Les Ormes

Henry Gréville · Chapitre 23 sur 26

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Les Ormes

Chapitre XXII

 

Vers quatre heures du matin, Flavie se leva du lit où elle n’avait pu sommeiller une seule minute, et courut à la fenêtre qu’elle ouvrit toute grande. En même temps que la clarté grise encore mystérieuse, l’air entra dans la chambre, agitant les rideaux avec un léger bruit, comme un battement d’ailes ; un instant madame Dannault resta comme interdite, aspirant la fraîcheur, puis elle appuya son front sur le montant de la croisée, et sans regarder au dehors inclina la tête pour mieux voir en elle-même.

Durant cette nuit d’été, qui ne lui avait point semblé longue, elle avait essayé de revivre sa vie, de creuser dans le passé pour y chercher une arme contre le présent : elle n’avait trouvé là que désillusions et deuils. Elle était saisie maintenant dans des bras plus forts que sa volonté : semblable à une branche emportée par un torrent,

 

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elle se sentait confusément franchir des obstacles, qui autrement l’eussent brisée : le passé disparaissait derrière un nuage, le présent seul existait... et l’avenir ? Elle essaya de regarder l’avenir, et ne vit rien devant elle ; rien, pas même le gouffre. La vie s’arrêtait à cette heure matinale où le silence régnait encore sur la campagne endormie, où le cœur effrayé de Flavie battait dans la poitrine si haut qu’elle l’entendait distinctement. Qu’arriverait-il demain, tout à l’heure ? Elle n’en savait rien, ne pouvait rien prévoir.

On ne vit pas ainsi ! se dit-elle, essayant de se reprendre. Autour d’elle rien ne portait secours à sa détresse ; dans cette chambre close, elle avait trop pensé, trop lutté pendant la nuit qui venait de s’écouler pour que son cerveau fatigué ne lui refusât pas la puissance de la réflexion. Elle passa rapidement une robe, jeta sur ses épaules un fichu de dentelle ; dans le vestibule, elle prit un large chapeau de paille, et, sans bruit, – comme le jour où toute petite fille elle était allée secrètement chercher son livre oublié, – elle se glissa hors de la maison.

 

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Dans le jardin, elle respira. C’était quelque chose de ne plus être sous ce toit qui l’étouffait. Lentement, comme si elle suivait les détours de sa pensée invisible, elle marcha devant elle, guidée par un instinct secret. Tout lui était cher, aux Ormes, mais quelques endroits plus que le reste.

Sous ce ciel fleur de lin, si pâle qu’il semblait gris, et que le jour près de naître bleuissait de plus en plus, Flavie voyait ses souvenirs d’enfance s’effacer peu à peu, comme des visions que la lumière décolore : toutes ces choses qui jusque-là avaient charmé sa vie perdaient leur accent et leur valeur, telles que les fleurs fanées qui tombent en poussière au fond des tiroirs où la main veut les retrouver. Autre chose avait remplacé ces chères reliques d’autrefois, soudain devenues insignifiantes ; quelque chose se levait derrière l’esprit troublé de Flavie, de même que le soleil se lèverait tout à l’heure derrière les collines. Quoi ? Elle n’osait y penser, elle ne voulait pas y penser, et pourtant elle sentait son âme s’embraser d’une tiédeur pénétrante : ainsi tout à l’heure les rayons d’or brûleraient les

 

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rochers encore glacés de la fraîcheur nocturne.

En même temps qu’elle sentait mollir son être intérieur, Flavie se débattait contre elle-même avec une sourde angoisse, et pour tromper sa souffrance elle gravissait rapidement la pente de la lande où elle retrouverait son vieux siège de granit. Elle montait vite, et sans reprendre haleine, fuyant devant la réalité qu’elle sentait derrière elle, prête à toucher les plis de son vêtement. Quoi ! ces joies pures, cet abandon de sa personnalité, cette ardeur du sacrifice, c’était une raillerie du destin, un piège de l’existence ? Il fallait arracher tout cela de sa vie, le fouler aux pieds avec le mépris superbe des âmes hautaines, le renier à la face du ciel, et dire : Ce n’est pas vrai, je ne l’ai pas ressenti ! Était-ce là l’avenir ?

