Les Ormes
Chapitre II
Julie Dannault avait dix-huit ans ; c’était une jolie fille, svelte sans maigreur, et naturellement coquette, ce qui donnait une grâce délicieuse à ses mouvements. Ses cheveux châtains qui voltigeaient autour de son visage, ses yeux bruns, rieurs et malicieux, son teint d’une fraîcheur éblouissante compensaient ce que la nature lui avait refusé de régularité classique. Dès le premier coup d’œil on la trouvait charmante, et les mères de famille la déclaraient volontiers dangereuse. Son père l’adorait, elle lui ressemblait sous plus d’un rapport : elle tenait de lui cette indifférence pour tout ce qui n’était pas sa propre personne, indifférence plus terrible peut-être qu’un égoïsme raisonné ; de lui, elle tenait encore cette répugnance souveraine à toute contrainte, cette impatience du joug que beaucoup prennent pour de l’originalité ou de l’indépendance de caractère, et qui n’est qu’un
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manque de discipline morale. Dès le berceau elle avait engagé avec sa mère une lutte acharnée où celle-ci n’avait eu que bien rarement le dessus. Ouvertement ou non, la jeune rebelle se sentait soutenue par son père, qui, plus d’une fois, avait levé de son chef la punition infligée par madame Dannault.
– Entendez-moi, Flavie, lui dit-il un jour en fronçant les sourcils d’un air menaçant, je ne veux pas que vous punissiez cette petite ; c’est déjà trop de la gronder.
– Mais, mon ami, répliqua la jeune femme, elle a des défauts qu’il faut réprimer pendant que son âge s’y prête...
– Des défauts ? Est-ce que je n’en ai pas, des défauts ? Est-ce que vous n’en avez pas, vous ? Tout le monde en a, et chacun en prend son parti... Ce que je ne veux pas, c’est que ma fille soit malheureuse. Vous vous arrangerez de façon à ne pas avoir besoin de la reprendre, voilà tout !
Edmond Dannault n’avait jamais suivi de cours de pédagogie, – il y paraissait d’ailleurs ; fils orphelin de parents riches, il s’était élevé à
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peu près seul, et comme au collège il avait les poings solides et l’humeur peu endurante, il était facilement devenu un de ces tyrans au petit pied qui mènent toute une classe, moitié par la peur des horions, moitié par cette admiration instinctive du vulgaire pour la force brutale. À trente-cinq ans, il s’était rangé dans le mariage, ainsi qu’il le disait lui-même, et sa femme, malheureusement pour elle, s’était trouvée douce, bien élevée, délicate et raffinée dans ses goûts. Non que Dannault fût grossier dans ses manières ; – c’était bien pis : sous des façons d’homme du monde, il cachait une grossièreté native, qui ne se développait dans tout son éclat que loin des yeux importuns, au sein de la famille. Dans les premiers temps de son mariage, il s’était contraint, par politesse ; la naissance de sa fille lui avait même inspiré une courte reconnaissance pour sa femme, qui avait failli mourir en mettant l’enfant au monde ; mais deux ou trois ans plus tard, une circonstance fortuite avait complètement changé la situation morale de ce ménage mal assorti.
Parmi les amis de Dannault, il s’en trouvait de
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fort aimables. Les plantes les plus diverses peuvent croître dans le même sol, et se trouver voisines sans que ce soit une affaire de choix. Un de ces amis était l’hôte assidu de cette maison où l’on dînait bien, et où la grâce de madame Dannault apportait le charme intellectuel sans lequel il n’est pas de véritable hospitalité ; tout à coup, sans motif apparent, il annonça un jour son départ imminent pour l’Indochine, où il allait surveiller les intérêts fort compromis d’un de ses parents.
– Vilain pays où l’on prend les fièvres, grommela Dannault qui envisageait avec déplaisir la perte de cet agréable compagnon. C’est donc absolument nécessaire ? Personne ne peut y aller à votre place ?
– Personne.
Le silence s’était fait, madame Dannault passait lentement ses doigts dans les volants de la robe de sa fille, assise sur ses genoux. Après quelques paroles banales, le voyageur se leva, prit congé et sortit. Le lendemain, Dannault l’accompagna jusqu’au chemin de fer. En
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rentrant à l’improviste, il trouva sa femme seule, en larmes.
– Qu’est-ce que vous avez ? dit-il en s’arrêtant devant elle.
La pauvre créature ne répondit pas.
– C’est le départ de mon ami qui vous met dans cet état-là ? continua l’impitoyable bourru. Il a bien fait de s’en aller, car... par...
Flavie arrêta un juron sur les lèvres de son mari. Incapable de se contenir, malgré les leçons de l’expérience, incapable de laisser outrager l’absent :
– C’est moi qui lui ai dit de partir, fit-elle.
Elle n’avait pas prononcé le dernier mot qu’elle comprit son imprudence ; la paix de sa vie venait de s’écrouler, comme un château de cartes sous le souffle d’un enfant malin. Sans s’arrêter à l’honnêteté de cet aveu spontané, sans se laisser toucher par l’expiation douloureuse d’un sentiment involontaire, plutôt entrevu qu’éprouvé, Dannault écrasa désormais sa femme sous le poids d’un mépris d’autant plus cruel
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qu’il était moins justifié. Devant le monde, il eut l’esprit de garder les apparences ; c’est pour le tête-à-tête qu’il réserva toutes ses rigueurs, si bien que madame Dannault eut le plaisir quotidien d’entendre son mari comblé d’éloges par toutes les personnes qu’elle voyait, pendant qu’elle souffrait incessamment de ses duretés. Dannault savait parfaitement à quoi s’en tenir sur l’élévation du caractère de sa femme ; si peu capable qu’il fût de la juger, il connaissait la noblesse de ses sentiments, mais il était de ceux qui estiment nécessaire de fouetter son chien pour s’en faire aimer, de rudoyer son cheval pour s’en faire obéir, et de se montrer désagréable envers sa femme pour s’en faire respecter.
