Les Ormes
Chapitre VI
Par quel travail subtil et mystérieux l’idée du mariage se glisse-t-elle dans l’esprit d’un homme que ses goûts et ses habitudes ont garanti jusqu’à trente-cinq ans de l’oisiveté et du dangereux cortège qui l’accompagne ? Autant le mariage se présente comme le but naturel de l’existence à un jeune homme qui aime, autant il doit sembler inquiétant à celui qui s’est déjà créé des travaux et des devoirs. L’idée d’avoir près de soi à toute heure un être qui partagera votre vie et qui peut-être ne partagera pas vos goûts, la pensée que l’on peut associer irrévocablement à ses peines comme à ses joies quelqu’un qui ne se souciera peut-être ni des unes ni des autres, ce doute terrible, que rien ne peut résoudre, éloigne bien des hommes du mariage, et vraiment il faudrait être sévère pour les en blâmer.
Plus que tout autre, Marcel Avellin aurait dû
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éprouver ces hésitations, ressentir ces terreurs. La fortune assez considérable que lui avaient laissée ses parents lui avait donné toute facilité pour les hautes études, presque inabordables quand la préoccupation du pain quotidien condamne le chercheur à des travaux mercenaires. Du premier vol, il s’était fixé sur les cimes de l’esprit humain, et avait trouvé là de quoi le charmer et le retenir jusqu’au bout de sa carrière.
Cependant, Avellin n’éprouva pas une minute d’hésitation. Un soir, en sortant de chez madame Dannault. il eut brusquement la révélation de la vie intime.
Minuit sonnait à Saint-Augustin ; une série de timbres rapprochés ou lointains répétèrent pendant un moment les douze coups, au point de dominer même ce roulement de voitures qui semble faire planer sur Paris le grondement d’un orage toujours suspendu. Au lieu de regagner sa demeure, Avellin se dirigea vers le parc Monceau, et longea paresseusement les grilles du jardin, fermé à cette heure. Une soif subite de joies intimes, d’épanchements discrets, de
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longues causeries, venait de s’emparer de lui. Dans un cadre harmonieux, il voyait se détacher l’élégante silhouette de Julie assise au piano, pendant que la douce voix de madame Dannault accompagnait de pensées graves la musique que jouait la jeune fille.
– C’est la famille, c’est le bonheur ! se dit Marcel, soudain aveuglé par une lumière qui éblouit son âme. On a parlé des périls du mariage..., mais une femme élevée par madame Dannault ne peut être que l’image de toutes les vertus.
Profondément ému, il s’appuya à la grille du parc, les yeux perdus dans la sombre verdure. L’eau du petit lac miroitait à peine et réfléchissait faiblement deux étoiles, à travers les branchages déliés des grands arbres. Deux étoiles... tel serait le destin de Marcel : sa femme pour l’aimer, et sa belle-mère pour saisir tout d’un coup les idées élevées qu’il n’enseignerait que peu à peu à l’esprit moins profond et moins cultivé de Julie...
– Je serais trop heureux, se dit-il. Une semblable félicité est-elle réalisable ?
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Le lendemain, il se rendit chez madame Lenoissy, et la pria de faire pour lui les démarches préliminaires d’une demande en mariage.
– Pourquoi donc ? lui dit la vieille dame ; allez droit à M. Dannault et demandez-lui la main de sa fille.
– Et madame Dannault ? demanda Avellin. Croyez-vous qu’elle consente ?
– Elle, c’est une sainte, répondit madame Lenoissy. Elle voudra tout ce qui pourra être bon pour sa fille, et les maris tels que vous sont rares. Je réponds de son consentement.
Le jeune savant se présenta chez M. Dannault et fut bien accueilli, sous réserve toutefois de l’opinion de Julie elle-même, qui devait être le juge suprême en cette circonstance.
Lorsque la jeune fille rentra avec sa mère, M. Dannault lui fit part de la proposition qui venait de lui être faite.
