Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 26 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XXV

 

Mais les Ormes n’étaient pas faits pour donner à madame Dannault la paix qui pour elle était le souverain bien. Trop de souvenirs douloureux la forçaient à se pencher vers le passé, la présence de Marcel avait effacé toutes les peines antérieures ; mais celui-ci lui manquant, que restait-il, sinon des douleurs ? Un découragement profond s’empara d’elle, et la jeta dans l’abattement. On prétend que la vue des objets matériels dont le souvenir se lie à celui des événements passés ravive les chagrins, et leur donne une intensité nouvelle ; c’est vrai pour certains chagrins et certains tempéraments, mais pour d’autres, plus sensitifs, plus pénétrés de leur tristesse, les objets matériels sont sans influence. De même que lorsqu’une éponge est saturée d’eau, l’Océan tout entier ne lui ferait pas absorber une goutte de plus, la douleur fait si bien partie de ces âmes, que rien ne peut plus leur

 

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donner un surcroît d’émotion. Flavie monta plus d’une fois au plateau de la lande et n’y retrouva plus ses larmes d’autrefois, qui l’avaient soulagée. Elle aurait voulu pleurer, mais les pleurs l’avaient abandonnée. Elle essaya alors de combattre et de se reprendre. Les études, le travail matériel le plus acharné, les marches forcées, la charité même, tout fut vain ; les enfants du village rappelaient le souvenir du petit garçon couché sous la longue dalle... N’était-ce pas près de son berceau qu’elle avait promis à Marcel de ne le quitter jamais ? Elle vivait constamment avec la chère présence perdue, comme avec une personne invisible, et cet élan continuel de tendresse stérile la minait autant qu’une fièvre mortelle. Marcel lui écrivait souvent ; entre les lignes de ces lettres affectueuses, mais où rien ne parlait de ce qu’ils sentaient si profondément, elle lisait la contrainte et l’effort ; près l’un de l’autre, un regard, un sourire eussent exprimé la pensée muette qui ne devait jamais prendre corps en paroles, mais qu’il ne leur était pas interdit de deviner. Elle sentait qu’en lui écrivant ainsi il éprouvait une

 

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souffrance indicible, et en lisant ces pages pleines de choses qui ne les intéressaient réellement ni l’un ni l’autre, ses yeux secs la brûlaient comme du feu. Ce supplice arriva à un tel degré d’intensité qu’elle ne se sentit plus le courage de le supporter. Elle pria Marcel de ne plus lui écrire, ou du moins de borner sa correspondance à de brèves nouvelles de sa santé et de ses affaires. « Si vous n’êtes pas tout, – lui écrivit-elle pendant que ses larmes, évoquées enfin par ce dernier sacrifice, tombaient rapides et pressées sur la table, – j’aime mieux que vous ne soyez rien. Vous considérer comme un ami ordinaire est au-dessus de mes forces. » Il obéit, et se contenta d’envoyer plus souvent un mot par le télégraphe ; au moins, de la sorte, elle avait la preuve que peu d’heures auparavant il avait songé à elle... C’était tout ce qui leur restait de joie.

L’hiver s’était écoulé moins désolé dans ses longues tempêtes que le cœur de ces êtres exquis si bien faits pour s’aimer dans la joie. Vers la fin de mars, Flavie ne put y tenir ; les bourgeons naissants, la gaieté du printemps nouveau lui rappelaient l’année précédente avec une telle

 

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intensité de douleur et de regret qu’elle crut en mourir de chagrin. Pour fuir l’obsession de ses pensées, après avoir prévenu Marcel d’un mot, elle se dirigea vers une plage peu éloignée, absolument déserte en cette saison ; le mouvement des vagues la distrairait peut-être, ou du moins endormirait la misère de son âme.