L’ami absent prit les fièvres, et il en mourut moins d’un an après son arrivée. C’est avec une satisfaction presque féroce que Dannault l’annonça à Flavie. Il avait peut-être espéré lui arracher encore quelques larmes, qui lui serviraient à affirmer son autorité conjugale, mais il fut déçu.
– Vous ne pleurez pas ? dit-il un peu surpris,
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voyant que sa femme restait fort pâle, mais ne témoignait aucune agitation.
– Cet homme n’existait plus pour moi depuis le jour où je lui ai dit de partir, répondit-elle sans se troubler. Il n’est pas plus mort aujourd’hui qu’il ne l’était alors.
Dannault sortit en frappant violemment la porte ; avec son despotisme, il devait s’avouer vaincu. Cependant, il eut le bon goût de ne plus faire allusion à cet incident, et si le cœur de Flavie fut froissé cinquante fois par jour, au moins la pudeur de ses oreilles fut-elle ménagée.
La petite fille grandit dans cet intérieur qu’on ne saurait appeler orageux, car jamais on n’y voyait éclater de conflit : les bourrasques venaient toujours du même côté ; la victime baissait la tête, attendait et supportait, puis le calme renaissait pour un moment. Rien de cette vie ne fut perdu pour Julie. L’enfance a une disposition instinctive à opprimer le faible, que les parents ont fort à faire pour réprimer : madame Dannault se trouva complètement impuissante dans une lutte où elle était vaincue
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d’avance. Sa fille prit naturellement l’habitude de la traiter comme un être sans importance, fait pour subir tous les ennuis et toutes les mortifications, et en même temps, par une inconséquence très fréquente, fait pour tirer tout le monde d’embarras ; à la fois, une sorte de souffre-douleur et de deus ex machina.
Mais madame Dannault, toute résignée qu’elle fût à subir son destin, n’était ni faible ni irrésolue quand il s’agissait de son devoir ; après de longues méditations, elle prit le parti rigoureux de ne jamais laisser passer une faute de sa fille sans une semonce appropriée. Elle choisit son moment, évita de blâmer l’enfant devant le père, retarda parfois très longtemps le moment de la réprimande, jusqu’à ce que l’occasion lui parût favorable, et alors, sans se laisser émouvoir par les larmes, les rebuffades ou les rébellions de Julie, elle lui parla d’un ton ferme.
À la longue, la jeune fille cessa de se révolter, et reçut ces sermons comme on reçoit une averse ; cependant toute la semence ne fut pas perdue : une partie des vérités que madame
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Dannault s’efforçait d’inculquer à sa fille germa dans cet esprit indépendant, plutôt sous l’influence de la sagesse mondaine que sous celle d’une morale vraiment élevée. En apparence Julie devint semblable aux jeunes filles pour qui le mot mère est le synonyme de tout ce qui est cher et vénérable. En réalité, elle se dit que sa mère, d’ailleurs pleine de vertus, était fort ennuyeuse ; il le fallait bien, puisque c’était l’avis de M. Dannault.
C’est dans cet intérieur paisible à la surface. troublé au fond, que Flavie se trouvait prise comme dans un engrenage. Née pour aimer tout autour d’elle, depuis son mariage qui avait précédé de peu la mort de sa mère, elle n’avait jamais pu donner l’essor à son âme. À la naissance de Julie, elle avait versé toute sa tendresse, concentré tonte sa joie dans ce berceau, où elle voyait la consolation, le dédommagement d’une vie manquée...
Hélas ! il lui semblait maintenant avoir eu une autre Julie, morte toute petite, qu’elle avait adorée, qui l’avait chérie... Dans le deuil de son
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amour maternel, elle cherchait presque à croire à cette illusion, moins cruelle que la réalité.
C’est ainsi que toujours plus lasse et plus préoccupée, Flavie voyait passer les jours et s’envoler sa jeunesse.
Sa jeunesse ! Ce mot raisonnait creux à ses oreilles, comme le son d’un grelot. Elle n’avait point été coquette ; le triste roman à peine entrevu, clos par l’exil et par la mort, l’avait garantie à jamais des rêveries malsaines. Elle n’avait pas eu de jeunesse et ne le regrettait pas. À quoi bon les regrets ? N’avait-elle pas assez de chagrins réels, sans aller en forger de chimériques ?
Cependant un soir à la nuit tombante, en traversant le grand salon des Ormes, elle s’arrêta stupéfaite, soudain émue : distraite et trompée par le demi-jour, elle avait cru voir Julie, venant à sa rencontre... Non, c’était bien elle-même, qu’elle apercevait dans une glace. Un peu plus grande, un peu moins svelte, mais aussi jeune dans sa démarche élégante et noble, c’était elle-même, si semblable à sa fille !
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Indiciblement agitée, elle s’approcha de la glace et se regarda. Son visage était presque aussi jeune que sa tournure ; quelques plis sous les yeux indiquaient bien des larmes secrètes ; la bouche avait pris une expression de mélancolie que ne connaissent point les visages de vingt ans ; mais les tempes étaient jeunes et fraîches, les cheveux soyeux et abondants, le teint pur...
– Quel âge ai-je donc ? se demanda Flavie ; j’avais à peine dix-huit ans lorsque ma fille est née... Elle s’écarta doucement du miroir avec un geste lassé. Qu’importait son âge ? Elle n’avait plus d’âge. Dans quelques années, elle serait grand-mère. Qui est-ce qui sait l’âge des grand-mères, et à qui cela importerait-il de le savoir ?
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