Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
LES ROIS MAUDITS
Seulement, ces choses n'étaient pas dans l'air du dernier conclave, et l'on me le fit bien sentir. On voulait un homme du commun, on voulait un simple, un humble, un dépouillé. C'est de justesse que j'ai pu éviter qu'on nous élise Jean Birel, un saint homme, oh ! certes, un saint homme, mais qui n'avait pas une once d'esprit de gouvernement et qui aurait été un second Pierre de Morone. J'ai eu assez d'éloquence pour représenter à mes frères conclavistes combien il y aurait péril, dans l'état où se trouvait l'Europe, à commettre l'erreur de nous donner un autre Célestin V. Ah ! je ne l'ai pas ménagé le Birel ! J'ai fait de lui un tel éloge, en montrant combien ses vertus admirables le rendaient impropre à gouverner l'Église, qu'il en est resté tout écrasé. Et je suis parvenu à faire proclamer Étienne Aubert qui était né assez pauvrement, du côté de Pompadour, et dont la carrière manquait assez d'éclat pour qu'il pût rallier tout le monde à son nom. On nous assure que le Saint-Esprit nous éclaire afin de nous faire désigner le meilleur; en fait, nous votons le plus souvent pour éloigner le pire.
Il me déçoit, notre Saint-Père. Il gémit, il hésite, il décide, il se reprend. Ah ! j'aurais conduit l'Église d'autre façon ! Et puis, cette idée qu'il a eue d'envoyer le cardinal Capocci avec moi, comme s'il fallait deux légats, comme si je n'étais point assez averti pour mener les choses tout seul! Le résultat? Nous nous brouillons dès l'arrivée, parce que je lui montre sa sottise; il fait l'offensé, mon Capocci; il se retire; et tandis que je cours de Breteuil à Montbazon, de Montbazon à Poitiers, de Poitiers à Bordeaux, de Bordeaux à Périgueux, lui, de Paris, il ne fait rien qu'écrire partout pour brouiller mes négociations. Ah ! j'espère bien ne pas le retrouver à Metz, chez l'Empereur...
Périgueux, mon Périgord... Mon Dieu, est-ce la dernière fois que je les aurais vus? Ma mère tenait pour assuré que je serais pape. Elle me l'a fait entendre en plus d'une occasion. C'est pour cela qu'elle me fit prendre la tonsure quand j'avais six ans, et qu'elle obtint de Clément V, qui lui portait grande et belle amitié, que je fusse aussitôt inscrit comme escholier papal, et apte à recevoir bénéfices. Quel âge avais-je quand elle me conduisit à lui?... "Dame Brunissande, puisse votre fils, que nous bénissons spécialement, montrer dans l'état que vous lui avez choisi les vertus qu'on peut attendre de son lignage, et s'élever rapidement vers les plus hauts offices de notre sainte Église. " Non, guère plus de sept ans. Il me fit chanoine de Saint-Front ; mon premier camail. Presque cinquante ans de cela... Ma mère me voyait pape. Était-ce rêve d'ambition maternelle, ou bien vraiment vision prophétique comme les femmes parfois en ont? Hélas, je crois bien que je ne serai point pape.
Et pourtant... et pourtant, dans mon ciel de naissance, Jupiter est QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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conjoint au Soleil, en belle culmination, ce qui est signe de domination et de règne dans la paix. Aucun des autres cardinaux n'a de si beaux aspects que les miens. Ma configuration était bien meilleure que celle d'Innocent, le jour de l'élection. Mais voilà... règne dans la paix, règne dans la paix ; or nous sommes dans la guerre, le trouble et l'orage. J'ai de trop beaux astres pour les temps où nous sommes. Ceux d'Innocent, qui disent difficultés, erreurs, revers, convenaient mieux à cette période sombre. Dieu accorde les hommes avec les moments du monde, et appelle les papes qui conviennent à ses desseins, tel pour la grandeur et la gloire, tel pour l'ombre et la chute... Si je n'avais été dans l'Église, comme ma mère l'a voulu, j'aurais été comte de Périgord, puisque mon frère aîné est mort sans descendance, l'année précisément de mon premier conclave, et que la couronne, faute que je puisse la ceindre, est passée à mon frère cadet, Roger-Bernard... Ni pape, ni comte. Allons, il faut accepter la place où la Providence nous met, et s'efforcer d'y faire de son mieux. Sans doute serai-je de ces hommes qui ont eu grand rôle et grande figure dans leur siècle, et qui sont oubliés aussitôt que disparus. La mémoire des peuples est paresseuse; elle ne retient que le nom des rois... Votre volonté, Seigneur, votre volonté... Et puis, rien ne sert de repenser à ces choses, que je me suis dites cent fois... C'est d'avoir revu le Périgueux de mon enfance, et ma chère collégiale Saint-Front, et de m'en éloigner, qui me remue l'âme. Regardons plutôt ce paysage que je vois peut-être pour la dernière fois. Merci, Seigneur, de m'avoir octroyé cette joie...
Mais pourquoi me mène-t-on d'un train si rapide? Nous venons déjà de passer Château-1'Évêque; d'ici Bourdeilles, nous n'en avons guère que pour deux heures. Le jour du départ, il faut toujours faire petite étape. Les adieux, les dernières suppliques, les dernières bénédictions qu'on vous vient demander, le bagage oublié : on ne part jamais à l'heure décidée. Mais cette fois, c'est vraiment petite étape...
Brunet!... Holà! Brunet, mon ami; va en tête commander qu'on ralentisse le train. Qui nous emmène avec cette hâte? Est-ce Cunhac ou La Rue? Point n'est besoin de me secouer autant. Et puis va dire à Monseigneur Archambaud, mon neveu, qu'il descende de sa monture et que je le convie à partager ma litière. Merci, va...
Pour venir d'Avignon, j'avais avec moi mon neveu Robert de Durazzo ; il fut un fort agréable compagnon. Il avait bien des traits de ma sour Agnès, et de notre mère. Qu'est-il allé se faire occire à Poitiers, par ces butors d'Anglais, en se portant dans la bataille du roi de France ! Oh ! je ne l'en désapprouve pas, même si j'ai dû feindre de le faire. Qui pouvait penser que le roi Jean irait se faire étriller de pareille sorte ! Il aligne trente mille hommes contre six mille, et le soir il se retrouve prisonnier. Ah ! l'absurde prince, le niais ! Alors qu'il pouvait, 1368
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s'il avait seulement accepté l'accord que je lui portais comme sur un plateau d'offrandes, tout gagner sans livrer bataille !
Archambaud me paraît moins vif et brillant que Robert. Il n'a pas connu l'Italie, qui délie beaucoup la jeunesse. Enfin, c'est lui qui sera comte de Périgord, si Dieu le veut. Cela va le former, ce jeune homme, de voyager en ma compagnie. Il a tout à apprendre de moi... Une fois mes oraisons faites, je n'aime point à rester seul.