Le temps était affreux, les embruns des lames portés par le vent de sud-ouest venaient frapper sa fenêtre dans le petit établissement, mi-hôtel, mi-auberge, où elle avait cherché un refuge. Sous la pluie qui tombait sans relâche, le toit gémissait nuit et jour, le vent s’engouffrait dans les greniers avec des hurlements d’angoisse, et la mer ne cessait de se plaindre, tantôt retirée au loin, avec du grondement sourd et craintif, tantôt tout près, déchaînée, avec des clameurs rauques et de féroces aboiements. Si horrible que ce fût, Flavie préférait cela au calme du petit château, qui semblait railler l’orage de son âme. Elle aussi se révoltait, sous la main du destin, comme les vagues éperdues qui se heurtaient avec des chocs stridents, pour retomber en lourde pluie d’écume. Elle sentait des rages la prendre, en pensant que

 

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sans les êtres vils et méchants qui l’avaient attaquée, sa vie s’écoulerait doucement dans le chemin de résignation attendrie tracé par Marcel. Plus d’une fois elle eut envie de marcher au-devant des lames et de se laisser écraser, mais la pensée de son ami l’arrêta toujours. – Ce serait le plus lâche abandon, se disait-elle, et l’instant d’après elle pleura en se disant qu’il s’était soumis bien promptement à ne plus lui écrire de vraies lettres, et qu’elle aimerait mieux maintenant toutes les souffrances que ce silence cruel.

Le ciel s’était éclairci, un rayon de lumière encore douteuse filtrait sous les nuages du côté du couchant ; elle mit son manteau, noua un foulard sur sa tête, et sortit.

La mer déferlait encore avec fureur, bien que le vent eût beaucoup perdu de sa force, mais on sentait que le lendemain le calme serait rétabli. Cette accalmie renouvela les chagrins de madame Dannault. Tout se reposerait donc autour d’elle, tout sur la terre aurait son jour de paix et de contentement ? Elle seule serait à jamais

 

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étrangère à toute joie ?

Comme elle marchait sur la grève mouillée, elle vit venir à elle une figure qu’elle connaissait bien. Immobile, incapable même de crier, elle attendit son approche ; il vint et prit sous le sien le bras de la pauvre femme éperdue.

– Vous m’avez fait peur, dit Marcel. Quand j’ai reçu votre télégramme, j’ai pensé que vous vouliez mourir... Elle le regarda, et il vit dans ses yeux qu’elle y avait songé. Moi aussi, j’ai eu envie d’en finir plus d’une fois, et ce qui m’a retenu, c’est la même pensée qui vous a arrêtée vous-même : nous n’avons pas le droit de nous abandonner réciproquement, car ce serait un assassinat en même temps qu’un suicide, la mort de l’un de nous entraînant fatalement celle de l’autre.

Il parlait très calmement, en homme qui a fait toutes ses réflexions. Elle l’examina de plus près, et vit que ses cheveux avaient presque entièrement blanchi ; chose étrange, elle en éprouva de la joie. Ils marchaient sur le sable, en se dirigeant vers la lumière ; à son bras, elle

 

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n’éprouvait plus ni trouble ni fatigue ; elle comprenait qu’il était venu la chercher pour vivre ou pour mourir.

– Nous avons cru qu’en nous séparant pour donner au monde une sorte de satisfaction, nous obtiendrions qu’on nous laissât en paix, reprit-il. C’était une erreur profonde. La semaine dernière encore quelqu’un demandait ce que vous étiez devenue ; il s’est trouvé une personne bien informée pour expliquer que vous habitez une maison isolée près de Paris et que je vais vous y rejoindre tous les soirs, pour rentrer chez moi le lendemain matin. Quand on veut trouver celui qui a inventé une calomnie, on se heurte à des impossibilités : ce n’est jamais personne, et celui qui vous la rapporte est toujours un ami qui ne le croit pas. À qui s’en prendre alors ? Lassé de combattre des ennemis invisibles, je suis venu vous demander si vous trouvez que nous n’ayons pas assez chèrement payé le droit de ne plus nous soucier de ce qu’on dira de nous.

Flavie murmura faiblement : – Je ne veux pas être une pierre d’achoppement dans votre vie...

 

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Vous pouvez vous remarier...

D’un geste, il écarta cette idée, comme on le fait d’une spirale de fumée légère.

