez moi, j’avais cent prétextes pour favoriser ma flânerie. Ce qui m’inquiète aujourd’hui est beaucoup plus grave ; je ne puis plus travailler

 

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chez moi. C’est un brouhaha perpétuel, un va-et-vient dont vous n’avez pas l’idée. Je suis un peu maniaque, j’en conviens ! Je ne puis travailler sans un silence au moins relatif. Je viens de relire ce que j’ai fait depuis mon mariage... C’est bon à jeter au feu !

Flavie jeta sur lui un regard suppliant ; il y répondit par un sourire, mais répéta :

– Bon à jeter au feu.

– C’est très grave, en effet, reprit madame Dannault en regardant malgré elle la bûche qui flambait dans la cheminée. En êtes-vous sûr ?

– Vous comprenez bien, mon amie, qu’on ne se résigne pas à jeter six mois de sa vie dans l’abîme, sans s’être assuré que le sacrifice est nécessaire. Les questions qui m’occupent ne sont pas de celles qui se traitent entre deux portes, ou bien pendant qu’on prend le café au salon. Elles exigent la méditation à tête reposée et l’emploi d’une ferme volonté... Dans l’existence que je mène, il n’y a point à rechercher ces conditions-là. Cependant, si je croyais le mal sans remède, je ne serais pas venu vous troubler de mon ennui.

 

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Ne pensez-vous pas que vous pourriez donner à Julie quelques conseils ? Venant de vous, elle ne saurait manquer d’en tenir compte. Pour ma part, je ne sais si j’ai débuté par quelque maladresse, mais je n’ai pas d’autorité chez moi, cela est hors de doute. Julie ne me dit jamais non, mais elle ne fait absolument que ce qui lui plaît. Voudriez-vous lui parler ?

Madame Dannault resta consternée. Elle avait bien pensé que le jeune ménage passerait par cette crise, mais elle avait compté sur la fermeté de Marcel pour y mettre un terme. Si le mari lâchait pied, que pouvait-elle tenter à elle seule, elle qui, pendant dix-huit années, avait vainement tâché de se faire aimer et respecter ?

Cependant elle ne pouvait se refuser à ce que lui demandait son gendre, et le lendemain matin, elle se rendit chez Julie avec la pensée qu’elle allait faire dans un abîme inconnu un saut désespéré.

L’appartement résonnait de ses bruits habituels, ce qui fournit à Flavie une commode entrée en matière.

 

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– Est-ce que ton mari peut travailler dans tout ce tintamarre ? dit-elle au moment où le bruit de tapis violemment secoués au dehors venait mourir à ses oreilles.

– Marcel ! Il prétend que non... mais il s’y fera. C’est l’affaire de quelques mois. Il grogne de temps en temps, mais tu sais, maman, ce qui importe, c’est de ne pas laisser prendre à son mari des habitudes despotiques.

Madame Dannault pensa que certaines femmes auraient eu grand besoin d’être soumises au même régime, mais elle ne dit mot de sa réflexion.

– Je ne crois pas, dit-elle avec douceur, que ton mari s’habitue jamais à être privé de silence et de calme quand il travaille, et réellement, Julie, crois-tu que l’on puisse travailler dans de telles conditions ? Plus que ceux de tout autre, ses travaux à lui réclament le recueillement de la pensée. Depuis que je suis ici, on a sonné dix fois. Ne pourrais-tu organiser autrement ta vie ?

– Me sacrifier aux fantaisies de mon mari ? Changer mes habitudes ? Et pourquoi les miennes

 

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plutôt que les siennes ? répondit Julie. Vois-tu, maman, je l’ai déjà remarqué plus d’une fois, tu es pour ton gendre d’une partialité...

Bouleversée, Flavie regarda sa fille : celle-ci allait et venait dans sa chambre, touchant à tous les objets avec des mouvements nerveux et irrités. Elle se tourna vers sa mère comme si elle attendait une réponse mordante...

– Julie, dit madame Dannault d’une voix grave, le mariage est une association où chacun apporte des droits et des devoirs. Ton mari te laisse libre de faire tout ce qui te plaît, ne demandant en échange que ton affection. Ne penses-tu pas que cette affection devrait se manifester par quelques prévenances dont la première serait de lui assurer le repos nécessaire à son travail ?

Julie haussa les épaules.

– Mon Dieu ! dit-elle, voilà bien du bruit pour peu de chose ! On est du monde ou on n’en est pas ! J’en suis, il en est, nous en sommes et nous devons nous arranger de façon à vivre comme vivent ceux qui en sont ! Après tout, qui est-ce

 

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qui exige que Marcel travaille ? Est-ce que ce qu’il en fait n’est pas pour son plaisir ?

– Julie !

– Eh oui ! je sais bien : je suis la femme d’un homme illustre, et cet homme doit rester illustre, n’est-ce pas ? Aussi je ne m’oppose pas à ce que Marcel continue ses travaux, mais à condition qu’il ne m’immole pas à ses livres ! Le temps du despotisme conjugal est passé, je crois !

– Écoute, Julie, dit madame Dannault, trouvant tout à coup en elle une fermeté qu’elle ne se connaissait pas ; il y a dans ton ménage un despote qui veut tout sacrifier à ses goûts, un égoïste qui ne songe qu’à soi, et cet égoïste, c’est toi. Ne te fâche pas ; c’est inutile, je ne me mettrai pas en colère. J’ai encore un mot à te dire : il m’en coûte, mais je dois parler. Tu reçois ici sur le pied de l’intimité des hommes qui l’an dernier t’ont fait la cour, qui t’auraient épousée si tu l’avais voulu. Ton mari ne s’en doute pas, et ce n’est pas moi qui irai le lui dire, mais, comme mère, je dois t’avertir, et je le fais aujourd’hui. Tu te prépares pour l’avenir de gros ennuis, et plus

 

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que des ennuis, – des chagrins. – Souviens-toi de ce que je te dis.

Elle posa un baiser sur le front de Julie stupéfaite et sortit. Quand elle se trouva seule avec ses réflexions, elle fut effrayée de ce qu’elle avait osé, et se demanda si son audace n’aurait pas un résultat contraire à ce qu’elle avait cherché. Mais il était trop tard maintenant, et d’ailleurs n’avait-elle pas accompli son devoir ?

– Quel malheur, dit-elle, que le devoir en lui-même n’apporte pas plus de consolation !

 

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