II
LE CARDINAL DE PÉRIGORD PARLE
Ce n'est pas que je répugne à chevaucher, Archambaud, ni que l'âge m'en ait rendu incapable. Croyez-moi, je puis fort bien encore couvrir mes quinze lieues à cheval, et j'en sais de plus jeunes que moi que je laisserais en arrière. D'ailleurs, comme vous le voyez, j'ai toujours un palefroi qui me suit, tout harnaché pour le cas où j'aurais l'envie ou la nécessité de l'enfourcher. Mais je me suis avisé qu'une pleine journée à ressauter dans sa selle ouvre l'appétit mieux que l'esprit, et porte à manger et à boire gros plutôt qu'à garder tête claire, comme j'ai besoin de l'avoir quand souvent il me faut inspecter, régenter ou négocier dès mon arrivée.
Bien des rois, et celui de France tout le premier, conduiraient plus profitablement leurs États s'ils se fatiguaient un peu moins le rein et davantage la cervelle, et s'ils ne s'obstinaient à traiter des plus grandes affaires à table, en fin d'étape ou retour de chasse. Notez que l'on ne se déplace pas moins vite en litière, comme je le fais, si l'on a de bons sommiers dans les brancards, et la prudence de les changer souvent... Voulez-vous une dragée, Archambaud? dans le petit coffret à votre main... eh bien, passez-m'en une...
Savez-vous combien de jours j'ai mis d'Avignon à Breteuil en Normandie, pour aller trouver le roi Jean qui y montait un absurde siège? Dites un peu?... Non, mon neveu ; moins que cela. Nous sommes partis le 21 juin, le jour du solstice, et point à la première heure. Car vous savez, ou plutôt vous ne savez point comment se passe le départ d'un nonce, ou de deux, puisque nous étions deux en l'occasion... Il est de bonne coutume que tout le collège des cardinaux, après messe, fasse escorte aux partants, jusqu'à une lieue de la ville ; et il y a toujours grande foule à suivre ou à regarder de part et d'autre du chemin. Et l'on se doit d'aller à pas de procession, pour donner dignité au cortège. Puis on fait halte, et les cardinaux se rangent en ligne par ordre de 1370
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préséance, et le nonce échange avec chacun le baiser de paix. Toute cette cérémonie met loin de l'aurore... Donc nous partîmes le 21 juin. Or, nous étions rendus à Breteuil le 9 juillet. Dix-huit jours. Niccola Capocci, mon colégat, était malade. Il faut dire que je l'avais secoué, ce douillet. Jamais il n'avait voyagé d'un tel train. Mais une semaine plus tard, le Saint-Père avait dans les mains, portée par chevaucheurs, la relation de mon premier entretien avec le roi. Cette fois, nous n'avons pas à tant nous hâter. D'abord, les journées, en cette époque de l'année, sont brèves, même si nous bénéficions d'une saison clémente... Je ne me rappelais pas que novembre pût être si doux en Périgord, comme il fait aujourd'hui. La belle lumière que nous avons ! Mais nous risquons fort de rencontrer l'intempérie, quand nous avancerons vers le nord du royaume. J'ai compté un gros mois, de telle sorte que nous soyons à Metz pour la Noël, si Dieu le veut. Non, je n'ai point autant de presse que l'été passé, puisque, contre tout mon effort, cette guerre s'est faite, et que le roi Jean est prisonnier.
Comment pareille infortune a pu advenir? Oh! vous n'êtes point le seul à vous en ébaubir, mon neveu. Toute l'Europe en éprouve surprise peu petite, et dispute ces mois-ci des causes et des raisons... Les malheurs des rois viennent de loin, et souvent l'on prend pour accident de leur destinée ce qui n'est que fatalité de leur nature. Et plus les malheurs sont gros, plus les racines en sont longues.
Cette affaire, je la sais par le menu... Tirez un peu vers moi cette couverture... et je l'attendais, vous dirais-je. J'attendais qu'un grand revers, un grand abaissement vînt frapper ce roi, donc, hélas! ce royaume. En Avignon, nous avons à connaître de tout ce qui intéresse les cours. Toutes les intrigues, tous les complots refluent vers nous. Pas un mariage projeté dont nous ne soyons avertis avant les fiancés eux-mêmes... "dans le cas où Madame de telle couronne pourrait être accordée à Monseigneur de telle autre, qui est son cousin au second degré, notre Très Saint-Père octroierait-il dispense?"... pas un traité qui ne se négocie sans que quelques agents des deux parts aient été envoyés ; pas de crime qui ne vienne chercher son absolution... L'Église fournit aux rois et aux princes leurs chanceliers, ainsi que la plupart de leurs légistes... Depuis dix-huit années, les maisons de France et d'Angleterre sont en lutte ouverte. Cette lutte, quelle en est la cause? Les prétentions du roi Edouard à la couronne de France, certes ! C'est là le prétexte, un bon prétexte juridique, je le conçois, car on peut en débattre à l'infini; mais ce n'est point le seul et vrai motif. Il y a les frontières, de tout temps mal définies, entre la Guyenne et les comtés voisins, à commencer par le nôtre, le Périgord, tous ces terriers confusément écrits où les droits féodaux se chevauchent; il y a les difficultés d'entente, de vassal à suzerain, quand tous les deux sont rois ; il y a les
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rivalités de commerce et d'abord pour les laines et tissus, ce qui fait qu'on s'est disputé les Flandres; il y a le soutien que la France a toujours porté aux Écossais qui entretiennent menace, pour le roi anglais, sur son septentrion... La guerre n'a pas éclaté pour une raison, mais pour vingt qui couvaient comme braises de nuit. Là-dessus Robert d'Artois, perdu d'honneur et proscrit du royaume, est allé en Angleterre souffler sur les tisons. Le pape, c'était alors Pierre Roger, c'est-à-dire Clément VI, a tout fait et fait faire pour tenter d'empêcher cette méchante guerre. Il a prêché le compromis, les concessions de part et d'autre. Il a dépêché, lui aussi, un légat, qui n'était autre d'ailleurs que l'actuel pontife, le cardinal Aubert. Il a voulu relancer le projet de croisade, à laquelle les deux rois devaient participer en emmenant leur noblesse. C'eût été bon moyen de dériver leurs envies guerrières, avec l'espérance de refaire l'unité de la chrétienté... Au lieu de la croisade, nous avons eu Crécy. Votre père y était; vous avez ouï de lui le récit de ce désastre...
Ah ! mon neveu, vous le verrez tout au long de votre vie, il n'y a guère de mérite à servir de tout son cour un bon roi; il vous entraîne au devoir, et les peines qu'on prend ne coûtent pas parce qu'on sent qu'elles concourent au bien suprême. Le difficile c'est de bien servir un mauvais monarque... ou un mauvais pape. Je les voyais bien heureux, les hommes du temps de ma prime jeunesse, qui servaient Philippe le Bel. Être fidèle à ces Valois vaniteux demande plus d'effort. Ils n'entendent conseils et ne se prêtent à parler raison que lorsqu'ils sont défaits et étrillés. C'est seulement après Crécy que Philippe VI consentit une trêve sur des propositions que j'avais préparées. Point trop mal, il faut croire, puisque cette trêve a duré, en gros, à part quelques engagements locaux, de l'an 1347 à l'an 1354. Sept années de paix relative. C'aurait pu être, pour beaucoup, un temps de bonheur. Mais voilà; en notre siècle maudit, à peine la guerre finie, c'est la peste qui commence.
