Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 2/34

Pages du PDF

Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

Pour prononcer ces derniers mots, la reine s'était tournée vers sa dame de parage assise à côté d'elle, Jeanne Mortimer, petite-nièce du fameux sénéchal de Joinville, une grande femme de trente-sept ans aux traits réguliers, au visage ouvert, aux mains nettes. - Madame, répondit Lady Jeanne, vous faites plus pour soutenir mon courage que je ne fais pour accroître le vôtre. Et vous avez pris de gros risques à me conserver à vos côtés depuis que mon époux est en geôle.

Les trois interlocuteurs continuèrent de s'entretenir à mi-voix, car le chuchotement, la conversation en aparté, étaient devenus une nécessaire habitude dans cette cour où l'on n'était jamais seul et où la reine vivait environnée de malveillances. En ce moment présent, trois chambrières, dans un coin de la pièce, brodaient une courtepointe destinée à Lady Aliéner Le Despenser, la femme du favori, laquelle, près d'une fenêtre ouverte, jouait aux échecs avec le prince héritier. Un peu plus loin, le second fils de la reine, qui avait atteint ses sept ans depuis trois semaines, se fabriquait un arc avec une baguette de coudrier ; et les deux petites filles, Isabelle et Jeanne, cinq et deux ans, assises sur le sol, s'amusaient à manier des poupées de chiffon.

Tout en poussant les pièces sur l'échiquier d'ivoire, la Despenser ne cessait d'épier la reine et s'efforçait de surprendre ses propos. Le front lisse mais étonnamment étroit, les yeux ardents et rapprochés, la lippe ironique, cette femme, sans être vraiment disgracieuse, était marquée de la laideur qui vient d'une mauvaise âme. Descendante de la famille de Clare, elle avait suivi une assez étrange carrière puisque, belle-sour de l'ancien amant du roi, le chevalier de Gaveston, exécuté onze ans plus tôt, en 1312, par les barons révoltés, elle était l'épouse de l'amant actuel. Elle trouvait une délectation morbide à servir les amours masculines pour satisfaire ses appétits d'argent comme ses ambitions

844

LES ROIS MAUDITS

LA LOUVE DE FRANCE

845

de puissance. En plus elle était sotte : elle allait perdre sa partie d'échecs pour le seul plaisir de lancer, sur un ton de provocation :

- Échec à la reine... échec à la reine!

Le prince héritier, Edouard, enfant de onze ans au visage fin et allongé, de nature secrète plutôt que timide, et qui tenait presque toujours les yeux baissés, profitait des moindres fautes de sa partenaire et s'appliquait à vaincre.

La brise d'août envoyait par la fenêtre étroite, au cintre rond, des bouffées de poussière chaude ; mais quand le soleil tout à l'heure aurait disparu, une fraîcheur humide s'installerait à nouveau entre les murs épais et sombres du vieux prieuré de Kirkham. Des bruits de voix nombreuses venaient de la grand-salle du chapitre où le roi tenait son Conseil ambulant.

- Madame, poursuivait le comte de Bouville, je vous consacrerais volontiers tous les jours qui me restent à vivre s'ils pouvaient vous être de quelque service. J'y aurais plaisir, je vous l'assure. Que me reste-t-il à faire en ce bas monde depuis que je suis veuf, sinon employer mes forces à servir les descendants du roi qui fut mon bienfaiteur? Et c'est près de vous, Madame, que je me retrouve le plus auprès de lui. Vous avez toute sa force d'âme et ses manières de parler, quand il voulait bien le faire, et toute sa beauté, inaccessible au temps. Quand il fut frappé de mort, à quarante-six ans, c'est à peine s'il en paraissait plus de trente. Vous serez ainsi. Dirait-on que vous avez eu ces quatre enfants...

Un sourire éclaira les traits de la reine. Il lui était bon, entourée de tant de haines, de voir un dévouement s'offrir à elle ; il lui était doux, humiliée comme elle l'était dans ses sentiments de femme, d'entendre louer sa beauté, même si le compliment venait d'un gros homme grisonnant aux yeux de vieux chien fidèle.

- J'ai trente et un ans déjà, dit-elle, dont quinze se sont passés de la façon que vous voyez. Cela ne se marque peut-être pas au visage ; mais c'est l'âme qui porte les rides... Moi aussi, Bouville, je vous garderais volontiers près de moi, s'il était possible.

- Hélas, Madame ! Je vois ma mission finir, et sans grand succès. Le roi Edouard me l'a déjà fait entendre, par deux fois, en feignant de s'étonner, puisqu'il avait livré le Lombard au Parlement du roi de France, que je fusse encore là.

Car le prétexte officiel à l'ambassade de Bouville était la demande d'extradition d'un certain Thomas Henry, membre de l'importante compagnie des Scali, de Florence. Ce banquier, ayant affermé certaines terres de la couronne de France, en avait touché les revenus considérables mais sans payer jamais ce qu'il devait au Trésor, et finalement avait fui en Angleterre. L'affaire était sérieuse certes, mais elle aurait fort bien pu se régler par lettre, ou par l'envoi d'un maître des requêtes, sans exiger le déplacement d'un ancien grand chambellan qui siégeait au Conseil étroit. En vérité, Bouville avait été chargé de renouer une autre négociation, plus difficile.

Monseigneur Charles de Valois, oncle du roi de France et de la reine Isabelle, s'était mis en tête, l'année précédente, de marier l'une de ses dernières filles, Marie, au prince Edouard, héritier d'Angleterre. Monseigneur de Valois - qui donc pouvait l'ignorer en Europe? - était père de sept filles dont l'établissement avait toujours été pour lui l'objet de graves soucis. Ses sept filles lui venaient de trois mariages différents, Monseigneur Charles ayant eu, au cours de son existence agitée, l'infortune de rester deux fois veuf.

Il fallait avoir la cervelle claire pour ne point se perdre dans la confusion de cette descendance, et savoir, par exemple, lorsqu'on parlait de Madame Jeanne de Valois, s'il s'agissait de la comtesse de Hainaut ou bien de la comtesse de Beaumont, c'est-à-dire de la femme, depuis cinq ans, de Monseigneur Robert d'Artois. Car deux des filles, pour tout aider, portaient le même nom. Quant à Catherine, héritière du trône fantôme de Constantinople, et qui était du second lit, elle se trouvait avoir épousé en la personne de Philippe de Tarente, prince d'Achaïe, un frère aîné de la première femme de son père. Un vrai casse-tête!

A présent, c'était la première-née de son troisième mariage que Monseigneur Charles proposait à son petit-neveu d'Angleterre.

