Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 11/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

L'histoire a fait un pas soudain. On dispute de questions dont la discussion même signifie que de nouveaux principes sont admis. Un peuple n'oublie pas un tel précédent, ni une assemblée un tel pouvoir

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qui lui est échu; une nation n'oublie pas d'avoir été, en son Parlement, maîtresse un jour de sa destinée.

Aussi le lendemain, quand Monseigneur Orleton, prenant le jeune prince Edouard par la main, le présente aux députés à nouveau assemblés dans Westminster, une immense ovation s'élève et roule entre les murs, par-dessus les têtes.

- Nous le voulons, nous le voulons !

Quatre évêques, dont ceux de Londres et d'York, protestent et argumentent sur le caractère irrévocable du sacre et des serments d'hommage. Mais l'archevêque de Canterbury, Reynolds, auquel Edouard II avant de fuir, avait confié le gouvernement, et qui veut prouver la sincérité de son tardif ralliement à l'insurrection, s'écrie :

- Voxpopuli, voxDei!

Il prêche sur ce thème comme s'il était en chaire, pendant un grand quart d'heure. John de Stratford, évêque de Winchester, rédige alors et lit devant l'assemblée les six articles qui consacrent la déchéance d'Edouard II Plantagenet.

Primo, le roi est incapable de gouverner; pendant tout son règne, il a été mené par de détestables conseillers.

Secundo, il a consacré son temps à des occupations indignes de lui, et négligé les affaires du royaume.

Tertio, il a perdu l'Ecosse, l'Irlande et la moitié de la Guyenne. Quarto, il a fait tort à l'Église dont il a emprisonné les ministres. Quinto, il a emprisonné, exilé, déshérité, condamné à une mort honteuse beaucoup de ses grands vassaux.

Sexto, il a ruiné le royaume; il est incorrigible et incapable de s'amender. Pendant ce temps, les bourgeois de Londres, inquiets et partagés - leur évêque ne s'est-il pas déclaré contre la déposition? - se sont réunis au Guild Hall. Ils sont moins aisés à manouvrer que les représentants des comtés. Vont-ils faire échec au Parlement? Roger Mortimer, qui n'est rien en titre et tout en fait, court au Guild Hall, remercie les Londoniens de leur loyale attitude et leur garantit le maintien des libertés coutumières de la cité. Au nom de qui, au nom de quoi donne-t-il cette garantie? Au nom d'un adolescent qui n'est même pas roi encore, qui vient à peine d'être désigné par acclamation. Le prestige de Mortimer, l'autorité de sa personne, opèrent sur les bourgeois londoniens. On l'appelle déjà le Lord protecteur. De qui est-il protecteur? Du prince, de la reine, du royaume? Il est le Lord protecteur, voilà tout, l'homme promu par l'Histoire et entre les mains duquel chacun se démet de sa part de pouvoir et de jugement.

Et soudain l'inattendu survient. Le jeune prince, qu'on croyait déjà roi, le pâle jeune homme aux longs cils qui a suivi en silence tous ces

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événements et ne semblait songer qu'aux yeux bleus de Madame Philippa de Hainaut, Edouard d'Aquitaine déclare à sa mère, au Lord protecteur, à Monseigneur Orleton, aux Lords évêques, à tous ceux qui l'entourent, qu'il ne ceindra pas la couronne sans le consentement de son père et sans que celui-ci ait officiellement proclamé qu'il s'en défaisait. La stupeur gèle les visages, les mains tombent au bout des bras. Quoi? tant d'efforts remis en cause? Quelques soupçons se tournent vers la reine. Ne serait-ce pas elle qui aurait agi secrètement sur son fils, par un de ces imprévisibles retours d'affection comme il en vient aux femmes? Y a-t-il eu brouille entre elle et le Lord protecteur, cette nuit où chacun devait prendre le conseil de sa conscience?

Mais non ; c'est ce garçon de quinze ans tout seul, qui a réfléchi sur l'importance de la légitimité du pouvoir. Il ne veut pas faire figure d'usurpateur, ni détenir son sceptre de la volonté d'une assemblée qui pourrait le lui retirer aussi bien qu'elle le lui a donné. Il exige le consentement de son prédécesseur. Non point qu'il nourrisse des sentiments forts tendres envers son père ; il le juge. Mais il juge chacun.

Depuis des années, trop de choses mauvaises se sont passées devant lui et l'ont forcé à juger. Il sait que le crime n'est pas entièrement d'un côté, et l'innocence de l'autre. Certes, son père a fait souffrir sa mère, l'a déshonorée, dépouillée; mais cette mère, avec Lord Mortimer, quel exemple donne-t-elle à présent? Si un jour, pour quelque faute qu'il lui arriverait de commettre, Madame Philippa se mettait à agir de même? Et ces barons, ces évêques, tous si acharnés aujourd'hui contre le roi Edouard, n'ont-ils pas exercé le gouvernement avec lui? Norfolk, Kent, les jeunes oncles, ont reçu, accepté des charges; les évêques de Winchester et de Lincoln sont allés négocier au nom du roi Edouard. Les Despensers n'étaient pas en tous lieux et, même s'ils commandaient, ils n'ont pas exécuté eux-mêmes leurs propres ordres. Qui s'est risqué à refuser d'obéir? Le cousin au Tors-Col, oui, celui-là a eu ce courage ; et Lord Mortimer aussi qui a payé sa rébellion d'une longue prison. Mais pour deux que voilà, combien d'obséquieux courtisans maintenant pleins d'ardeur à se décharger sur leur maître des conséquences de leur servilité? Tout autre prince de cet âge serait aisément grisé de recevoir une couronne tendue par tant de mains. Lui relève ses longs cils, regarde fixement, rougit un peu de son audace, et s'obstine dans sa décision. Alors Monseigneur Orleton appelle à lui les évêques de Winchester et de Lincoln, ainsi que le grand chambellan William Blount, ordonne de sortir du Trésor de la Tour la couronne et le sceptre, les fait mettre dans un coffre sur le bât d'une mule, et lui-même, emportant ses vêtements de cérémonie, reprend le chemin de Kenilworth afin d'obtenir l'abdication du roi. KENILWORTH

Les remparts extérieurs, contournant une large colline, enfermaient des jardins clos, des prés, des écuries et des étables, une forge, des granges et les fournils, le moulin, les citernes, les habitations des serviteurs, les casernes des soldats, tout un village presque plus grand que celui d'alentour, dont on voyait se presser les toits moussus. Et il ne semblait pas possible que ce fût la même race d'hommes qui habitât en deçà des murs, dans ces masures, et à l'intérieur de la formidable forteresse qui dressait ses rouges enceintes contre le ciel d'hiver. Car Kenilworth était bâti dans une pierre couleur de sang séché. C'était l'un de ces fabuleux châteaux du siècle qui suivit la Conquête et pendant lequel une poignée de Normands, les compagnons de Guillaume, ou leurs descendants immédiats, surent tenir tout un peuple en respect grâce à ces immenses châteaux forts plantés sur les collines. Le keep de Kenilworth - le donjon comme disaient les Français, faute d'un meilleur mot, car cette sorte de construction n'existait pas en France, ou n'existait plus - le keep était de forme carrée et d'une hauteur vertigineuse qui rappelait aux voyageurs d'Orient les pylônes des temples d'Egypte.