Flavie s’en détournait comme d’un breuvage trop amer, ne pouvant se résoudre à regarder en face cette coupe où le désespoir aurait versé tout son fiel. Non ! l’avenir ne pouvait pas être la négation douloureuse de tout ce qui avait depuis deux ans grandi son cœur, épuré ses pensées, soulevé au-dessus de la terre son âme soudain

 

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devenue ailée ! Toujours marchant vite, comme poursuivie, elle arriva au haut de la colline, et s’arrêta devant l’incomparable majesté du monde endormi.

Sous la hêtrée, les oiseaux s’éveillaient peut-être ; ici, on ne les entendait pas ; ni grillons, ni cigales ne troublaient le silence de cette heure auguste ; l’herbe rare et courte était sèche comme à midi ; seules les muettes fourmis commençaient leurs pèlerinages sur le sol d’une couleur indécise. Au zénith, quelques nuages se doraient à peine ; au levant, les flocons légers de vapeur étaient encore d’un gris très doux. Rien ne remuait sur le plateau ; le vent s’était tu, pas un souffle n’agitait les bruyères au pied des rochers entourés de mousse. Le silence et l’immobilité, quels consolateurs pour les âmes enfiévrées ! Les mains de Flavie se joignirent et retombèrent devant elle ; debout, tournée vers l’endroit où le soleil allait paraître, elle écouta, l’oreille tendue... rien ! Elle sentit une grande paix descendre sur elle. C’est là qu’elle allait plonger au fond de sa conscience pour en rapporter la perle inconnue qui remplacerait désormais ses trésors en

 

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poussière.

Elle voulait penser ; les yeux fixés sur l’orient qui se dorait de plus en plus, elle voulait obliger son esprit à scruter, à peser... impossible ; elle ne pouvait que sentir. Ce qu’elle sentait ? Une indicible douceur, un abandon de sa volonté, une tendresse inouïe, qui l’envahissait tout entière, un amour sans bornes pour tout ce qui lui tenait de près ou de loin. Son cœur se fondait au souvenir de l’enfant mort, et elle l’aimait non pas avec le regret de ce qui n’est plus, mais avec l’ardente joie qu’on apporte à chérir un être vivant. Rien n’était mort, rien n’était perdu ; Flavie aimait tout autour d’elle : les rosiers qui portaient des roses pour la tombe de Pierre, le pays où elle avait ouvert les yeux, la maison qui l’avait vue naître, les vieux serviteurs dévoués... Plus encore, elle aimait le ciel qui l’enveloppait maintenant d’un reflet de pourpre, l’air parfumé qui gonflait sa poitrine, l’été si doux, la verdure éclatante, la vie elle-même qui brûlait en elle avec une intensité passionnée... Un coup de canon lointain secoua l’espace et mourut en vibrations insensibles ; c’était l’heure où le premier rayon frappait les

 

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blanches voiles des navires dans le port prochain... En même temps le disque du soleil parut à l’horizon, et monta dans le ciel, si vite qu’il semblait vouloir conquérir l’immensité, et dans un nimbe de lumière, Marcel se montra au bord du plateau.

– Flavie ! cria-t-il d’une voix si profonde et si ardente qu’elle ne pouvait plus s’y méprendre.

Elle comprit tout à coup qu’elle l’attendait, que depuis la veille elle n’avait pensé qu’à lui, vécu que de lui, et que s’il n’était pas venu, la joie qui la transfigurait tout à l’heure eût croulé en ruine ; elle le regarda dans une sorte d’éblouissement.

– C’est vrai ! reprit-il pendant que le soleil les inondait de chaleur et de lumière, jetant sur eux et autour d’eux une indescriptible splendeur ; c’est vrai ! À quoi bon nous mentir ? pourquoi vivre dans le trouble et la crainte ? Nous ne l’avons pas cherché, nous ne l’avons pas voulu : dans nos âmes innocentes de toute mauvaise pensée, c’est un astre qui s’est levé pour éclairer notre vie... Aussi lumineux que celui-là, ajouta-t-il en

 

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étendant le bras vers l’horizon embrasé, aussi pur, aussi généreux,... et non moins inaccessible.

