Les Ormes
Chapitre XVIII
Resté seul, Avellin avait eu pour premier soin de faire prier Flavie de ne pas venir ce jour-là. Il frémissait à la pensée d’une entrevue entre elle et sa fille. Comprenant enfin la profondeur des chagrins de cette mère douloureuse, il reculait devant la nécessité de lui apprendre ce qui s’était passé, et pourtant il n’avait pas le droit de le lui cacher. Gagner du temps était encore la meilleure chose à faire ; il lui paraissait impossible que Julie un instant égarée ne revînt pas à de meilleurs sentiments. Harassé, les tempes pleines de battements, les yeux troublés par le vertige, il sortit pour ne pas être là, pour ne plus avoir devant les yeux les meubles, les tentures, les tableaux qui forçaient sa mémoire à se souvenir de scènes et de pensées pénibles. Pour être plus sûr de ne point se laisser entraîner par ses pas dans la direction du bois de Boulogne où une rencontre fortuite eût pu faire croire à Julie qu’il
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la surveillait, il se mit à marcher lentement sur le boulevard extérieur dans la direction des Buttes-Chaumont.
Il marcha longtemps : les pieds lui faisaient mal ; peu à peu les enfants, qu’il avait d’abord rencontrés sous le feuillage encore à peine déroulé des jeunes platanes, avaient été remplacés par des hommes en blouse qui parlaient haut en marchant d’un pas lourd ; à mesure qu’il avançait vers les quartiers pauvres, il se trouvait au milieu de groupes plus épais, et plus pressés. L’air s’assombrissait, la poussière montait, tout devenait gris et triste... Il regarda machinalement au cadran d’une station de voitures... Huit heures ! Rien d’étonnant à ce qu’il se sentît si las ! Il marchait depuis plus de trois heures ! Il héla une calèche, et au moment de donner son adresse, une invincible répugnance le saisit. Rentrer chez lui, à cette heure tardive, trouver sa femme à table, lui parler devant les domestiques... Il indiqua la maison de madame Dannault. Un besoin de confidence qui devenait une torture s’était soudain emparé de lui, et Flavie seule pouvait l’entendre. Au moins, ils
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souffriraient ensemble !
Comme il passait devant la loge de la concierge, celle-ci, qui le guettait, le retint d’un signe, madame Dannault était chez sa fille ; on était venu la chercher, il y avait une demi-heure ; elle avait donné ordre de prévenir monsieur, dans le cas où monsieur viendrait. Marcel remonta dans sa voiture et se fit conduire chez lui, le cœur plein d’angoisse.
Le domestique qui lui ouvrit la porte avait l’air bouleversé ; il s’en aperçut vaguement comme en un rêve, et passa dans la salle à manger, qui était éclairée, et où les deux couverts intacts tranchaient sur la blancheur du linge damassé. La femme de chambre était là, causant avec la cuisinière, dans tout le désarroi d’une maison frappée par un malheur subit. La première pensée de Marcel fut pour son fils.
– L’enfant ? dit-il à ces femmes troublées, qui n’osaient le regarder en face.
Flavie parut sur le seuil, portant dans ses bras Pierre qui frottait à poings fermés ses yeux gros de sommeil. Très pâle, elle paraissait plus grande
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que de coutume, dans la lumière atténuée ; Marcel eut une vague impression de tableau de sainteté. Elle vint à lui, et lui posant sur l’épaule la main qu’elle avait de libre, elle lui fit signe de s’asseoir. Effrayé, gardant le silence comme si quelque charme mystérieux s’accomplissait autour de lui, il s’assit ; alors, elle déposa sur ses genoux l’enfant qui se réveilla juste assez pour le prendre par le cou en l’appelant : papa.
Les femmes de service avaient disparu ; ils étaient seuls tous les trois dans la vaste pièce, irrégulièrement éclairée...
– Que se passe-t-il ? demanda Marcel à voix basse, comme s’il y avait un mort dans la maison.
Sans le quitter des yeux, passant de temps en temps sur la tête du petit garçon sa main frêle qui tremblait, Flavie parla lentement.
À sept heures et demie, la nourrice l’avait fait chercher, en la suppliant de venir ; un commissionnaire venait de faire dire par le concierge qu’il était inutile d’attendre madame, qu’elle ne rentrerait pas... Flavie était venue, avait interrogé, n’avait pu obtenir d’autre
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explication : la victoria était rentrée depuis longtemps avec le message de Liotais... Et en effet, à cette heure tardive, Julie n’était pas de retour...
Madame Dannault parlait bas, avec lenteur et précision. Toutes les fibres de son être étaient tendues vers un seul but, épargner le plus de souffrance possible à celui qui l’écoutait. Son récit était clair ; elle avait compris, elle ; aucun doute ne lui restait. Julie était partie, elle avait abandonné le foyer conjugal, et l’enfant ; pas une parole de blâme ne tomba des lèvres de la mère sur la fille ingrate, sur l’épouse coupable ; elle essayait, au contraire, d’atténuer la faute, de la rejeter dans l’ombre, et pour cela elle mettait entre la femme infidèle et son époux l’enfant innocent, qui venait de s’endormir sur l’épaule du père abandonné.
Marcel écoutait effaré, comprenant à peine ; la violence de son premier mouvement avait été arrêtée par le poids léger de l’enfant qu’il tenait, et stupéfié comme un homme qui vient de faire une formidable chute, il n’osait remuer. Ce qu’il
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ressentait de plus horrible, c’était encore de s’avouer à lui-même qu’il n’était pas extrêmement surpris.
La voix de madame Dannault s’arrêta. L’effort qu’elle faisait depuis une heure pour paraître calme, pour garder sa dignité sous l’insulte brutale transmise par les domestiques qui en étaient honteux, cet effort doublé de celui qu’il fallait encore pour épargner à Marcel un choc trop brusque, l’avait épuisée. Elle défaillait, et se rattrapa au dossier d’une chaise.
– Et maintenant, reprit-elle après un instant de silence, pendant que sa voix se mouillait de larmes trop longtemps contenues, je vous demande pardon de ne pas l’avoir mieux élevée ; je vous demande pardon pour le chagrin qu’elle apporte en votre maison, pour la tache qu’elle met à votre nom... et je vous demande grâce pour elle, car enfin, Marcel, c’est ma fille !...
Resserrant contre lui Pierre dont le sommeil était troublé, il étendit l’autre main vers Flavie ; elle s’approchait lentement, il l’attira à lui, et posant sa tête fatiguée sur le cœur qui se brisait, il
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pleura silencieusement pendant que les larmes de la pauvre mère coulaient sur sa tête et sur celle de l’enfant plus qu’orphelin.
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