Les Ormes
Chapitre VII
Le jour du mariage arriva, après tous les ennuis préliminaires indispensables, et Julie put se déclarer satisfaite, car l’assemblée fut brillante et nombreuse. Un lunch réunit les amis de la famille chez M. et madame Dannault, les jeunes époux devant partir le soir même pour la Normandie, où leurs parents les rejoindraient quinze jours plus tard.
Flavie était radieuse. Complètement perdue dans l’extase de son bonheur maternel, elle s’occupait des mille détails de cette fatigante journée avec une grâce inconsciente qui se trahissait dans ses moindres mouvements.
– Madame Dannault est extraordinaire, et sa maison ne l’est pas moins, dit à madame Lenoissy un vieil ami de la famille, en s’asseyant près d’elle. Le grand salon, rempli de fleurs et de verdure, égayé par les robes claires ou
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somptueuses des femmes, avait l’air d’une vaste corbeille.
– Madame Dannault n’a pas sa pareille au monde, dit la vieille femme avec un sourire charmé.
– Pas même pour marier sa fille, fit l’amie de tout le monde en s’approchant. Elle s’assit sur un pouf auprès des causeurs, et continua : – Marcel Avellin était un des partis les plus recherchés, à cause de son grand mérite ; votre amie a eu la main heureuse.
– C’est Julie qui l’a choisi elle-même, me suis-je laissé dire ? demanda le vieillard.
– Oh, bien entendu ! Mais madame Dannault avait mis dans sa tête que ce serait son gendre : elle avait raison, d’ailleurs ; elle n’eût jamais pu trouver mieux, quoique pour la fortune... M. Avellin n’a guère plus de quinze mille francs de rente, mais madame Dannault n’avait pas besoin de regarder à la fortune.
Plusieurs personnes s’étaient rapprochées et écoutaient, car on est toujours friand de tout ce
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qui a trait à un mariage.
– Ce que femme veut, Dieu le veut, continua madame Tirouin, enchantée de se voir un auditoire, – et le mariage s’est fait à la satisfaction générale.
La robe blanche de la jeune mariée se montrait non loin de là ; la belle parleuse appela la nouvelle madame Avellin.
– Mon petit ange, dit-elle avec ces inflexions câlines que possèdent admirablement les femmes qui n’aiment rien ni personne, venez un peu ici qu’on vous admire ! Mais est-elle belle ! est-elle jolie !
Julie souriait d’un air enchanté ; l’encens, même grossier, ne l’avait jamais effarouchée.
– Vous êtes contente, dites ? reprit madame Tirouin ; ce mariage vous rend heureuse ?
– Oh ! moi ! dit la jeune femme avec une petite moue, je n’ai rien à dire...
Marcel s’approchait en ce moment, elle le vit, et ses yeux pétillèrent de malice.
– Comment, reprit l’amie de tout le monde,
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sans voir le nouveau marié et sans comprendre le regard d’avertissement que lui jetait madame Lenoissy, vous vous êtes laissé marier contre votre gré ?
Marcel sourit à son tour, la dernière conversation qu’il avait eue la veille avec Julie lui avait laissé l’assurance qu’elle l’épousait de son plein gré. Julie lui fit une petite grimace irrésistible.
– Je suis une victime, dit-elle en riant ; chacun sait que je me suis mariée pour faire plaisir à maman.
Tout le monde se mit à rire, car la jeune mariée avait aussi peu que possible l’apparence d’une victime. Seule madame Lenoissy vit plus loin que l’heure présente, et son regard, quittant les nouveaux époux qui s’éloignaient côte à côte, alla chercher Flavie. Celle-ci se penchait sur M. Dannault qui, visiblement fatigué, s’était étendu dans un fauteuil, et fermait les yeux pour mieux s’isoler. Madame Dannault s’était mise entre les invités et son mari comme une sorte de barrière, afin de lui ménager une minute de silence et de
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repos. Ses yeux rencontrèrent ceux de sa vieille amie, et elles échangèrent un sourire.
– Pauvre femme, pensa madame Lenoissy, elle se croit arrivée au terme de ses peines, et voilà ses véritables épreuves qui vont commencer.
Les invités se retirèrent, et un grand calme succéda au brouhaha des compliments. Pendant que Julie changeait de toilette, Marcel se trouva seul dans le salon où l’intuition de l’avenir lui était venue soudainement un soir. C’est là, dans ce milieu élevé, intelligent, qu’il avait compris toutes les joies qui lui manquaient ; c’est là que le destin se plaisait à les lui donner.
– Je suis prédestiné, se dit-il, le cœur plein de gratitude ; j’aurai eu tout ce que la vie peut donner de bonheur.