Monseigneur de Valois, au début de l'année, avait envoyé une mission composée du comte Henry de Sully, de Raoul Sevain de Jouy et de Robert Bertrand, dit " le chevalier au Vert Lion ". Ces ambassadeurs, pour acquérir les faveurs du roi Edouard II, l'avaient accompagné dans une expédition contre les Écossais ; mais voici qu'à la bataille de Blackmore les Anglais s'étaient enfuis, laissant les ambassadeurs français tomber aux mains de l'ennemi. On avait dû négocier leur délivrance, payer leur rançon ; quand enfin, après tant de désagréables aventures, ils s'étaient trouvés relâchés, Edouard leur avait répondu, de manière dilatoire, évasive, que le mariage de son fils ne pouvait être décidé si vite, que la question était de trop grande importance pour qu'il en tranchât sans l'avis de son Parlement, que le Parlement d'ailleurs serait réuni en juin pour en discuter. Il voulait lier cette affaire à l'hommage qu'il devait rendre au roi de France pour le duché d'Aquitaine... Et puis le Parlement convoqué n'avait même pas été saisi de la question6. Aussi Monseigneur de Valois, impatient, s'était-il servi de la première occasion pour dépêcher le comte de Bouville dont le dévouement à la famille capétienne ne pouvait être mis en doute et qui, à défaut de génie, possédait une bonne expérience de cette sorte de missions. Bouville avait négocié naguère, à Naples, et déjà sur les instructions de Valois, le second mariage de Louis X avec Clémence

846

LES ROIS MAUDITS

LA LOUVE DE FRANCE

847

de Hongrie ; il avait été curateur au ventre de cette reine, après la mort du Hutin. Mais de cette période-là, il aimait peu parler. Il avait également accompli diverses démarches en Avignon, auprès du Saint-Siège ; et sa mémoire était sans défaillance pour tout ce qui touchait aux liens de familles, à l'entrelacs infiniment compliqué des alliances dans les maisons royales. Le bon Bouville se sentait fort dépité de revenir cette fois les mains vides.

- Monseigneur de Valois, dit-il, va se mettre en grand courroux, lui qui avait déjà demandé dispense au Saint-Père pour ce mariage...

- J'ai fait ce que j'ai pu, Bouville, dit la reine, et vous avez dû juger à cela de l'importance qu'on m'accorde. Mais j'en éprouve moins de regret que vous ; je ne souhaite guère à une autre princesse de ma famille de connaître ce que je connais ici.

- Madame, répondit Bouville en baissant davantage la voix, doutez-vous de votre fils? Il semble avoir pris de vous plutôt que de son père, grâces au Ciel !... Je vous revois au même âge, dans le jardin du palais de la Cité, ou bien à Fontainebleau...

Il fut interrompu. La porte s'était ouverte pour livrer passage au roi d'Angleterre. Celui-ci entra d'un grand pas pressé, la tête rejetée en arrière, et caressant sa barbe blonde d'un geste nerveux qui était chez lui signe d'irritation. Ses conseillers habituels le suivaient, c'est-à-dire les deux Le Despenser, père et fils, le chancelier Baldock, le comte d'Arundel et l'évêque d'Exeter. Les deux demi-frères du roi, les comtes de Kent et de Norfolk, jeunes hommes qui avaient du sang de France puisque leur mère était la propre sour de Philippe le Bel, faisaient partie de cette suite, mais comme à contrecour; il en était de même pour Henry de Leicester, personnage court et carré, aux gros yeux clairs à fleur de visage, surnommé Tors-Col, à cause d'une difformité de la nuque et des épaules qui lui faisait tenir la tête complètement de travers et posait de difficiles problèmes aux armuriers chargés de forger ses cuirasses. On voyait encore, se pressant dans l'embrasure, quelques ecclésiastiques et dignitaires locaux.

- Savez-vous la nouvelle, Madame? s'écria le roi Edouard s'adressant à la reine. Elle va certes vous contenter. Votre Mortimer s'est échappé de la Tour.

Lady Le Despenser sursauta devant l'échiquier et fit entendre une exclamation indignée comme si l'évasion du baron de Wigmore était pour elle une insulte personnelle. La reine Isabelle n'avait pas bougé, ni d'attitude ni d'expression ; ses paupières simplement battirent un peu plus vite devant ses beaux yeux bleus, et sa main chercha furtivement, le long des plis de sa robe, la main de Lady Mortimer, comme pour inciter celle-ci à la force et au calme. Le gros Bouville s'était levé et se tenait en retrait, se sentant de trop dans cette affaire qui regardait uniquement la couronne anglaise.

- Ce n'est pas "mon" Mortimer, Sire, répondit la reine. Le Lord de Wigmore est votre sujet davantage, je crois, qu'il n'est le mien, et je ne suis pas comptable des actes de vos barons. Vous teniez celui-ci en geôle ; il a cherché à s'enfuir, c'est la loi commune. - Ah ! Vous avouez bien par là que vous l'approuvez. Mais laissez donc paraître votre joie, Madame ! Du temps que ce Mortimer daignait se montrer à ma cour vous n'aviez d'yeux que pour lui, vous ne cessiez de vanter ses mérites, et toutes ses félonies à mon endroit, vous les mettiez au compte de sa noblesse d'âme.

- Mais n'est-ce pas vous-même, Sire mon époux, qui m'avez appris à l'aimer, du temps qu'il conquérait, à votre place et au péril de ses jours, le royaume d'Irlande... que vous avez, il semble, grand-peine à tenir sans lui. Était-ce là félonie7?

Un instant démonté par cette attaque, Edouard lança vers sa femme un regard méchant et ne sut que répondre :

- Eh bien, à présent il court, votre ami, il court, et vers votre pays sans doute !

Le roi, tout en parlant, marchait à travers la pièce, pour libérer une agitation inutile. Les bijoux accrochés sur ses vêtements tressautaient à chacun de ses pas. Et les assistants tournaient la tête de droite à gauche, comme à une partie de longue paume, pour suivre son déplacement. Un fort bel homme, certes, le roi Edouard, musclé, alerte, souple, et dont le corps, entretenu par les exercices et les jeux, résistait à l'empâtement de la quarantaine toute proche; une constitution d'athlète. Mais à l'observer avec plus d'attention, on était frappé par le manque de rides au front, comme si les soucis du pouvoir n'avaient pu s'y inscrire, par les poches qui commençaient à se former sous les yeux, par le dessin effacé de la narine, par la forme allongée du menton sous la barbe légère et frisée, non pas un menton énergique, autoritaire, ni même vraiment sensuel, mais simplement trop grand, tombant trop bas. Il y avait vingt fois plus de volonté dans le petit menton de la reine que dans cette mâchoire ovoïde dont la barbe soyeuse ne parvenait pas à couvrir la faiblesse. La main était molle qui glissait sur le visage, tournoyait en l'air, sans raison, revenait tirer sur une perle cousue aux broderies de la cotte. La voix, qui se voulait, qui se croyait impérieuse, ne donnait d'autre impression que de manquer de contrôle. Le dos, un dos large pourtant, avait de déplaisantes ondulations depuis la nuque jusqu'aux reins, comme si l'épine dorsale eût manqué de solidité. Edouard ne pardonnait pas à sa femme de lui avoir un jour conseillé d'éviter d'offrir le dos aux regards, s'il voulait inspirer le respect à ses barons. Le genou était bien net, la jambe belle; c'était même là ce que possédait de mieux cet homme si peu fait pour sa charge, et sur lequel une couronne était tombée par une vraie mégarde du sort.

- N'ai-je pas assez de tracas, n'ai-je pas assez de tourments?

