Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 12 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XI

 

Marcel de son côté avait fait des réflexions, et son esprit accommodant lui avait suggéré une solution qu’il crut être excellente. Le lendemain, à l’heure du déjeuner, il se préparait à aborder la question, lorsqu’il vit sur le visage de sa femme une expression d’humeur concentrée qui fouetta comme d’un coup de cravache toutes ses bonnes dispositions.

Après quelques préliminaires, ému plus qu’il ne voulait le paraître à la pensée d’engager la lutte :

– Je crains, dit-il, ma chère enfant, que nous ne soyons forcés de changer d’appartement.

– Déménager ? fit Julie en le regardant stupéfaite, au moment où nous avons dépensé une somme énorme pour nous installer ici ? Vous n’y pensez pas !

 

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– J’y pense plus que vous ne croyez, répondit-il en s’efforçant de ne pas prendre garde au ton agressif de sa femme. Je me suis convaincu que tout travail est impossible dans les conditions où nous sommes, et comme le travail est l’essence même de ma vie, comme c’est lui qui m’a fait ce que je suis, et ce que veux rester... Pardon, reprit-il, je m’échauffe inutilement sur un sujet où vous et moi ne pouvons qu’être d’accord. Cet appartement a tous les mérites, mais il ne m’offre pas le silence et la paix qui me sont nécessaires ; par conséquent, dès que vous serez remise, nous en chercherons un autre, et nous nous y installerons lors de notre retour à Paris, après notre séjour aux Ormes.

– Je n’irai pas aux Ormes cette année, dit froidement Julie en regardant son assiette ; on s’y ennuie à périr.

– Et moi, je vous affirme que je n’irai ni à Dieppe, ni à Trouville, ni à aucun de ces endroits où il est impossible d’avoir une minute de tranquillité.

Elle le regarda, il ne baissa pas les yeux.

 

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– Vous me déclarez la guerre ? C’est ma mère qui vous a monté la tête, fit-elle avec un sourire railleur. Au moins cela n’a pas été long.

Marcel garda le silence un instant : il se rendait compte qu’entre cette femme malade, nerveuse, fatiguée par sa maternité prochaine, et lui, la partie n’était pas égale, et il avait honte d’être le plus fort, ayant raison. Il reprit avec douceur :

– Ma chère enfant, entre un mari et une femme qui s’aiment, il ne peut être question de guerre, et votre mère n’a rien à voir ici. Vous avez des goûts qui ne sont pas les miens : c’est regrettable pour nous deux ; mais avec de la bonne volonté, tout peut s’arranger. Pendant cet hiver, depuis que nous sommes mariés, à vrai dire, j’ai renoncé pour vous plaire à mes habitudes. À mon tour, je vous demande un léger sacrifice. Donnez-moi cet été pour mes études, et cherchons ensemble un appartement qui réponde à vos goûts mondains en même temps qu’à mon besoin de solitude. Cela ne doit pas être impossible à trouver ; il existe des hommes qui travaillent comme moi,

 

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qui sont mariés comme moi, et qui ont obtenu la paix autour d’eux. Cherchons leur secret, et nous le trouverons. Mais surtout, ma chère Julie, considérez-moi, je vous en conjure, comme un ami qui veut vivre heureux en vous rendant heureuse ; vous semblez me traiter comme un ennemi dont il faut subir la loi, parce qu’il est le plus fort ; j’en suis affligé : croyez moi, car je suis sincère !

Il s’était levé et lui avait tendu les mains ; elle lui donna la sienne sans le regarder.

– Alors, il faut déménager ? dit-elle avec un soupir qui faisait semblant d’être résigné.

– Évidemment.

– Eh bien, mon ami, quand vous voudrez, vous êtes le maître !