Les proportions de cet ouvrage titanesque étaient telles que de très vastes pièces étaient contenues, réservées, dans l'épaisseur même des murs. Mais on ne pouvait entrer dans cette tour que par un escalier étroit où deux personnes avaient peine à avancer de front et dont les marches rouges conduisaient à une porte protégée, hersée, au premier étage. A l'intérieur du keep se trouvait un jardin, une cour herbue plutôt, de soixante pieds de côté, à ciel ouvert, et complètement enfermée40.

Il n'était pas d'édifice militaire mieux conçu pour soutenir un siège. L'envahisseur parvenait-il à franchir la première enceinte, on se

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réfugiait dans le château lui-même, à l'abri du fossé ; et si la seconde enceinte était percée, alors, abandonnant à l'ennemi les appartements habituels de séjour, le grand hall, les cuisines, les chambres seigneuriales, la chapelle, on se retranchait dans le keep, autour du puits de sa cour verte, et dans les flancs de ses murs profonds.

Le roi vivait là, prisonnier. Il connaissait bien Kenilworth, qui avait appartenu à Thomas de Lancastre et servi naguère de centre de ralliement à la rébellion des barons. Thomas décapité, Edouard avait séquestré le château et l'avait habité lui-même durant l'hiver de 1323, avant de le remettre l'année suivante à Henry Tors-Col en même temps qu'il lui rendait tous les biens et titres des Lancastre.

Henri III, le grand-père d'Edouard, avait dû jadis assiéger Kenilworth six mois durant pour le reprendre au fils de son beau-frère, Simon de Montfort ; et ce n'étaient pas les armées qui en avaient eu raison, mais la famine, la peste et l'excommunication. Au début du règne d'Edouard 1er, Roger Mortimer de Chirk, celui qui venait de mourir en geôle, en avait été le gardien, au nom du premier comte de Lancastre, et y avait donné ses fameux tournois. L'une des tours du mur extérieur, pour l'exaspération d'Edouard, portait le nom de tour de Mortimer ! Elle était là, plantée devant son horizon quotidien, comme une dérision et un défi. La région donnait au roi Edouard II d'autres nourritures à ses souvenirs. Du haut du keep rouge de Kenilworth, il pouvait apercevoir, à quatre milles vers le sud, le keep blanc du château de Warwick où Gaveston, son premier amant, avait été mis à mort par les barons, déjà ! Cette proximité avait-elle changé le cours des pensées du roi? Edouard semblait avoir oublié complètement Hugh Le Despenser ; mais il était obsédé, en revanche, par la mémoire de Pierre de Gaveston, et en parlait sans cesse à Henry de Lancastre, son gardien. Jamais Edouard et son cousin Tors-Col n'avaient vécu si longtemps l'un auprès de l'autre, et dans une telle solitude. Jamais Edouard ne s'était confié autant à l'aîné de sa famille. Il avait des moments de grande lucidité, et des jugements sans complaisance, portés sur lui-même, qui soudain confondaient Lancastre et l'émouvaient assez. Lancastre commençait à comprendre des choses qui, à tout le peuple anglais, paraissaient incompréhensibles. C'était Gaveston, reconnaissait Edouard, qui avait été le responsable, ou tout au moins l'origine, de ses premières erreurs, du mauvais chemin pris par sa vie. - Il m'aimait si bien, disait le roi prisonnier; et puis dans ce jeune âge que j'avais, j'étais prêt à croire toutes les paroles et à me confier entièrement à si bel amour. A présent encore, il ne pouvait s'empêcher d'être attendri lorsqu'il se rappelait le charme de ce petit chevalier gascon, sorti de rien, " un

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champignon né dans une nuit " comme disaient les barons, et qu'il avait fait comte de Cornouailles au mépris de tous les grands seigneurs du

royaume.

- Il en avait si forte envie ! disait Edouard.

Et quelle merveilleuse insolence que celle de Pierre, une insolence qui ravissait Edouard ! Un roi ne pouvait se permettre de traiter ses barons comme son favori le faisait. - Te rappelles-tu, Tors-Col, comme il appelait le comte de Gloucester un bâtard? Et comme il criait au comte de Warwick: "Va te coucher, chien noir ! "

- Et comme il insultait aussi mon frère en le nommant cornard, ce que Thomas ne lui pardonna jamais, parce que c'était vrai.

Peur de rien, ce Pierrot, pillant les bijoux de la reine et jetant l'offense autour de lui comme d'autres distribuent l'aumône, parce qu'il était sûr de l'amour de son roi ! Vraiment un effronté comme on n'en vit jamais. En plus, il avait de l'invention dans le divertissement, faisait mettre ses pages nus, les bras chargés de perles, la bouche fardée, une branche feuillue tenue sur le ventre, et organisait ainsi de galantes chasses dans les bois. Et les escapades dans les mauvais lieux du port de Londres, où il se colletait avec les portefaix, car il était fort en plus, le gaillard! Ah ! quelles belles années de jeunesse Edouard lui devait !

- J'avais cru tout cela retrouver en Hugh, mais l'imagination y pourvoyait plus que la vérité. Vois-tu, Tors-Col, ce qui rendait Hugh différent de Pierrot c'est qu'il était d'une vraie famille de grands barons et ne pouvait l'oublier... Mais si je n'avais pas connu Pierrot, je suis bien sûr que j'aurais été un autre roi.

Au cours des interminables soirées d'hiver, entre deux parties d'échecs, Henry Tors-Col, les cheveux couvrant son épaule droite, écoutait donc les aveux de ce roi, que les revers, l'écroulement de sa puissance et la captivité venaient de brusquement vieillir, dont le corps d'athlète semblait s'amollir, dont le visage bouffissait, surtout aux paupières. Et pourtant tel qu'il était, Edouard gardait encore une certaine séduction. Quel dommage qu'il ait eu de si mauvaises amours et cherché sa confiance en de si mauvais cours !

Tors-Col avait conseillé à Edouard d'aller se présenter devant son Parlement, mais en vain. Ce roi faible ne montrait de force que dans

le refus.

- Je sais bien que j'ai perdu mon trône, Henry, répondait-il, mais je n'abdiquerai pas.

Portés sur un coussin, la couronne et le sceptre d'Angleterre s'élevaient lentement, marche par marche, dans l'étroit escalier du keep de Kenilworth. Derrière, les mitres oscillaient et les pierreries des

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crosses scintillaient dans la pénombre. Les évêques, retroussant sur leurs chevilles leurs trois robes brodées, se hissaient dans la tour.