Ils se regardèrent longtemps, sans trouble, lisant au fond de leurs yeux sincères tout un monde de pensées nouvelles. C’était pour eux l’heure sacrée, celle qui marque l’être humain au sceau de l’honneur ou de la honte ; ils n’eurent pas l’ombre d’une hésitation.

Il indiqua du geste à Flavie le siège de rochers, elle s’y assit, et lui auprès, assez loin pourtant pour ne pouvoir effleurer même de la main les plis qui tombaient autour d’elle.

– C’était vous ! reprit-il pendant qu’elle lui souriait avec une douceur timide. Comment n’ai-je pas compris d’abord que c’était vous ! Mon respect était si grand qu’il n’eût osé même vous nommer, et vous n’étiez pas libre alors. J’aimais votre voix, votre présence, votre maison, tout ce qui était vous ou une émanation de vous ! J’ai cru follement que ce qui venait de vous vous ressemblerait. Mais dites, vous le savez bien, je n’ai aimé que vous ?

– Je ne sais pas ! fit Flavie, mais je vous crois.

 

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– Je me suis cruellement trompé, dit Marcel en détournant son visage assombri, et j’ai payé cher l’erreur de ma vie ; l’irrémédiable est entre nous ; peut-être le destin sera-t-il apaisé par le châtiment qu’il nous impose ! Mais ni vous ni moi n’avons à rougir de ce qui fait notre gloire ; nous nous aimons, nous ne serons jamais l’un à l’autre ; qu’importe ? N’avons-nous pas assez de joies rien que dans la douceur de nous aimer ?

Madame Dannault couvrit son visage de ses mains tremblantes. Les mots lui déchiraient le cœur ; elle eût voulu ressentir les émotions sans les exprimer.

– C’est épouvantable ! murmura-t-elle. Pensez qui vous êtes, pensez qui je suis !

– J’ai pensé à tout, reprit Avellin d’un ton calme qui prouvait sa décision. Je sais que suivant les lois du monde nous sommes des êtres monstrueux ; mais je sais aussi que nous étions faits l’un pour l’autre, et que rien ne nous empêchera de nous chérir. Supposez que je parte pour n’importe où, et que vous restiez ici, – personne n’aura rien à dire ; nous nous aimerons

 

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de loin, nous souffrirons comme des damnés, nous nous écrirons des lettres menteuses où nous parlerons de tout excepté de ce que chacun de nous voudrait savoir... Voilà le rêve de la perfection, n’est-ce pas ? Qui nous saura gré de notre sacrifice ? Personne, puisque personne n’en aura connaissance. Mais supposez que quelqu’un vienne à savoir la vérité, qui nous saura gré de nous être séparés, d’avoir renoncé à la vraie joie de la vie, cet échange de pensées et de sentiments qui est le fond de toute affection sérieuse ? Nous nous aimons, et si grande que soit la distance qui pourra nous séparer, nous n’en serons pas moins des monstres d’iniquité, pour avoir osé nous aimer, une heure, une minute... celle-ci !

Flavie écoutait, la tête un peu inclinée en avant ; elle sentait qu’il avait raison, que ce qui semblait changé depuis un instant ne l’était pas en réalité ; qu’ils s’aimaient depuis longtemps, de tout temps, peut-être ! Que le jour où elle l’avait vu pour la première fois, elle lui avait donné toute la tendresse de son âme, qu’un nom différent ne changeait pas l’essence du sentiment qu’elle avait toujours ressenti pour lui, et que si ce nom

 

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nouveau rendait le sentiment criminel, monstrueux, hors nature, c’était là une chose à laquelle elle ne pouvait rien, ni Marcel non plus.

– Vous n’avez pas dormi cette nuit, reprit-il, et moi pas davantage ; poussés par le même besoin de fraîcheur et d’espace, nous avons quitté la maison séparément ; nous devions nous retrouver ici, c’est juste et naturel. Écoutez-moi, Flavie, nous avons assez souffert, vous et moi, nous n’avons pas à porter le nouveau fardeau de chagrins chimériques ; nous ne nous séparerons pas ; nous vivrons côte à côte sans jamais confondre nos existences autrement que par les plus hautes pensées. Je ne toucherai plus votre main, jamais, jamais, entendez-vous ? Il ne faut pas qu’en nous regardant nous ayons à rougir de la complicité la plus involontaire... Jamais, Flavie ! et si vous saviez comme je vous aime !