Marcel jeta sa serviette sur sa chaise, sortit de la salle à manger en fermant la porte avec douceur, ce qui lui coûta quelque effort, prit son chapeau dans l’antichambre, et s’en alla. Le parc Monceau était devant lui, il y entra, poussé par un irrésistible besoin de marcher pour calmer

 

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l’agitation de son sang par un exercice violent. Après avoir fait deux ou trois tours dans les allées les moins encombrées de nourrices et d’enfants, il s’arrêta machinalement, les yeux fixés sur un objet brillant qui l’hypnotisait... Il revint à lui, et s’aperçut qu’il regardait avec attention le petit lac, dont l’eau miroitait sous le soleil, qui perçait à travers les branches. C’est là, de l’autre côté de la grille, qu’un soir, un an auparavant, il avait vu se refléter deux étoiles, les deux étoiles qui devaient éclairer sa vie... L’une de ces étoiles se ternissait rapidement ; restait l’autre ; mais que pouvait celle-ci sans celle-là ?

Il se dirigea néanmoins vers le boulevard Malesherbes et sonna chez madame Dannault. Le timbre ne résonna point ; il recommençait, lorsque la porte s’ouvrit discrètement, et le vieux valet de chambre lui parla à voix basse. M. Dannault était au plus mal depuis la veille au soir ; madame n’avait pas voulu qu’on prévînt madame Avellin, de peur de lui donner une commotion nuisible dans l’état où elle se trouvait. Les médecins étaient venus, on était en consultation ; il était à craindre que monsieur ne

 

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passât point la nuit prochaine.

Marcel entra dans la salle à manger et attendit que Jean eût annoncé sa présence à Flavie. Cinq minutes s’écoulèrent qui lui parurent un siècle, puis un bruit étouffé de pas et de voix se fit entendre dans le salon ; c’étaient les médecins qui s’en allaient. La porte se referma sur eux, et Flavie parut sur le seuil de la salle à manger. On voyait qu’elle avait passé la nuit sans dormir ; sa toilette d’intérieur était cependant d’une convenance irréprochable, mais dans les plis fripés de la dentelle on devinait les longues heures d’attente anxieuse, au bord d’une chaise, penchée sur un visage dont les traits méconnaissables semblent se mouler de minute en minute sur le masque rigide de la mort.

– Quelques heures encore, dit-elle d’une voix lente et lassée, un jour, deux jours, peut-être, et puis ce sera fini. Elle joignit ses deux mains devant elle, mais ce geste même était un effort ; les mains se desserrèrent et s’en allèrent le long de sa robe. – Empêchez Julie de venir. Comment va-t-elle ?

 

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– Bien, je vous remercie, répondit machinalement Marcel. Pour la première fois il avait conscience d’une autre Flavie ; ce n’était plus la femme aimable et bonne qui accueillait avec tant de grâce ceux qui venaient passer un moment près d’elle ; ce n’était pas non plus la compagne intelligente et modeste des Ormes, qui parlait avec un charme irrésistible de cent choses éprouvées ou devinées, et qui entraînait avec elle dans les profondeurs de son âme pure un ami, désireux de la mieux connaître ; c’était un être blessé, lassé, brisé, qui traînait paisiblement son fardeau de responsabilités trop lourdes, un être prêt à succomber sous ce poids, et qui dans sa douleur s’occupait encore des autres pour leur épargner un souci.

– Vous êtes bien fatiguée ? fit Marcel ému de compassion. Voulez-vous que je vous remplace cette nuit ?

– Oh ! non ! Julie saurait que son père est si mal... Demain matin, si vous pouvez, à l’heure de votre travail, et puis alors, votre présence sera peut-être nécessaire...

 

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– Mais maintenant, insista Marcel, je puis rester ; vous prendriez un peu de repos...

– Maintenant non ; il me reconnaît, il me demande... Il est bon avec moi en ce moment... Ces dernières heures me consolent de toute une vie, je ne veux pas en perdre une minute. N’est-ce pas, mon ami, que c’est une grande joie de se voir rendre justice à l’heure où l’on n’espérait plus... à l’heure où l’on ne trompe plus personne, pas même soi-même... C’est une consolation que je n’attendais pas !...