Vous avez été plutôt épargnés en Périgord... Certes, mon neveu, certes, vous avez payé votre tribut au fléau ; oui, vous avez eu votre part d'horreur. Mais ce n'est rien à comparer avec les villes nombreuses et entourées de campagnes très peuplées, comme Florence, Avignon, ou Paris. Savez-vous que ce fléau venait de Chine, par l'Inde, la Tartarie et l'Asie mineure? Il s'est répandu, à ce qu'on dit, jusqu'en Arabie. C'est bien une maladie d'infidèles qui nous a été envoyée pour punir l'Europe de trop de péchés. De Constantinople et des rivages du Levant, les navires ont transporté la peste dans l'archipel grec d'où elle a gagné les ports d'Italie; elle a passé les Alpes et nous est venue ravager, avant de gagner l'Angleterre, la Hollande, le Danemark, et d'aller finir jusque dans les pays du grand Nord, la Norvège, l'Islande. Avez-vous eu ici les deux formes de la peste, celle qui tuait en trois
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jours, avec fièvre brûlante et crachements de sang... les infortunés qui en étaient atteints disaient qu'ils enduraient déjà les peines de l'enfer... et puis l'autre, qui faisait l'agonie plus longue, cinq à six jours, avec de la fièvre pareillement, et de gros carboncles et pustules qui venaient aux aines et aux aisselles?
Sept mois de rang, nous avons subi cela en Avignon. Chaque soir, en se couchant, on se demandait si l'on se relèverait. Chaque matin, on se tâtait sous les bras et à la fourche des cuisses. A la moindre chaleur qu'ils se sentaient dans le corps, les gens étaient pris d'angoisse et vous regardaient avec des yeux fous. A chaque respiration, on se disait que c'était peut-être avec cette goulée d'air-là que le mal vous pénétrait. On ne quittait nul ami sans penser " Sera-ce lui, sera-ce moi, ou bien nous deux?" Les tisserands mouraient dans leur échoppe au pied de leurs métiers arrêtés, les orfèvres auprès de leurs creusets froids, les changeurs sous leurs comptoirs. Des enfants finissaient de mourir sur le grabat de leur mère morte. Et l'odeur, Archambaud, l'odeur dans Avignon! Les rues étaient pavées de cadavres.
La moitié, vous m'entendez bien, la moitié de la population a péri. Entre janvier et avril de 1348, on compta soixante-deux mille morts. Le cimetière que le pape avait fait acheter en hâte fut plein en un seul mois; on y enfouit onze mille corps. Les gens trépassaient sans serviteurs, étaient ensevelis sans prêtres. Le fils n'osait plus visiter son père, ni le père visiter son fils. Sept mille maisons fermées ! Tous ceux qui le pouvaient fuyaient vers leur palais de campagne. Clément VI, avec quelques cardinaux dont je fus, resta dans la ville. " Si Dieu nous veut, il nous prendra. " Et il fit rester la plupart des quatre cents officiers de l'hôtel pontifical qui ne furent pas de trop pour organiser les secours. Le pape servit des gages à tous les médecins et physiciens; il prit à solde charretiers et fossoyeurs, fit distribuer des vivres et prescrivit de bonnes mesures de police contre la contagion. Nul alors ne lui reprocha d'être large à la dépense. Il tança moines et nonnes qui manquaient au devoir de charité envers les malades et les agonisants... Ah ! j'en ai entendu alors des confessions et des repentirs chez des hommes bien hauts et puissants, même d'Église, qui venaient se nettoyer l'âme de tous leurs péchés et quêter l'absolution ! Même les gros banquiers lombards et florentins qui se confessaient en claquant des dents, et se découvraient soudain généreux. Et les maîtresses des cardinaux... eh oui, eh oui, mon neveu; pas tous, mais il y en a... ces belles dames venaient accrocher leurs joyaux aux statues de la Sainte Vierge ! Elles se tenaient sous le nez un mouchoir imprégné d'essences aromatiques et jetaient leurs chaussures" avant de rentrer chez elles. Ceux-là qui reprochent à Avignon d'être ville d'impiété et comme la nouvelle Babylone ne l'ont pas vue pendant la peste. On y fut pieux, je vous l'assure ! QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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L'étrange créature que l'homme ! Quand tout lui sourit, qu'il jouit d'une santé florissante, que ses affaires sont prospères, son épouse féconde et sa province en paix, n'est-ce pas là qu'il devrait élever sans cesse son âme vers le Seigneur pour lui rendre grâces de tant de bienfaits? Point du tout; il est oublieux de son créateur, fait la tête fière et s'emploie à braver tous les commandements. Mais dès que le malheur le frappe et que survient la calamité, alors il se rue à Dieu. Et il prie, et il s'accuse, et il promet de s'amender... Dieu a donc bien raison de l'accabler, puisque c'est la seule manière, semble-t-il, de faire que l'homme lui revienne... Je n'ai pas choisi mon état. C'est ma mère, peut-être le savez-vous, qui me l'a désigné quand j'étais enfant. Si j'y ai convenu, c'est, je crois, parce que de toujours j'ai eu gratitude envers Dieu de ce qu'il me donnait, et d'abord de vivre. Je me rappelle, tout petit, dans notre vieux château de la Rolphie, à Périgueux, où vous êtes né vous-même, Archambaud, mais où vous n'habitez plus depuis que votre père a choisi, voici quinze ans, de résider à Montignac... eh bien là, dans ce gros château assis sur une arène des anciens Romains, je me rappelle cet émerveillement qui m'emplissait soudain d'être vivant au milieu du vaste monde, de respirer, de voir le ciel; je me rappelle avoir ressenti cela surtout les soirs d'été, quand la lumière est longue et qu'on me conduisait au lit bien avant que le jour ne soit tombé. Les abeilles bruissaient dans une vigne qui grimpait au mur, sous ma chambre, l'ombre lentement emplissait la cour ovale, aux pierres énormes ; le ciel était encore clair où passaient des oiseaux, et la première étoile s'installait dans les nuées qui restaient rosés. J'avais un grand besoin de dire merci et ma mère m'a fait comprendre que c'était à Dieu, organisateur de toute cette beauté, qu'il fallait le dire. Et cela jamais ne m'a abandonné.