848

LES ROIS MAUDITS

continuait-il. Les Écossais menacent sans cesse mes frontières, envahissent mon royaume ; et quand je les affronte en bataille, mes armées s'enfuient. Et comment pourrais-je les vaincre lorsque mes évêques s'entendent pour traiter avec eux, sans mon accord, lorsque j'ai tant de traîtres parmi mes vassaux, et que mes barons des Marches lèvent des troupes contre moi en s'obstinant à prétendre qu'ils ne tiennent leurs terres que de leur épée, alors que depuis beau temps, depuis vingt-cinq années, l'oublie-t-on, il en a été jugé et réglé autrement par le roi Edouard mon père! Mais on a vu à Shrewsbury, on a vu à Boroughbridge, on a vu ce qu'il en coûtait de se rebeller contre moi, n'est-ce pas, Leicester?

Henry de Leicester hocha sa grosse tête inclinée sur l'épaule. La manière était peu courtoise de lui rappeler la mort de son frère Thomas de Lancastre, décapité seize mois auparavant, en même temps que vingt autres grands seigneurs étaient pendus.

- On a vu en effet, Sire mon époux, que les seules batailles que vous pouviez gagner étaient contre vos propres barons, dit Isabelle. A nouveau, Edouard lui jeta un regard haineux. " Quel courage, pensait Bouville, quel courage a cette noble reine ! "

- Et il n'est point juste tout à fait, poursuivit-elle, de dire qu'ils se sont opposés à vous pour le droit de leur épée. Ne fut-ce pas plutôt pour les droits du comté de Gloucester que vous avez voulu remettre à messire Hugh?

Les deux Le Despenser se rapprochèrent l'un de l'autre, comme pour faire front. Lady Le Despenser le Jeune se dressa devant l'échiquier ; elle était la fille du feu comte de Gloucester. Edouard II frappa du pied le dallage. La reine était trop irritante, à la fin, n'ouvrant la bouche que pour lui remontrer ses erreurs et ses fautes de gouvernement8! - Je remets les grands fiefs à qui je veux, Madame, je les remets à qui m'aime et me sert, s'écria Edouard en posant la main sur l'épaule de Hugh le jeune. Sur qui d'autre pourrais-je m'appuyer? Où sont mes alliés? Votre frère de France, Madame, qui devrait se conduire comme le mien, puisque, après tout, c'est dans cette espérance que l'on m'a engagé à vous accueillir pour épouse, quel secours me porte-t-il? Il me requiert de venir lui rendre l'hommage pour l'Aquitaine, voilà tout son appui. Et où m'envoie-t-il sa sommation? En Guyenne? Que nenni! C'est ici, en mon royaume, qu'il me la fait délivrer, comme s'il avait mépris de toutes les coutumes féodales, ou le vouloir de m'offenser. Ne croirait-on pas qu'il se prend aussi pour le suzerain de l'Angleterre? D'abord je l'ai rendu cet hommage, je ne suis que trop allé le rendre. Une première fois à votre père, quand j'ai manqué de rôtir dans l'incendie de Maubuisson, et puis encore à votre frère Philippe, voici trois ans, quand je suis allé à Amiens. A la fréquence, Madame, où LA LOUVE DE FRANCE

849

meurent les rois de votre famille, il me faudra bientôt m'installer sur le Continent ! Les seigneurs, évêques et notables du Yorkshire, dans le fond de la pièce, se regardaient entre eux, nullement effrayés mais atterrés de cette colère sans force qui s'égarait si loin de son objet, et leur découvrait, en même temps que les difficultés du royaume, le caractère du roi. Était-ce donc là le souverain qui leur demandait subsides pour son Trésor, auquel ils devaient obéissance en toutes choses, et d'aventurer leur vie quand il les requérait à ses combats? Lord Mortimer avait eu certes quelques bonnes raisons de se rebeller...

Les conseillers intimes eux-mêmes paraissaient mal à l'aise, bien qu'ils connussent cette habitude du roi, et qui se retrouvait jusque dans sa correspondance, de refaire le compte de tous les ennuis de son règne à chaque nouveau désagrément qui survenait.

Le chancelier Baldock se frottait la pomme d'Adam, machinalement, à l'endroit où s'arrêtait sa robe d'archidiacre. L'évêque d'Exeter, Lord Trésorier, se rongeait l'ongle du pouce, à petits coups de dents, et observait ses voisins d'un regard sournois. Seul Hugh Le Despenser le Jeune, trop frisé, trop paré, trop parfumé pour un homme de trente-trois ans, montrait de la satisfaction. La main du roi posée sur son épaule prouvait à tous son importance et sa puissance. Le nez bref, la lèvre sinueuse, abaissant et relevant le menton comme un cheval au piaffer, il approuvait chaque déclaration d'Edouard d'un petit raclement de gorge, et son visage semblait dire: "Cette fois la coupe est pleine, nous allons prendre des mesures sévères ! " II était maigre, long de taille, assez étroit de torse, et avait une mauvaise peau, sujette aux inflammations. - Messire de Bouville, dit soudain le roi Edouard se retournant contre l'ambassadeur, vous répondrez à Monseigneur de Valois que le mariage qu'il nous a proposé, et dont nous avons apprécié tout l'honneur, décidément ne se fera pas. Nous avons d'autres vues pour notre fils aîné. Ainsi en sera-t-il terminé avec une déplorable coutume qui veut que les rois d'Angleterre prennent leurs épouses en France, sans qu'il leur en vienne jamais aucun bienfait. Le gros Bouville pâlit sous l'affront et s'inclina. Il adressa à la reine un regard désolé, et sortit. Première conséquence, et bien imprévue, de l'évasion de Roger Mortimer: le roi d'Angleterre rompait avec les alliances traditionnelles. Il avait voulu, par ce trait, blesser sa femme ; mais il avait blessé en même temps ses demi-frères Norfolk et Kent dont la mère était française. Les deux jeunes gens regardèrent leur cousin Tors-Col, lequel haussa un peu plus l'épaule, d'un mouvement d'indifférence résignée. Le roi venait, sans réflexion, de s'aliéner à jamais le puissant 850

LES ROIS MAUDITS

comte de Valois dont chacun savait qu'il gouvernait la France au nom de son neveu Charles le Bel. Le jeune prince Edouard, toujours près de la fenêtre, immobile et silencieux, observait sa mère, jugeait son père. C'était de son mariage, après tout, qu'il s'agissait, et dans lequel il n'avait mot à dire. Mais si on lui avait demandé ses préférences entre son sang d'Angleterre et celui de France, il eût penché pour ce dernier.

Les trois plus jeunes enfants avaient cessé de jouer ; la reine fit signe aux chambrières qu'on les éloignât.

Puis, très calmement, les yeux dans ceux du roi, elle dit :

- Quand un époux hait son épouse, il est naturel qu'il la tienne pour responsable de tout. Edouard n'était pas homme à répondre de front.

- Toute ma garde de la Tour enivrée à mort, cria-t-il, le lieutenant envolé avec ce félon, et mon constable malade à périr de la drogue dont on l'a abreuvé ! A moins qu'il ne feigne la maladie, le traître, pour éviter le châtiment qu'il mérite! Car c'était à lui de veiller à ce que mon prisonnier ne s'échappât ; vous entende?, Winchester?

