Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 31/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

cardinal..."

Ce fut mon tour de lui marquer hauteur. J'étais venu d'Avignon pour ouvrer à une paix générale, non pour m'entremettre dans une quelconque livraison de forteresse. Il comprit son erreur, et se donna contenance par ce qu'il crut être une repartie plaisante. " Si cardinal est empêché, archiprêtre peut faire office. "

Et le lendemain, tandis que la tour de bois fumait encore et que les terrassiers s'étaient remis à l'ouvre, mais cette fois pour enterrer les morts, notre sire de Vélines, monté sur ses guêtres d'acier, et précédé de trompes sonnantes, s'en alla conférer avec don Sanche Lopez. Ils marchèrent un long moment devant le pont-levis du château, regardés par les soldats des deux camps. Ils étaient l'un comme l'autre hommes de métier et ne pouvaient s'en faire accroire... " Si je vous avais attaqué avec des mines à poudre, sous vos murs, messire? - Ah ! messire, je pense que vous seriez venu à bout de nous. - Combien de temps pouvez-vous tenir encore? - Moins longtemps que nous le souhaiterions, mais plus que vous ne l'espérez. Nous avons suffisance d'eau, de victuailles, de flèches et de boulets. " Au bout d'une heure l'Archiprêtre s'en revint vers le roi. "Don Sanche Lopez consent à vous remettre le château, si vous lui laissez libre départ et si vous lui donnez de l'argent. - Soit, qu'on lui en donne et qu'on en finisse ! " Deux jours plus tard, les gens de la garnison, têtes hautes et bourses pleines, sortaient pour s'en aller rejoindre Monseigneur de Lancastre. Le roi Jean devrait réparer Breteuil à ses frais. Ainsi se terminait ce siège qu'il avait voulu mémorable. Encore eut-il le front de nous soutenir que sans son beffroi d'assaut la place serait venue moins vite à composition. III L'HOMMAGE DE PHOBUS

Vous regardez s'éloigner Troyes? Belle cité, n'est-ce pas, mon neveu, surtout par ce matin tout éclairé de soleil. Ah! c'est une grande chance pour une ville que d'avoir donné naissance à un pape. Car les beaux hôtels et palais que vous avez vus autour de la Maison de Ville, et l'église Saint-Urbain qui dans l'art nouveau est un joyau, avec sa foison de vitraux, et bien d'autres bâtiments encore dont vous avez admiré l'ordonnance, tout cela est dû au fait que Urbain IV, qui occupa le trône de saint Pierre voici tout près d'un siècle, et pour trois ans seulement, avait vu le jour à Troyes, dans une boutique, là même où s'élève à présent son église. C'est ce qui a donné de la gloire à la ville, et comme un élan de prospérité. Ah ! si pareille fortune avait pu échoir à notre cher Périgueux... Enfin, je ne veux plus parler de cela, car vous croiriez que je n'ai rien d'autre en tête...

A présent, je connais le chemin du Dauphin. Il nous suit. Il sera demain à Troyes. Mais il gagnera Metz par Saint-Dizier et Saint-Mihiel, tandis que nous passerons par Châlons et Verdun. D'abord, parce que j'ai affaire à Verdun... je suis chanoine de la cathédrale... et puis parce que je ne veux point paraître me joindre avec le Dauphin. Mais rapprochés comme nous sommes, nous pourrons à tout moment échanger messagers, dans la journée ou presque ; et puis nos liaisons deviennent plus aisées et rapides, avec Avignon...

Quoi donc? Qu'avais-je promis de vous conter et que j'ai oublié? Ah... ce que fit le roi Jean à Paris, pendant les quatre jours qu'il s'absenta du siège de Breteuil?... Il allait recevoir l'hommage de Gaston Phobus. Un succès, un triomphe pour le roi Jean, ou plutôt pour le chancelier Pierre de La Forêt qui avait, patiemment, habilement, préparé la chose. Car Phobus est beau-frère du roi de Navarre et leurs domaines tout voisins, au seuil des Pyrénées. Or, cet hommage traînait depuis le début du

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règne. L'obtenir au moment où Charles de Navarre était en prison, voilà qui pouvait changer les choses, et modifier le jugement de plusieurs cours d'Europe. Bien sûr, la réputation de Phoebus est venue jusqu'à vous... Oh ! pas seulement un grand veneur, mais aussi un grand jouteur, un grand liseur, un grand bâtisseur et, de surcroît, un grand séducteur. Je dirais : un grand prince dont la peine est de n'avoir qu'un petit État. On assure qu'il est le plus bel homme de ce temps, et j'y souscris volontiers. Très haut, et d'une force à se battre avec les ours... au propre, mon neveu, avec un ours, il l'a fait!... il a la jambe bien fendue, la hanche mince, l'épaule large, le visage lumineux, la dent très blanche sous le sourire. Et puis surtout il a cette masse de cheveux d'un or cuivré, cette toison radieuse, ondulée, arrondie jusqu'au bas du col, cette couronne naturelle, flamboyante, qui lui a fait prendre le soleil pour emblème, ainsi que son surnom de Phobus, qu'il écrit d'ailleurs avec un F et un é... Fébus... parce qu'il a dû le choisir avant d'avoir un peu de grec. Il ne porte jamais de chaperon et va toujours nu-tête comme les anciens Romains, ce qui est unique dans nos usages.

Je fus chez lui, naguère. Car il a fait si bien que tout ce qui compte dans le monde chrétien passe par sa petite cour d'Orthez dont il est arrivé à ce qu'elle soit une grande cour. Quand je m'y trouvais, j'y rencontrai un comte palatin, un prélat du roi Edouard, un premier chambellan du roi de Castille, sans compter des physiciens réputés, un célèbre imagier, et de grands docteurs es lois. Tout ce monde splendidement traité.

Je ne sais que le roi Lusignan de Chypre qui ait si rayonnante et si influente cour, sur un si étroit territoire; mais il dispose de beaucoup plus de moyens, de par les profits du commerce. Phobus a une rapide et plaisante façon de vous montrer ce qui lui appartient: "Voici mes chiens de meute... mes chevaux... voici ma maîtresse... voici mes bâtards... Madame de Foix se porte bien, Dieu soit loué. Vous la verrez ce soir. "

Le soir, dans la longue galerie qu'il a fait ouvrir au flanc de son château, et d'où l'on domine un horizon montueux, toute la cour se réunit et déambule, pendant un grand moment, en atours superbes, tandis qu'une ombre bleue tombe sur le Béarn. De place en place sont d'immenses cheminées qui flambent et, entre les cheminées, le mur est peint à fresque de scènes de chasse qui sont travail d'artistes venus d'Italie. L'invité qui n'a pas apporté tous ses joyaux et ses meilleures robes, croyant à un séjour dans un petit château de montagne, fait fort mauvaise figure. Je vous en avertis, s'il vous advient un jour d'y aller... Madame Agnès de Foix, qui est Navarre, la sour de la reine Blanche et presque aussi belle qu'elle, est toute cousue d'or et de perles. Elle parle peu, ou plutôt, on le devine, elle craint de parler. Elle écoute les

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ménestrels qui chantent Aqueres mountanes que son époux a composé, et que les Béarnais aiment à reprendre en chour.

