Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 17 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XVI

 

Les fenêtres de l’appartement d’Avellin étaient brillamment éclairées, Julie tenait cour plénière. Un sentiment de rage mordit le cœur du mari, mais il dut s’avouer que si c’était de la colère, ce n’était pas de la jalousie. Non, il n’était pas jaloux, dans le sens véritable du mot ; aussi longtemps qu’il avait cru sa femme attachée à l’époux qu’elle avait librement choisi, il eût rougi d’être jaloux. Mais ce qu’il avait vu le jour même lui inspirait à la fois la méfiance et la colère.

Il entra avec sa clef, sans rencontrer personne ; les domestiques à l’office achevaient de dîner ; la nourrice seule gardait l’enfant dans la chambre fraîche. Le père se pencha sur le petit dormeur, et le regarda un instant avec un sentiment voisin de la tristesse, puis il se retira dans son cabinet de travail.

On causait au salon, la voix de Julie jetait

 

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parfois un éclat de rire comme une fusée. Deux ou trois visiteurs se retirèrent emmenant leurs femmes, puis deux autres. N’entendant plus de bruit, Marcel pensa que tout le monde était parti. Après un instant d’hésitation, il ouvrit sa porte et se tint sur le seuil.

Julie était bien jeune, pensait-il ; avait-il fait tout ce qui était nécessaire pour gagner son cœur ? Peut-être n’était-elle coupable, après tout, que d’un pur enfantillage, une innocente coquetterie...

– Si elle veut m’entendre, pensa-t-il tout ému par la douceur d’une réconciliation possible, probable, – j’enverrai demain matin un mot à madame Dannault pour la prier de ne rien dire...

Il semblait à Marcel que sa femme ne pouvait manquer de le comprendre. Un peu séparés par des goûts divers et des occupations incompatibles, ils se réuniraient dans une tendresse commune pour l’enfant, et eux-mêmes, qui les empêcherait de s’aimer ? Tout cela n’était qu’un malentendu.

Il avait passé par la salle à manger et le

 

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premier salon, se préparant à traverser le second salon pour frapper à la porte de Julie, lorsqu’il vit se dresser devant lui un habit noir. Inexprimablement surpris, il s’arrêta net.

Julie, enfoncée dans un fauteuil, s’était redressée brusquement et le regardait d’un air dur, les yeux brillants, les joues pâles, les lèvres entrouvertes. M. de Liotais très pâle aussi, mais irréprochablement correct dans son attitude, avait mis la main sur son chapeau, prêt à s’incliner.

– Vous étiez là ! fit Julie d’une voix rauque. Les sons avaient peine à sortir de ses lèvres desséchées par la terreur.

– Je vous croyais seule, répondit Marcel sans la regarder. Veuillez me présenter notre hôte.

– M. de Liotais, mon mari... dit la jeune femme, qui se leva et renvoya derrière elle les plis de sa traîne par un geste trop nerveux.

Les deux hommes s’inclinèrent cérémonieusement.

– Je m’étais attardé, fit Liotais, je vous prie d’agréer mes excuses, madame.

 

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Julie inclina la tête sans répondre. Une gêne horrible pesait sur ces trois personnages. Le jeune homme, après avoir salué Marcel, se trouvait déjà près de la porte, quand madame Avellin, sentant l’esprit de révolte gronder en elle, se redressa tout à coup d’un air de défi. La couleur était revenue à ses lèvres, et d’une voix très nette : – À demain, dit-elle, nous nous verrons au bois, comme à l’ordinaire, n’est-ce pas, cher monsieur ?

Liotais se retourna et s’inclina encore une fois, puis son pas mourut à l’autre extrémité du salon, et une seconde après, la porte de l’appartement se referma sur lui.

Julie avait écouté ces bruits avec une concentration extraordinaire. Quand elle fut assurée qu’ils étaient seuls, elle se retourna vers son mari, qu’elle regarda bien en face. Elle était superbe, dans sa robe de dentelle ouverte en carré, un peu trop ouverte, avec ses cheveux clairs, sa peau éclatante et ses yeux d’escarboucle.

– Monsieur, fit-elle, je ne veux pas qu’on m’espionne.

 

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Marcel, frappé dans sa dignité par l’injuste soupçon, se dressa de toute sa hauteur.

– Et moi, madame, dit-il, je ne veux pas que l’on me trompe.

– Puisque vous écoutiez, vous savez bien que je ne vous trompe pas !

Elle lui jeta cela à la face comme un soufflet.

– Je n’ai pas écouté, je n’ai pas entendu, vous me faites une injure, et vous le savez ! riposta Marcel indigné, mais encore maître de lui-même. Je venais ici porteur de paroles de paix...

– Nous étions donc en guerre ? fit Julie avec un rire dédaigneux.

– J’avais quelques reproches à vous faire, continua son mari sans prendre garde à cette interruption ; je voulais vous dire, par exemple, que vos toilettes, votre apparence générale, votre tenue au dehors ne sont pas celles d’une femme sérieuse...