Hugh Le Despenser le père, depuis un an comte de Winchester, et qui était responsable de la nomination du constable Seagrave, se courba au passage de l'orage. Il avait l'échiné étroite et maigre, avec une voussure en partie naturelle et en partie acquise dans une longue carrière de courtisan. Ses ennemis l'avaient surnommé " la belette ". La cupidité, l'envie, la lâcheté, l'égoïsme, la fourberie, et de plus toutes les délectations que peuvent procurer ces vices, semblaient s'être logés dans les rides de son visage et sous ses paupières rougies. Pourtant il ne manquait pas de courage; mais il ne se connaissait de sentiments humains qu'envers son fils et quelques rares amis, dont Seagrave, précisément, faisait partie.

- My Lord, prononça-t-il d'une voix calme, je suis certain que Seagrave n'est en rien coupable... - Il est coupable de négligence et de paresse; il est coupable de s'être laissé berner ; il est coupable de n'avoir rien deviné du complot qui se montait sous son nez; il est coupable de malchance peut-être... Je ne pardonne pas la malchance. Bien que Seagrave soit de vos protégés, Winchester, il sera châtié; on ne dira donc point que je ne tiens pas la balance égale, et que mes faveurs ne vont qu'à vos créatures. Seagrave remplacera le Lord de Wigmore en prison. Ses successeurs, ainsi, veilleront à faire meilleure garde. Voilà, mon fils, comment Ton gouverne ! ajouta le roi en s'arrêtant devant l'héritier du trône.

L'enfant leva les yeux vers lui et les rabaissa aussitôt.

Hugh le jeune, qui savait assez bien faire dévier les colères du roi, renversa la tête en arrière et dit, en regardant les poutres du plafond :

- Celui qui par trop vous nargue, cher Sire, est l'autre félon, cet LA LOUVE DE FRANCE

851

évêque Orleton qui a tout apprêté de sa main et paraît vous redouter si peu qu'il n'a pas même pris la peine de s'enfuir ou de se cacher.

Edouard regarda Hugh le Jeune avec reconnaissance et admiration. Comment pouvait-on ne pas être ému par la vue de ce profil, par ces belles attitudes que Hugh prenait en parlant, par cette voix haute, bien modulée, et puis cette manière, à la fois tendre et respectueuse, qu'il avait pour dire : " Cher Sire ", à la française, comme autrefois le gentil Gaveston que les barons et les évêques avaient tué... Mais à présent Edouard était un homme mûr, averti de la méchanceté des hommes, et qui savait qu'on ne gagnait pas à composer. On ne le séparerait pas de Hugh, et tous ceux qui voudraient s'opposer seraient frappés à tour de rôle, impitoyablement... - Je vous annonce, mes Lords, que l'évêque Orleton sera traduit devant mon Parlement pour y être jugé et condamné.

Edouard croisa les bras et attendit l'effet de ses paroles. L'archidiacre-chancelier et l'évêque-trésorier, bien qu'ils fussent les pires ennemis d'Orleton, avaient sursauté, par solidarité de gens d'Église.

Henry Tors-Col, homme sage et pondéré qui, pensant au bien du royaume, ne pouvait s'empêcher de rappeler le roi à la raison, fit observer calmement qu'un évêque ne pouvait être traduit que devant une juridiction ecclésiastique constituée par ses pairs. - Il faut un début à toutes choses, Leicester. La conspiration contre les rois n'est pas, que je sache, enseignée par les saints Évangiles. Puisque Orleton oublie ce qu'il faut rendre à César, César s'en souviendra pour lui. Encore une des grâces que je dois à votre famille, Madame, continua le roi à l'adresse d'Isabelle, puisque c'est votre frère Philippe Le Cinquième qui a fait nommer par son pape français, et contre mon vouloir, cet Adam Orleton à l'évêché de Hereford. Soit! Il sera le premier prélat à être condamné par la justice royale, et son châtiment sera exemplaire. - Orleton ne vous était point hostile, naguère, mon cousin, insista Tors-Col, et il n'aurait eu aucune raison de le devenir si vous ne vous étiez pas opposé, ou si l'on ne s'était opposé dans votre Conseil, à ce que le Saint-Père lui donnât la mitre. C'est un homme de grand savoir et d'âme forte. Peut-être pourriez-vous aujourd'hui, justement parce qu'il est coupable, vous le rallier plus facilement par un acte de mansuétude que par une action de justice qui va, entre tous vos embarras, attiser l'hostilité du clergé.

- Mansuétude, clémence ! Chaque fois que l'on me nargue, chaque fois que l'on me provoque, chaque fois que l'on me trahit, vous n'avez que ces mots à la bouche, Leicester! On m'a conseillé, et j'ai eu grand tort d'écouter les avis, on m'a supplié de gracier Wigmore ! Avouez donc que si j'en avais usé avec lui comme avec votre frère, ce rebelle aujourd'hui ne serait pas en train de courir les chemins.

852

LES ROIS MAUDITS

LA LOUVE DE FRANCE

853

Tors-Col haussa sa grosse épaule, ferma les yeux, et eut une moue lassée. Combien était irritante, chez Edouard, cette habitude qu'il croyait royale d'appeler ses parents ou ses principaux conseillers par les noms de leurs comtés, et de s'adresser à son cousin germain en lui criant "Leicester", au lieu de dire simplement "mon cousin", comme chacun dans la famille royale le faisait, comme la reine elle-même. Et ce mauvais goût de rappeler, à tout propos, la mort de Thomas de Lancastre, comme s'il en tirait gloire! Ah! l'étrange homme et le mauvais roi qui s'imaginait pouvoir décapiter ses proches parents sans s'attirer de ressentiment, qui croyait qu'une embrassade suffisait à effacer un deuil, qui exigeait le dévouement de ceux-là mêmes qu'il avait blessés, et voulait trouver partout fidélité alors qu'il n'était lui-même que cruelle inconséquence ! - Sans doute avez-vous raison, my Lord, dit Tors-Col, et puisque vous régnez depuis seize ans, vous devez savoir ajuster vos actes. Traduisez donc votre évêque devant le Parlement. Je n'y mettrai point d'obstacles.

Et il ajouta entre les dents, pour n'être entendu que du jeune comte de Norfolk : - Ma tête est de travers, certes, mais je tiens toutefois à la garder où elle se trouve. - Car c'est me narguer, vous en conviendrez, continuait Edouard en fouettant l'air de la main, que de s'évader en perçant les murs d'une tour que j'ai fait moi-même construire, pour qu'on ne s'en échappe pas.

- Peut-être, Sire mon époux, dit la reine, vous êtes-vous plus occupé quand vous la bâtissiez de la gentillesse des maçons que de la solidité de la pierre.