Phobus, lui, va de groupe en groupe, salue l'un, salue l'autre, accueille un seigneur, complimente un poète, s'entretient avec un ambassadeur, s'informe en marchant des affaires du monde, laisse tomber un avis, donne un ordre à mi-voix et gouverne en causant. Jusqu'à ce que douze grands flambeaux portés par des valets à sa livrée le viennent quérir pour passer à souper, avec tous ses hôtes. Parfois il ne se met à table qu'à la minuit.

Un soir je l'ai surpris, appuyé contre une arche de la galerie ouverte, à soupirer devant son gave argenté et son horizon de montagnes bleues : "Trop petit, trop petit... On dirait, Monseigneur, que la Providence prend un plaisir malin, en faisant rouler les dés, à les apparier à l'envers..." Nous venions de parler de la France, du roi de France, et je compris ce qu'il voulait me donner à entendre. Grand homme souvent ne reçoit à gouverner que petite terre, alors qu'à l'homme faible échoit le grand royaume. Et il ajouta : " Mais si petit que soit mon Béarn, j'entends qu'il n'appartienne à personne qu'à lui-même. "

Ses lettres sont merveille. Il ne manque à y inscrire aucun de ses titres: "Nous, Gaston III, comte de Foix, vicomte de Béarn, vicomte de Lautrec, de Marsan et de Castillon... " et quoi donc encore... ah, oui : "seigneur de Montesquieu et de Montpezat..." et puis, et puis, entendez comme cela sonne: "viguier d'Andorre et de Capsire..." et il signe seulement "Fébus"... avec son F et son é, bien sûr, peut-être pour se distinguer même d'Apollon... tout comme sur les châteaux et monuments qu'il construit ou embellit, on voit gravé en hautes lettres : " Fébus l'a fait. " II y a de l'outrance, certes, en son personnage ; mais il faut se rappeler qu'il n'a que vingt-cinq ans. Pour son âge, il a déjà montré beaucoup d'habileté. De même qu'il a montré son courage ; il fut des plus vaillants à Crécy. Il avait quinze ans. Ah ! j'omets de vous dire, si vous ne le savez: il est petit-neveu de Robert d'Artois. Son grand-père épousa Jeanne d'Artois, la propre sour de Robert, laquelle, aussitôt après son veuvage, a marqué tant d'appétit pour les hommes, mené vie si scandaleuse, causé tant d'embrouilles... et pourrait tant en causer encore... mais si, elle vit toujours; un peu plus de soixante ans, et une belle santé... que son petit-fils, notre Phobus, a dû la cloîtrer dans une tour du château de Foix où il la fait garder bien étroitement. Ah ! c'est un sang lourd que celui des d'Artois !

Et voilà l'homme dont La Forêt, l'archevêque-chancelier, alors que tout devient contraire au roi Jean, obtient qu'il vienne rendre l'hommage. Oh ! ne vous méprenez point. Phobus a bien réfléchi sa décision, et il n'agit, précisément, que pour protéger l'indépendance de 1520

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son petit Béarn. L'Aquitaine touchant à la Navarre, et lui-même touchant aux deux, leur alliance, à présent patente, ne lui sourit guère ; cela menace d'une grosse pesée ses courtes frontières. Il aimerait bien se garantir du côté du Languedoc où il a eu maille à partir avec le comte d'Armagnac, gouverneur du roi. Alors, rapprochons-nous de la France, finissons-en de cette mésentente, et dans ce dessein, rendons l'hommage dû pour notre comté de Foix. Bien sûr, Phobus plaidera la libération de son beau-frère Navarre, on en est convenu, mais pour la forme, pour la forme seulement, comme si c'était le prétexte au rapprochement. Le jeu est fin. Phobus pourra toujours dire aux Navarre: "Je n'ai rendu l'hommage que dans l'intention de vous servir."

En une semaine, Gaston Phobus séduisit Paris. Il était arrivé avec une nombreuse escorte de gentilshommes, des serviteurs à foison, vingt chars pour transporter sa garde-robe et son mobilier, une meute splendide et une partie de sa ménagerie de bêtes fauves. Tout ce cortège s'étirait sur un quart de lieue. Le moindre varlet était splendidement vêtu, arborant la livrée de Béarn; les chevaux étaient carapaçonnés de velours de soie, comme les miens. Lourde dépense à coup sûr, mais faite pour frapper les foules. Phobus y avait réussi.

Les grands seigneurs se disputaient l'honneur de le recevoir. Tout ce qui était notoire dans la ville, gens de Parlement, d'université, de finance, et même gens d'Église, prenaient quelque raison de le venir saluer dans l'hôtel que sa sour Blanche, la reine-veuve, lui avait ouvert pour le temps de son séjour. Les femmes voulaient le contempler, entendre sa voix, lui toucher la main. Lorsqu'il se déplaçait dans la ville, les badauds le reconnaissaient à sa chevelure d'or et s'agglutinaient aux portes des boutiques d'argentiers ou de drapiers dans lesquelles il entrait. On reconnaissait aussi l'écuyer qui l'accompagnait toujours, un géant du nom d'Ernauton d'Espagne, peut-être son demi-frère adultérin ; de même qu'on reconnaissait les deux énormes chiens pyrénéens dont il se faisait suivre, tenus en laisse par un varlet. Sur le dos d'un des chiens, un petit singe se tenait assis... Un grand seigneur inhabituel, plus fastueux que les plus fastueux, était dans la capitale, et chacun en parlait.

Je vous conte cela par le menu ; mais en ce mauvais juillet, nous étions sur l'escalier des drames; et chaque marche importe.

Vous aurez à gouverner un gros comté, Archambaud, et dans des temps, je gage bien, qui ne seront pas plus aisés que celui-ci; on ne se relève point en quelques années de la chute où nous voilà.

Gardez bien ceci en mémoire : dès lors qu'un prince est médiocre de nature, ou bien affaibli par l'âge ou par la maladie, il ne peut plus maintenir l'unité de ses conseillers. Son entourage se partage, se divise, car chacun en vient à s'approprier les morceaux d'une autorité qui ne QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

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s'exerce plus, ou s'exerce mal ; chacun parle au nom d'un maître qui ne commande plus ; chacun échafaude pour soi, l'oil sur l'avenir. Alors les coteries se forment, selon les affinités d'ambition ou de tempérament. Les rivalités s'exaspèrent. Les loyaux se groupent d'un côté, et de l'autre les traîtres, qui se croient loyaux à leur manière.

Moi, j'appelle traîtres ceux qui trahissent l'intérêt supérieur du royaume. Souvent, c'est qu'ils sont incapables de l'apercevoir; ils ne voient que l'intérêt des personnes; or, ce sont eux, hélas, qui généralement l'emportent.

Autour du roi Jean, deux partis existaient comme ils existent aujourd'hui autour du Dauphin, puisque les mêmes hommes sont en place.