Elle parlait comme dans un rêve, plutôt pour elle que pour Marcel. Il l’écoutait ému, comprenant pour la première fois ce qu’avait été cette vie, souriante à la surface, pleine en dessous d’horribles déchirements.

– Adieu, mon ami, dit-elle. Faites prendre de ses nouvelles, je ne puis envoyer personne, j’ai besoin de tout mon monde. Et surtout ne dites rien à Julie !

Elle disparut sans bruit, comme elle était apparue, et Marcel crut presque avoir eu une vision. Lorsque, ayant redescendu l’escalier, il se

 

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retrouva sur le boulevard, en plein soleil, au milieu des gens oisifs et affairés, il eut l’impression d’un homme qui, au sortir d’un cloître obscur, rentre parmi les vivants.

Il fallait empêcher Julie de venir voir sa mère : peu de chances se présentaient pour que la fantaisie lui en prît ; mais avec elle, c’est précisément des idées invraisemblables qu’il fallait se méfier. Marcel retourna donc vers sa maison ; comme il approchait, il aperçut sa femme sur le seuil ; elle était fort pâle et semblait lassée. Sans lui dire un mot, il lui prit le bras qu’il passa sous le sien, et l’emmena dans le parc. L’après-midi était claire et ensoleillée ; les enfants, richement vêtus, s’amusaient gravement, ainsi qu’il convient à des bébés qui appartiennent aux meilleures familles ; leurs petits tas de sable eux-mêmes avaient grand air, ainsi que les nourrices empanachées de rubans.

Julie marchait avec quelque peine et se sentait très fatiguée ; son mari la fit bientôt asseoir sur un banc ; elle se mit à tracer des ronds sur le gravier du bout de son ombrelle, sans parler et

 

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sans lever les yeux. La douceur de ce mari qu’elle avait offensé, contre lequel elle éprouvait une sorte de rancœur, la blessait comme un reproche direct ; cependant, que pouvait-elle dire ? Un malaise physique l’envahissait aussi et ajoutait à son humeur ; elle avait envie de pleurer, de battre, et par moments de se cramponner au bras de Marcel, comme à son appui légitime, à sa consolation due et véritable. Il lisait ces changements sur son visage, car elle avait conservé cette mobilité de traits qui avait été l’un de ses charmes les plus puissants. Après un long silence, il se leva, et lui tendit la main.

– Rentrons, dit-il, vous vous tenez à peine.

Elle rentra, en effet, et dès qu’elle eut gagné sa chambre, son mari envoya chercher le médecin. Dix fois pendant la soirée et la nuit, Avellin pensa à faire prendre des nouvelles de son beau-père, mais il n’eut jamais le temps ni la possibilité de mettre ce projet à exécution. Enfin, le soleil à son lever, entrant par les fenêtres de la chambre d’enfant, éclaira dans son berceau un petit garçon qui ressemblait à Flavie. Julie

 

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dormait déjà du meilleur sommeil.

– Faut-il faire prévenir les parents de madame ? demanda la femme de chambre.

– J’y vais ! fit Marcel en prenant son chapeau. Il avait besoin de mouvement et d’air pur plus que de repos. Il s’arrêta pour contempler la petite face rouge qui reposait sur l’oreiller, et la regarda longtemps avec un sentiment nouveau fait de pitié, de tendresse, de crainte, d’espoir et presque de respect.

– Est-ce là ce qu’on appelle l’amour paternel ? se demanda-t-il ; c’est bien étrange ! Et il sortit encore confus d’une telle secousse.

Marcel avait presque oublié la gravité de l’état de M. Dannault. Pendant qu’il montait l’escalier, la mémoire lui revint, avec plus d’un lieu commun philosophique sur les vicissitudes de l’existence ; il sonna, Jean lui ouvrit, et il vit à la figure du vieux serviteur que la mort n’était pas entrée dans la maison. Madame ne s’était pas couchée, monsieur avait toute sa connaissance, mais personne ne pouvait dire combien de temps cela durerait. Guidé par le fidèle domestique,

 

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Marcel fut introduit dans la chambre du malade.