Le silence tomba d'un coup sur l'assistance. La pointe était brutale et soudaine. Chacun retenait son souffle et regardait, qui avec déférence, qui avec haine, cette femme de formes assez fragiles, droite sur son siège, seule, et qui tenait tête de telle façon. Les lèvres un peu écartées, la bouche entrouverte, elle découvrait ses dents fines, pressées les unes contre les autres, de petites dents carnassières, bien coupantes. Isabelle était visiblement satisfaite du coup qu'elle venait de porter. Hugh le Jeune était devenu écarlate ; Hugh le père feignait de n'avoir pas entendu. Edouard allait se venger certainement; mais de quelle manière? La riposte tardait à venir. La reine observait les gouttelettes de sueur qui perlaient au front de son mari. Rien ne répugne davantage à une femme que la sueur d'un homme qu'elle a cessé d'aimer. - Kent, cria le roi, je vous ai fait gardien des Cinque Ports et gouverneur de Douvres. Que gardez-vous en ce moment? Pourquoi n'êtes-vous pas sur les côtes que vous avez à commander et sur lesquelles notre félon doit chercher à s'embarquer?

- Sire mon frère, dit le jeune comte de Kent tout éberlué, c'est vous qui m'avez donné ordre de vous accompagner en votre voyage...

- Eh bien, à présent, je vous en donne un autre qui est de rejoindre votre comté, d'en faire battre les bourgs et les campagnes à la recherche du fugitif, et de veiller vous-même à ce qu'on visite tous les bateaux qui seront dans les ports.

- Qu'on mette des espions à bord des bâtiments et qu'on prenne ledit Mortimer, vif ou mort, s'il venait à y monter, dit Hugh le jeune.

- C'est justement conseillé, Gloucester, approuva Edouard. Quant à vous, Stapledon... L'évêque d'Exeter ôta son pouce de ses dents et murmura :

- My Lord...

- Vous allez à toute hâte regagner Londres ; vous irez à la Tour sous la raison d'y vérifier le Trésor ; vous prendrez la Tour sous votre commandement et surveillance jusqu'à ce qu'un nouveau constable soit nommé. Baldock établira sur l'heure, pour l'un et l'autre, les commissions qui vous feront obéir.

Henry Tors-Col, les yeux vers la fenêtre et l'oreille contre l'épaule, semblait rêver. Il calculait... Il calculait que six jours s'étaient écoulés depuis l'évasion de Mortimer, qu'il en faudrait huit au moins pour que les ordres commencent à entrer en exécution, et qu'à moins d'être un fol, ce qui n'était naturellement pas le cas de Mortimer, celui-ci aurait à coup sûr quitté le royaume9. Il se félicitait aussi de s'être solidarisé avec la plupart des évêques et des seigneurs qui, après Boroughbridge, avaient obtenu la vie sauve pour le baron de Wigmore. Car, à présent que celui-ci s'était évadé, l'opposition aux Despensers allait peut-être retrouver le chef qui lui manquait depuis la mort de Thomas de Lancastre, un chef de plus d'efficace, plus habile et plus fort que ne l'avait été Thomas...

Le dos royal ondula ; Edouard pivota sur les talons pour se replacer face à sa femme. - Eh, si! Madame; je vous tiens justement pour responsable. Et d'abord lâchez cette main que vous ne cessez de serrer depuis que je suis entré ! Lâchez la main de Lady Jeanne ! cria Edouard en frappant le sol du pied. C'est fournir caution à un traître que de mettre tant d'ostentation à en garder l'épouse auprès de soi. Ceux qui ont aidé à l'évasion de Mortimer pensaient bien qu'ils avaient l'agrément de la reine... Et puis on ne s'évade pas sans argent; les trahisons se payent, les murs se percent avec de l'or. De la reine à sa dame de parage, de la dame de parage à l'évêque, de l'évêque au rebelle, le chemin est facile. Il va me falloir vérifier plus étroitement votre cassette. - Sire mon époux, je crois que ma cassette est assez bien contrôlée, dit Isabelle en désignant Lady Le Despenser.

Hugh le Jeune semblait s'être soudain désintéressé du débat. Enfin 854

LES ROIS MAUDITS

la colère du roi se tournait, comme à l'habitude, contre la reine, et Hugh se sentait un peu plus triomphant. Il prit un livre qui se trouvait là et que lady Mortimer lisait à la reine avant l'entrée du comte de Bouville. C'était un recueil des lais de Marie de France ; le signet de soie marquait ce passage :

En Lorraine ni en Bourgogne, Ni en Anjou ni en Gascogne, En ce temps ne pouvait trouver Si bon ni si grand chevalier. Sous ciel n'était dame oupucelle, Qui tant fut noble et tant fut belle Qui n'en voulut amour avoir...10

"La France, toujours la France... Elles ne lisent que ce qui touche à ce pays, se disait Hugh. Et quel est dans leur pensée ce chevalier dont elles rêvent? Le Mortimer, sans doute... " - My Lord, je ne surveille pas les aumônes, dit Aliéner Le Despenser. Le favori releva les yeux et sourit. Il féliciterait sa femme pour ce trait. - Je vois donc qu'il me faudra aussi renoncer aux aumônes, dit Isabelle. Il ne me restera bientôt plus rien d'une reine, pas même la charité.

- Et il faudra aussi, Madame, pour l'amour que vous me portez et que chacun voit, poursuivit Edouard, vous séparer de Lady Mortimer, car nul ne comprendrait plus dans le royaume qu'elle restât auprès de vous désormais.

Cette fois, la reine pâlit et se tassa un peu sur son siège. Les grandes mains nettes de Lady Jeanne se mirent à trembler.

- Une épouse, Edouard, ne peut être tenue de partager en tout les actes de son époux. J'en suis assez bien l'exemple. Veuillez croire que Lady Mortimer est aussi peu associée aux fautes de son mari que je le suis moi-même à vos péchés, s'il vous arrive d'en commettre ! Mais cette fois, l'attaque ne réussit pas.

- Lady Jeanne se rendra au château de Wigmore, lequel sera désormais sous la surveillance de mon frère Kent, et ceci jusqu'à ce que j'aie résolu ce qu'il me plaira de faire des biens d'un traître dont je ne veux plus que le nom soit prononcé en ma présence... avant la sentence de mort. Je pense, Lady Jeanne, que vous préférerez vous retirer de gré plutôt que de force. - Allons, dit Isabelle, je vois que l'on me veut tout à fait seule. - Que parlez-vous de solitude, Madame ! dit Hugh le Jeune de sa belle voix modulée. Ne sommes-nous pas tous vos amis fidèles, étant

LA LOUVE DE FRANCE

855

ceux du roi? Et madame Aliéner, ma dévouée femme, ne vous est-elle pas de constante compagnie? C'est un joli livre que vous possédez là, ajouta-t-il en montrant le volume, et finement enluminé ; me ferez-vous la grâce de me le prêter?

- Mais certes, certes, la reine vous le prête ! dit le roi. N'est-ce pas, Madame, que vous nous faites le plaisir de prêter ce livre à notre ami Gloucester?

- Bien volontiers, Sire mon époux, bien volontiers. Et je sais, quand il s'agit de notre ami Le Despenser, ce que prêter veut dire. Il y a dix ans que je lui ai prêté ainsi mes perles, et vous voyez qu'il les porte toujours au cou.