D'un côté, le parti du chancelier Pierre de La Forêt, l'archevêque de Rouen, que seconde Enguerrand du Petit-Cellier; ce sont hommes que je tiens pour les plus avertis et les plus soucieux du bien du royaume. Et puis de l'autre Nicolas Braque, Lorris, et surtout, surtout, Simon de Bucy. Peut-être l'allez-vous voir à Metz. Ah ! défiez-vous toujours de lui et des gens qui lui ressemblent... Un homme à tête trop grande sur un corps trop court, déjà c'est mauvais signe, redressé comme un coq, assez malappris et violent dès qu'il cesse d'être taciturne, et plein d'un immense orgueil, mais dissimulé. Il savoure le pouvoir exercé dans l'ombre, et n'aime rien tant qu'humilier, sinon perdre, tous ceux qu'il voit prendre trop d'importance à la cour ou trop d'influence sur le prince. Il imagine que gouverner, c'est seulement ruser, mentir, échafauder des machines. Il n'a point de grande idée, seulement de médiocres desseins, toujours noirs, et qu'il poursuit avec beaucoup d'obstination. Petit clerc du roi Philippe, il a grimpé jusqu'où il est... premier président au Parlement et membre du Grand Conseil... en s'acquérant réputation de fidélité, parce qu'il est autoritaire et brutal. On a vu cet homme, rendant la justice, obliger des plaideurs mécontents à s'agenouiller en plein prétoire pour lui demander pardon, ou bien faire exécuter d'un coup vingt-trois bourgeois de Rouen ; mais il prononce aussi bien des acquittements arbitraires ou renvoie indéfiniment de graves affaires, pour pouvoir tenir les gens à sa discrétion. Il sait ne pas négliger sa fortune ; il a obtenu de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés l'octroi de la porte Saint-Germain, aussitôt nommée porte de Bucy, et par là il touche péage sur une bonne part de tout ce qui roule dans Paris.

Dès lors que La Forêt avait négocié l'hommage de Phobus, Bucy y était opposé et bien résolu à faire échouer l'accord. C'est lui qui alla au-devant du roi, venant de Breteuil, et lui glissa: "Phobus vous nargue dans Paris par un grand étalage de richesse... Phobus a reçu à deux reprises le prévôt Marcel... J'ai soupçon que Phobus complote,

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avec sa femme et la reine Blanche, l'évasion de Charles le Mauvais... Il faut exiger de Phoebus l'hommage pour le Béarn... Phcebus ne tient pas de bons propos sur vous... Prenez garde, en accueillant trop gracieusement Phobus, de blesser le comte d'Armagnac, dont vous avez grand besoin en Languedoc. Certes, le chancelier La Forêt a cru bien faire; mais La Forêt est trop coulant avec les amis de vos ennemis... Et puis a-t-on idée de s'appeler Phobus? " Et afin de mettre le roi vraiment en méchante humeur, il lui bailla une mauvaise nouvelle. Friquet de Fricamps s'était évadé du Châtelet grâce à l'ingéniosité de deux de ses domestiques. Les Navarrais narguaient le pouvoir royal et retrouvaient un homme bien habile et bien dangereux...

Cela fit qu'au souper qu'il offrit la veille de l'hommage, le roi Jean se montra rogue et agressif, appelant Phobus : " Messire mon vassal " et lui demandant : " Reste-t-il quelques hommes dans vos fiefs, après tous ceux qui vous escortent dans ma ville?"

Et encore il lui dit : " J'aimerais que vos troupes n'entrassent plus dans les terres où commande Monseigneur d'Armagnac. "

Fort surpris, car il était convenu avec Pierre de La Forêt qu'on regarderait ces incidents comme effacés, Phobus répliqua: "Mes bannières, Sire mon cousin, n'auraient pas eu à pénétrer en Armagnac si ce n'avait été pour y repousser celles qui venaient attaquer chez moi. Mais dès lors que vous avez donné ordre que cessent les incursions des hommes qui sont à Monseigneur d'Armagnac, mes chevaliers se tiendront heureux sur leurs frontières. " Sur quoi le roi enchaîna: "Je souhaiterais qu'ils se tinssent un peu plus près de moi. J'ai convoqué l'ost à Chartres, pour marcher à l'Anglais. Je compte que vous serez bien exact à le rejoindre avec les bannières de Foix et de Béarn. - Les bannières de Foix, répondit Phobus, seront levées ainsi que vassal le doit, aussitôt que je vous aurai rendu l'hommage, Sire mon cousin. Et celles de Béarn suivront, s'il me plaît. "

Pour un souper d'accordement, c'était réussi ! L'archevêque-chancelier, surpris et mécontent, s'employait vainement à mettre un peu de beaume. Bucy montrait visage de bois. Mais dans le fond de soi, il triomphait. Il se sentait le vrai maître.

Du roi de Navarre, le nom ne fut même pas prononcé, bien que la reine Jeanne et la reine Blanche fussent présentes.

En sortant du palais, Ernauton d'Espagne, l'écuyer géant, dit au comte de Foix... je n'étais pas dans leurs bottes, mais c'est le sens de ce qui me fut rapporté: "J'ai bien admiré votre patience. Si j'étais Phobus, je n'attendrais point un nouvel outrage, et je m'en repartirais sur-le-champ pour mon Béarn. " A cela Phobus répondit : " Et si j'étais Ernauton, c'est tout exactement le conseil que je donnerais à Phobus. Mais je suis Phobus, et dois regarder avant tout l'avenir de mes sujets. QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

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Je ne veux pas être celui qui rompt et paraître en mon tort. J'épuiserai toutes chances d'accord, jusqu'aux limites de l'honneur. Mais La Forêt, je le crains bien, m'a mené dans une embûche. A moins qu'un fait que j'ignore, et qu'il ignore, ait retourné le roi. Nous verrons demain. " Et le lendemain, après messe, Phobus pénétra dans la grand-salle du palais. Six écuyers soutenaient la traîne de son manteau, et pour une rare fois, il n'allait pas tête nue. C'est qu'il portait couronne, or sur or. La chambre était tout emplie de chambellans, conseillers, prélats, chapelains, maîtres du Parlement et grands officiers. Mais le premier que remarqua Phobus, ce fut le comte d'Armagnac, Jean de Forez, debout au plus près du roi et comme appuyé au trône, faisant figure bien arrogante. De l'autre côté, Bucy feignait de mettre ordre dans ses rôles de parchemin. Il en prit un et lut, comme si c'eût été un tout ordinaire arrêt : " Messire, le roi de France, mon seigneur, vous reçoit pour la comté de Foix et la vicomte de Béarn que vous tenez de lui, et vous devenez son homme comme comte de Foix et vicomte de Béarn selon les formes faites entre ses devanciers, rois de France, et les vôtres. Agenouillez-vous. " II y eut un temps de silence. Puis Phobus répondit d'une voix fort nette: "Je ne puis." L'assistance marqua de la surprise, sincère chez la plupart, feinte chez d'autres, avec un rien de plaisir. Ce n'est pas si souvent qu'un incident survient dans une cérémonie d'hommage. Phobus répéta : " Je ne puis. " Et il ajouta bien clairement : " J'ai un genou qui ploie : celui de Foix. Mais celui de Béarn ne peut ployer. "