Ce jour d'hui même, tout au long de notre route, j'ai souvent un merci qui me vient au cour pour ce temps doux que nous avons, ces forêts rousses que nous traversons, ces prés encore verts, ces serviteurs fidèles qui m'escortent, ces beaux chevaux gras que je vois trotter contre ma litière. J'aime à regarder le visage des hommes, le mouvement des bêtes, la forme des arbres, toute cette grande variété qui est l'ouvre infinie et infiniment merveilleuse de Dieu. Tous nos docteurs qui disputent théologie dans des salles closes, et se lardent de creuses paroles, et s'invectivent de bouche amère, et s'assomment de mots inventés pour nommer autrement ce qu'on savait avant eux, tous ces gens feraient bien de se guérir la tête en contemplant la nature. Moi, j'ai pour théologie celle qu'on m'a apprise, tirée des pères de l'Église; et je ne me soucie point d'en changer...
Vous savez que j'aurais pu être pape... oui, mon neveu. D'aucuns me le disent, comme ils disent aussi que je pourrais l'être si Innocent dure
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moins que moi. Ce sera ce que Dieu voudra. Je ne me plains point de ce qu'il m'a fait. Je le remercie qu'il m'ait mis où il m'a mis, et qu'il m'ait conservé jusqu'à l'âge que j'ai, où bien peu parviennent... cinquante-cinq ans, mon cher neveu... et aussi dispos que je suis. Cela aussi est bénédiction du Seigneur. Des gens qui ne m'ont pas vu de dix ans n'en croient pas leurs yeux que j'aie si peu changé d'apparence, la joue toujours aussi rosé, et la barbe à peine blanchie. L'idée de coiffer ou de n'avoir pas coiffé la tiare ne me chatouille, en vérité... je vous le confie comme à un bon parent... que lorsque j'ai le sentiment que je pourrais mieux agir que celui qui la porte. Or, ce sentiment-là, je ne l'ai jamais connu auprès de Clément VI. Il avait bien compris que le pape doit être monarque par-dessus les monarques, lieutenant général de Dieu. Un jour que Jean Birel ou quelque autre prêcheur de dépouillement lui reprochait d'être trop dispendieux et trop généreux envers les solliciteurs, il répondit: " Personne ne doit se retirer mécontent de la présence du prince. " Puis, se tournant vers moi, il ajouta entre ses dents : " Mes prédécesseurs n'ont pas su être papes. " Et pendant cette grande peste, comme je vous le disais, il nous prouva vraiment qu'il était le meilleur. Je ne crois point, tout honnêtement, que j'eusse pu faire autant que lui, et j'ai remercié Dieu, là encore, qu'il ne m'ait point désigné pour conduire la chrétienté souffrante au travers de cette épreuve.
Pas un moment, Clément ne se départit de sa majesté ; et il montra bien qu'il était le Saint-Père, le père de tous les chrétiens et même des autres, puisque lorsque les populations, un peu partout, mais principalement dans les provinces rhénanes, à Mayence, à Worms, se retournèrent contre les juifs qu'elles accusaient d'être les responsables du fléau, il condamna ces persécutions. Il fit même plus ; il décida de prendre les juifs sous sa protection; il excommunia ceux qui les molestaient ; il offrit aux juifs pourchassés l'asile et l'établissement dans ses États dont, il faut le reconnaître, ils ont refait la prospérité en quelques années.
Mais pourquoi vous parle-je si longuement de la peste? Ah, oui! A cause des grandes conséquences qu'elle eut pour la couronne de France, et pour le roi Jean lui-même. En effet, vers la fin de l'épidémie, dans l'automne de 1349, coup sur coup trois reines, ou plutôt deux reines et une princesse promise à l'être...
Que dis-tu, Brunet? Parle plus haut. Nous sommes en vue de Bourdeilles?... Ah, oui, je veux regarder. La position est forte, en effet, et le château bien posé pour commander de loin les approches.
Voilà donc, Archambaud, le château que mon frère cadet, votre père, m'a abandonné pour me remercier d'avoir libéré Périgueux. Car, si je ne suis point parvenu à tirer le roi Jean des mains anglaises, au
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moins ai-je pu en tirer notre ville comtale et faire que l'autorité nous y soit rendue. La garnison anglaise, vous vous rappelez, ne voulait pas partir. Mais les lances qui m'accompagnent, et dont certaines gens se gaussent, se sont, une nouvelle fois, révélées bien utiles. Il a suffi que j'apparaisse avec elles, venant de Bordeaux, pour que les Anglais fassent leurs bagages, sans demander leur reste. Deux cents lances et un cardinal, c'est beaucoup... Oui, la plupart de mes serviteurs sont entraînés aux armes, de même que mes secrétaires et les docteurs es lois qui vont avec moi. Et mon fidèle Brunet est chevalier ; je l'ai fait naguère anoblir. En me donnant Bourdeilles, mon frère au fond se renforce. Car avec la châtellenie d'Auberoche, près Savignac, et la bastide de Bonneval, proche de Thenon, que j'ai rachetées vingt mille florins, voici dix ans, au roi Philippe VI... je dis rachetées, mais en vérité cela compensa pour partie les sommes que je lui avais prêtées... avec aussi l'abbaye forte de Saint-Astier, dont je suis l'abbé, et mes prieurés du Fleix et de Saint-Martin-de-Bergerac, cela fait à présent six places, à bonne distance tout autour de Périgueux, qui dépendent d'une haute autorité d'Église, presque comme si elles étaient tenues par le pape lui-même. On hésitera à s'y frotter. Ainsi j'assure la paix dans notre comté.
Vous connaissez Bourdeilles, bien sûr; vous y êtes venu souvent. Moi, il y a longtemps que je ne l'ai visité... Tiens, je ne me rappelais point ce gros donjon octogonal. Il a fière allure. Le voici mien, à présent, mais pour y passer seulement une nuit et un matin, le temps d'y installer le gouverneur que j'ai choisi, et sans savoir quand j'y reviendrai, si j'y reviens. C'est peu de loisir pour en jouir. Enfin, remercions Dieu pour ce temps qu'il m'y accorde. J'espère qu'on nous aura préparé un bon souper car, même en litière, la route creuse.
III
LA MORT FRAPPE À TOUTES LES PORTES
Je le savais, mon neveu, je l'avais dit, qu'il ne fallait point escompter, ce jour d'hui, aller plus loin que Nontron. Et encore n'y parviendrons-nous qu'après le salut, à nuit toute noire. La Rue me rebattait les oreilles: "Monseigneur se ralentit... Monseigneur ne va pas se contenter d'une étape de huit lieues... " Eh ouiche ! La Rue va toujours comme s'il avait le feu au troussequin. Ce qui n'est point mauvaise chose, car avec lui mon escorte ne s'assoupit point. Mais je savais que nous ne pourrions quitter Bourdeilles avant le milieu du jour. J'avais trop à faire et à décider, trop de seings à donner.
J'aime Bourdeilles, voyez-vous ; je sais que j'y pourrais être heureux si Dieu m'avait assigné, non seulement de le posséder, mais d'y résider. Celui qui a un bien unique et modeste en profite pleinement. Celui qui a possessions vastes et nombreuses n'en jouit que par l'idée. Toujours le ciel balance ce dont il nous gratifie.
