Les Ormes
Chapitre VIII
Fidèle aux promesses des matins embrumés, le soleil brillait dans un ciel bleu pâle, à peine voilé d’une légère vapeur flottante ; une impalpable rosée s’était déposée sur les feuillages, leur prêtant un éclat incomparable, et les chemins creux dans les sentiers ombragés semblaient tapissés de velours, tant les gouttelettes d’eau formaient un réseau serré de perles transparentes.
Flavie était sortie dès le matin, tout de suite après son arrivée. Elle avait hâte de chasser par la marche au grand air l’impression douloureuse qui l’avait saisie à son entrée dans la vieille demeure. Après une longue promenade, elle était revenue à l’endroit le plus gai, le plus ensoleillé de tout le coteau ; c’était la petite église du village et le cimetière qui l’entourait.
C’était une riante église et un riant cimetière ; les murs en pierre grise et le porche lui-même
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étaient envahis par des rosiers grimpants dont les fleurs retombaient avec une profusion inouïe. Flavie s’arrêta pour les voir, baignée elle-même dans la clarté matinale, si douce et si ardente à la fois. Le cimetière était plein de fleurs où butinaient les abeilles ; de grands buissons de chèvrefeuille couvraient les tombes abandonnées, jetant çà et là leurs branches fleuries comme un opulent manteau sur cette indigence. Quelques tombeaux en marbre blanc, rehaussés d’or, témoignaient que l’orgueil humain ne perd point ses droits devant le néant ; mais ces monuments eux-mêmes, brillants et dorés, n’évoquaient aucune idée pénible. Un peu lassée par sa longue marche, Flavie s’assit sur une pierre tombale, en face du porche, et regarda la paisible vallée qui s’étendait au-dessous.
Le bruit de la barrière qui retombait lui fit lever les yeux, et dans la lumière dorée, l’air heureux, marchant vite, elle vit venir à elle Marcel, qui lui tendait les deux mains. Elle se leva, fit un pas, mais il l’avait déjà rejointe et s’était assis près d’elle sur la pierre, en gardant dans les siennes les mains qu’il avait prises. Un
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grand flot d’émotion monta soudain à la gorge de Flavie, au moment où elle réalisa la pensée que cet homme était désormais son fils... son fils ! Elle n’avait encore jamais pensé à cela. La loi, les mœurs, tout s’accordait pour lui donner ce titre ; le mari de sa fille ne devenait-il pas son enfant ? Elle avait donc quelque chose de plus dans la vie, de nouveaux droits, de nouveaux devoirs ? Ce jeune savant assis à côté d’elle n’était plus l’étranger qui l’avait quittée quelques semaines auparavant dans le salon du boulevard Malesherbes. Désormais, il lui appartenait, par un lien sacré, indestructible... Elle avait donc quelqu’un à aimer, qui l’aimerait, elle le sentait d’avance ? Elle voulait parler, et ne le put.
– Je ne pourrai jamais vous dire maman ! fit Marcel avec un sourire, en laissant aller les mains de sa belle-mère. Vous appeler madame, ce serait bien dur. Me permettrez-vous de vous donner votre petit nom ? Au fond, nous sommes presque du même âge !
– Quelle idée ! fit madame Dannault en reprenant son calme, vous êtes un jeune homme,
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je suis une vieille femme... On ne se figure pas le gouffre que quatre ou cinq ans de plus de notre côté mettent entre la jeunesse d’un homme et nous autres ! Dites-moi, êtes-vous heureux ?
– Parfaitement heureux, mais vous nous manquiez !
Flavie regarda son gendre d’un air de doute. Elle ne se figurait pas bien sa fille souffrant de son absence.
– Je vous assure, continua Marcel, que vous m’avez manqué plus de vingt fois par jour. À tout moment je me tournais vers vous pour vous faire admirer quelque chose... Ce pays est merveilleux, le savez-vous ?
– J’y suis née, et je n’en connais pas de plus beau, répondit simplement madame Dannault.
– Vous voilà venue, c’est bien. Il n’était que temps.
– Et Julie ? demanda la mère en regardant la route qui descendait du château vers l’église.
– Elle dort. Quelle dormeuse ! fit Marcel en souriant. Moi, je suis un marcheur matinal ; j’ai
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déjà battu tous les sentiers...