Alors le roi Jean parla, et sa voix avait un ton de colère. " Je vous reçois et pour Foix et pour Béarn. " L'audience frémit de curiosité. Et le débat donna ceci, pour le plus gros... Phobus : " Sire, Béarn est terre de franc-alleu, et vous ne pouvez point me recevoir pour ce qui n'est pas de votre suzeraineté. " Le roi : " C'est fausseté que vous alléguez là, et qui a été pour trop d'années sujet de disputes entre vos parents et les miens." Phobus: "C'est vérité, Sire, et qui ne restera sujet à discorde que si vous le voulez. Je suis votre sujet fidèle et loyal pour Foix, selon ce que mes pères ont toujours protesté, mais je ne puis me déclarer votre homme pour ce que je ne tiens que de Dieu." Le roi: " Mauvais vassal ! Vous vous ménagez de fourbes chemins pour vous soustraire au service que vous me devez. L'an dernier vous n'avez point amené vos bannières au comte d'Armagnac, mon lieutenant en Languedoc que voici, et qui, à cause de votre défection, n'a pu repousser la chevauchée anglaise!" Phobus dit alors, superbement: " Si de mon seul concours dépend le sort du Languedoc, et que Messire d'Armagnac est impuissant à vous garder cette province, alors ce n'est pas lui qu'il faut en remettre la lieutenance, Sire, mais à moi. " 1524

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Le roi était monté en fureur, et son menton tremblait. "Vous me narguez, beau sire, mais ne le ferez pas longtemps. A^omllez-vous! - Otez Béarn de l'hommage, et je ploie le genou aussitôt. - Vous le ploierez en prison, mauvais traître! cria le roi. Qu'on s en saisisse! " La pièce était montée, prévue, organisée, au moins par Bucy qu n'eut qu'un geste à faire pour que Perrinet le Buffle et six autres sergents de la garde surgissent autour de Phobus. Ils savaient déjà qu'ils devaient le conduire au Louvre.

q Le même jour, le prévôt Marcel s'en allait disant,dans la viHe: "I ne restait plus au roi Jean qu'un seul ennemi a se faire; c est chose accomplie. Si tous les larrons qui entourent le roi demeurent en place, il n'y aura bientôt plus un seul honnête qui pourra respirer hors de geôle. " IV LE CAMP DE CHARTRES

La plus belle, mon neveu, la plus belle ! Savez ce que m'écrit le pape dans une lettre du 28 novembre, mais dont l'expédition a dû être quelque peu différée, ou bien dont le chevaucheur qui me la portait est allé me chercher où je n'étais pas, puisqu'elle ne m'est parvenue qu'hier soir, à Arcis? Devinez... Eh bien, le Saint-Père, déplorant le désaccord que j'ai avec Niccola Capocci, me fait reproche " du manque de charité qui est entre nous ". Je voudrais bien savoir comment je pourrais lui témoigner charité, à Capocci? Je ne l'ai point revu depuis Breteuil, où il m'a brusquement faussé compagnie pour aller s'installer à Paris. Et qui donc est fautif du désaccord, sinon celui qui, à toute force, a voulu m'adjoindre ce prélat égoïste, borné, uniquement soucieux de ses aises, et dont les démarches n'ont d'autre dessein que de contrecarrer les miennes? La paix générale, il n'en a cure. Tout ce qui lui importe, c'est que ce ne soit pas moi qui y parvienne. Manque de charité, la belle chose ! Manque de charité... J'ai bonnes raisons de penser que Capocci fricote avec Simon de Bucy, et qu'il fut pour quelque chose dans l'emprisonnement de Phobus, lequel, je vous rassure, oui, vous le saviez... fut relâché en août ; et grâce à qui? A moi ; ça, vous ne le saviez pas... sous la promesse qu'il rejoindrait l'ost du roi. Enfin, le Saint-Père veut bien m'assurer qu'on me loue pour mes efforts et que mes activités sont approuvées non seulement par lui-même, mais par tout le collège des cardinaux. Je pense qu'il n'en écrit pas autant à l'autre... Mais il revient, comme il l'a déjà fait en octobre, sur son conseil d'inclure Charles de Navarre dans la paix générale. Je devine aisément qui lui souffle cela... C'est après l'évasion de Friquet de Fricamps que le roi Jean décida de transférer son gendre à Arleux, une forteresse de Picardie où tout autour sont des gens fort dévoués aux d'Artois. Il craignait que Charles

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de Navarre, à Paris, ne bénéficiât de trop de complicités. Il ne voulait pas laisser Phobus et lui dans la même prison, voire la même ville...

Et puis, ayant bradé l'affaire de Breteuil comme je vous le contais hier, il revint à Chartres. Il m'avait dit: "Nous parlerons à Chartres. " J'y fus, moi, tandis que Capocci faisait le vaniteux à Paris...

Où sommes-nous ici? Brunet!... le nom de ce bourg?... Et Poivres, avons-nous passé Poivres? Ah! bon, c'est en avant. On m'a dit que l'église en était digne d'être regardée. D'ailleurs, toutes ces églises de Champagne sont fort belles. C'est un pays de foi... Oh ! je ne regrette pas d'avoir vu le camp de Chartres, et j'eusse voulu que vous le vissiez aussi... Je sais; vous avez été dispensé de l'ost afin de suppléer votre père, malade, pour contenir les Anglais, vaille que vaille, hors de Périgord... Cela vous a peut-être sauvé d'être aujourd'hui couché sous une dalle, dans un couvent de Poitiers. Peut-on savoir? La Providence décide. Alors, imaginez Chartres: soixante mille hommes, au bas mot, campant dans la vaste plaine que dominent les flèches de la cathédrale. L'une des plus grandes armées, sinon la plus grande, jamais réunies au royaume. Mais séparée en deux parts bien distinctes. D'un côté, alignées en belles files par centaines et centaines, les tentes de soie ou de toile teinte des bannerets et des chevaliers. Le mouvement des hommes, des chevaux, des chariots produisait là un grand fourmillement de couleurs et d'acier, sous le soleil, à perte de vue; et c'était de ce côté que venaient installer leurs éventaires roulants les marchands d'armes, de harnais, de vin, de mangeaille, ainsi que les bordeliers amenant de pleins chariots de filles, sous la surveillance du roi des ribauds... dont je n'ai toujours pas retrouvé le nom.

Et puis, à bonne distance, bien séparés, comme dans les images du Jugement dernier... d'un côté le paradis, de l'autre l'enfer... les piétons, sans autre abri, sur les blés coupés, qu'une toile soutenue par un piquet, quand encore ils avaient pris le soin de s'en munir ; une immense plèbe au hasard répandue, lasse, sale, désouvrée, qui se groupait par terroir et obéissait mal à des chefs improvisés. D'ailleurs à quoi eût-elle obéi? On ne lui donnait guère de tâches, on ne lui commandait aucune manouvre. Toute l'occupation de ces gens, c'était la recherche de la nourriture. Les plus malins s'en allaient chaparder du côté des chevaliers, ou bien piller les basses-cours des hameaux voisins, ou bien braconner. Derrière chaque talus on voyait trois gueux assis sur leurs talons, autour d'un lapin en train de rôtir. Il y avait de soudaines ruées vers les chariots qui distribuaient du pain d'orge, à des heures irrégulières. Ce qui était régulier, c'était le passage du roi, chaque jour, dans les rangs des piétons. Il inspectait les derniers arrivés, un jour ceux de Beauvais, le lendemain ceux de Soissons, le surlendemain ceux d'Orléans et de Jargeau.