Elle ne désarmait pas, mais le cour lui battait à grands coups dans la poitrine. Elle allait être seule désormais à supporter les quotidiennes blessures. Mais si un jour elle parvenait à se venger, elle n'oublierait rien.

Hugh le Jeune posa le livre sur un coffre et fit un signe d'intelligence à sa femme. Les lais de Marie de France iraient rejoindre le fermail d'or à lions de pierreries, les trois couronnes d'or, les quatre couronnes enrichies de rubis et d'émeraudes, les cent vingt cuillers d'argent, les trente grands plats, les dix hanaps d'or, la garniture de chambre en drap d'or losange, le char pour six chevaux, le linge, les bassins d'argent, les harnais, les ornements de chapelle, toutes ces choses merveilleuses, dons de son père ou de ses proches, qui avaient formé la corbeille de noces de la reine, et qui étaient passées aux mains des amants d'Edouard, à Gaveston d'abord, au Despenser ensuite. Même le grand manteau de drap de Turquie, tout brodé, et qu'elle portait le jour de son mariage, lui avait été enlevé !

- Allons, mes Lords, dit le roi en frappant des mains, qu'on se hâte aux tâches que j'ai données et que chacun veille à son devoir.

C'était l'expression habituelle, une formule encore qu'il croyait royale, par laquelle il marquait la fin de ses Conseils. Il sortit, et chacun à sa suite, et la pièce se dépeupla. L'ombre commençait à descendre dans le cloître du prieuré de Kirkham et, avec l'ombre, un peu de fraîcheur entrait par les fenêtres. La reine Isabelle et Lady Mortimer n'osaient prononcer un mot, de peur de se mettre à pleurer. Seraient-elles jamais à nouveau réunies, et quel sort, à chacune, était-il promis?

Le jeune prince Edouard, les yeux baissés, vint se placer silencieusement derrière sa mère, comme s'il voulait remplacer l'amitié qu'on arrachait à la reine.

Lady Le Despenser s'approcha pour prendre le livre qui avait plu à son mari, un beau livre, dont la reliure de velours était rehaussée de pierreries. Il y avait longtemps que l'ouvrage excitait sa convoitise. Comme elle allait s'en saisir, le jeune prince Edouard y abattit la main. 856

LES ROIS MAUDITS

- Ah, non ! mauvaise femme, dit-il, vous n'aurez pas tout !

La reine écarta la main du prince, prit le livre et le tendit à son ennemie. Puis elle se retourna vers son fils avec un furtif sourire qui découvrit à nouveau ses dents de petit carnassier. Un enfant de onze ans ne pouvait être encore de grand secours ; mais, tout de même, il s'agissait du prince héritier.

III

UN NOUVEAU CLIENT POUR MESSER TOLOMEI

Le vieux Spinello Tolomei, dans son cabinet de travail, au premier étage, écarta le bas d'une tapisserie et, poussant un petit volet de bois, démasqua une ouverture secrète qui lui permettait de surveiller ses commis dans la galerie du rez-de-chaussée. Par cet " espion " d'invention florentine, dissimulé dans les poutres, messer Tolomei pouvait voir tout ce qui se passait, et entendre tout ce qui se disait dans son établissement de banque et de négoce. Pour l'heure, il constata les signes d'une certaine confusion. Les flammes des lampes à trois becs vacillaient sur les comptoirs, et les employés s'étaient arrêtés de pousser des jetons de cuivre sur les damiers qui leur servaient à calculer. Une aune à mesurer l'étoffe tomba sur le pavement avec fracas ; les balances oscillaient sur les tables des changeurs sans que personne y eût touché. Les pratiques s'étaient retournées vers la porte et les maîtres commis se tenaient la main sur la poitrine, déjà ployés pour une révérence.

Messer Tolomei sourit, devinant à tout ce trouble que le comte d'Artois venait de pénétrer chez lui. D'ailleurs, au bout d'un instant, il vit, au travers de P" espion ", apparaître un immense chaperon à crête de velours rouge, des gants rouges, des bottes rouges dont les éperons sonnaient, un manteau d'écarlate qui se déployait derrière des épaules de géant. Seul Monseigneur Robert d'Artois avait cette manière fracassante d'entrer, de faire trembler le personnel dès son apparition, cette façon de pincer au passage le sein des bourgeoises, sans que les maris osassent même bouger, et d'ébranler les murs, semblait-il, rien qu'en respirant.

De tout cela, le vieux banquier s'émouvait peu. Il connaissait Robert d'Artois de trop longue date. Il l'avait observé trop de fois; et à le considérer ainsi, d'en haut, il distinguait tout ce qu'il y avait d'outré,

858

LES ROIS MAUDITS

de forcé, d'ostentatoire dans les gestes de ce seigneur. Parce que la nature l'avait doté de proportions physiques exceptionnelles, Monseigneur d'Artois jouait à l'ogre. En fait, c'était un rusé, un matois. Et puis Tolomei tenait les comptes de Robert... Le banquier fut davantage intéressé par le personnage qui accompagnait d'Artois, un seigneur entièrement vêtu de noir, à la démarche assurée, mais à l'air réservé, distant, assez hautain. Les deux visiteurs s'étaient arrêtés devant le comptoir aux armes et aux harnais, et Monseigneur d'Artois promenait son énorme gant rouge parmi les poignards, les miséricordes, les modèles de gardes d'épées, bousculait les tapis de selle, les étriers, les mors incurvés, les rênes découpées, dentelées, brodées. Le commis aurait une bonne heure de travail pour remettre en place son étalage. Robert choisit une paire d'éperons de Todèle, à longues pointes, et dont la talonnière était haute et recourbée en arrière afin de protéger le tendon d'Achille quand le pied exerçait une pression violente contre le flanc du cheval; une invention judicieuse et sûrement bien utile en tournoi. Les branches de l'éperon étaient décorées de fleurs et de rubans, avec la devise "Vaincre" gravée en lettres rondes dans l'acier doré.

- Je vous en fais présent, mon Lord, dit le géant au seigneur en noir. Il ne vous reste qu'à choisir la dame qui vous les bouclera aux pieds. Cela ne tardera guère ; les dames de France s'enflamment vite à ce qui vient de loin... Vous pouvez vous munir ici de tout ce que vous souhaitez, continua-t-il en montrant la galerie. Mon ami Tolomei, maître usurier et renard de négoce, vous fournira tout ; quoi qu'on lui demande, je ne l'ai jamais vu pris au dépourvu. Voulez-vous faire don d'une chasuble à votre chapelain? Il en a trente à choisir... D'une bague à votre bien-aimée? Il a des pierres plein ses coffres... Vous plaît-il de parfumer les filles avant de les conduire au déduit? Il vous donnera un musc qui vient directement des marchés d'Orient... Cherchez-vous une relique? Il en tient trois armoires... Et en plus, il vend l'or pour acheter tout cela ! Il possède monnaies frappées à tous les coins d'Europe, dont vous voyez les changes, là, marqués sur ces ardoises. Il vend des chiffres, voilà surtout ce qu'il vend: comptes de fermages, intérêts de prêts, revenus de fiefs... Derrière toutes ces petites portes, il a des commis qui additionnent, qui retiennent. Que ferions-nous sans cet homme-là qui s'enrichit de notre peu d'habileté à compter? Montons chez lui. Bientôt, les marches de bois de l'escalier à vis gémirent sous le poids de Robert d'Artois. Messer Tolomei repoussa le volet de l'" espion " et laissa retomber la tapisserie.

