Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 25 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XXIV

 

Le deuil de Flavie ne l’empêchait pas de recevoir quelques amis éprouvés, de ceux qui avaient suivi sa vie entière et qui l’aimaient en proportion des épreuves qu’elle avait si vaillamment traversées. D’autres se montrèrent à mesure que les pluies d’automne ramenaient les Parisiens chez eux ; pendant un mois, madame Dannault, qui s’étonnait de tant de politesses, fut accablée de visites féminines. Elle vit défiler chez elle des femmes qu’elle connaissait à peine et s’en étonna ; puis la pensée que les malheurs qui l’avaient frappée avaient excité la curiosité publique, lui inspira un grand dégoût pour ce monde banal, qui ne voyait en elle qu’une pâture à conversations mondaines. Tout à coup les visites cessèrent, hors celles de ses véritables amis, peu nombreux, qui semblaient au contraire se resserrer autour d’elle pour l’empêcher de sentir la solitude. Madame Tirouin vint deux

 

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fois : la première, très douce, souple et caressante, elle ne savait trop quelles indiscrétions avait pu commettre Julie avant son départ, et elle avait peur de l’accueil que lui ferait sa victime. Lorsqu’elle se fut assurée que celle-ci ignorait tout, elle redressa la tête et prit des airs d’importance. À sa seconde visite, elle trouva Marcel près du feu de Flavie ; pinçant les lèvres d’un air de sagesse prudente, elle dit quelques paroles banales et se retira presque sur-le-champ, comme quelqu’un qui désire qu’on lui sache gré de sa discrétion.

– Pourquoi recevez-vous cette femme ? dit Marcel à Flavie, quand madame Tirouin les eut quittés. Elle ne vous aime pas, ni moi non plus. J’ai appris en congédiant les domestiques, au mois de mai, qu’elle était la dernière personne qui eût vu Julie avant son départ, et j’ai lieu de croire que, sans avoir eu une influence directe, elle n’a pas été étrangère au malheur qui nous a frappés.

– Je ne la recevrai plus, répondit madame Dannault. Elle donna des ordres à sa fidèle

 

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Agathe, et lorsque madame Tirouin se présenta derechef, la semaine suivante, elle apprit que « madame était sortie ». Deux autres tentatives eurent le même succès. Alors n’ayant plus de ménagements à garder, l’amie de tout le monde donna cours à son éloquence.

Il faut moins de temps pour saper une réputation que pour la réhabiliter : au bout d’une tournée de visites, qui prit environ huit jours, tout le cercle des relations de madame Dannault savait à n’en pas douter que Marcel était l’amant de sa belle-mère. Cette pauvre petite madame Avellin, tant calomniée lors de sa fuite précipitée, n’avait usé que du droit de représailles, et encore, en cette occasion, poussée à bout par des circonstances... oh ! des circonstances telles que madame Tirouin aimerait mieux mourir que de les raconter. En effet, elle tenait bon et ne les racontait pas, par la raison que son imagination s’était absolument refusée à les échafauder ; et d’ailleurs, en ne précisant rien, on ne court pas risque de se compromettre.

Un soir, dans le salon tranquille de Flavie,

 

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Marcel corrigeait avec celle-ci les dernières épreuves du volume qui allait paraître, lorsque madame Lenoissy vint les surprendre. Son premier regard jeté sur les travailleurs paisibles entourés de papiers, sous la lueur discrète de la lampe, lui eût enlevé toute pensée de doute, si elle en eût eu la moindre ; la joie sincère qui éclaira en l’apercevant le doux visage de madame Dannault était une autre preuve de son innocence ; heureusement la vieille femme n’avait pas besoin de preuves matérielles pour se convaincre de la haute honorabilité de ceux qu’elle avait sous les yeux.

C’étaient de véritables accusés pour tous ; au moment de prononcer l’acte d’accusation, madame Lenoissy sentit le cœur lui manquer. Porter le trouble en de telles consciences, amener une rougeur sur les joues de cette femme si vraiment chaste, lui paraissait une action méchante, et peut-être inutile... Inutile, non ! Il faut bien aimer les gens pour avoir le courage de les affliger, mais c’est un courage parfois nécessaire. Après quelques paroles amicales, elle les enveloppa d’un regard de tendre pitié, et en

 

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quelques mots, sans périphrases inutiles, elle leur apprit ce qui se disait d’eux. Dès le début, Flavie avait détourné son visage, qu’elle tenait dans l’ombre ; Marcel, au contraire, s’était avancé près de la lampe, et dans la pleine clarté, il se tenait sous le regard de madame Lenoissy, cherchant les yeux francs de celle-ci, qui ne les détournait pas.

– Le croyez-vous ? demanda-t-il quand elle s’arrêta.