Quand vous rentrerez en Périgord, faites-moi la bonne grâce de vous rendre à Bourdeilles, Archambaud, et voyez si l'on a bien réparé les toitures comme je l'ai commandé tout à l'heure. Et puis la cheminée de ma chambre fumait... C'est grande chance que les Anglais l'aient épargné. Vous avez vu Brantôme, que nous avons juste passée; vous avez vu cette désolation qu'ils ont faite d'une ville autrefois si douce et si belle au bord de sa rivière ! Le prince de Galles s'y est arrêté, pour la nuit, le 9 du mois d'août, à ce qui vient de m'être dit. Et ses coutilliers et goujats, au matin, ont tout embrasé avant de repartir.
Je réprouve fort cette façon qu'ils ont de tout détruire, ardoir, exiler ou ruiner, comme il semble qu'ils s'y adonnent de plus en plus. Qu'on s'égorge à la guerre, entre gens d'armes, je le conçois ; si Dieu ne m'avait désigné pour l'Église et que j'aie eu à mener bannières au combat, je n'aurais point fait de quartier. Qu'on pille, passe encore; il faut bien donner quelque agrément aux hommes dont on exige risque et fatigue.
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Mais chevaucher seulement pour réduire le peuple à misère, griller ses toits et ses moissons, l'exposer à famine et froidure, cela me donne du courroux. Je sais le dessein; de provinces ruinées, le roi ne peut plus tirer impôt, et c'est pour l'affaiblir qu'on détruit ainsi les biens de ses sujets. Mais cela ne vaut. Si l'Anglais prétend avoir droit sur la France, pourquoi la ravage-t-il? Et pense-t-il, même s'il l'emporte par les traités après l'avoir emporté par les armes, pense-t-il en agissant de la sorte y être jamais toléré? Il sème la haine. Sans doute il prive d'argent le roi de France, mais il lui fournit des âmes qu'animent la colère et la vengeance. Trouver des seigneurs, ici ou là, pour faire allégeance par intérêt, oui le roi Edouard en trouvera ; mais le peuple désormais lui opposera refus, car ce sont traitements inexpiables. Voyez déjà ce qui se produit ; les bonnes gens n'en veulent point au roi Jean de s'être fait battre ; ils le plaignent, ils l'appellent Jean le Brave, ou Jean le Bon, alors qu'ils devraient l'appeler Jean le Sot, Jean le Buté, Jean l'Incapable. Et vous verrez qu'ils sauront se saigner pour payer sa rançon.
Vous me demandez pourquoi je vous disais hier que la peste avait eu grave effet sur lui et sur le sort du royaume? Eh ! mon neveu, pour quelques morts en mauvais ordre, des morts de femmes et d'abord de la sienne, Madame Bonne de Luxembourg, avant qu'il ne soit roi. Madame de Luxembourg fut enlevée par la peste en septembre de 1349. Elle devait être reine, et eût été une bonne reine. Elle était, comme vous le savez, la fille du roi de Bohême, Jean l'Aveugle, qui avait si grand amour de la France qu'il disait que la cour de Paris était la seule où l'on pût vivre noblement. Un modèle de chevalerie, ce roi-là, mais un peu fou. Bien que n'y voyant goutte, il s'obstina de combattre à Crécy et, pour cela, il fit lier son cheval aux montures de deux de ses chevaliers qui l'encadraient de part et d'autre. Et ils se ruèrent ainsi à la mêlée. On les trouva morts tous les trois, toujours liés. Le roi de Bohême portait trois plumes d'autruche blanches au cimier de son heaume. Son noble trépas frappa si fort le jeune prince de Galles... il allait alors sur ses seize ans; c'était son premier combat, et il s'y conduisit bien, même si le roi Edouard estima politique d'exagérer un peu la part de son héritier dans cette affaire... le prince de Galles donc fut si frappé qu'il pria son père de lui laisser porter dorénavant le même emblème que feu le roi aveugle. Et c'est pourquoi l'on voit les trois plumes blanches surmonter à présent le heaume du prince. Mais le plus important en Madame Bonne, c'était son frère, Charles de Luxembourg, dont nous avions, le pape Clément VI et moi, favorisé l'élection à la couronne du Saint Empire. Non que nous ne pensions avoir quelques embarras avec ce rustaud madré comme un marchand... oh! rien de son père, vous en jugerez bientôt; mais comme nous prévoyions aussi que la France connaîtrait de piètres moments, c'était
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la renforcer que de faire son futur roi beau-frère de l'Empereur. Morte la sour, finie l'alliance. Les embarras, nous les avons eus avec sa Bulle d'Or; mais d'appui à la France, il n'en a guère donné, et c'est bien pourquoi je m'en vais à Metz.
Le roi Jean, qui n'était encore alors que duc de Normandie, ne montra point un désespoir extrême de la mort de Madame Bonne. Il y avait peu d'entente entre eux, et souvent des éclats. Bien qu'elle eût de la grâce et qu'il lui ait fait un enfant chaque année, onze au total, depuis qu'on lui avait donné à comprendre qu'il était temps pour lui de se rapprocher de son épouse dans le Ut, Monseigneur Jean, pour l'affection, inclinait plutôt du côté d'un sien cousin, de huit ans son cadet et d'assez jolie tournure... Charles de La Cerda, qu'on appelait aussi Monsieur d'Espagne, parce qu'il appartenait à une branche évincée du trône de Castille. Aussitôt Madame Bonne mise en terre, ce fut en compagnie du beau Charles d'Espagne que le duc Jean se retira à Fontainebleau, pour fuir la contagion... Oh! ce vice n'est pas rare, mon neveu. Je ne le comprends point et il m'encolère fort ; il est de ceux pour lesquels j'ai le moins d'indulgence. Mais force est de reconnaître qu'il est répandu même chez les rois, auxquels il fait grand tort. Jugez-en par ce qu'il advint du roi Edouard II d'Angleterre, le père de l'actuel. Ce fut la sodomie qui lui a coûté et le trône et la vie. Notre roi Jean n'est pas à ce point sodomite affiché; mais il en marque beaucoup de traits, et il les montra surtout dans sa passion funeste pour ce cousin d'Espagne au trop gracieux visage...
Qu'y a-t-il, Brunet? Pourquoi s'arrête-t-on? Où sommes-nous? A Quinsac. Il n'est point prévu... Que veulent ces manants? Ah! une bénédiction ! Qu'on n'arrête point mon cortège pour cela ; tu sais bien que je bénis en marchant... In nomine patris... ///... sancti... Allez, bonnes gens, vous êtes bénis, allez en paix... S'il fallait s'arrêter chaque fois qu'on me demande une bénédiction, nous serions à Metz dans six mois.