– Je ne suis pas une femme sérieuse ! dit-elle d’un ton moqueur.

– Soit, je suis un homme sérieux, moi, et j’ai

 

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le droit d’exiger que ma femme soit respectée... Encore faut-il qu’elle paraisse respectable ! Eh bien, toutes ces paroles méritées, je m’étais dit qu’elles vous sembleraient sévères, et au lieu de vous les infliger, je venais vous demander... Mais à quoi bon vous parler de ces choses maintenant ! Votre attitude me crée de nouveaux devoirs, et aussi de nouveaux droits.

– Vous êtes jaloux ? dit Julie avec cet intolérable persiflage qui la rendait si cruellement insolente.

Marcel éprouva une douleur horrible. Que pouvait-il répondre à cette femme ? Quoi qu’il eût à lui dire, il ne parviendrait pas à le lui faire comprendre ! Elle ne voulait pas, – hélas ! elle ne pouvait pas ! Ce n’était pas, comme il le supposait tout à l’heure, une enfant rebelle, c’était une femme méchante, réfractaire aux bons sentiments comme à toute discipline.

– Non, reprit-il en se calmant par la force de sa volonté ; je ne suis pas jaloux, mais je ne veux pas qu’on plaisante avec l’honneur et la dignité de mon nom. Il ne convient pas qu’un jeune

 

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homme reste seul avec vous si tard ; il ne convient pas que vous lui permettiez de vous parler publiquement, comme il le faisait tantôt, au retour du Bois... – Julie rougit de colère et déchira l’ourlet du mouchoir qu’elle pétrissait entre ses doigts. – II ne convient pas que vos cheveux soient de cette couleur tapageuse.

– Monsieur, fit Julie en reculant vers la porte de sa chambre comme une bête fauve vaincue.

– Vous m’entendrez, continua Marcel en étendant la main pour la retenir. Je veux que vous soyez une femme honorée, et puisque vous n’avez pas su comprendre ce qu’il faut faire pour cela...

– Vous me l’apprendrez ? Je vous remercie de votre sollicitude, mais je n’ai pas besoin de maître.

– La loi vous en a donné un cependant ! fit Avellin, perdant enfin patience.

– Ce n’est pas ce qu’elle a fait de mieux ! répliqua Julie. Mais ce qu’a fait la loi, elle peut le défaire. La séparation existe...

 

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– La séparation ! répéta Marcel atterré.

– N’est-ce pas ce que nous avons de mieux à attendre ? reprit la jeune femme avec une rage concentrée. Vous savez bien que je ne vous aime pas ! Nous avons fait une... le mot n’est pas poli, mais il est au moins sincère ; nous avons fait une bêtise en nous mariant, tâchons de la réparer.

– Vous n’y songez pas ! s’écria Marcel. Le monde, le scandale et l’enfant ?

D’un geste élégant Julie dispersa en l’air toutes ces choses dont elle avait si peu de souci.

– Réfléchissez, monsieur, dit-elle. Vous avez la nuit pour cela : cherchez le meilleur moyen de faire prononcer...

Il l’attira violemment à lui, et la fit tomber dans un fauteuil. Elle le regarda d’un air de haine, mais n’essaya pas de résister.

– Tu ne comprends donc rien, malheureuse enfant ! lui dit-il avec véhémence. Toute méchante que tu es, tu me fais pitié, et j’ai envie de te punir comme une élève indocile...

– Oh ! vous avez toujours été pédagogue !

 

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murmura Julie entre ses dents.

– Pour te pardonner ensuite, tant tu es inconsciente dans l’énormité de ta faute. Tu crois que la séparation te donnera la liberté ? Tu seras l’esclave de tout le monde ! Des femmes qui consentiront à te recevoir, de celles qui refuseront de le faire, des hommes qui auront cessé de te respecter, de ceux qui te témoigneront des égards exagérés. Rien ne rend plus dépendant qu’une situation fausse, et quelle serait la tienne !

Il quitta le bras qu’il tenait, et qui tomba mollement sur la robe, comme une chose inerte.

– Et puis, reprit-il en se redressant, je tuerais le premier qui se permettrait...

– Jaloux ! répéta Julie de sa voix sifflante. Mon Dieu, mon cher, que vous êtes ridicule !

Les lustres et les candélabres allumés jetaient une grande nappe de clarté sur cet homme et cette femme seuls au milieu de ce vaste logis, préparé pour des fêtes. Marcel ressentit une épouvantable sensation de désespoir et d’obscurité l’étreindre, comme s’il plongeait dans un gouffre glacé.

 

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– Nous nous verrons demain, dit-il en passant la main sur son front envahi par le vertige.

– À vos ordres ! répondit Julie, qui se leva sans hâte et rentra chez elle.

Marcel anéanti se laissa tomber sur un siège, mais presque aussitôt le pas d’un domestique venu pour éteindre les flambeaux, le ramena à la réalité. Il gagna sa chambre, s’assit devant son bureau, et resta là de longues heures, perdu dans un dédale d’impossibilités.

 

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