– Si je le croyais, je ne vous parlerais pas de la sorte, répondit-elle ; mais vous êtes en danger, elle surtout. Il faut la sauver, monsieur ; elle n’a pas mérité cela. Je comprends que sa présence vous soit chère, indispensable ! Je conçois toute la profondeur du sentiment qui attache l’une à l’autre vos deux existences autrement privées de consolations ; mais il faut l’aimer assez, monsieur, pour avoir le courage de vous séparer d’elle.

Flavie s’avança vivement.

– Il n’a plus que moi, dit-elle ; sa vie est solitaire et désolée, je ne lui retirerai rien de ce qui peut l’adoucir.

 

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Madame Lenoissy la regardait, pleine de compassion. Combien devaient-ils souffrir, ces deux êtres, que la destinée eût pu rendre si heureux ! Marcel prit dans la sienne la main de Flavie, et s’adressa à leur amie avec le calme d’une âme loyale.

– Je ne veux avec vous, dit-il, ni mentir ni louvoyer. Cette femme que vous avez vue grandir, dont vous connaissez les vertus, c’est toute ma joie. Je l’aime plus que ma vie, et mon respect pour elle est tel que depuis qu’elle le sait, je prends pour la première fois sa main entre les miennes. Jamais, je vous le jure devant elle, jamais je n’ai pensé un moment qu’elle pouvait m’appartenir. Ce n’est ni une loi, ni même un préjugé qui nous sépare, c’est le sentiment de l’impossible, de l’infranchissable ! La mère de Julie ne peut être pour moi qu’un être idéal, immatériel ; si j’osais la regarder autrement, elle ne serait plus elle, et moi n’étant plus digne de moi-même, je perdrais sa tendresse, la seule raison de vivre qui me reste encore !

Il baisa la main qu’il tenait, comme les fidèles

 

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baisent les pieds du crucifix, puis la quitta, et reprit :

– C’est parce que je l’aime plus que ma vie que j’ai eu le courage de lui proposer cette existence invraisemblable, absurde et délicieuse que nous menons, et que nous mènerons aussi longtemps qu’elle voudra bien y consentir. Mais si vous croyez qu’elle ait à en souffrir dans sa dignité et dans son honneur, j’accepterai tout ce qu’elle voudra m’ordonner.

Flavie fit un signe de dénégation. Que lui importait l’opinion du monde ? Quel souci pouvait-elle avoir de son honneur, pourvu que Marcel l’estimât ? Madame Lenoissy les regardait, confondue. Depuis soixante ans elle avait versé bien des larmes et ressenti bien des émotions, mais ce qu’elle éprouvait à cette heure était pour elle une impression nouvelle et inouïe.

– Il faut vous séparer, dit-elle, mes chers amis, croyez-moi, c’est nécessaire. Avec le temps tout s’apaise et tout s’oublie ; mais vous avez trop l’air de braver le monde ; ce qu’on ne peut vous pardonner, c’est précisément d’être tellement au-

 

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dessus du vulgaire que ce qui suffirait à faire soupçonner autrui, n’existe même pas pour vous ! Vous n’avez pris aucune précaution, parce que vous ne méritiez aucun reproche ? Hélas ! cela ne suffit pas ; on s’est accoutumé depuis quelque temps à fouiller dans la vie privée de tout être tant soit peu supérieur, afin d’y découvrir une tare, vraie ou fausse. M. Avellin est trop envié par ceux qui n’ont pas réussi ; vous êtes, ma chère Flavie, trop riche et trop charmante pour ne pas exciter des jalousies impitoyables... Donnez une pâture temporaire à ce monstre, afin que satisfait il vous oublie...

Marcel se tourna vers son amie.

– Tout cela n’est que trop juste, lui dit-il. Je quitterai Paris.

– Non, s’écria-t-elle, c’est moi qui partirai. Vos travaux et le succès de votre réputation vous retiennent ici ; moi, je suis inutile, et, d’ailleurs, aux Ormes, je ne serai pas seule, votre souvenir m’accompagnera... Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de madame Lenoissy, et cacha ses larmes. – Si vous saviez combien c’est dur !

 

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murmura-t-elle. Je n’ai jamais été heureuse, c’était le premier rayon de lumière de toute ma vie... et il faut rentrer dans l’ombre froide...

– Vous vous reverrez, répondit sa vieille amie ; dans un an ou deux on ne songera plus à vous...

Un an ou deux ! L’éternité pour quiconque souffre ! Mille fois le temps et l’occasion de mourir de chagrin ! Mais Flavie garda le silence. Deux jours après, elle retourna aux Ormes ; la vie mondaine commençait à battre son plein ; son absence ne pourrait manquer d’être commentée, et pourvu que Marcel se montrât partout, personne ne pourrait plus affirmer que leur séparation ne fût bien réelle.

 

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