Le roi, sur un siège qui, d'être unique, faisait figure de trône, attendait, au fond du gigantesque hall, le front dans la main, le corps affaissé, entre les piliers qui soutenaient des arcs d'ogives pareils à ceux des cathédrales. Tout, ici, avait des proportions inhumaines. Le jour pâle de janvier qui tombait par les hautes et très étroites fenêtres ressemblait à un crépuscule. Le comte de Lancastre, la tête penchée, se tenait debout à côté de son cousin, en compagnie de trois serviteurs qui n'étaient même pas ceux du souverain. Les murs rouges, les piliers rouges, les arcs rouges composaient autour de ce groupe un tragique décor pour la fin d'une puissance. Lorsqu'il vit apparaître, par la porte à deux battants ouverte, puis avancer vers lui cette couronne et ce sceptre qui lui avaient été amenés pareillement, vingt ans plus tôt, sous les voûtes de Westminster, Edouard se redressa sur son siège, et son menton se mit à trembler un peu. Il leva les yeux vers son cousin de Lancastre, comme pour chercher appui, et Tors-Col détourna le regard tant cette supplication muette était insupportable.

Puis Orleton fut devant le souverain, Orleton dont chaque apparition, depuis quelques semaines, avait signifié à Edouard la confiscation d'une partie de son pouvoir. Le roi regarda les autres évêques et le grand chambellan; il fit un effort de dignité pour demander: - Qu'avez-vous à me dire, mes Lords?

Mais la voix se formait mal sur ses lèvres pâlies, parmi la barbe blonde.

L'évêque de Winchester lut le message par lequel le Parlement sommait le souverain de déclarer sa renonciation au trône ainsi qu'à l'hommage de ses vassaux, de donner agrément à la désignation de son fils, et de remettre aux envoyés les insignes rituels de la royauté. Quand l'évêque de Winchester se fut tu, Edouard resta silencieux un long moment. Toute son attention semblait fixée sur la couronne. Il souffrait, et sa douleur était si visiblement physique, si profondément marquée sur ses traits, que l'on pouvait douter qu'il fût en train de penser. Pourtant il dit :

- Vous avez la couronne en vos mains, mes Lords, et me tenez à votre merci. Faites donc ce qu'il vous plaira, mais de par mon consentement point.

Alors Adam Orleton avança d'un pas et déclara :

- Sire Edouard, le peuple d'Angleterre ne vous veut plus pour roi, et son Parlement nous envoie vous le déclarer. Mais le Parlement accepte pour roi votre fils aîné, le duc d'Aquitaine, que je lui ai présenté ; et votre fils ne veut accepter sa couronne que de votre gré. 1044

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Si donc vous vous obstinez au refus, le peuple sera libre de son choix et pourra bien élire pour souverain prince, celui, parmi les grands du royaume, qui le contentera le plus, et ce roi pourra n'être point de votre lignage. Vous avez trop mis à trouble vos Etats ; après tant d'actes qui leur ont nui, c'est le seul à présent que vous puissiez accomplir pour leur rendre la paix. De nouveau le regard d'Edouard s'éleva vers Lancastre. Malgré le malaise qui l'envahissait, le roi avait bien compris l'avertissement contenu dans les paroles de l'évêque. Si l'abdication n'était pas consentie, le Parlement, dans son besoin de se trouver un roi, ne manquerait pas de choisir le chef de la rébellion, Roger Mortimer, qui possédait déjà le cour de la reine. Le visage du roi avait pris une teinte cireuse, inquiétante; le menton continuait de trembler; les narines se pinçaient. - Monseigneur Orleton a justement parlé, dit Tors-Col, et vous devez renoncer, mon cousin, pour rendre la paix à l'Angleterre, et pour que les Plantagenets continuent d'y régner. Edouard, alors, incapable apparemment d'articuler une parole, fit signe d'approcher la couronne et inclina la tête comme s'il voulait qu'on le ceignît une dernière fois. Les évêques se consultaient du regard, ne sachant comment agir, ni quel geste accomplir, en cette cérémonie imprévue qui n'avait point de précédent dans la liturgie royale. Mais la tête du roi continuait de s'abaisser, graduellement, vers les genoux.

- Il passe! s'écria soudain l'archidiacre Chandos qui portait le coussin aux emblèmes. Tors-Col et Orleton se précipitèrent pour retenir Edouard évanoui au moment où son front allait cogner sur les dalles.

On le remit dans son siège, on lui frappa les joues, on courut chercher du vinaigre. Enfin, il respira longuement, rouvrit les yeux, regarda autour de lui ; puis, d'un coup, il se mit à sangloter. La mystérieuse force que l'onction et les magies du sacre infusent aux rois, et pour ne servir parfois que des dispositions funestes, venait de se retirer de lui. Il était comme exorcisé de la royauté. A travers ses pleurs, on l'entendit parler:

- Je sais, mes Lords, je sais que c'est par ma propre faute que je suis tombé à si grande misère, et que je me dois résigner à la souffrir. Mais je ne puis m'empêcher de ressentir lourd chagrin de toute cette haine de mon peuple, que je ne haïssais point. Je vous ai offensés, je n'ai point agi pour le bien. Vous êtes bons, mes Lords, très bons de garder dévouement à mon aîné fils, de n'avoir point cessé de l'aimer et de le désirer pour roi. Donc, je vous veux satisfaire. Je renonce devant vous à tous mes droits sur le royaume ; je délie tous mes vassaux LA LOUVE DE FRANCE

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de l'hommage qu'ils m'ont fait et leur demande le pardon. Approchez... Et de nouveau il fit le geste d'appeler les emblèmes. Il saisit le sceptre, et son bras fléchit comme s'il en avait oublié le poids; il le remit à l'évêque de Winchester en disant : - Pardonnez, my Lord, pardonnez les offenses que je vous ai faites.

Il avança ses longues mains blanches vers le coussin, souleva la couronne, y appuya ses lèvres comme on baise la patène; puis, la tendant à Adam Orleton : - Prenez-la, my Lord, pour en ceindre mon fils. Et accordez-moi pardon des maux et injustices que je vous ai causés. Dans la misère où je suis, que mon peuple me pardonne. Priez pour moi, mes Lords, qui ne suis plus rien.

Tout le monde était frappé de la noblesse des paroles. Edouard ne se révélait roi qu'à l'instant où il cessait de l'être.

Alors, sir William Blount, le grand chambellan, sortit de l'ombre des piliers, s'avança entre Edouard II et les évêques, et brisa sur son genou son bâton sculpté, comme il l'eût fait, pour marquer que le règne était terminé, devant le cadavre d'un roi descendu au tombeau. VI LA GUERRE DES MARMITES

" Vu que Sire Edouard, autrefois roi d'Angleterre, a de sa propre volonté, et par le conseil commun et l'assentiment des prélats, comtes, barons et autres nobles, et de toute la communauté, résigné le gouvernement du royaume, et consenti et voulu que le gouvernement audit royaume passât à Sire Edouard, son fils et héritier, et que celui-ci gouverne et soit couronné roi, pour laquelle raison tous les grands ont prêté hommage, nous proclamons et publions la paix de notre dit seigneur Sire Edouard le fils et ordonnons de sa part à tous que nul ne doit enfreindre la paix de notre dit seigneur le roi, car il est et sera prêt à faire droit à tous ceux dudit royaume, envers et contre tous, tant aux hommes de peu qu'aux grands. Et si qui que ce soit réclame quoi que ce soit d'un autre, qu'il le fasse dans la légalité, sans user de la force ou autres violences. " Cette proclamation fut lue le 24 janvier 1327 devant le Parlement d'Angleterre, et un conseil de régence aussitôt institué; la reine présidait ce conseil de douze membres parmi lesquels les comtes de Kent, Norfolk et Lancastre, le maréchal sir Thomas Wake et, le plus important de tous, Roger Mortimer, baron de Wigmore.