Donc, vous disais-je, en septembre de 1349 Madame Bonne meurt, laissant veuf l'héritier du trône. En octobre, ce fut le tour de la reine de Navarre, Madame Jeanne, qu'on appelait naguère Jeanne la Petite, la fille de Marguerite de Bourgogne, et peut-être, ou peut-être pas, de Louis Hutin ; celle qu'on avait écartée de la succession de France en faisant peser sur elle la présomption de bâtardise... eh oui, l'enfant de la tour de Nesle... Emportée par la peste. Son trépas, à elle non plus, ne fut pas salué par de très longs sanglots. Elle était veuve depuis six ans de son cousin, Monseigneur Philippe d'Évreux, tué quelque part en Castille dans un combat contre les Maures. La couronne de Navarre leur avait été abandonnée par Philippe VI, lors de son avènement, pour prévenir les revendications qu'ils auraient pu émettre sur celle de QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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France. Cela fit partie de toutes les tractations qui assurèrent le trône aux Valois. Je n'ai jamais approuvé cet arrangement navarrais qui n'était bon ni en droit ni en fait. Mais je n'avais pas encore mon mot à dire ! je venais tout juste d'être nommé évêque d'Auxerre. Et puis même l'aurais-je dis... En droit, cela ne tenait, point. La Navarre venait de la mère de Louis Hutin. Si Jeanne la Petite n'était pas la fille de celui-ci, mais d'un quelconque écuyer, elle n'avait pas plus de titres sur la Navarre que sur la France. Donc, si on lui reconnaissait la couronne de l'une, on étayait ipso facto ses droits sur l'autre, pour elle et pour ses héritiers. On avouait un peu trop qu'on l'avait écartée du trône non tellement pour sa présumée bâtardise, mais parce qu'elle était femme, et grâce à l'artifice d'une loi des mâles inventée.
Quant aux raisons de fait... Jamais le roi Philippe le Bel n'aurait consenti, pour quelque raison que ce fût, à amputer ainsi le royaume de ce qu'il y avait ajouté. On n'assure pas son trône en lui sciant un pied. Jeanne et Philippe de Navarre s'étaient tenus fort calmes, elle parce que la chemise de sa mère lui collait un peu trop à la peau, lui parce qu'il était comme son père, Louis d'Évreux, de nature digne et réfléchie. Ils semblaient contents avec leur riche comté normand et leur petit royaume pyrénéen. Les choses allaient changer avec leur fils Charles, jeune homme fort remuant pour ses dix-huit ans, qui jetait des regards pleins de vindicte sur le passé de sa famille, pleins d'ambition sur son propre avenir. " Si ma grand-mère n'avait pas été si chaude putain, si ma mère était née homme... Je serais roi de France à présent. " Je l'ai entendu dire cela, de mes oreilles... Il convenait donc de ménager la Navarre qui, par sa situation au midi du royaume, prenait d'autant plus d'importance que les Anglais, à présent, tenaient toute l'Aquitaine. Alors, comme toujours en pareil cas, arrangeons un mariage.
Le duc Jean se fût bien dispensé de contracter une nouvelle union. Mais il était promis à être roi, et l'image royale voulait qu'il eût une épouse à son côté, surtout dans son cas. Une épouse empêcherait qu'il parût marcher trop ouvertement au bras de Monsieur d'Espagne. D'autre part, comment mieux flatter le remuant Charles d'Évreux-Navarre, et comment mieux lui lier les mains, qu'en choisissant la future reine de France parmi ses sours? La plus âgée, Blanche, avait seize ans. Une beauté, et beaucoup de grâces d'esprit. Le projet fut fort avancé, les dispenses demandées au pape et le mariage quasiment annoncé, encore qu'on se demandât qui serait vivant la semaine suivante, dans l'horrible période qu'on traversait.
Car la mort continuait de frapper à toutes les portes. Au début de décembre, la peste enleva la reine de France elle-même, Madame Jeanne de Bourgogne, la boiteuse, la mauvaise reine. Pour celle-là, ce
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fut tout juste si la bienséance permit de contenir les cris de joie, et si le peuple ne se mit pas à danser dans les rues. Elle était haïe ; votre père a dû vous le dire. Elle volait le sceau de son mari pour faire jeter gens en prison ; elle apprêtait des bains empoisonnés pour les hôtes qui lui déplaisaient. Il s'en fallut de peu qu'elle ne fit de la sorte périr un évêque... Le roi, parfois, la rouait à coups de torche ; mais il ne parvint pas à l'amender. Je me méfiais fort de cette reine-là. Sa nature soupçonneuse peuplait la cour d'ennemis imaginaires. Elle était coléreuse, menteuse, odieuse ; elle était criminelle. Sa mort parut un effet tardif de la justice céleste. D'ailleurs, aussitôt après, le fléau commença de régresser, comme si cette grande hécatombe, venue de si loin, n'avait eu d'autre but que d'atteindre, enfin, cette harpie.
De tous les hommes de France, celui qui en éprouva le plus grand soulagement, ce fut le roi lui-même. Un mois moins un jour après, dans la froidure de janvier, il se remaria. Même veuf d'une femme unanimement détestée, c'était faire bien peu de cas des délais de convenance. Mais le pire n'était point dans la hâte. Avec qui convolait-il? Avec la fiancée de son fils, avec Blanche de Navarre, la jeunette, dont il était tombé fou en la voyant paraître à la cour. Si complaisants qu'ils soient pour la gaillardise, les Français n'aiment guère, chez le souverain, les égarements de cette sorte.
Philippe VI avait quarante ans de plus que la beauté qu'il soufflait, fort brutalement, à son héritier. Et il ne pouvait point invoquer, comme pour tant d'unions princières désassorties, l'intérêt supérieur des empires. Il enchâssait une pierre de scandale dans sa couronne, cependant qu'il infligeait à son successeur la meurtrissure du ridicule. Mariage célébré à la sauvette, du côté de Saint-Germain-en-Laye. Jean de Normandie, naturellement, n'y assistait pas. Il n'avait jamais eu grande affection pour son père, qui d'ailleurs lui en rendait peu. Maintenant, il lui vouait de la haine.
Et l'héritier, un mois plus tard, se remariait à son tour. Il avait hâte d'effacer l'outrage. Il fit l'enchanté de s'accommoder de Madame de Boulogne, veuve du duc de Bourgogne. Ce fut mon vénérable frère, le cardinal Guy de Boulogne, qui arrangea cette union pour l'avantage de sa famille, et le sien propre. Madame de Boulogne était, du point de vue de la fortune, un fort bon parti, ce qui aurait dû assainir les affaires du prince, déjà dépensier comme personne, mais ne servit en fait qu'à l'encourager au gaspillage.
La nouvelle duchesse de Normandie était plus âgée que sa belle-mère ; elles produisaient ensemble un étrange effet aux réceptions de cour, d'autant que, pour la tournure et le visage, la comparaison n'était guère à l'avantage de la bru. Le duc Jean en éprouvait dépit ; il s'était pris à croire qu'il aimait d'amour Madame Blanche de Navarre qui lui avait été si vilainement enlevée, et il souffrait torture en la voyant
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auprès de son père qui ne cessait de la mignoter en public, de la plus sotte façon. Cela n'arrangea pas les nuits du duc Jean avec Madame de Boulogne, et le rejeta davantage vers Monsieur d'Espagne. La prodigalité lui servit de revanche. On eût dit qu'il se redonnait de l'honneur en dilapidant.