Assise dans un fauteuil, au pied du lit, mais toute droite, comme si elle eût été sur un tabouret, Flavie parlait tranquillement au mourant, qui ne la quittait pas des yeux, bien qu’il ne la vît qu’indistinctement. On eût dit à l’aspect de cette chambre que quelque fantaisie bizarre avait poussé le maître du lieu à veiller au lieu de dormir, mais nul ne se fût douté que l’hôte attendu était la mort. Rien n’était dérangé, aucun objet sur les meubles ne trahissait la maladie ; sur la table, près du lit, on voyait seulement une fiole et une petite cuiller, et encore se dissimulaient-elles derrière la carafe du verre d’eau. La fenêtre venait d’être ouverte et refermée, car l’air était sain et pur, et le gai soleil du matin jetait un rayon oblique sur le parquet... Flavie se retourna vivement au bruit de la porte.

– Vous ! dit-elle en se levant tout d’une pièce.

M. Dannault fit un faible mouvement.

– Vous avez un petit-fils, dit doucement Avellin en prenant les mains de sa belle-mère. Julie est très bien, l’enfant est superbe.

 

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Flavie le regardait de tous ses yeux sans mot dire, et serrait fortement les mains qui la tenaient, mais elle n’en avait pas conscience. Tout à coup elle quitta son gendre et se dirigea vers le lit.

– Vous ne craignez pas la commotion ? dit Marcel à voix basse.

Elle répondit par un geste négatif.

– Cela ou autre chose, dit-elle, peu importe, et je sais qu’il sera content. – Mon ami, fit-elle en se penchant vers Dannault, vous êtes grand-père.

Les yeux du mourant brillèrent, puis le regard s’éteignit.

– Julie ? fit-il de ses lèvres dont il ne sortit aucun son.

Elle le regardait attentivement et comprit.

– Elle va bien ; c’est un fils, un beau petit garçon.

Dannault fit un mouvement ; elle passa une main sous sa tête qu’elle reposa doucement sur une place plus fraîche de l’oreiller.

– Vous êtes content ? demanda-t-elle en

 

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essuyant le front que couvrait une sueur glacée.

– Très content, dit-il ; la joie lui avait rendu l’usage de la parole. C’est Marcel qui est là ?

Marcel s’approcha.

– Dites à ma fille que je l’aime ; je l’ai toujours mieux aimée... Il s’arrêta avec une sorte de honte, et sa main errante sur le drap chercha la main de sa femme, qui vint au-devant de lui. – Pardon ! fit-il en serrant les doigts de Flavie, avec un regard suprême.

C’est en ce moment que Marcel comprit ce qu’avait été la vie de sa belle-mère, entrevue la veille, et qui se dévoilait si clairement aujourd’hui, dans ce repentir tardif. Saisi d’admiration et de pitié, il prit l’autre main, qu’il porta à ses lèvres avec un respect ému. Le mourant se parlait tout bas à lui-même, et ses paupières retombaient lourdement sur ses yeux déjà éteints pour le monde...

– Allez, dit Flavie, je resterai seule, je n’ai pas peur. Dites à Julie que nous l’aimons bien, que son père est indisposé, que je le soigne... Elle

 

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croira que je la néglige, mais cela ne fait rien.

– Elle dort, fit Avellin, elle dormira longtemps, elle n’a pas besoin de moi. J’ai pitié pour vous ; laissez-moi rester...

– Non, répondit-elle avec un mélange de douceur et de fermeté ; j’ai porté mes fardeaux seule toute ma vie, je préfère être seule jusqu’au bout. Dites à Jean de se tenir tout proche, cela suffira. Elle se pencha de nouveau vers son mari, essuyant la sueur mortelle, et lui murmurant de douces paroles d’amitié et de consolation, qu’il percevait parfois, et qui devaient jusqu’à la fin lui donner la dernière jouissance que puisse goûter un homme qui va mourir : la satisfaction de penser qu’on l’aime et qu’il sera regretté.

 

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