Le dimanche 1er février le couronnement d'Edouard III eut lieu à Westminster. La veille, Henry Tors-Col avait armé chevalier le jeune roi en même temps que les trois fils aînés de Roger Mortimer.

Lady Jeanne Mortimer, qui avait recouvré sa liberté et ses biens, mais perdu l'amour de son époux, était présente. Elle n'osait regarder la reine, et la reine n'osait la regarder. Lady Jeanne souffrait sans répit de cette trahison des deux êtres au monde qu'elle avait le plus aimés et le mieux servis. Quinze ans de présence auprès de la reine Isabelle, de dévouement, d'intimité, de risques partagés, devaient-ils recevoir pareil paiement? Vingt-trois ans d'union avec Mortimer, auquel elle avait donné onze enfants, devaient-ils s'achever de la sorte? En ce LA LOUVE DE FRANCE

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grand bouleversement qui renversait les destins du royaume et amenait son époux au faîte de la puissance, Lady Jeanne, si loyale toujours, se retrouvait parmi les vaincus. Et pourtant elle pardonnait, elle s'effaçait avec dignité, parce qu'il s'agissait justement des deux êtres qu'elle avait le plus admirés, et qu'elle comprenait que ces deux êtres se fussent aimés d'un inévitable amour dès l'instant que le sort les avait rapprochés.

A l'issue du sacre, la foule fut autorisée à pénétrer dans l'évêché de Londres pour y assommer l'ancien chancelier Robert de Baldock. Messire Jean de Hainaut reçut dans la semaine une rente de mille marks esterlins à prendre sur le produit de l'impôt des laines et cuirs dans le port de Londres.

Messire Jean de Hainaut serait volontiers resté plus longtemps à la cour d'Angleterre. Mais il avait promis de se rendre à un grand tournoi, à Condé-sur-1'Escaut, où s'étaient promis rencontre toute une foule de princes, dont le roi de Bohême. On allait jouter, parader, rencontrer belles dames qui avaient traversé l'Europe pour voir s'affronter les plus beaux chevaliers; on allait séduire, danser, se divertir de fêtes et de scènes jouées. Messire Jean de Hainaut ne pouvait manquer cela, ni de briller, plumes sur le heaume, au milieu des lices sablées. Il accepta d'emmener une quinzaine de chevaliers anglais qui voulaient participer au tournoi.

En mars fut enfin signé avec la France le traité qui réglait la question d'Aquitaine, au plus grand détriment de l'Angleterre. Il était impossible à Mortimer de refuser au nom d'Edouard III les clauses qu'il avait naguère lui-même négociées pour qu'elles fussent imposées à Edouard H. On soldait ainsi l'héritage du mauvais règne. De plus Mortimer s'intéressait peu à la Guyenne où il n'avait pas de possessions, et toute son attention à présent se reportait, comme avant son emprisonnement, vers le Pays de Galles et les Marches galloises. Les envoyés qui vinrent à Paris ratifier le traité virent le roi Charles IV fort triste et défait, parce que l'enfant qui était né à Jeanne d'Évreux au mois de novembre précédent, une fille alors qu'on espérait si fort un garçon, n'avait pas vécu plus de deux mois. L'Angleterre, vaille que vaille, se remettait en ordre quand le vieux roi d'Ecosse, Robert Bruce, bien que déjà fort avancé en âge et de surcroît atteint de la lèpre, envoya vers le 1er avril, douze jours avant Pâques, défier le jeune Edouard III et l'avertir qu'il allait envahir son pays. La première réaction de Roger Mortimer fut de faire changer l'ex-roi Edouard II de résidence. C'était prudence. En effet, on avait besoin d'Henry de Lancastre à l'armée, avec ses bannières ; et puis Lancastre, d'après les rapports qui venaient de Kenilworth, semblait traiter avec trop de douceur son prisonnier, relâchant la surveillance et laissant à 1048

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l'ancien roi quelques intelligences avec l'extérieur. Or les partisans des Despensers n'avaient pas tous été exécutés, tant s'en fallait. Le comte de Warenne, plus heureux que son beau-frère le comte d'Arundel, avait pu s'échapper. Certains se terraient dans leurs manoirs ou bien dans des demeures amies, attendant que l'orage fût passé ; d'autres avaient fui le royaume. On pouvait se demander même si le défi lancé par le vieux roi d'Ecosse n'était pas de leur inspiration. D'autre part, le grand enthousiasme populaire qui avait accompagné la libération commençait à décroître. De gouverner depuis six mois, Roger Mortimer était déjà moins aimé, moins adulé; car il y avait toujours des impôts, et des gens qu'on emprisonnait parce qu'ils ne les payaient pas. Dans les cercles du pouvoir, on reprochait à Mortimer une autorité tranchante qui s'accentuait de jour en jour, et les grandes ambitions qu'il démasquait. A ses propres biens repris sur le comte d'Arundel, il avait ajouté le comté de Glamorgan ainsi que la plupart des possessions de Hugh le Jeune. Ses trois gendres - car Mortimer avait déjà trois filles mariées - le lord de Berkeley, le comte de Charlton, le comte de Warwick, étendaient sa puissance territoriale. Reprenant la charge de Grand Juge de Galles, autrefois détenue par son oncle de Chirk, ainsi que les terres de celui-ci, il songeait à se faire créer comte des Marches, ce qui lui eût constitué, à l'ouest du royaume, une fabuleuse principauté quasi indépendante.

Il avait en outre réussi à se brouiller, déjà, avec Adam Orleton. Ce dernier, dépêché en Avignon pour hâter les dispenses nécessaires au mariage du jeune roi, avait sollicité du pape l'important évêché de Worcester, vacant en ce moment-là. Mortimer s'était offensé de ce qu'Orleton ne lui eût pas demandé un agrément préalable, et avait fait opposition. Edouard II ne s'était pas comporté autrement envers le même Orleton, pour le siège de Hereford! La reine subissait forcément le même recul de popularité.

Et voilà que la guerre se rallumait, la guerre d'Ecosse, une fois de plus. Rien donc n'était changé. On avait trop espéré pour n'être pas déçu. Il suffisait d'un revers des armées, d'un complot qui fît évader Edouard II, et les Écossais, alliés pour la circonstance à l'ancien parti Despenser, trouveraient là un roi tout prêt à remettre sur son trône et qui leur abandonnerait volontiers les provinces du nord en échange de sa liberté et de sa restauration41. Dans la nuit du 3 au 4 avril, l'ancien roi fut tiré de son sommeil et prié de s'habiller en hâte. Il vit entrer un grand cavalier dégingandé, osseux, aux longues dents jaunes, aux cheveux sombres et raides tombant sur les oreilles. - Où me conduis-tu, Maltravers? dit Edouard avec épouvante en reconnaissant ce baron qu'il avait autrefois spolié et banni, et dont la tête fleurait l'assassinat.