Les époux partirent bientôt, et Flavie, lassée par cette journée d’extrême fatigue, dut encore passer la nuit debout près de son mari, qui eut, coup sur coup, deux crises effrayantes. Au petit jour, le médecin de la famille, appelé par elle, lui dit que la vie du malade était désormais une question de hasard ; elle pouvait se prolonger
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plusieurs mois, ou se briser le lendemain ; les efforts et la tension d’esprit des derniers temps avaient certainement contribué à affaiblir encore ce fil déjà si ténu.
– Je ferai de mon mieux, dit simplement madame Dannault.
Les quinze jours convenus s’écoulèrent. Avellin écrivait régulièrement deux fois par semaine, et Julie ajoutait au bas de sa lettre quelques mots affectueux ou amusants. Lorsque le moment fut venu d’aller rejoindre les jeunes gens, M. Dannault exprima sa pensée à sa femme.
– Je sais où j’en suis, lui dit-il, je sais que mes jours sont comptés ; je ne vais pas m’exposer à un voyage qui abrégerait ma vie, et qui causerait à ces enfants les émotions les plus désagréables. Allez les rejoindre, restez quelques jours avec eux, et revenez ici. Je m’arrangerai très bien sans vous.
Flavie aurait préféré rester, car elle redoutait tout à toute minute, mais il y avait moins que jamais lieu de discuter les ordres de son mari.
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Aussi, après avoir demandé par télégramme qu’on lui envoyât de grand matin une voiture à la station du chemin de fer, elle partit par le train de nuit.
Après un lever de soleil splendide, au milieu de vapeurs légères, le temps s’était couvert ; elle traversa les quelques kilomètres qui séparaient la station du château, au milieu d’une atmosphère grise, humide, presque froide, qui, venant après une nuit passée en wagon, la faisait frissonner, et remplissait son âme d’une vague tristesse.
Lorsqu’elle arriva aux Ormes, tout y dormait encore. Elle traversait la cour à pied afin de ne pas éveiller les hôtes endormis. Le chien qui l’aimait la salua de son mieux ; mais averti par un geste de sa maîtresse, sa bienvenue fut silencieuse. Elle trouva la porte ouverte et entra.
Dans la salle, sa vieille bonne qui jadis l’avait servie jusqu’à son mariage, promue depuis au rang de femme de charge, l’attendait près du feu de bois qui, été comme hiver, brûle le matin et le soir dans les hautes cheminées normandes. Le bon sourire, le regard affectueux de la vieille
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femme réchauffèrent le cœur de Flavie. Elle laissa tomber son manteau pendant qu’Agathe lui servait une tasse de café bouillant, et les souvenirs de sa jeunesse montèrent tout à la fois à son cœur et à ses yeux, comme un essaim d’enfants aux genoux d’une aïeule.
La vieille horloge, dans le coin à gauche, sonna lentement six coups avec un bruit d’échappement formidable, et au même instant, l’horloge de l’église, un peu plus bas, au flanc du coteau, répéta l’heure matinale. Que de fois, à cette heure, dans cette salle, à cette place même où elle était assise, Flavie avait bu une tasse de lait, appuyée contre la table que sa tête dépassait à peine ! Elle fuyait le décorum que son père recherchait, et toutes les fois qu’elle pouvait s’échapper pour venir dans cette salle basse, vide le plus souvent, mais où l’âtre fumait sans cesse, où la soupe aux choux, préparée pour les gens de service, envoyait sa bonne odeur le long de la crémaillère luisante de suie, Flavie sentait la force et la vie de la maison, de ce que les Anglais traduisent par le mot home, s’emparer d’elle jusqu’à la faire pleurer. Elle aimait bien le vieux
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petit manoir avec ses jardins bizarres, ses bois épais, ses appartements antiques. Mais ce qu’elle aimait le mieux, c’était la salle, qui concentrait en elle toute l’existence de la ferme et du château.
– Comment vont-ils ? demanda-t-elle à la vieille Agathe, qui la regardait d’un air de chien heureux.
– Ils vont très bien. La demoiselle, la jeune dame, veux-je dire, se lève tard, encore plus tard que de votre temps ; mais le jeune monsieur son mari n’est jamais long à se montrer après six heures. Je pense bien que vous ne serez pas longtemps sans le voir. N’allez-vous point vous coucher un brin pour vous reposer ?
– Non, dit Flavie, mais je vais arranger ma toilette. Peut-on monter sans les réveiller ?
– Je crois bien ! Ils ont leur chambre tout au bout du corridor ; on vous a gardé la vôtre d’ordinaire. On a bien fait, n’est-ce pas ?
Flavie approuva du geste, et, escortée de la vieille femme, monta lentement l’escalier de chêne qui craquait malgré leurs précautions.
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Chose étrange ! dans cette demeure patrimoniale, berceau de ses souvenirs, Flavie aujourd’hui, en présence du sommeil de ses enfants, se sentait presque une étrangère.
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