– Voyez-vous, reprit-il, si vaincus dans la lutte nous nous décidons à mourir ici, – il indiquait le sable fin, où les vagues déferlaient en jetant de capricieux dessins d’écume : – si c’est vous qui voulez mourir, je le veux bien ; alors, nous devenons des héros sublimes. Notre histoire est une légende ; nous aurons un mausolée magnifique où les amants des temps à venir apporteront des couronnes et des serments ; nous n’aurons plus que des mérites, quoique notre fin ait été stérile pour les autres et pour nous. Mais que nous vivions respectueux l’un de l’autre, résignés à n’être que des amis, combattant à toute heure contre le sentiment qui nous entraîne, vainqueurs de nous-mêmes, voilà ce que le monde ne peut admettre ; il ne croira jamais que nous soyons vainqueurs, là où succombent les autres ; il a sa petite moyenne, son lit de Procuste sur lequel il mesure tout ce qu’il s’arroge le droit de juger. Il eût été bien simple de ne pas nous

 

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soupçonner ; mais si une fois nous avons excité la curiosité publique, nous lui appartenons jusqu’au dernier souffle ; elle ne nous pardonnera jamais d’être en dehors des conditions ordinaires, en un mot plus grands que nature. Elle se venge en nous calomniant ; il n’y a rien là que de très simple. Eh bien, Flavie, donnez-moi courageusement la main ; nous nous sentons si fort au-dessus des autres que cela doit nous donner du courage. Ainsi que des martyrs livrés aux bêtes dans le cirque, faisons face à la foule ; la grandeur de notre sacrifice nous emporte bien au-delà de leurs vaines clameurs, et nous planerons sur leurs têtes, portés par nos vertus !

Il se pencha vers elle et toucha délicatement du bout du doigt les bandeaux de ses cheveux, que le vent avait soulevés.

– Je suis tout blanc, Flavie, reprit-il, vos cheveux se sont argentés. Nos années ne sont pas très nombreuses, et nous sommes vieux, vieux d’esprit de corps, brisés par la lutte. Ce qui m’a fait le plus souffrir, et je sais que pour vous il en est de même, c’est d’avoir été forcé de croire à la

 

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méchanceté humaine. Il me semblait impossible que l’âme des hommes fût faite d’un si vil limon. Puis, je me suis consolé ; je me suis dit qu’au fond il y a dans ces honteuses pensées, dans ces méchantes paroles, plus de bêtise que de cruauté, plus d’indifférence que de parti pris, plus de vanité que de venin, et j’ai été pris d’une grande pitié pour ceux qui font tant de mal sans en avoir seulement conscience. Dites, Flavie, ne leur pardonnerez-vous pas comme moi ?

– Ah ! s’écria-t-elle, je pardonne tout, tout, pourvu que je vous voie sourire, et que je vous entende me parler !

Il lui sourit, avec une expression sur sa figure telle que le rayon de soleil qui, perçant tout à coup les nuages, les enveloppa de lumière en cet instant, ne répandit pas plus de clarté sur le sombre paysage.

– Et maintenant, dit-il, retournons aux Ormes, partons à l’instant : j’ai amené vos poneys et le panier ; vous dormirez ce soir sous le toit de votre enfance ; et de ce jour, Flavie, jusqu’au jour où l’un de nous aura la triste mission de fermer les

 

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yeux de son ami, nous ne serons jamais séparés pour plus de quelques heures. Nos âmes sont jeunes, et vous verrez combien nous serons encore heureux, malgré nos luttes, malgré l’envie !

Inutile de dire que le monde prit très mal une résolution qui lui prouvait le peu de cas que ces honnêtes gens faisaient du lui. Le scandale ne fut pas énorme, par la raison que tout le mal était fait d’avance ; mais certaines femmes dont la conduite n’était même plus l’objet d’un commentaire, parce que depuis dix ans on avait épuisé à leur sujet tous les discours, déclarèrent hautement qu’elles ne recevraient plus madame Dannault. Elles n’eurent pas la peine de lui fermer leur porte, car celle-ci ne se montra plus que chez quelques amis éprouvés, pleins pour elle et pour Marcel d’admiration et de sympathie.

Lorsque le livre d’Avellin parut, il se trouva un critique, ancien favori de madame Tirouin, pour s’étonner qu’un écrivain si éminent enseignât si bien des vertus qu’il pratiquait si peu... Marcel en lisant son article eut une fois de

 

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plus pitié de la bêtise humaine.

Quinze années ont passé ; Flavie porte une magnifique couronne de cheveux blancs, mais l’éclat de son teint porte témoignage pour la fraîcheur et la jeunesse de son âme. À mesure qu’elle et son ami deviennent plus vénérables, ils sont moins sévères avec eux-mêmes et se permettent parfois la joie de feuilleter un livre côte à côte. L’union parfaite de leurs âmes les a consolés de tout.

 

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Cet ouvrage est le 831e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

 

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