- Je te conduis, Plantagenet, en un lieu où tu seras plus en sûreté; et pour que cette sûreté soit complète, tu ne dois pas savoir où tu vas afin que ta tête ne risque pas le confier à ta bouche. Maltravers avait pour instructions de contourner les villes et de ne pas traîner en chemin. Le 5 avril, après une route faite tout entière au grand trot ou au galop, et seulement coupée d'un arrêt dans une abbaye proche de Gloucester, l'ancien roi entra au château de Berkeley pour y être remis à la garde d'un des gendres de Mortimer.

L'ost anglais, d'abord convoqué à Newcastle et pour l'Ascension, se réunit à la Pentecôte et dans la ville d'York. Le gouvernement du royaume avait été transporté là, et le Parlement y tint une session, tout comme au temps du roi déchu, quand l'Ecosse attaquait. Bientôt arrivèrent messire Jean de Hainaut et ses Hennuyers, qu'on n'avait pas manqué d'appeler à la rescousse. On revit donc, montés sur les gros chevaux roux et tout fiévreux encore des grands tournois de Condé-sur-1'Escaut, les sires de Ligne, d'Enghien, de Mons et de Sarre, et Guillaume de Bailleul, Perceval de Sémeries et Sance de Boussoy, et Oulfard de Ghistelles qui avaient fait triompher dans les joutes les couleurs de Hainaut, et messires Thierry de Wallecourt, Rasses de Grez, Jean Pilastre et les trois frères de Harlebeke sous les bannières du Brabant; et encore des seigneurs de Flandre, du Cambrésis, de l'Artois, et avec eux le fils du marquis de Juliers. Jean de Hainaut n'avait eu qu'à les rassembler à Condé. On passait de la guerre au tournoi et du tournoi à la guerre. Ah ! Que de plaisirs et de nobles aventures ! Des réjouissances furent données à York en l'honneur du retour des Hennuyers. Les meilleurs logements leur furent affectés ; on leur offrit fêtes et festins, avec abondance de viandes et de poulailles. Les vins de Gascogne et du Rhin coulaient à barils percés. Ce traitement fait aux étrangers irrita les archers anglais, qui étaient six bons milliers parmi lesquels nombre d'anciens soldats du feu comte d'Arundel, le décapité. Un soir, une rixe, comme il en survient banalement parmi des troupes stationnées, éclata pour une partie de dés, entre quelques archers anglais et les valets d'armes d'un chevalier de Brabant. Les Anglais, qui n'attendaient que l'occasion, appellent leurs camarades à l'aide ; tous les archers se soulèvent pour mettre à mal les goujats du Continent ; les Hennuyers courent à leurs cantonnements, s'y retranchent. Leurs chefs de bannières, qui étaient à festoyer, sortent dans les rues, attirés par le bruit, et sont aussitôt assaillis par les archers d'Angleterre. Ils veulent chercher refuge dans leurs logis, mais n'y peuvent pénétrer car leurs propres hommes s'y sont barricadés. La voici sans armes ni défense, cette fleur de la noblesse de Flandre ! Mais 1050

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elle est composée de solides gaillards. Messires Perceval de Sémeries, Fastres de Rues et Sance de Boussoy, s'étant saisis de lourd leviers de chêne trouvés chez un charron, s'adossent à un mur et assomment, à eux trois, une bonne soixantaine d'archers qui appartenaient à l'évêque de Lincoln ! Cette petite querelle entre alliés fit un peu plus de trois cents morts. Les six mille archers, oubliant tout à fait la guerre d'Ecosse, ne songeaient qu'à exterminer les Hennuyers. Messire Jean de Hainaut, outragé, furieux, voulait rentrer chez lui, à condition encore qu'on levât le siège autour de ses cantonnements! Enfin, après quelques pendaisons, les choses s'apaisèrent. Les dames d'Angleterre, qui avaient accompagné leurs maris à l'ost, firent mille sourires aux chevaliers de Hainaut, mille prières pour qu'ils restassent, et leurs yeux se mouillèrent. On cantonna les Hennuyers à une demi-lieue du reste de l'armée, et un mois passa de la sorte, à se regarder comme chiens et chats.

Enfin on décida de se mettre en campagne. Le jeune roi Edouard III, pour sa première guerre, s'avançait à la tête de huit mille armures de fer et de trente mille hommes de pied. Malheureusement, les Écossais ne se montraient pas. Ces rudes hommes faisaient la guerre sans fourgons ni convoi. Leurs troupes légères n'emportaient pour bagage qu'une pierre plate accrochée à la selle, et un petit sac de farine; ils savaient vivre de cela pendant plusieurs jours, mouillant la farine à l'eau des ruisseaux et la faisant cuire en galettes sur la pierre chauffée au feu. Les Écossais s'amusaient de l'énorme armée anglaise, prenaient le contact, escarmouchaient, se repliaient aussitôt, franchissaient et repassaient les rivières, attiraient l'adversaire dans les marais, les forêts épaisses, les défilés escarpés. On errait à l'aventure entre la Tyne et les monts Cheviot. Un jour les Anglais entendent une grande rumeur dans un bois où ils progressaient. L'alarme est donnée. Chacun s'élance, la visière baissée, l'écu au col, la lance au poing, sans attendre père, frère ni compagnon, et ceci pour rencontrer, tout penaudement, une harde de cerfs qui fuyait affolée devant les bruits d'armures.

Le ravitaillement devenait malaisé ; le pays ne produisait rien ; des marchands acheminaient péniblement quelques denrées qu'ils vendaient dix fois leur valeur. Les montures manquaient d'avoine et de fourrage. Là-dessus, la pluie se mit à tomber, sans désemparer, pendant une grande semaine; les panneaux de selles pourrissaient sous les cuisses, les chevaux laissaient leur ferrure dans la boue; toute l'armée rouillait. Le soir, les chevaliers usaient le tranchant de leur épée à tailler des branchages pour se construire des huttes. Et toujours les Écossais restaient insaisissables !

Le maréchal de l'ost, sir Thomas Wake, était désespéré. Le comte LA LOUVE DE FRANCE

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de Kent regrettait presque La Réole ; au moins, là-bas, le temps était beau. Henry Tors-Col avait des rhumatismes dans la nuque. Mortimer s'irritait, et se lassait de courir sans cesse de l'armée à Yorkshire, où se trouvaient la reine et les services du gouvernement. Le désespoir qui engendre les querelles commençait à s'installer dans les troupes ; on parlait de trahison. Un jour, tandis que les chefs de bannières discutaient très haut de ce que l'on n'avait pas fait, de ce que l'on aurait dû faire, le jeune roi Edouard III réunit quelques écuyers d'environ son âge, et promit la chevalerie ainsi qu'une terre d'un revenu de cent livres à qui découvrirait l'armée d'Ecosse. Une vingtaine de garçons, entre quatorze et dix-huit ans, se mirent à battre la campagne. Le premier qui revint se nommait Thomas de Rokesby ; tout haletant et épuisé, il s'écria : - Sire Edouard, les Escots sont à quatre lieues de nous dans une montagne où ils se tiennent depuis une semaine, sans plus savoir où vous êtes que vous ne savez où ils sont ! Aussitôt, le jeune Edouard fit sonner les trompes, rassembler l'armée dans une terre qu'on appelait "la lande blanche", et commanda de courir aux Écossais. Les grands tournoyeurs en étaient tout éberlués. Mais le bruit que faisait cette énorme ferraille avançant par les montagnes parvint de loin aux hommes de Robert Bruce. Les chevaliers d'Angleterre et de Hainaut, arrivant sur une crête, s'apprêtaient à dévaler l'autre versant, lorsqu'ils aperçurent soudain toute l'armée écossaise, à pied et rangée en bataille, les flèches déjà encochées dans la corde des arcs. On se regarda de loin sans oser s'affronter, car le lieu était mal choisi pour lancer les chevaux ; on se regarda pendant vingt-deux jours !