– Madame Marcel Avellin ? fit Julie avec une petite moue, cela sonne assez bien, et puis on
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aurait des places pour les séances de l’Académie. Est-ce qu’il sera de l’Académie, M. Avellin ?
– Rien n’est plus probable, dit M. Dannault d’un ton solennel.
Julie garda le silence. Sa mère la regardait attentivement ; une lueur inquiète dans les yeux, elle attendait qu’une parole sérieuse sortît de cette bouche d’enfant gâtée. Sa fille la regarda en dessous, puis revint à l’examen de ses bagues sans que le jeune visage changeât d’expression ; après un moment de méditation, elle dit d’un ton calme :
– Et si je refusais ?
Les paupières de Flavie s’abaissèrent lentement, et elle resta muette, sentant le coup d’une grande douleur s’enfoncer dans son âme ; un petit mouvement lui échappa, tant la peine était aiguë ; il fut recueilli par sa fille qui l’observait.
– Bah ! fit-elle en se levant, ce n’est point si pressé, il peut attendre, ce monsieur ! Bien d’autres ont attendu avant lui, et peut-être
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attendront encore après !
Elle se leva, et courut dans la pièce voisine, où l’on entendit aussitôt des gammes rouler sur le piano. M. Dannault, mécontent, regarda sa femme d’un air de reproche, comme il le faisait toutes les fois que sa fille lui causait de l’ennui ; mais ce regard fut perdu pour Flavie, qui, les yeux baissés, concentrait en elle-même son regret et ses craintes. Après le dîner, quand le père se fut retiré dans son appartement, Julie s’approcha de sa mère, qui brodait patiemment une tapisserie au petit point, et lui prit la tête dans ses deux mains, de façon à l’obliger à lever les yeux.
– Tu es furieuse contre moi, lui dit-elle brusquement.
Madame Dannault se dégagea sans effort, reprit son aiguille qu’elle avait laissée échapper, et dit avec douceur :
– Pourquoi ?
– Parce que je ne me suis pas immédiatement précipitée aux genoux de ton protégé, en le remerciant de l’inestimable faveur qu’il veut bien
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me faire.
– Julie, fit madame Dannault d’un ton ferme, tu as été mal élevée, et ce n’est pas absolument ma faute ; tant que tu t’es bornée à me manquer de respect, je l’ai subi, ne pouvant faire autrement ; mais si tu manques de respect à des gens qui valent mieux que toi et que moi, je ne serai pas si indulgente.
– Eh, mon Dieu ! ne te fâche pas ! fit la jeune fille en s’asseyant : elle retira l’ouvrage des mains de sa mère et le mit de côté. Décidément tu n’entends pas la plaisanterie ! Alors tu veux que j’épouse ce... ce littérateur de renom, – c’est ainsi qu’on dit, je crois ?
– Je ne veux rien : c’est à toi seule de décider.
– Mais, pour entrer dans tes idées, ma sage mère, tu estimes que je serai heureuse si j’unis mon sort au sien ? Vois comme je m’exprime élégamment ! C’est l’Académie qui me gagne déjà.
– Je t’ai dit toute ma pensée, fit Flavie en reprenant son ouvrage.
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– Mais tu ne m’as pas dit ce que tu en penses pour toi-même ! Cela te flatterait d’être la belle-mère de M. Avellin ? Tu dirais : mon gendre l’académicien... Il ne sera plus jeune, dans ce temps-là. Mais cela ne fait rien ! Tu as toujours eu des goûts romanesques, ce que l’on appelle des penchants élevés... Ça se dit, des penchants élevés ? Mais s’ils penchent, comment font-ils pour être élevés ? Maman, parle donc, tu aimerais bien d’être sa belle-mère, dis ?
Madame Dannault fit trois points à sa tapisserie, et dit lentement :
– J’en conviens.
– Eh bien, reprit Julie en souriant, on pourra... mais non, cela te ferait trop plaisir !