Elle le regarda, et il vit qu’elle aussi l’aimait à ne pas pouvoir sonder la profondeur de son amour.

– Si nous étions des êtres ordinaires, continua-t-il, ce que nous avons résolu serait impossible ;

 

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si nous n’avions pas une longue habitude de la résignation silencieuse, nous ne saurions contenir nos révoltes. Nous serons tristes parfois, Flavie ; nous serait-il possible de ne rien regretter ? Mais cela ne vaut-il pas mieux que de nous en aller dans la vie, misérables, abandonnés l’un de l’autre, ballottés par le hasard, mis en péril par les rencontres ? Après tout, si vous ne vous sentez pas le courage d’accepter la lutte silencieuse, si vous le voulez, je m’en irai... Mais que de peines alors...

– Restez, dit Flavie d’une voix grave. Si vous avez du courage, j’en aurai.

– Restons alors ! répondit Marcel.

Il se leva et tendit les bras vers le ciel, où le jour resplendissait dans toute sa gloire. Les bruits de la vie résonnaient partout avec une intensité joyeuse ; dans les pâturages, les bêtes s’entr’appelaient, la roue du moulin tournait sous la chute d’eau, les oiseaux jasaient à perdre haleine dans tous les arbres de l’heureuse vallée. La cloche de l’église sonnait la messe matinale ; autour d’eux, tout vivait et vibrait. Un vol de

 

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papillons blancs se montra au-dessus du sentier qui conduisait au plateau, passa lentement devant eux en battant des ailes et se dispersa dans le ciel bleu, comme s’il emportait leurs craintes, leurs chagrins et leurs larmes dans l’incommensurable éther.

– C’est la vie, reprit Marcel qui les avait suivis du regard. Après un temps plus ou moins court, que reste-t-il de nos angoisses ? Rien ! pas même une fumée. Ce qui reste, c’est le travail. C’est l’effort constant sur nous-mêmes, c’est l’être moral que nous avons été, qui a aimé, qui a souffert, qui a été bon et grand... C’est notre influence sur ceux qui sont là et sur ceux qui viendront... Ô Flavie, aimé de vous, dans cette intimité profonde et immatérielle, combien je vois plus clair dans mon âme et dans celle des hommes ! Comme je me sens meilleur et plus digne !

Inconsciemment Flavie lui tendait les deux mains...

– Non, dit-il en reculant très légèrement ; non, pas même cela... que rien, rien au monde ne

 

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trouble la paix que nous cherchons...

Rougissante, elle se leva et voulut détourner son visage ; il passa devant elle, afin de rencontrer ses yeux.

– Ne vous troublez pas, dit-il, vous n’avez à rougir de rien, et vous ne rougirez jamais ni devant personne, ni devant vous-même. Vous êtes la meilleure et la plus sainte des femmes. Ne pleurez pas, Flavie, je ne dois pas essuyer vos larmes...

Elle sécha ses yeux et le regarda avec un sourire.

– Merci, continua-t-il, voilà ce qui me consolera de tout.

Un grand recueillement les enveloppait comme dans un temple ; ils descendaient en eux-mêmes avec une sorte de respect, se trouvant bons et sacrés. La grandeur de leur passion égalait celle de leur renoncement ; ce n’était pas parce qu’ils s’aimaient trop peu qu’ils faisaient si peu de cas des joies passagères, c’était parce qu’ils s’aimaient au-delà de tout ce qui est fragile

 

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et mortel. En vérité, Marcel l’avait dit, des esprits vulgaires n’eussent pas réussi dans cette voie, mais ils ne l’eussent pas tenté. Il fallait, pour concevoir le projet d’une telle existence, autant de force que pour l’exécuter.

Ils regagnèrent le petit château dans une sorte d’extase paisible ; ce n’était pas une ivresse, car ils voyaient clair dans leurs âmes comme au fond du ruisseau qui passait gaiement sous l’arche du vieux pont ; c’était la sérénité des joies immortelles sur lesquelles les événements et le temps n’ont plus de pouvoir. Sur le seuil, ils échangèrent un regard et un sourire, et se séparèrent dans la clarté dorée d’un rayon horizontal, qui pénétrait jusqu’au fond du sombre escalier de chêne.

 

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