Comme les Écossais ne semblaient pas vouloir bouger d'une position qui leur était si favorable, comme les chevaliers ne voulaient pas livrer combat dans un terrain où ils ne pouvaient pas se déployer, on demeura donc de part et d'autre de la crête, chaque adversaire attendant que l'autre voulût bien se déplacer. On se contentait d'escarmoucher, la nuit généralement, en laissant ces petites rencontres à la piétaille.

Le plus haut fait de cette étrange guerre, que se livraient un octogénaire lépreux et un roi de quinze ans, fut accompli par l'Écossais Jacques de Douglas qui, avec deux cents cavaliers de son clan, fondit par une nuit de lune sur le camp anglais, renversa ce qui lui barrait passage en criant " Douglas, Douglas ! ", s'en vint couper trois cordes à la tente du roi, et tourna bride. De cette nuit-là, les chevaliers anglais dormirent dans leurs armures.

Et puis un matin, avant l'aurore, on captura deux " trompeurs " de l'armée d'Ecosse, deux guetteurs qui vraiment semblaient vouloir qu'on les prît et qui, amenés devant le roi d'Angleterre, lui dirent :

- Sire, que cherchez-vous ici? Nos Escots sont retournés dans les

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montagnes, et Sire Robert, notre roi, nous a dit de vous en avertir, et aussi qu'il ne vous combattrait plus pour cette année, à moins que vous ne le veniez poursuivre. Les Anglais s'avancèrent, prudents, craignant un piège, et soudain furent devant quatre cents marmites et chaudrons de campement, pendus en ligne, et que les Écossais avaient laissés pour ne point s'alourdir ni produire de bruit dans leur retraite. Également on découvrit, formant un énorme tas, cinq mille vieux souliers de cuir avec le poil dessus; les Écossais avaient changé de chaussures avant de partir. Il ne restait comme créatures vivantes dans ce camp que cinq prisonniers anglais, tout nus, liés à des pieux, et dont les jambes avaient été brisées à coups de bâtons.

Poursuivre les Écossais dans leurs montagnes, à travers ce pays difficile, hostile, où l'armée, fort fatiguée déjà aurait à mener une guerre d'embuscade pour laquelle elle n'était pas entraînée, apparaissait comme une pure folie. La campagne fut déclarée terminée; on revint à York et l'ost fut dissous.

Messire Jean de Hainaut fit le compte de ses chevaux morts ou hors d'usage, et présenta un mémoire de quatorze mille livres. Le jeune roi Edouard n'avait pas autant d'argent disponible dans son Trésor, et devait aussi payer les soldes de ses propres troupes. Alors messire Jean de Hainaut, ayant grand geste comme de coutume, se porta garant auprès de ses chevaliers de toutes les sommes qui leur étaient dues par son futur neveu.

Au cours de l'été, Roger Mortimer, qui n'avait aucun intérêt dans le nord du royaume, bâcla un traité de paix. Edouard III renonçait à toute suzeraineté sur l'Ecosse et reconnaissait Robert Bruce comme roi de ce pays, ce qu'Edouard II tout le long de son règne n'avait jamais accepté; en outre, David Bruce, fils de Robert, épousait Jeanne d'Angleterre, seconde fille de la reine Isabelle. Était-ce bien la peine, pour un tel résultat, d'avoir déchu de ses pouvoirs l'ancien roi qui vivait reclus à Berkeley?

VII LA COURONNE DE FOIN

Une aurore presque rouge incendiait l'horizon derrière les collines du Costwold. - Le soleil va bientôt poindre, sir John, dit Thomas Gournay, l'un des deux cavaliers qui marchaient en tête de l'escorte.

- Oui, le soleil va poindre, sir Thomas, et nous ne sommes point encore arrivés à notre étape, répondit John Maltravers qui cheminait à côté de lui, au botte à botte. - Quand le jour sera venu, les gens pourraient bien reconnaître qui nous conduisons, reprit le premier.

- Cela se pourrait, en effet, mon compagnon, et c'est juste ce qu'il nous faut éviter. Ces paroles étaient échangées d'une voix haute, forcée, afin que le prisonnier qui suivait les entendît bien.

La veille, sir Thomas Gournay était arrivé à Berkeley, ayant traversé la moitié de l'Angleterre pour porter depuis York, à John Maltravers, les nouveaux ordres de Roger Mortimer concernant la garde du roi déchu.

Gournay était un homme de physique peu avenant ; il avait le nez court et camard, les crocs inférieurs plus longs que les autres dents, la peau rosé, tachetée, piquetée de poils roux comme le cuir d'une truie; ses cheveux trop abondants se tordaient, pareils à des copeaux de cuivre, sous le bord de son chapeau de fer.

Pour seconder Thomas Gournay, et aussi pour le surveiller un peu, Mortimer lui avait adjoint Ogle, l'ancien barbier de la tour de Londres.

Au soir tombant, à l'heure où les paysans avaient déjà avalé leur soupe, la petite troupe quittant Berkeley s'était dirigée vers le sud à travers une campagne silencieuse et des villages endormis. Maltravers et Gournay chevauchaient en tête. Le roi allait encadré par une dizaine de soldats que commandait un officier subalterne du nom de Towurlee.

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Colosse à petit front et d'une intelligence parcimonieusement mesurée, Towurlee était un homme obéissant, bien utile pour les tâches qui réclamaient à la fois de la force et qu'on les exécutât en se posant un minimum de questions. Ogle fermait la marche, en compagnie du moine Guillaume, lequel n'avait pas été choisi parmi les meilleurs de son couvent. Mais on pouvait avoir besoin de lui pour une extrême-onction.

Toute la nuit, l'ancien roi avait cherché vainement à deviner où on le conduisait. A présent, le jour paraissait.

- Que faire, sir Thomas, pour qu'on ne puisse point reconnaître un homme? reprit sentencieusement Maltravers.

- Lui changer le visage, sir John, je ne vois que cela, répondit Gournay. - Il faudrait le barbouiller de goudron, ou bien de suie.

- Ainsi les paysans croiraient que c'est un Maure que nous accompagnons. - Par malchance, nous n'avons pas de goudron.

- Alors, on pourrait le raser, dit Thomas Gournay en appuyant sa proposition d'un lourd clin d'oeil.