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II se faisait accompagner, entendez bien, de ses quatre fils, de son frère, du connétable, des deux maréchaux, de Jean d'Artois, de Tancarville, qui sais-je encore... d'une nuée d'écuyers. Une fois, qui se trouva être la dernière, vous allez voir pourquoi... il me convia comme s'il me rendait grand honneur. " Monseigneur de Périgord, demain, s'il vous plaît de me suivre, je vous emmène à la montrée." Moi, j'attendais toujours de m'accorder avec lui sur quelques propositions, si vagues fussent-elles, à transmettre aux Anglais, pour pouvoir accrocher un commencement de négociation. J'avais proposé que les deux rois commissent des députés pour dresser la liste de tous les litiges entre les deux royaumes. Rien qu'avec cela, on pouvait discuter pendant quatre ans. Ou bien, je cherchais un autre abord, tout différent. On feignait d'ignorer les litiges et l'on engageait les préliminaires sur les préparatifs d'une expédition commune vers Constantinople. L'important, c'était de commencer à parler...

J'allai donc traîner ma robe rouge dans cette vaste pouillerie qui campait sur la Beauce. Je dis fort bien : pouillerie, car au retour Brunet dut me chercher les poux. Je ne pouvais tout de même pas repousser ces pauvres hères qui venaient baiser le bas de ma robe ! L'odeur était encore plus incommodante qu'à Breteuil. La nuit précédente un gros orage avait crevé, et les piétons avaient dormi à même le sol détrempé. Leurs guenilles fumaient sous le soleil du matin, et ils puaient ferme. L'Archiprêtre, qui marchait devant le roi, s'arrêta. Décidément, il tenait grande place, l'Archiprêtre ! Et le roi s'arrêta, et toute sa compagnie.

" Sire, voici ceux de la prévôté de Bracieux dans le bailliage de Blois, qui sont arrivés d'hier. Ils sont piteux..." De sa masse d'armes, l'Archiprêtre désignait une quarantaine de gueux dépenaillés, boueux, hirsutes. Ils n'étaient point rasés depuis dix jours ; lavés, n'en parlons pas. La disparité de leurs vêtements se fondait dans une couleur grisâtre de crasse et de terre. Quelques-uns portaient des souliers crevés; d'autres avaient les jambes entourées seulement de mauvaises toiles, d'autres allaient pieds nus. Ils se redressaient pour faire bonne figure; mais leurs regards étaient inquiets. Dame, ils n'attendaient pas de voir surgir devant eux le roi en personne, entouré de sa rutilante escorte. Et les gueux de Bracieux se tassaient les uns contre les autres. Les lames courbes et les piques à crocs de quelques vouges ou gaudendarts pointaient au-dessus d'eux comme des épines hors d'un fagot fangeux.

" Sire, reprit l'Archiprêtre, ils sont trente-neuf, alors qu'ils devraient se trouver cinquante. Huit ont des gaudendarts, neuf sont pourvus d'une épée, dont une très mauvaise. Un seul possède ensemble une épée et un gaudendart. L'un d'eux a une hache, trois ont des bâtons ferrés 1528

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et un autre n'est armé que d'un couteau à pointe ; les autres n'ont rien du tout. "

J'aurais eu envie de rire, si je ne m'étais demandé ce qui poussait le roi à perdre ainsi son temps et celui de ses maréchaux à compter des épées rouillées. Qu'il se fit voir une fois, soit, c'était bonne chose. Mais chaque jour, chaque matin? Et pourquoi m'avoir convié à cette piètre montrée?

J'eus surprise alors d'entendre son plus jeune fils, Philippe, s'écrier du ton faux qu'ont les jouvenceaux quand ils veulent se poser en hommes mûris : " Ce n'est certes point avec de telles levées que nous emporterons de grandes batailles." Il n'a que quatorze ans; sa voix muait et il n'emplissait pas tout à fait sa chemise de mailles. Son père lui caressa le front, comme s'il se félicitait d'avoir donné naissance à un guerrier si avisé. Puis, s'adressant aux hommes de Bracieux, il demanda : " Pourquoi n'êtes-vous pas mieux pourvus d'armes? Allons, pourquoi? Est-ce ainsi qu'on se présente à mon ost? N'avez-vous pas reçu d'ordres de votre prévôt?" Alors, un gaillard un peu moins tremblant que les autres, peut-être bien celui qui portait la seule hache, s'avança pour répondre: "Sire notre maître, le prévôt nous a commandé de nous armer chacun selon notre état. On s'est pourvu comme on a pu. Ceux qui n'ont rien, c'est que leur état ne leur permet pas mieux. "

Le roi Jean se retourna vers le connétable et les maréchaux, arborant cet air des gens qui sont satisfaits quand, même à leur détriment, les choses leur donnent raison. " Encore un prévôt qui n'a pas fait son devoir... Renvoyez-les, comme ceux de Saint-Fargeau, comme ceux de Soissons. Ils paieront l'amende. Lorris, vous notez... "

Car, ainsi qu'il me l'expliqua un moment après, ceux qui ne se présentait pas à la montrée, ou y venaient sans armes et ne pouvaient combattre, étaient tenus de payer rachat. "Ce sont les amendes dues par tous ces piétons qui me fourniront le nécessaire pour solder mes chevaliers. "

Une belle idée qui avait dû lui être glissée par Simon de Bucy, et qu'il avait faite sienne. Voilà pourquoi il avait convoqué l'arrière-ban, et voilà pourquoi il comptait avec une sorte de rapacité les détachements qu'il renvoyait dans leurs foyers. " Quel emploi aurions-nous de cette piétaille? me dit-il encore. C'est à cause de ses troupes de pied que mon père a été battu à Crécy. La piétaille ralentit tout et empêche de chevaucher comme il convient. " Et chacun l'approuvait, sauf, je dois dire, le Dauphin, qui semblait avoir une réflexion sur le bout des lèvres mais la garda pour lui.