D'ailleurs, après les mois de terreur et de malheur qu'on venait de traverser durant la peste, tout le monde dépensait follement. Surtout à Paris. Autour de la cour, c'était démence. On prétendait que cette débauche de luxe procurait travail aux petites gens. Pourtant on n'en voyait guère l'effet dans les masures et les soupentes. Entre les princes endettés et le commun peuple miséreux, il y avait l'échelon où le profit fuyait, happé par de gros marchands comme les Marcel, qui font négoce de draps, soieries et autres denrées de parure et se sont alors grassement enrichis. La mode devint extravagante, et le duc Jean, bien qu'il eût déjà trente et un ans, arborait en compagnie de Monsieur d'Espagne des cottes dentelées si courtes qu'elles leur laissaient paraître les fesses. On riait d'eux lorsqu'ils étaient passés.
Madame Blanche de Navarre avait été reine plus tôt que prévu ; elle fut régnante moins longtemps qu'escompté. Philippe de Valois avait réchappé de la guerre et de la peste ; il ne résista pas à l'amour. Tant qu'il avait vécu auprès de son acariâtre boiteuse, il était resté bel homme, un peu gras, mais toujours solide et allant, maniant les armes, chevauchant vite, chassant longtemps. Six mois de prouesses galantes auprès de sa belle épousée eurent raison de lui. Il ne quittait son lit qu'avec l'idée d'y retourner. C'était obsession; c'était frénésie. Il réclamait de ses physiciens des préparations qui le fissent infatigable au déduit... Quoi donc?... Il vous surprend que... Mais si, mon neveu, mais si ; bien que d'Église, ou plutôt parce que d'Église, il nous faut être instruits de ces choses, surtout quand elles touchent la personne des rois. Madame Blanche subissait, à la fois consentante, inquiète et flattée, cette passion qui lui était à tout moment prouvée. Le roi se glorifiait publiquement qu'elle fût plus vite lasse que lui. Bientôt il maigrit. Il se désintéressait de gouverner. Chaque semaine le vieillissait d'une année. Il mourut le 22 août 1350, à cinquante-sept ans, dont vingt-deux ans de règne. Sous des dehors splendides, ce souverain auquel je fus fidèle... il était le roi de France, n'est-ce pas, et je ne pouvais d'autre part pas oublier qu'il demanda pour moi le chapeau... ce souverain avait été un très piteux capitaine et un financier désastreux. Il avait perdu Calais, il avait perdu l'Aquitaine ; il laissait la Bretagne en révolte et maintes places du royaume incertaines ou ravagées. Par-dessus tout, il avait perdu le prestige. Ah si ! tout de même, il avait acheté le Dauphiné. Nul ne peut être constamment catastrophique. C'est moi, il est bon que vous le 1382
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sachiez, qui ai conclu l'affaire, deux ans avant Crécy. Le Dauphin Humbert était endetté à ne plus savoir à qui emprunter pour rembourser qui... Je vous conterai la chose par le menu une autre fois, si elle vous intéresse, et comment je m'y pris, en faisant porter la couronne de Dauphin par l'aîné fils de France, à faire entrer le Viennois dans le giron du royaume. Aussi puis-je dire, sans me vanter, que j'ai mieux servi la France que le roi Philippe VI, car lui n'a su que rapetisser alors que moi j'ai réussi à l'agrandir.
Six ans déjà ! Six ans que le roi Philippe est mort et que Monseigneur le duc Jean est devenu le roi Jean II ! Ce sont six ans qui ont passé si vite qu'on se croirait encore au début du règne. Est-ce parce que notre roi a fait si peu de choses mémorables, ou bien parce que, plus l'on vieillit, plus le temps semble fuir rapidement? Quand on a vingt ans, chaque mois, chaque semaine, tout enrichis de nouveautés, paraissent de grande durée... Vous verrez, Archambaud, quand vous aurez mon âge, si vous y parvenez, ce que je vous souhaite de tout mon cour... On se retourne et l'on se dit: "Comment? Déjà une année passée? Comment a-t-elle coulé si vite ! " Peut-être parce que l'on use beaucoup de moments à se souvenir, à revivre du temps vécu... Et voilà; le jour est tombé. Je savais que nous n'arriverions à Nontron qu'à la nuit noire. Brunet! Brunet!... Demain, il nous faudra partir avant l'aurore car nous aurons longue étape. Donc que l'on harnache en temps, et que chacun soit pourvu de vivres car nous n'aurons guère loisir de faire arrêt. Qui est parti vers Limoges pour annoncer ma venue? Armand de Guillermis; c'est fort bien... Je dépêche ainsi mes bacheliers à tour de rôle, pour veiller à mon logement et aux apprêts de ma réception. Un jour ou deux en avance, mais pas plus. Juste ce qu'il faut pour que les gens s'empressent, et pas assez pour que les plaignants du diocèse puissent accourir et m'accabler de leurs suppliques... Le cardinal? Ah ! nous n'avons su que la veille; hélas, il est déjà parti... Autrement, mon neveu, je serais un vrai tribunal ambulant.
IV LE CARDINAL ET LES ÉTOILES
Eh ! mon neveu, je vois que vous prenez goût à ma litière, et aux petits repas qu'on m'y sert. Et à ma compagnie, et à ma compagnie, bien sûr... Prenez de ce confit de canard dont on nous a fait présent à Nontron. C'est spécialité de la ville. Je ne sais comment mon maître queux s'est arrangé pour nous le garder tiède...
Brunet !... Brunet, vous direz à mon queux combien j'apprécie qu'il conserve un peu chauds les mets qu'il m'apprête ainsi pour la route ; il est habile... Ah! il a des braises dans son chariot... Non, non, je ne me plains point qu'on me serve deux fois à la suite les mêmes nourritures, du moment qu'elles m'ont plu. Et j'avais trouvé bien savoureux ce confit, hier soir. Remercions Dieu de nous en avoir pourvus à suffisance.
Le vin, certes, est un peu vert et léger de corps. Ce n'est pas le vin de Sainte-Foy ou celui de Bergerac, auxquels vous êtes accoutumé, Archambaud, sans parler de ceux de Saint-Émilion et de Lussac qui sont régal, mais qui partent tous à présent de Libourne, par vaisseaux pleins, pour l'Angleterre... Palais français n'y ont plus droit.