- Ah ! voici la bonne idée, mon compagnon ! D'autant que nous avons un barbier dans notre suite. Le Ciel nous vient en aide. Ogle, Ogle, approche donc!... As-tu ton bassin, tes rasoirs? - Je les ai, sir John, pour vous ser/ir, répondit Ogle en rejoignant les deux chevaliers. - Alors arrêtons-nous ici. Je vois un peu d'eau qui court dans ce ruisseau. Tout cela était, depuis la veille, concerté. La petite colonne fit halte. Gournay et Ogle mirent pied à terre. Gournay avait les épaules larges, les jambes très courtes et arquées. Ogle étendit une toile sur l'herbe du talus, y disposa ses ustensiles et se mit à aiguiser un rasoir, lentement, en regardant l'ancien roi.

- Que voulez-vous de moi? Qu'allez-vous me faire? demanda Edouard II d'une voix angoissée. - Nous voulons que tu descendes de ton destrier, noble Sire, afin que nous te fassions un autre visage. Voilà justement un bon trône pour toi, dit Thomas Gournay en désignant une taupinière qu'il écrasa du talon de sa botte. Allons ! Assieds-toi.

Edouard obéit. Comme il hésitait un peu, Gournay le poussa à la renverse, et les soldats d'escorte éclatèrent de rire.

- En rond, vous autres, leur dit Gournay. Ils se disposèrent en cercle, et le colosse Towurlee se plaça derrière le roi afin de lui peser sur les épaules, s'il en était besoin. L'eau du ruisseau était glacée qu'alla puiser Ogle.

- Mouille-lui la face, dit Gournay.

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Le barbier lança tout le contenu du bassin, d'un coup, à la face du roi. Puis il commença de passer le rasoir sur les joues, sans précaution. Les touffes blondes tombaient dans l'herbe. Maltravers était resté à cheval. Les mains appuyées au pommeau, les cheveux lui pendant sur les oreilles, il suivait l'opération en y prenant un évident plaisir. Entre deux coups de rasoir, Edouard s'écria :

- Vous me faites trop souffrir! Ne pourriez-vous au moins me mouiller d'eau chaude? - De l'eau chaude? s'écria Gournay. Voyez donc le délicat. Et Ogle rapprochant sa face ronde et blanchâtre du visage du roi lui souffla de tout près :

- Et my Lord Mortimer, quand il était à la tour de Londres, faisait-on chauffer l'eau de son bassin? Puis il reprit sa tâche, à grands coups de lame. Le sang perlait sur la peau. De douleur, Edouard se mit à pleurer.

- Ah! voyez l'habile homme, s'écria Maltravers; il a trouvé le moyen d'avoir quand même de l'eau chaude sur les joues.

- Je rase également les cheveux, sir Thomas? demanda Ogle. - Certes, certes, les cheveux aussi, répondit Gournay.

Le rasoir fit tomber les mèches depuis le front jusqu'à la nuque. Au bout d'une dizaine de minutes, Ogle tendit à son patient un miroir d'étain, et l'ancien souverain d'Angleterrre y découvrit avec stupéfaction sa face véritable, enfantine et vieillotte à la fois, sous le crâne nu, étroit et allongé. Le long menton ne cachait plus sa faiblesse. Edouard se sentait dépouillé, ridicule, comme un chien tondu.

- Je ne me reconnais pas, dit-il.

Les hommes qui l'entouraient se remirent à rire.

- Ah ! voilà qui est bien ! dit Maltravers du haut de son cheval. Si toi-même tu ne te reconnais pas, ceux qui pourraient te rechercher te reconnaîtront encore moins. Voilà ce qu'on gagne à vouloir s'évader.

Car telle était la raison de ce déplacement. Quelques seigneurs gallois, sous la conduite d'un des leurs, Rhys ap Gruffyd, avaient organisé, pour délivrer le roi déchu, une conspiration dont Mortimer avait été prévenu. Dans le même temps, Edouard, profitant d'une négligence de Thomas de Berkeley, s'était enfui un matin de sa prison. Maltravers, aussitôt parti en chasse, l'avait rattrapé au milieu de la forêt courant vers l'eau comme un cerf forcé. L'ancien roi cherchait à gagner l'embouchure de la Severn dans l'espoir d'y trouver une embarcation. A présent, Maltravers se vengeait ; mais dans l'instant, il avait eu chaud.

- Debout, Sire roi ; il est temps de te remettre en selle, dit-il.

- Où nous arrêterons-nous? demanda Edouard.

- Là où nous serons sûrs que tu ne pourras point rencontrer

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d'amis. Et ton sommeil ne sera point troublé. Fais-nous confiance pour veiller sur toi. Le voyage dura ainsi presque une semaine. On cheminait de nuit, on se reposait le jour, soit dans un manoir dont on était sûr, soit même dans quelque abri des champs, quelque grange écartée. A la cinquième aurore, Edouard vit se profiler une immense forteresse grise, dressée sur une colline. L'air de la mer, plus frais, plus humide, un peu salé, arrivait par bouffées. - Mais c'est Corfe ! dit Edouard. Est-ce là que vous me conduisez? - Certes, c'est Corfe, dit Thomas de Gournay. Tu connais bien les châteaux de ton royaume, à ce qu'il semble.

Un grand cri d'effroi s'échappa des lèvres d'Edouard. Son astrologue, jadis, lui avait conseillé de ne jamais s'arrêter à Corfe, parce qu'un séjour dans ce lieu lui serait fatal. Aussi, dans ses déplacements dans le Dorset et le Devonshire, Edouard II s'était approché de Corfe à plusieurs reprises, mais en refusant obstinément d'y pénétrer.

Le château de Corfe était plus ancien, plus grand, plus sinistre que Kenilworth. Son donjon géant dominait tout le pays d'alentour, toute la péninsule de Purbeck. Certaines de ses fortifications dataient d'avant la Conquête normande. Il avait été souvent utilisé comme prison, par Jean sans Terre notamment qui, cent vingt ans plus tôt, avait ordonné d'y laisser mourir de faim vingt-deux chevaliers français. Corfe semblait une construction vouée au crime. La superstition tragique qui l'entourait remontait au meurtre d'un garçon de quinze ans, le roi Edouard surnommé le Martyr, l'autre Edouard II, celui de la dynastie saxonne, avant l'an mille. La légende de cet assassinat demeurait vivace dans le pays. Edouard le Saxon, fils du roi Edgar auquel il avait succédé, était haï de sa belle-mère, la reine Elfrida, seconde épouse de son père. Un jour qu'il rentrait à cheval de la chasse et tandis que, fort échauffé, il portait à ses lèvres une corne de vin, la reine Elfrida lui enfonça un poignard dans le dos. Affolé de douleur, il éperonna son cheval qui partit droit vers la forêt. Le jeune roi, perdant son sang, chut bientôt de sa selle ; mais son pied s'étant coincé dans l'étrier, la monture le traîna encore sur une grande distance, lui fracassant la tête contre les arbres. Des paysans, en suivant les traces de sang laissées dans la forêt, retrouvèrent son corps et l'inhumèrent en cachette.