Était-ce à dire que de l'autre côté du camp, du côté des bannières, des chevaux et des armures, tout allait à merveille? En dépit des convocations répétées, et malgré les beaux règlements qui prescrivaient

QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

1529

aux bannerets et capitaines d'inspecter deux fois le mois, à l'improviste, leurs hommes, armes et montures afin d'être toujours prêts à faire mouvement, et qui interdisaient de changer de chef ou de se retirer sans permission, " à peine de perdre ses gages et d'être punis sans épargne", malgré tout cela, un bon tiers des chevaliers n'avaient pas rejoint. D'autres, astreints à équiper une route ou compagnie d'au moins vingt-cinq lances, n'en présentaient que dix. Chemises de mailles rompues, chapeaux de fer bosselés, harnachements trop secs qui craquaient à tout moment... " Eh ! messire, comment pourrais-je y pourvoir? Je n'ai point été aligné en solde, et j'ai assez d'entretenir ma propre armure... " On se battait pour referger les chevaux. Des chefs erraient dans le camp à la recherche de leur troupe égarée, et des traînards à la recherche, plus ou moins, de leurs chefs. D'une troupe à l'autre on se chapardait la pièce de bois, le bout de cuir, l'alêne ou le marteau dont on avait besoin. Les maréchaux étaient assiégés de réclamations, et leurs têtes résonnaient des rudes paroles qu'échangeaient les bannerets coléreux. Le roi Jean n'en voulait rien savoir. Il comptait les piétons qui paieraient rachat...

Il se dirigeait vers la montrée de ceux de Saint-Aignan quand arrivèrent, au grand trot à travers le camp, six hommes d'armes, leurs chevaux blancs d'écume, eux-mêmes la face ruisselante et l'armure poudreuse. L'un d'eux mit pied à terre, lourdement, demanda à parler au connétable, et s'en étant approché lui dit: "Je suis à messire de Boucicaut dont je vous apporte nouvelles. " Le duc d'Athènes, d'un signe, invita le messager à faire son rapport au roi. Le messager esquissa le geste de mettre genou en terre, mais ses pièces d'armure le gênaient ; le roi le dispensa de toute cérémonie et le pressa de parler.

" Sire, messire de Boucicaut est enfermé dans Romorantin. "

Romorantin! L'escorte royale resta un moment toute muette de surprise, et comme étonnée de la foudre. Romorantin, à trente lieues seulement de Chartres, de l'autre côté de Blois ! On n'imaginait pas que les Anglais pussent être si près.

Car, durant que s'achevait le siège de Breteuil, que l'on envoyait Gaston Phobus en geôle, que le ban et l'arrière-ban, lentement, se rassemblaient à Chartres, le prince de Galles... comme vous le savez mieux que personne, Archambaud, puisque vous étiez à protéger Périgueux... avait entrepris sa chevauchée à partir de Sainte-Foy et Bergerac, où il entrait en territoire royal, et continué vers le nord par le chemin que nous avons suivi, Château-l'Évêque, Brantôme, Roche-chouart, La Péruse, y produisant toutes ces dévastations que nous avons vues. On était informé de son progrès, et je dois dire que je n'étais pas sans surprise de voir le roi se complaire à Chartres, tandis que le prince Edouard ravageait le pays. On croyait celui-ci, aux dernières 1530 LES ROIS MAUDITS

nouvelles reçues, quelque part encore entre La Châtre et Bourges. On pensait qu'il allait continuer sur Orléans et c'était là que le roi se disait certain de lui livrer bataille, lui coupant la route de Paris. En vue de quoi le connétable, tout de même inspiré par la prudence, avait envoyé un parti de trois cents lances, aux ordres de messires de Boucicaut, de Craon et de Caumont, en longue reconnaissance de l'autre côté de la Loire, pour lui chercher les renseignements. Il n'en avait d'ailleurs reçu que bien peu. Et puis, soudain, Romorantin ! Le prince de Galles avait donc obliqué vers l'ouest...

Le roi engagea le messager à poursuivre.

" D'abord, Sire, messire de Chambly, que messire de Boucicaut avait détaché à l'éclairer, s'est fait prendre du côté d'Aubigny-sur-Nère... - Ah ! Gris-Mouton est pris... ", dit le roi, car c'est ainsi qu'on surnomme

messire de Chambly.

Le messager de Boucicaut reprit : " Mais messire de Boucicaut ne l'a point su assez tôt, et c'est ainsi que nous avons donné soudain dans l'avant-garde des Anglais. Nous les avons attaqués si roidement qu'ils se sont jetés en retraite... - Comme à leur ordinaire, dit le roi Jean. -... mais ils se sont rabattus sur leurs renforts qui étaient grandement plus nombreux que nous, et ils nous ont assaillis de toutes parts, au point que messires de Boucicaut, de Craon et de Caumont nous ont menés rapidement sur Romorantin, où ils se sont enfermés, poursuivis par toute l'armée du prince Edouard qui, à l'heure où messire de Boucicaut m'a dépêché, commençait leur siège. Voilà, Sire, ce que je

dois vous dire. "

II se fit silence de nouveau. Puis le maréchal de Clermont eut un mouvement de colère. "Pourquoi diable avoir attaqué? Ce n'était point ce qu'on leur avait commandé. - Leur faites-vous reproche de leur vaillance? lui répondit le maréchal d'Audrehem. Ils avaient débusqué l'ennemi, ils l'ont chargé. - Belle vaillance, dit Clermont. Ils étaient trois cents lances, ils en aperçoivent vingt, et courent dessus sans plus attendre, en croyant que c'est grande prouesse. Et puis, il en surgit mille, et les voilà fuyant à leur tour, et courant se mucher au premier château. Maintenant, ils ne nous servent plus de rien. Ce n'est point de la vaillance, c'est de la sottise. " Les deux maréchaux se prenaient de bec, comme à l'accoutumée, et le connétable les laissait dire. Il n'aimait pas prendre parti, le connétable. C'était un homme plus courageux de corps que d'âme. Il préférait se faire appeler Athènes que Brienne, à cause de l'ancien connétable, son cousin décapité. Or, Brienne, c'était son fief, alors qu'Athènes ce n'était qu'un vieux souvenir de famille, sans plus de réalité aucune, à moins d'une croisade... Ou peut-être, simplement, il était devenu indifférent, avec l'âge. Il avait longtemps commandé, et fort bien, les armées du roi de Naples. Il regrettait l'Italie, parce qu'il

QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

1531

regrettait sa jeunesse. L'Archiprêtre, un peu en retrait, observait d'un air goguenard l'empoignade des maréchaux. Ce fut le roi qui mit fin à leur débat.

"Et moi, je pense, dit-il, que leur revers nous sert. Car voici l'Anglais fixé par un siège. Et nous savons à présent où courir à lui, tandis qu'il y est retenu." II s'adressa alors au connétable. "Gautier, mettez l'ost en route demain, à l'aurore. Séparez-le en plusieurs batailles qui passeront la Loire en divers points, là où sont les ponts, pour ne point nous ralentir, mais en gardant liaison étroite entre les batailles afin de les réunir à lieu nommé, par-delà le fleuve. Pour moi, je passerai à Blois. Et nous irons attaquer l'armée anglaise par revers à Romorantin, ou bien si elle s'avise d'en partir, nous lui couperons toutes routes devant elle. Faites garder la Loire très loin après Tours, jusques à Angers, pour que jamais le duc de Lancastre, qui vient du pays normand, ne puisse se joindre au prince de Galles. "