La pièce où entrèrent les deux seigneurs était sombre, somptueusement décorée de meubles lourds, de gros objets d'argent, et tendue de tapis à images qui étouffaient les bruits; elle sentait la chandelle,

LA LOUVE DE FRANCE

859

l'encens, les épices de table, et les herbes de médecine. Entre les richesses qui l'emplissaient, s'étaient accumulés tous les parfums d'une vie.

Le banquier s'avança. Robert d'Artois qui ne l'avait pas vu depuis de nombreuses semaines - près de trois mois pendant lesquels il avait dû accompagner son cousin le roi de France, en Normandie d'abord à la fin d'août, puis en Anjou pendant tout l'automne - trouva le Siennois vieilli. Ses cheveux blancs étaient plus clairsemés, plus légers sur le col de sa robe ; le temps avait planté ses griffes sur son visage ; les pommettes étaient marquées comme par les pattes d'un oiseau ; les bajoues s'étaient affaissées et ballottaient sous le menton ; la poitrine était plus maigre et le ventre plus gros; les ongles taillés ras s'ébré-chaient. L'oil gauche, le fameux oil gauche de messer Tolomei, toujours aux trois quarts clos, conservait au visage une expression de vivacité et de malice ; mais l'autre oil, l'oil ouvert, avait le regard un peu distrait, absent, fatigué, d'un homme usé et moins soucieux du monde extérieur qu'attentif aux troubles, aux lassitudes qui habitent un vieux corps proche de sa fin.

- Ami Tolomei, s'écria Robert d'Artois, en ôtant ses gants qu'il jeta, flaque sanglante, sur une table, ami Tolomei, je vous conduis une nouvelle fortune.

Le banquier désigna des sièges à ses visiteurs.

- Combien va-t-elle me coûter, Monseigneur? répondit-il.

- Allons, allons, banquier, dit Robert d'Artois, vous ai-je jamais fait faire de mauvais placements? - Jamais, Monseigneur, jamais, je le reconnais. Les échéances ont parfois été un peu retardées, mais enfin, Dieu m'ayant accordé une assez longue vie, j'ai pu recueillir les fruits de la confiance dont vous m'avez honoré. Mais imaginez, Monseigneur, que je sois mort, comme tant d'autres, à cinquante ans? Eh bien! grâce à vous, je serais mort ruiné !

La boutade amusa Robert dont le sourire, dans une face large, découvrit des dents courtes, solides, mais sales.

- Avez-vous jamais perdu avec moi? répondit-il. Rappelez-vous comme je vous ai fait jouer naguère Monseigneur de Valois contre Enguerrand de Marigny! Et voyez aujourd'hui où est Charles de Valois, et comment Marigny a terminé ses mauvais jours. Ce que vous m'avez avancé pour ma guerre d'Artois, ne vous l'ai-je pas intégralement remboursé? Je vous sais gré, banquier, oui, je vous sais gré de m'avoir toujours soutenu, et au plus fort de mes misères ; car j'étais un moment ligoté de dettes, continua-t-il en se tournant vers le seigneur en noir ; je n'avais plus de terres, sinon ce comté de Beaumont-le-Roger, mais dont le Trésor ne me payait pas les revenus, et mon aimable cousin Philippe le Long - que Dieu garde son âme en quelque enfer! - 860

LES ROIS MAUDITS

m'avait enfermé au Châtelet. Eh bien ! ce banquier que vous voyez là, mon Lord, cet usurier, ce maître coquin parmi les plus coquins que toute la Lombardie ait jamais produits, cet homme qui prendrait en gage un enfant dans le sein de sa mère, ne m'a jamais abandonné ! C'est pourquoi aussi longtemps qu'il vive, et il vivra longtemps...

Messer Tolomei fit les cornes avec les doigts de la main droite et toucha le bois de la table. - Si, si, usurier de Satan, vous vivrez longtemps encore, je vous le dis... Eh bien ! c'est pourquoi cet homme-là sera toujours mon ami, foi de Robert d'Artois. Et il a eu raison car il me voit aujourd'hui gendre de Monseigneur de Valois, siégeant au Conseil du roi, et nanti, enfin, des revenus de mon comté. Messer Tolomei, le seigneur que vous avez devant vous est Lord Mortimer, baron de Wigmore.

- Évadé de la tour de Londres depuis le premier août, dit le banquier en inclinant le front. Grand honneur, my Lord, grand honneur.

- Eh quoi? s'écria d'Artois. Vous savez donc?

- Monseigneur, dit Tolomei, le baron de Wigmore est trop haut personnage pour que nous ne soyons pas informés. Je sais même, my Lord, que lorsque le roi Edouard a donné l'ordre à ses shérifs des côtes de vous rechercher et arrêter, vous étiez déjà embarqué, hors d'atteinte de la justice anglaise. Je sais que lorsqu'il a fait fouiller toutes les partances pour l'Irlande, et saisir tous les courriers provenant de France, vos amis à Londres et dans toute l'Angleterre étaient déjà informés de votre sauve arrivée chez votre cousin, messire Jean de Fiennes, en Picardie. Je sais enfin que lorsque le roi Edouard a ordonné à messire de Fiennes de vous livrer, menaçant de lui confisquer les terres qu'il possède outre-Manche, ce seigneur, qui est grand partisan et soutien de Monseigneur Robert, vous a tout aussitôt dirigé vers celui-ci. Je ne peux point dire que je vous attendais, my Lord, je vous espérais ; car Monseigneur d'Artois m'est fidèle, comme il vous l'a dit, et ne manque jamais de penser à moi quand il a un ami en peine. Roger Mortimer avait écouté le banquier avec attention.

- Je vois, messer, répondit-il, que les Lombards ont de bons espions à la cour d'Angleterre. - Pour vous servir, my Lord... Vous n'ignorez pas que le roi Edouard a une forte dette envers nos compagnies. Lorsqu'on a une créance, on la surveille. Et votre roi, depuis beau temps, a cessé d'honorer son sceau, au moins à notre égard. Il nous a fait répondre par son trésorier, Monseigneur l'évêque d'Exeter, que les mauvaises recettes des tailles, les lourdes charges de ses guerres et les menées de ses barons ne lui permettent pas de faire mieux. Pourtant l'impôt qu'il fait peser sur nos marchandises, rien qu'au port de Londres, lui devrait être suffisant pour s'acquitter. LA LOUVE DE FRANCE

861

Un valet venait d'apporter Fhypocras et les dragées qu'on offrait toujours aux visiteurs d'importance. Tolomei versa dans les gobelets le vin aux aromates, ne se servant à lui-même qu'un doigt de la liqueur.