Flavie se leva, plia son ouvrage, le mit dans la grande cassette qui servait à le renfermer, et se dirigea vers sa chambre. La jeune fille lui barra le passage de ses bras étendus.
– Maman, ne t’en va pas ainsi. Réponds-moi ! Il me semble que mon mariage est une chose assez grave pour que tu te donnes la peine de
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m’écouter.
– Parle sérieusement alors, dit Flavie en joignant ses mains devant elle avec un geste lassé ; mais tu ne pourras jamais parler sérieusement de M. Avellin, tu ne l’aimes pas.
– Qu’en sais-tu ? fit la jeune fille en s’asseyant sur la chaise que sa mère venait de quitter. Elle ferma les yeux et leva vers madame Dannault son joli visage couvert de rougeur. Flavie s’approcha vivement et scruta du regard les traits délicats qu’éclairait un sourire délicieux ; mais les yeux restaient clos, et sans le regard, comment pénétrer l’expression d’un visage ?
– Tu ne l’aimes pas, dit-elle avec regret, puisque tu peux plaisanter avec ces choses sacrées, presque saintes...
Julie ouvrit les yeux et reprit son expression habituelle de malice dédaigneuse.
– Mais, maman, il y a mille manières d’aimer ! la tienne est un peu... pontificale ; la mienne ne lui ressemblerait pas du tout. Si j’épousais quelqu’un, ce serait pour le pousser de ci, le
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tirailler de là, lui faire changer d’humeur dix fois le jour, le taquiner, le consoler, le rendre fou de temps en temps, et lui faire chérir sa folie tout le reste de l’année !
Flavie sourit ; assurément bien des femmes aiment ainsi, et bien des hommes aiment à être aimés de cette façon. Avellin avait assez vu Julie, et celle-ci prenait trop peu la peine de cacher ses défauts pour qu’il eût demandé sa main s’il avait rêvé un autre idéal d’épouse. Il l’aimait donc telle qu’elle était ! Et puis l’amour et ensuite la maternité accomplissent de si étranges miracles !
– Tu l’aimes, vraiment ? demanda la mère attendrie, sentant son âme se fondre dans la joie nouvelle de découvrir dans le cœur de son enfant, fermé jusque-là, le germe d’un sentiment qui ne fût pas égoïste.
– Certainement, puisque je l’épouserai. Quand lui fera-t-on savoir qu’il peut venir ?
– Demain. Julie, dis-moi, es-tu sûre de l’aimer ? Sûre de le rendre heureux ? D’être une bonne femme pour lui, une bonne mère pour ses enfants ?
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– Je n’en sais pas si long, fit-elle en se levant ; j’ai envie de l’épouser, voilà tout. Madame Marcel Avellin... Cela fera bien sur des cartes de visite. Est-ce que tu me donneras les Ormes, maman ?
Madame Dannault réfléchit.
– J’aime les Ormes. J’y suis née... Je le donnerai à vos enfants... Mais vous irez y passer la lune de miel si vous voulez.
Cette pensée évoqua dans le cœur de la mère tout un cortège d’idées et de souvenirs, et elle couvrit ses yeux de la main. Si tôt, dans quelques semaines, sa fille ne lui appartiendrait plus ; mais lui avait-elle jamais appartenu ? Qui sait si mariée à Avellin, Julie ne serait pas plus véritablement sa fille qu’elle ne l’avait été jusqu’alors ? Celui-là ne pourrait apprendre à la jeune femme que le culte de tout ce qui est grand et élevé.
– Sois heureuse, mon enfant, dit-elle à Julie en l’embrassant avec une nouvelle tendresse.
Durant toute la nuit, Flavie, qui ne pouvait
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dormir, repassa dans sa pensée sa propre vie de femme mariée, et c’est avec une profonde quiétude, avec une reconnaissance sans bornes que vers le jour elle remit dans son cœur la destinée de sa fille aux mains de Marcel Avellin, après quoi elle s’endormit d’un calme sommeil.
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