La tombe s'étant mise à produire des miracles, Edouard avait été plus tard canonisé.

Même nom, même chiffre dans l'autre dynastie ; ce rapprochement, rendu plus inquiétant encore par la prédiction de l'astrologue, pouvait bien faire trembler le roi prisonnier. Corfe allait-il voir la mort du second Edouard H?

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- Pour ton entrée dans cette belle citadelle, il te faut coiffer d'une couronne, mon noble Sire, dit Maltravers. Towurlee, va donc ramasser un peu de foin dans ce champ ! De la brassée d'herbe sèche que rapporta le colosse, Maltravers confectionna une couronne et la planta sur le crâne rasé du roi. Les barbes du foin s'enfoncèrent dans la peau. - Avance, à présent, et pardonne-nous de n'avoir point de

trompettes !

Un profond fossé, une enceinte, un pont-levis entre deux grosses tours rondes, une colline verte à escalader, un autre fossé, une autre porte, une autre herse, et au-delà encore des pentes herbues: en se retournant on pouvait voir les petites maisons du village, aux toits faits de pierres plates et grises posées comme des tuiles.

- Avance donc ! cria Maltravers en donnant à Edouard un coup de poing dans les reins.

La couronne de foin vacilla. Les chevaux progressaient à présent dans des couloirs étroits, tortueux, pavés de galets ronds, entre d'énormes, d'hallucinantes murailles au sommet desquelles les corbeaux, perchés côte à côte, frise noire bordant la pierre grise, regardaient, à cinquante pieds sous eux, passer la colonne.

Le roi Edouard II était certain qu'on allait le tuer. Mais il existe bien des manières de faire mourir un homme.

Thomas Gournay et John Maltravers n'avaient pas ordre exprès de l'assassiner, mais plutôt de l'anéantir. Ils choisirent donc la manière lente. Deux fois le jour, d'affreuses bouillies de seigle étaient servies à l'ancien souverain, tandis que ses gardiens s'empiffraient devant lui de toutes sortes de victuailles. Et pourtant, à cette infecte nourriture comme aux moqueries et aux coups dont on le gratifiait, le prisonnier résistait. Il était singulièrement robuste de corps et même d'esprit. D'autres à sa place eussent facilement perdu la raison : lui se contentait de gémir. Mais ses gémissements mêmes témoignaient de son bon sens.

- Mes péchés sont-ils si lourds qu'ils ne méritent ni pitié ni assistance? Avez-vous perdu toute charité chrétienne, toute bonté? disait-il à ses geôliers. Si je ne suis plus un souverain, je demeure pourtant père et époux ; comment puis-je faire encore peur à ma femme et à mes enfants? Ne sont-ils pas suffisamment satisfaits d'avoir pris

tout ce qui m'appartenait?

- Et que te plains-tu, Sire roi, de ton épouse? Madame la reine ne t'a-t-elle pas envoyé de beaux vêtements, et de douces lettres que nous

t'avons lues?

- Fourbes, fourbes, répondait Edouard, vous m'avez montré les vêtements mais vous ne me les avez point donnés, et vous me laissez pourrir dans cette mauvaise robe. Et les lettres, pourquoi cette méchante femme les a-t-elle envoyées, sinon pour pouvoir feindre 1058

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qu'elle m'a témoigné de la compassion. C'est elle, c'est elle avec le méchant Mortimer qui vous donne les ordres de me tourmenter ! Sans elle et sans ce traître, mes enfants, j'en suis sûr, accourraient m'embrasser !

- La reine ton épouse et tes enfants, répondait Maltravers, ont trop peur de ta cruelle nature. Ils ont trop subi tes méfaits et ta fureur pour désirer t'approcher.

- Parlez, mauvais, parlez, disait le roi. Un temps viendra où les tourments qui me sont infligés seront vengés.

Et il se mettait à pleurer, son menton nu enfoui dans ses bras. Il pleurait, mais il ne mourait point. Gournay et Maltravers s'ennuyaient à Corfe, car tous les plaisirs s'épuisent, même ceux qu'on prend à torturer un roi. Et puis Maltravers avait laissé sa femme Eva à Berkeley, auprès de son beau-frère ; et puis, dans la région de Corfe, on commençait à savoir que le roi détrôné était détenu là. Alors, après échange de messages avec Mortimer, on décida de ramener Edouard à Berkeley. Lorsque, encadré de la même escorte, il repassa, un peu plus maigre seulement et un peu plus voûté, les grosses herses, les ponts-levis, les deux enceintes, le roi Edouard II, si malheureux qu'il fût, éprouva un immense soulagement et comme le sentiment de la délivrance. Son astrologue avait menti.

VIII "BONUMEST"

La reine Isabelle était déjà au lit, ses deux nattes d'or tombant sur sa poitrine. Roger Mortimer entra, sans se faire annoncer, ainsi qu'il en avait le privilège. A l'expression de son visage, la reine sut de quel sujet il allait lui parler, lui reparler plutôt.

- J'ai reçu nouvelles de Berkeley, dit-il d'un ton qui se voulait calme et détaché. Isabelle ne répondit pas.

La fenêtre était entrouverte sur la nuit de septembre. Mortimer alla l'ouvrir tout à fait et resta un moment à contempler la ville de Lincoln, vaste et tassée, encore piquetée de quelques lumières, et qui s'étendait au-dessous du château. Lincoln était en importance la quatrième ville du royaume après Londres, Winchester et York. L'un des morceaux du corps de Hugh Le Despenser le Jeune y avait été expédié dix mois auparavant. La cour, arrivant du Yorkshire, venait de s'y installer depuis une semaine.

Isabelle regardait les hautes épaules de Mortimer et sa nuque couverte de cheveux en rouleaux se découper, ombre sur le ciel nocturne, dans l'encadrement de la fenêtre. Dans ce moment précis, elle ne l'aimait pas.

- Votre époux paraît s'obstiner à vivre, reprit Mortimer en se retournant, et cette vie met en péril la paix du royaume. On continue de conspirer pour sa délivrance dans les manoirs de Galles. Les dominicains ont le front de prêcher en sa faveur jusques à Londres même, où les troubles qui nous ont inquiétés en juillet pourraient bien se renouveler. Edouard n'est guère dangereux par lui-même, je vous l'accorde, mais il est prétexte à l'agitation de nos ennemis. Veuillez enfin, je vous prie, émettre cet ordre que je vous conseille et sans lequel il n'y aura point de sécurité ni pour vous ni pour votre fils.

Isabelle eut un soupir de lassitude excédée. Que ne donnait-il lui- 1060

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même cet ordre? Que ne prenait-il la décision à son compte, lui qui faisait la pluie et le soleil dans le royaume?

- Gentil Mortimer, dit-elle calmement, je vous ai déjà répondu qu'on n'obtiendrait point cet ordre de moi.

Roger Mortimer ferma la fenêtre ; il craignait de s'emporter. - Mais pourquoi, à la parfin, dit-il, avoir subi tant d'épreuves et couru si grands risques pour devenir à présent l'ennemie de votre propre sûreté?

Continuer : partie 12 sur 34