- Le Trésor de France paraît, pour l'heure, en meilleure santé que celui d'Angleterre, ajouta-t-il. Connaît-on déjà, Monseigneur Robert, quel en sera à peu près le solde pour l'année? - S'il ne survient pas, dans le mois à couler, quelque calamité soudaine, peste, famine, mariage ou funérailles d'un de nos royaux parents, les recettes passeront de douze mille livres les dépenses, ceci d'après les chiffres que messire Miles de Noyers, maître de la Chambre aux Comptes, a avancés ce matin au Conseil. Douze mille livres de recettes! Ce n'est pas au temps des Philippe, le Quatrième et le Cinquième... fasse Dieu que la liste en soit close... que l'on avait si bon Trésor. - Comment parvenez-vous, Monseigneur, à connaître un Trésor en surplus de recettes? demanda Mortimer. Est-ce dû à l'absence de guerre?

- L'absence de guerre, d'une part, et en même temps la guerre, la guerre que l'on prépare et que l'on ne fait pas. Ou pour dire mieux, la croisade. Je dois dire que mon cousin et beau-père Charles de Valois utilise la croisade comme nul autre ! N'allez pas croire que je le tiens pour mauvais chrétien! Certes, il désire de grand cour délivrer l'Arménie des Turcs, comme il désire tout également rétablir cet empire de Constantinople dont il porta naguère la couronne sans en pouvoir occuper le trône. Mais enfin, une croisade, cela ne se monte pas en un jour ! Il faut armer des navires, faire forger des armes ; il faut surtout trouver des croisés, négocier en Espagne, négocier en Allemagne... Et le premier pas pour tout cela, c'est d'obtenir du pape une dîme sur le clergé. Mon cher beau-père a obtenu la dîme, et à présent, pour nos gênes de Trésor, c'est le pape qui paye.

- Eh là ! Monseigneur, vous m'intéressez fort, dit Tolomei. C'est que je suis le banquier du pape... pour un quart, avec les Bardi, mais enfin ce quart-là est déjà gros! et si le pape s'appauvrissait par trop...

D'Artois, qui prenait une bonne lampée d'hypocras, pouffa dans son gobelet d'argent et fit signe qu'il s'étranglait.

- S'appauvrir, le Très Saint-Père? s'écria-t-il quand il eut avalé. Mais il est riche à centaines de milliers de florins. Ah ! voilà un homme qui vous en remontrerait, Spinello ; quel grand banquier il eût fait, s'il n'était entré en clergie ! Car il a trouvé le Trésor papal plus vide que ne l'était ma poche, il y a six ans...

- Je sais, je sais, murmura Tolomei.

- C'est que les curés, voyez-vous, sont les meilleurs collecteurs d'impôts que Dieu ait jamais mis sur terre, et c'est bien ce qu'a compris Monseigneur de Valois. Au lieu de forcer les tailles, dont les receveurs

862

LES ROIS MAUDITS

sont détestés, on fait quêter par les curés et l'on recueille la dîme. On se croisera, on se croisera... un jour! En attendant, c'est le pape qui paye, sur la tonte des ouailles. Tolomei se frottait la jambe droite, doucement; depuis quelque temps, il éprouvait une sensation de froid dans cette jambe-là, et quelques douleurs aussi en marchant. - Vous disiez donc, Monseigneur, qu'il y a eu Conseil ce matin. Y a-t-on pris ordonnances de grand intérêt? demanda-t-il.

- Oh ! comme de coutume. On a débattu du prix des chandelles et défendu de mêler le suif à la cire, comme aussi de brasser les vieilles confitures avec les nouvelles. Pour toutes marchandises vendues en enveloppes, le poids des sacs devra être déduit et non compté dans le prix; ceci pour complaire au commun peuple, et lui montrer qu'on s'occupe de lui. Tolomei, tout en écoutant, observait ses deux visiteurs. Ils lui paraissaient l'un et l'autre très jeunes ; Robert d'Artois avait combien? trente-cinq, trente-six ans... et l'Anglais n'en montrait guère plus. Tous les hommes au-dessous de la soixantaine lui semblaient étonnamment jeunes ! Combien de choses encore ils avaient à faire, combien d'émois à ressentir, de combats à livrer, d'espoirs à poursuivre, et combien de matins à connaître que lui ne connaîtrait pas ! Combien de fois ces deux hommes-là se réveilleraient, respireraient l'air d'un jour neuf quand lui-même serait sous terre ! Et quel genre de personnage était Lord Mortimer? Ce visage bien taillé, aux sourcils épais, ces paupières coupées droit sur des yeux couleur de pierre, et puis le vêtement sombre, la façon de croiser les bras, l'assurance hautaine, silencieuse d'un homme qui a été au faîte de la puissance et qui tient à conserver toute sa dignité dans l'exil, ce geste même, machinal, que Mortimer avait pour passer le doigt sur la courte cicatrice blanche qui lui marquait la lèvre, tout plaisait au vieux Siennois. Et Tolomei eut envie que ce seigneur-là redevînt heureux ! Il venait à Tolomei, depuis quelque temps, le goût de penser aux autres.

- L'ordonnance sur la sortie des monnaies, demanda-t-il, doit-elle être prochainement promulguée, Monseigneur? Robert d'Artois eut une hésitation à répondre. - A moins, peut-être, que vous n'en soyez pas averti... ajouta Tolomei. - Mais certes, certes, j'en suis averti. Vous savez bien que rien ne se fait sans que le roi, et surtout Monseigneur de Valois, ne requièrent mon conseil. L'ordonnance sera scellée dans deux jours : nul ne pourra porter hors du royaume monnaie d'or ou d'argent frappée au coin de France. Les pèlerins seuls pourront se munir de quelques petits tournois. Le banquier feignit de ne pas attacher plus d'importance à cette LA LOUVE DE FRANCE

863

nouvelle qu'au prix des chandelles ou aux mélanges de confitures. Mais déjà il avait pensé: "Donc les monnaies étrangères seront seules admises à sortir du royaume; donc elles vont croître de valeur... De quelle aide, dans notre métier, nous sont les bavards, et comme les vantards nous offrent pour rien ce qu'ils pourraient nous vendre si

cher ! "

- Ainsi, my Lord, reprit-il, en se tournant vers Mortimer, vous comptez donc vous établir en France? Qu'attendez-vous de moi? Ce fut Robert qui répondit : - Ce qu'il faut à un grand seigneur pour tenir son rang. Vous avez assez l'habitude, Tolomei! Le banquier agita une clochette. Au valet qui entra, il demanda son grand livre, et ajouta : - Si messer Boccace n'est point encore parti, dis-lui qu'il veuille

m'attendre.

Le livre fut apporté, un gros recueil à couverture de cuir noir patiné, et dont les feuilles de vélin tenaient assemblées par des broches mobiles. On pouvait à volonté ajouter des feuillets. Ce procédé permettait à messer Tolomei de réunir les comptes de ses gros clients, dans l'ordre des lettres de l'alphabet, au lieu d'avoir à rechercher des pièces éparpillées. Le banquier posa le recueil sur ses genoux, l'ouvrit avec quelque cérémonie.

Continuer : partie 3 sur 34