II surprenait son monde, Jean II ! Soudain calme et maître de soi, le voici qui donnait des ordres clairs et fixait des chemins à son armée, comme s'il voyait toute la France devant lui. Interdire la Loire du côté de l'Anjou, la franchir en Touraine, être prêt soit à descendre vers le Berry, soit à couper la route du Poitou et de l'Angoumois... et au bout de tout cela, aller reprendre Bordeaux et l'Aquitaine. "Et que la promptitude soit notre affaire, que la surprise joue à notre avantage. " Chacun se redressait, prêt à l'action. Une belle chevauchée qui s'annonçait. "Et qu'on renvoie toute la piétaille, ordonna encore Jean II. N'allons pas à un autre Crécy. Rien qu'en hommes d'armes, nous serons encore cinq fois plus nombreux que ces méchants Anglais. " Ainsi, parce que voilà dix ans les archers et arbalétriers, engagés mal à propos, ont gêné les mouvements de la chevalerie et fait perdre une bataille, le roi Jean renonçait à avoir cette fois aucune infanterie. Et ses chefs de bannière l'approuvaient car tous avaient été à Crécy et ils en restaient tout meurtris. Ne pas commettre la même erreur, c'était leur grand souci. Seul, le Dauphin s'enhardit à dire : " Ainsi, mon père, nous n'aurons point d'archers du tout... " Le roi ne daigna même pas lui répondre. Et le Dauphin, qui se trouvait rapproché de moi, me dit, comme s'il cherchait appui, ou bien voulait que je ne le prisse pas pour un niais: " Les Anglais, eux, mettent leurs archers à cheval. Mais nul ne consentirait, chez nous, à ce qu'on donnât chevaux à des gens du commun peuple. "

Tiens, cela me rappelle... Brunet!... Si le temps demain se maintient dans la douceur qu'il a, je ferai l'étape, qui sera fort courte, sur mon

1532 LES ROIS MAUDITS n'a toujours pas été remplacé.

LE PRINCE D'AQUITAINE

Ah ! vous me retrouvez bien courroucé, Archambaud, pour ce bout de route qui va nous mener jusqu'à Sainte-Menehoud. Il est dit que je ne m'arrêterai point dans une grande ville sans y trouver quelque nouvelle qui me fasse bouillir le sang. A Troyes, c'était la lettre du pape. A Châlons, ce fut le courrier de Paris. Qu'ai-je appris? Que le Dauphin, près d'une quinzaine avant de se mettre en route, a signé un mandement pour altérer une fois encore le cours des monnaies, dans le sens de l'affaiblissement, bien sûr. Mais par crainte que la chose ne soit mal accueillie... ça, il n'y avait pas besoin d'être grand devin pour le prévoir... il en a repoussé la promulgation jusqu'après son départ, quand il serait assez loin, à cinq jours de chemin, et c'est seulement le 10 de ce mois que l'ordonnance a été publiée. En somme, il a craint d'affronter ses bourgeois, et s'est forlongé comme un cerf. Vraiment, la fuite est trop souvent sa ressource ! Je ne sais qui lui a inspiré cette peu honorable ruse, si c'est Braque ou Bucy ; mais les fruits en ont vite mûri. Le prévôt Marcel et les plus gros marchands s'en sont allés tout en colère chanter matines au duc d'Anjou, que le Dauphin a installé au Louvre en sa place ; et le second fils du roi, qui n'a que dix-huit ans et pas beaucoup de jugeote, s'est laissé arracher, pour éviter l'émeute dont on le menaçait, de suspendre l'ordonnance jusqu'au retour du Dauphin. Ou il ne fallait pas prendre la mesure, ce pour quoi j'aurais penché, car elle n'est une fois de plus qu'un mauvais expédient, ou il fallait la prendre et l'imposer tout immédiatement. Il arrive bien renforcé devant son oncle l'Empereur, notre Dauphin Charles, avec une capitale où le conseil de ville refuse d'obéir aux ordonnances royales ! Qui donc, aujourd'hui, commande au royaume de France? On est en droit de se le demander. La chose, ne nous y trompons pas, aura des suites graves. Car voilà le Marcel devenu sûr de lui, sachant qu'il

1534 LES ROIS MAUDITS

a fait ployer la volonté de la couronne, et soutenu forcément par la populace des bourgeois, puisqu'il défend leur bourse. Le Dauphin avait bien joué ses États généraux, les laissant désemparés par son départ; avec ce coup-là, il perd tout son avantage. Avouez que c'est décevant, vraiment, de se donner tant de soins et de courir les routes, comme je le fais depuis une demi-année, pour tenter d'améliorer le sort de princes si obstinés à se nuire à eux-mêmes ! Adieu, Châlons... Oh non, oh non! je ne veux point me mêler de la désignation d'un nouvel évêque. Le comte-évêque de Châlons est l'un des six pairs ecclésiastiques. C'est l'affaire du roi Jean, ou du Dauphin. Qu'ils la règlent directement avec le Saint-Père... ou bien qu'ils en donnent la fatigue à Niccola Capocci; il s'emploiera à quelque chose,

pour une fois...

Il ne faut tout de même pas trop accabler le Dauphin ; il n'a point tâche facile. Le grand fautif, c'est le roi Jean ; et jamais le fils ne pourra commettre autant d'erreurs que le père en a additionné. Pour me désencolérer, ou peut-être m'encolérer davantage... Dieu me pardonne de pécher... je vais vous conter son équipée, au roi Jean. Et vous allez voir comment un roi perd la France ! A Chartres, ainsi que je vous le disais, il s'était repris. Il avait cessé de parler chevalerie quand il eût fallu parler finances, de s'occuper de finances quand il eût dû s'occuper de la guerre, et de se soucier de vétilles quand se jouait le sort du royaume. Pour une fois, il semblait sorti de sa confusion intérieure et de sa funeste inclination au contretemps ; pour une fois, il paraissait coïncider avec l'heure. Il avait adopté de vraies dispositions de campagne. Et comme l'humeur du chef est chose contagieuse, ces dispositions furent mises en ouvre avec exactitude et rapidité.

D'abord, interdire aux Anglais le franchissement de la Loire. De forts détachements, commandés par des capitaines auxquels ces pays étaient familiers, furent envoyés pour tenir tous les ponts et passages entre Orléans et Angers. Ordre aux chefs d'avoir toujours lien avec leurs voisins, et d'envoyer fréquemment messagers à l'armée du roi. Empêcher à tout prix la chevauchée du prince de Galles, qui vient de Sologne, et celle du duc de Lancastre, qui arrive de Bretagne, de se joindre. On les battra séparément. Et d'abord, le prince de Galles. L'armée, divisée en quatre colonnes pour en faciliter l'écoulement, franchira le fleuve par les ponts de Meung, de Blois, d'Amboise et de Tours. Éviter les engagements, quelles que soient les occasions qui s'en puissent offrir, avant que tous les corps de bataille ne soient rassemblés outre-Loire. Pas de prouesses individuelles, si tentantes qu'elles puissent paraître. La prouesse, ce sera d'écraser l'Anglais tous ensemble, et de purger le royaume de France de la misère et de la honte qu'il subit depuis de trop longues années. Telles étaient les instructions

QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

1535 que le connétable duc d'Athènes donna aux chefs de bannières réunis avant le départ. " Allez, messires, et que chacun soit à son devoir. Le roi a les yeux sur vous. " Le ciel était encombré de gros nuages noirs qui crevèrent soudain, traversés d'éclairs. Toutes ces journées, le Vendômois et la Touraine furent battus de pluies d'orage, brèves mais drues, qui trempaient les cottes d'armes et les harnachements, traversaient les chemises de mailles, alourdissaient les cuirs. On eût dit que la foudre était attirée par tout cet acier qui défilait; trois hommes d'armes, qui s'étaient abrités sous un grand arbre, en furent frappés. Mais l'armée, dans l'ensemble, supportait bien les intempéries, souvent encouragée par un peuple en clameur. Car bourgeois des petites villes et manants des campagnes s'inquiétaient fort de l'avance du prince d'Aquitaine dont on disait choses effrayantes. Ce long défilé d'armures qui se hâtaient, quatre de front, les rassurait dès qu'ils comprenaient que les combats ne se livreraient pas dans leurs parages. " Vivre notre bon roi ! Rossez bien ses ennemis ! Dieu vous protège, vaillants seigneurs ! " Ce qui voulait dire: "Dieu nous garde, grâce à vous... dont beaucoup vont tomber raides quelque part... de voir nos maisons et nos pauvres hardes brûlées, nos troupeaux dispersés, nos récoltes perdues, nos filles malmenées. Dieu nous garde de la guerre que vous allez faire ailleurs. " Et ils n'étaient pas chiches de leur vin qui est frais et doré. Ils le tendaient aux chevaliers qui le buvaient, cruche levée, sans arrêter leur monture.

J'ai vu tout cela, car j'avais pris résolution de suivre le roi et d'aller comme lui à Blois. Il se hâtait à la guerre mais, moi, j'avais mission de faire la paix. Je m'obstinais. J'avais mon plan, moi aussi. Et ma litière avançait, derrière le gros de l'armée, mais suivie de détachements qui avaient manqué de rejoindre à temps le camp de Chartres. Il en arriverait pendant plusieurs jours encore, tels les comtes de Joigny, d'Auxerre et de Châtillon, trois fiers compères qui s'en allaient sans se presser, suivis de toutes les lances de leurs comtés, et prenaient la guerre par son côté joyeux. " Bonnes gens, avez-vous vu passer l'armée du roi? - L'armée? On l'a vue passer le jour d'avant-hier, qu'il y en avait, qu'il y en avait ! Cela a duré plus d'une couple d'heures. Et d'autres encore ont passé ce matin. Si vous trouvez l'Anglais, ne lui faites point quartier. - Pour sûr, bonnes gens, pour sûr... et si nous prenons le prince Edouard, nous nous rappellerons de vous en envoyer un morceau. " Et le prince Edouard, pendant ce temps, allez-vous me demander... Le prince avait été retardé devant Romorantin. Moins longtemps que ne l'escomptait le roi Jean, mais assez toutefois pour lui laisser développer sa manouvre. Cinq journées, car les sires de Boucicaut, de Craon et de Caumont s'étaient furieusement défendus. Dans la seule

1536 LES ROIS MAUDITS

journée du 31 août, l'assaut leur fut donné trois fois, qu'ils repoussèrent. Et ce fut seulement le 3 septembre que la place tomba. Le prince la fit incendier, comme à l'accoutumée ; mais le lendemain, qui était un dimanche, il lui fallut laisser reposer sa troupe. Les archers, qui avaient perdu nombre des leurs, étaient fatigués. C'était la première rencontre un peu sérieuse depuis le début de la campagne. Et le prince, moins souriant qu'à son ordinaire, ayant appris par ses espies... car il avait toujours des intelligences très en avant... que le roi de France avec tout son ost se dispose à descendre sur lui, le prince se demande s'il n'a pas eu tort de s'obstiner contre la forteresse, et s'il n'aurait pas mieux fait de laisser les trois cents lances de Boucicaut enfermées dans Romoran-

tin.

Il ne connaît pas exactement le nombre de l'armée du roi Jean ; mais il la sait plus forte que la sienne, et de beaucoup, cette armée qui va chercher passage sur quatre ponts à la fois... S'il ne veut pas souffrir d'une disparité trop écrasante, il lui faut à tout prix opérer sa jonction avec le duc de Lancastre. Finie la chevauchée plaisante, fini de s'amuser des vilains fuyant dans les bois et des toits de monastères qui flambent. Messires de Chandos et de Grailly, ses meilleurs capitaines, ne sont pas moins inquiets, et même ce sont eux, vieux routiers rompus à la fortune des guerres, qui l'invitent à la hâte. Il descend la vallée du Cher, traversant Saint-Aignan, Thésée, Montrichard sans s'arrêter à trop les piller, sans même regarder la belle rivière aux eaux tranquilles, ni ses îles plantées de peupliers que le soleil traverse, ni les coteaux crayeux où mûrissent, sous la chaleur, les prochaines vendanges. Il tend vers l'ouest, vers le secours et le renfort. Le 7 septembre, il atteint Montlouis pour apprendre qu'un gros corps de bataille, que commandent le comte de Poitiers, troisième fils du roi, et le maréchal de Clermont, est à Tours. Alors, il balance. Quatre jours il attend, sur les hauteurs de Montlouis, que Lancastre arrive, ayant passé le fleuve; le miracle, en somme. Et si ie miracle ne se produit pas, en tout cas sa position est bonne. Quatre jours il attend que les Français, qui savent le lieu où il est, lui livrent bataille. Contre le corps Poitiers-Clermont, le prince de Galles pense qu'il peut tenir et même l'emporter. Il a choisi son emplacement de combat, sur un terrain coupé par d'épais buissons d'épines. Il occupe ses archers à terrasser leurs retranchements. Lui-même, ses maréchaux et ses écuyers campent dans des maisonnettes

avoisinantes.

Quatre jours, dès l'aurore, il scrute l'horizon, du côté de Tours. Le matin dépose dans l'immense vallée des brumes dorées ; le fleuve, grossi par les récentes pluies, roule de l'ocre entre ses berges vertes. Les archers continuent à façonner des talus.

Quatre nuits, regardant le ciel, le prince s'interroge sur ce que l'aube QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

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suivante lui réserve. Les nuits furent très belles dans ce moment-là, et Jupiter y brillait bien, plus gros que tous les autres astres.

"Que vont faire les Français? se demandait le prince. Que vont-ils faire?" Or, les Français, respectant pour une fois l'ordre qui leur avait été donné, n'attaquent point. Le 10 de septembre, le roi Jean est à Blois avec son corps de bataille bien rassemblé. Le 11, il se meut vers la jolie cité d'Amboise, autant dire à toucher Montlouis. Adieu renforts, adieu Lancastre ; il faut au prince de Galles retraiter sur l'Aquitaine, au plus rapide, s'il veut éviter que, entre Tours et Amboise, la nasse ne se referme ; à deux corps de bataille, il ne peut opposer front. Le même jour, il déloge de Montlouis pour aller dormir à Montbazon.

Continuer : partie 32 sur 34