– Je suis bien sûre qu’il y en a que vous ne connaissez pas encore ! répondit vivement Flavie. Avez-vous descendu certain chemin creux. qui prend à mi-côte dans l’avenue des hêtres....
– Non ; il y a un chemin là-dedans ?
Elle se leva et traversa rapidement le cimetière ensoleillé, il la suivit et fut bientôt à ses côtés. Comme ils marchaient sous le couvert des grands arbres aux branches bizarrement contournées qui formaient au-dessus de leurs têtes une sorte de mystérieuse charpente, ils échangèrent un sourire de contentement.
– Je vous assure, répéta Marcel, que vous me manquiez plus que je ne le croyais moi-même ; c’est en vous voyant là que je sens la différence... J’aimais ce pays, mais il va me sembler cent fois meilleur. Julie y est-elle née comme vous ?
– Non ; Julie est une Parisienne pur sang ; elle supporte les beautés de la nature ; mais si vous arrivez à la faire s’extasier devant un paysage, vous aurez accompli un acte extraordinaire. Elle
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est rebelle à l’admiration, en général, vous savez !
– Je m’en suis déjà aperçu, fit Marcel en riant. Elle raille admirablement les dispositions romantiques que j’ai apportées dans mon rôle d’époux. Rien n’est plus drôle que de l’entendre déclamer des vers d’amour : elle y met une note comique incroyable.
– Oui, elle a beaucoup d’esprit, un esprit très parisien ; les fillettes attrapent cela en pension, comme la coqueluche ou la scarlatine...
– Vous n’avez jamais eu ce côté-là, vous ?
– Jamais. Aussi Julie ne ménage pas mon tempérament sentimental. Elle a raison, évidemment... Tenez, aviez-vous vu cela ?
Elle s’était arrêtée dans une sorte de trouée ouverte dans une haie vive. Complètement couvert par les arbres qui se rejoignaient en berceau, un sentier s’enfonçait dans les herbes en descendant rapidement comme s’il dégringolait dans la vallée. Flavie s’y engagea, relevant de la main au-dessus de sa tête les branches pendantes
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des ronces fleuries, afin que Marcel pût la suivre. Il avança le bras au-dessus d’elle pour lui rendre le même service, et bientôt ce fut lui qui la précéda, car on ne pouvait passer qu’un à un. Après quelques pas, le sentier fit un détour et s’élargit un peu. La voûte de feuillage était si légère que le soleil la pénétrait sans peine et jetait sur l’herbe des taches lumineuses qui dansaient avec les rameaux.
– J’ai eu nombre d’aventures dans ce chemin, dit Flavie ; j’y ai perdu un livre, une fois... j’étais bien petite, c’était les Contes de fées... Je reverrai toujours ce vilain petit bouquin bleu, très laid, dont les pages étaient usées aux coins... Je n’en ai jamais eu d’aussi beau ni d’aussi précieux, depuis. Pensez un peu ! C’est là-dedans que j’avais appris à lire, et j’y lisais toute seule ! Et Riquet à la Houppe hantait mon imagination. Bien des fois je me suis arrêtée ici... Elle indiquait un endroit du sentier où une touffe d’herbe plus épaisse et plus verte révélait la présence d’une source cachée. Il me semblait que là surgirait de terre quelque prodige enchanté, je ne savais lequel, et, tout en méditant, je perdis
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mon livre. Je ne m’en aperçus qu’après être rentrée à la maison. Je voulais à toute force retourner pour le chercher, mais il faisait nuit, et l’on me coucha, malgré une résistance assez vive, je vous assure. Je me réveillai plusieurs fois dans la nuit ; l’obscurité me renvoyait à mon sommeil. Enfin, vers cinq heures, une lueur grise passa sous les rideaux fermés ; je me levai tout doucement, je pris le strict nécessaire en fait de vêtements, et sans réveiller ma mère qui dormait dans la pièce voisine, je me glissai jusqu’au bas de l’escalier. C’est là seulement que je m’arrêtai pour m’habiller. Pays béni ! les portes n’étaient jamais fermées ! Je me précipitai dehors comme si j’avais commis un crime, et je courus toute hors d’haleine jusqu’à ce cher petit sentier, mon ami de tous les jours... Mon livre était là !
Elle indiquait de la main un coin plus tranquille encore que le reste de cet asile ignoré ; un grand coudrier dont les racines avaient été jadis mises à nu par les pluies formait une sorte de grotte, où un très petit enfant pouvait à la rigueur se blottir.