N'est-ce pas, Brunet, que cela ne vaut point un gobelet de Bergerac? Le chevalier Aymar Brunet est de Bergerac, et ne juge rien de meilleur que ce qui croît chez lui. Je le moque un peu là-dessus... Ce matin, c'est dom Francesco Calvo, le secrétaire papal, qui m'a fait compagnie. Je voulais qu'il me remémorât les affaires dont j'aurai besogne à Limoges. Nous y resterons deux jours pleins, peut-être trois. De toute façon, sauf à y être obligé par quelque urgence ou mandement exprès, j'évite à cheminer le dimanche. Je désire que mon escorte puisse assister aux offices et prendre son repos.
Ah ! je ne puis celer que j'ai quelque émoi à revoir Limoges ! Ce fut mon premier évêché. J'avais... j'avais... j'étais plus jeune que vous n'êtes à présent, Archambaud; j'avais vingt-trois ans. Et je vous traite
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LES ROIS MAUDITS
comme un jouvenceau ! C'est un travers qui vient avec l'âge d'en user avec la jeunesse comme si elle était encore l'enfance, en oubliant ce qu'on fut soi-même, à pareil âge. Il faudra me reprendre, mon neveu, quand vous me verrez incliner dans ce défaut. Évêque... Ma première mitre ! J'en étais bien fier, et j'eus tôt fait, à cause d'elle, de commettre le péché d'orgueil. On disait, certes, que je devais mon siège à la faveur, et que, tout comme mes premiers bénéfices m'avaient été octroyés par Clément V à cause de la grande amitié qu'il portait à ma mère, Jean XXII m'avait pourvu d'un évêché parce que nous avions accordé ma dernière sour, votre tante Aremburge, à un de ses petits-neveux, Jacques de La Vie. Pour vous avouer le tout, c'était un peu vrai. Être neveu de pape est un bel accident, mais dont le profit ne dure guère à moins que de s'allier à quelque grande noblesse telle que la nôtre... Votre oncle La Vie fut un brave homme. Pour ma part, si jeunet que je fusse, je n'ai pas laissé le souvenir, je crois, d'un mauvais évêque. Quand je vois tant de diocésains chenus qui ne savent tenir ni leurs ouailles ni leur clergé, et qui nous accablent de leurs doléances et de leurs procès, je me dis que je sus faire assez bien, et sans trop me donner de peine. J'avais de bons vicaires... tenez, versez-moi encore de ce vin; il faut faire passer le confit... de bons vicaires à qui je laissais le soin d'administrer. J'ordonnais qu'on ne me dérangeât que pour affaires graves, ce qui m'acquit du respect et même un peu de crainte. J'eus le loisir ainsi de poursuivre mes études. J'étais déjà fort savant en droit canon; j'obtins d'appeler de bons maîtres à ma résidence afin de me parfaire en droit civil. Ils vinrent de Toulouse où j'avais pris mes grades, et qui est tout aussi bonne université que celle de Paris, tout aussi fournie en hommes de savoir. Par reconnaissance, j'ai décidé... je veux vous en avertir, mon neveu, puisque l'occasion s'en trouve ; ceci est consigné dans mes volontés dernières, pour le cas où je n'aurais pu accomplir la chose de mon vivant... j'ai décidé de faire fondation, à Toulouse, d'un collège pour des escholiers périgordins pauvres... Prenez donc cette toile, Archambaud, et séchez-vous les doigts...
C'est aussi à Limoges que je commençai à m'instruire en astrologie. Car les deux sciences les plus nécessaires à ceux qui doivent exercer gouvernement sont bien celle du droit et celle des astres, pour ce que la première apprend les lois qui régissent les rapports et obligations que les hommes ont entre eux, ou avec le royaume, ou avec l'Eglise, et la seconde donne connaissance des lois qui régissent les rapports des hommes avec la Providence. Le droit et l'astrologie ; les lois de la terre, les lois du ciel. Je dis qu'il n'y a point à sortir de là. Dieu fait naître chacun de nous à l'heure qu'il veut, et cette heure est marquée à l'horloge céleste, où il nous a, par grande bonté, permis de lire. Je sais qu'il est de piètres croyants qui se gaussent de l'astrologie, QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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parce que cette science abonde en charlatans et marchands de mensonges. Mais cela fut de tout temps, et les vieux livres nous rapportent que les anciens Romains et autres peuples antiques dénonçaient les mauvais tireurs d'horoscopes et les faux mages vendeurs de prédictions ; cela n'empêchait point qu'ils recherchassent les bons et justes lecteurs de ciel, qui pratiquaient souvent dans les sanctuaires. Ce n'est point parce qu'il est des prêtres simoniaques, ou intempérants, qu'il faut fermer toutes les églises.
Je suis aise de vous voir partager mes opinions là-dessus. C'est l'attitude humble qui convient au chrétien devant les décrets du Seigneur, le créateur de toutes choses, qui se tient derrière les étoiles...
Vous souhaiteriez... Mais bien volontiers, mon neveu, je le ferai bien volontiers pour vous. Savez-vous l'heure de votre naissance?... Ah! il faudrait la savoir; mandez quelqu'un à votre mère, pour la prier de vous donner l'heure de votre premier cri. Ce sont les mères qui gardent mémoire de ces choses-là...
Pour ma part, je n'ai jamais eu qu'à me louer de pratiquer la science astrale. Cela m'a permis de donner d'utiles conseils aux princes qui voulaient bien m'écouter, et aussi de connaître la nature des gens en face de qui je me trouvais, et de me garder de ceux dont le sort était contraire au mien. Ainsi, le Capocci, j'ai toujours su qu'il me serait adverse en tout, et me suis toujours défié de lui... C'est à partir des astres que j'ai réussi maintes négociations et conclu maints arrangements favorables, comme pour ma sour de Durazzo ou pour le mariage de Louis de Sicile; et les bénéficiaires reconnaissants ont grossi ma fortune. Mais en tout premier, c'est auprès de Jean XXII... Dieu le garde; il fut mon bienfaiteur... que cette science me fut de précieux service. Car ce pape était grand alchimiste et astrologien lui-même; de savoir que je m'adonnais au même art, avec succès, lui dicta un recroît de faveur pour moi et lui inspira d'écouter le souhait du roi de France en me créant cardinal à trente ans, ce qui est chose peu commune. J'allai donc en Avignon recevoir mon chapeau. Vous savez comment la chose se passe. Non? Le pape donne un grand banquet, où sont conviés tous les cardinaux, pour l'entrée du nouveau dans la curie. A la fin du repas, le pape s'assoit sur son trône, et impose le chapeau au nouveau cardinal qui se tient agenouillé et lui baise d'abord le pied, puis la bouche. J'étais trop jeune pour que Jean XXII... il avait alors quatre-vingt-sept ans... m'appelât venerabilisfrater; alors il choisit de s'adresser à moi en me donnant du dilectus fllius. Et avant de m'inviter à me relever, il me souffla à l'oreille : " Sais-tu combien me coûte ton chapeau? Six livres, sept sous et dix deniers. " C'était bien dans la façon de ce pontife que de vous rabattre l'orgueil, dans l'instant qu'on pouvait en concevoir le plus, en vous glissant une moquerie sur les grandeurs. De tous les jours 1386