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– C’est là que je faisais Robinson, continua Flavie en descendant plus lentement le sentier où l’aube et le soleil continuaient à jouer avec une molle douceur.
– Vous étiez donc petite ? fit Marcel, intéressé.
– Je pouvais avoir six ans...
– Toute seule ainsi dans les bois et les champs ?
– Qui eût voulu faire mal à la petite demoiselle des Ormes ? reprit Flavie en s’arrêtant. Tout le monde me connaissait et m’aimait, les bêtes elles-mêmes...
Ils étaient seuls au milieu d’une oasis de verdure que les détours du chemin fermaient de tous côtés. Dans les prés voisins on entendait les faucheurs aiguiser le fer de leurs faux avec un mouvement cadencé, qui était presque une chanson. Marcel promena son regard tout autour de lui.
– Quelle solitude ! dit-il, et ce n’est pas l’isolement. Je comprends que vous vous soyez
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grisée de poésie.
– Moins ici que là-haut, sur la lande, reprit-elle en continuant son chemin. Ici c’est mon domaine enfantin ; j’y trottinais sans aide alors que je savais à peine me tenir sur mes jambes, et si je tombais, c’était dans l’herbe épaisse ; ma mère me laissait beaucoup de liberté ; elle disait qu’il est bon que l’enfant soit seul lorsqu’il est honnête et pur ; cela lui apprend la vie, il pense et agit par lui-même. Lorsque, un peu plus âgée, j’ai voulu repasser par les mêmes endroits, il n’y avait plus moyen, c’était trop étroit ou trop bas... Souvent j’en ai eu regret.
Ils débouchèrent sur une route plus large et plus fréquentée ; Marcel se tourna avec un soupir vers l’Éden qu’ils venaient de traverser.
– Déjà fini ? dit-il ; c’est dommage !
– Vous y reviendrez, maintenant que vous connaissez le chemin. Et mon vieux pont, y ai-je passé des heures, à regarder les petits poissons jouer sous l’arche unique...
Le pont n’avait point de parapet ; entièrement
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revêtu de lierre, à quelques pas de distance, il faisait l’effet d’une liane jetée d’une rive à l’autre, si bas qu’elle effleurait presque l’eau. La petite rivière coulait paresseusement avec des remous joyeux qui semblaient s’être donné pour tâche de l’arrêter dans son cours, et s’en allait toute languissante à travers les prairies, sous les saules ; à mi-côte, l’église et le cimetière plein de roses recevaient les rayons du soleil avec un air de satisfaction indolente. Au-dessus, le château presque perdu dans la verdure semblait un nid...
– Oui, j’aime cette eau, ces herbes, ce lierre, dit Flavie en baissant la voix. Ici, tout fait partie de moi-même, et je fais partie de tout. C’est pour cela, mon ami, que je ne vous ai pas donné les Ormes ; je n’ai pas le courage de m’en séparer, même pour les remettre en vos mains...
Marcel suivait sa propre pensée en souriant.
– Je vous vois toute petite en ce pays, dit-il ; vous étiez haute comme cela, – il abaissait sa main presque jusqu’à ses genoux. – Vous aviez de grands yeux profonds, des cheveux toujours en désordre qui tombaient dans vos yeux. et qui
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vous faisaient gronder ; vous étiez très sage, et vous reveniez toujours les mains pleines de fleurs.
– C’est vrai, fit Flavie surprise, comment le savez-vous ?
– Je ne sais pas... Je me figure que cela devait être ainsi.
Madame Dannault sourit vaguement. Elle aussi voyait flotter devant ses yeux la vision d’une enfant qui, alors, espérait bien être heureuse... qui ignorait même qu’on pût ne pas être heureuse.
– Rentrons, dit-elle avec un soupir.
Au bruit des pas dans l’escalier de chêne, Julie entrouvrit la porte de sa chambre. Sa jolie tête coiffée d’un petit bonnet extraordinaire apparut et fit un signe joyeux ; puis la jeune femme se montra tout entière, traînant derrière elle les plis d’un somptueux peignoir.
– Bonjour, maman ! dit-elle en embrassant gaiement madame Dannault. Quelle drôle d’idée
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de voyager de nuit ! Enfin, si cela t’amuse... Allons déjeuner bien vite.
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