Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
LES ROIS MAUDITS
de ma vie, il n'en est pas dont j'aie gardé plus précise mémoire. Le Saint-Père, tout desséché, tout plissé, sous son bonnet blanc qui lui enserrait les joues... C'était le 14 juillet de l'an 1331... Brunet ! Fais arrêter ma litière. Je m'en vais me dégourdir un peu les jambes, avec mon neveu, tandis qu'on brossera ces miettes. Le chemin est plat, et le soleil nous gratifie d'un petit rayon. Vous nous reprendrez en avant. Douze hommes seulement à m'escorter; je veux un peu de paix... Salut, maître Vigier... salut Volnerio... salut du Bousquet... la paix de Dieu soit sur vous tous, mes fils, mes bons serviteurs.
LES DEBUTS DE CE ROI QU'ON APPELLE LE BON
Le ciel du roi Jean? Certes, je le connais; je me suis maintes fois penchç dessus... Si je prévoyais? Bien sûr, je prévoyais ; c'est pourquoi je me suis si fort dépensé pour empêcher cette guerre, sachant qu'elle lui serait funeste, et donc funeste à la France. Mais allez faire entendre raison à un homme, et surtout à un roi, dont les astres font barrière, précisément, et à l'entendement et à la raison !
Le roi Jean II, à sa naissance, avait Saturne culminant dans la constellation du Bélier, en milieu du ciel. C'est configuration funeste pour un roi, celle des souverains détrônés, des règnes qui s'achèvent hâtivement ou que terminent de tragiques revers. Ajoutez à cela une Lune qui se lève dans le signe du Cancer, lunaire lui-même, marquant ainsi une nature fort féminine. Enfin, et pour ne vous donner que les traits les plus voyants, ceux qui sautent aux yeux de tout astrologien, un difficile groupement où l'on trouve le Soleil, Mercure et Mars étroitement conjoints en Taureau. Voilà un ciel bien pesant qui compose un homme mal balancé, mâle et même assez lourd dans les apparences, mais chez qui tout ce qui devrait être viril est comme castré, jusques et y compris l'entendement; en même temps, un brutal, un violent, habité de songes et de peurs secrètes qui lui inspirent des fureurs soudaines et homicides, incapable d'écouter avis ou de se maîtriser soi-même, et cachant ses faiblesses sous des dehors de grande ostentation ; au fond de tout, un sot, et le contraire d'un vainqueur ou d'une âme de commandement. De certaines gens, il semble que la défaite soit l'affaire principale, qu'ils en aient un secret appétit, et ne connaissent de cesse qu'ils ne l'aient trouvée. Être battu complaît à leur âme profonde; le fiel de l'échec est leur breuvage préféré, comme à d'autres l'hydromel des 1388
LES ROIS MAUDITS
victoires ; ils aspirent à la dépendance, et rien ne leur convient mieux que de se contempler dans une soumission imposée. C'est grand malheur quand de telles dispositions de naissance tombent sur la tête d'un roi.
Jean II, tant qu'il fut Monseigneur de Normandie, vivant sous la contrainte d'un père qu'il n'aimait pas, parut un prince acceptable, et les ignorants crurent qu'il régnerait bien. D'ailleurs les peuples, et même les cours, toujours portés à l'illusion, attendent toujours d'un nouveau roi qu'il soit meilleur que le précédent, comme si la nouveauté portait en soi vertu miraculeuse. A peine celui-ci eut-il le sceptre en main que ses astres et sa nature commencèrent de montrer leurs malheureux effets.
Il n'était roi que depuis dix jours quand Monsieur d'Espagne, dans ce mois d'août 1350, se fit battre sur la mer, au large de Winchelsea, par le roi Edouard III. La flotte que Charles d'Espagne commandait était castillane, et notre Sire Jean n'était pas responsable de l'expédition. Néanmoins, comme le vainqueur était d'Angleterre, et le vaincu l'ami très cher du roi de France, c'était mauvais début pour ce dernier.
Le sacre se fit en fin septembre. Monsieur d'Espagne était revenu et, à Reims, on témoigna beaucoup de grâces à ce vaincu, pour le consoler de sa défaite. A la mi-novembre, le connétable Raoul de Brienne, comte d'Eu, rentra en France. Il était depuis quatre ans captif du roi Edouard, mais un captif assez libre, qu'on laissait à l'occasion aller entre les deux pays, car il était mêlé aux négociations d'une paix générale à laquelle nous travaillions fort en Avignon. Moi-même, je correspondais avec le connétable. Cette fois, il venait réunir le prix de sa rançon. Je n'ai point à vous apprendre que Raoul de Brienne était un très haut, très grand, très puissant personnage, et pour ainsi dire le second homme du royaume. Il avait succédé en sa charge à son père Raoul V, tué en tournoi. Il était tenant de vastes fiefs en Normandie, d'autres en Touraine, dont Bourgueil et Chinon, d'autres en Bourgogne, d'autres en Artois. Il possédait des terres, pour l'heure confisquées, en Angleterre et en Irlande ; il en possédait dans le pays de Vaud. Il était le cousin par alliance du comte Amédée de Savoie. Un tel homme, quand on vient juste de s'asseoir au trône, est de ceux qu'on traite avec quelques égards; ne croyez-vous pas, Archambaud? Eh bien, notre Jean II, après lui avoir adressé, au soir de son arrivée, des reproches furieux, mais peu clairs, commanda sur-le-champ de l'emprisonner. Et le surlendemain matin, il le fit décapiter, sans jugement... Non ; aucune raison avouée. Nous n'avons pas pu en savoir plus, à la curie, que vous à Périgueux. Et pourtant nous nous sommes employés à éclairer l'affaire, croyez-le! Pour expliquer cette exécution précipitée, le roi Jean affirma qu'il détenait les preuves écrites de la félonie du
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1389
connétable ; mais jamais il ne les produisit, jamais. Même au pape, qui le pressait, dans son intérêt propre, de révéler ces fameuses preuves, il opposa un silence buté. Alors on commença, dans toutes les cours d'Europe, à chuchoter, à supposer... On parla d'une correspondance amoureuse que le connétable aurait entretenue avec Madame Bonne de Luxembourg et qui, après le décès de celle-ci, serait tombée entre les mains du roi... Ah ! vous aussi vous avez entendu cette fable!... Étrange liaison, en vérité, et dont on apercevrait mal, en tout cas, qu'elle ait pu prendre un tour criminel, entre une femme sans cesse enceinte et un homme presque continûment captif depuis quatre ans ! Peut-être y avait-il, dans les lettres de messire de Brienne, des choses pénibles à lire pour le roi ; mais si ce fut, elles devaient regarder plutôt sa propre conduite que celle de sa première épouse... Non, rien ne tenait qui pût expliquer cette exécution, sinon la nature haineuse et meurtrière du nouveau roi, semblable assez à la nature de sa mère, la méchante boiteuse. Le vrai motif se révéla peu après, quand la charge de connétable fut donnée... vous savez bien à qui... eh oui ! à Monsieur d'Espagne, avec une partie des biens du défunt, dont toutes les terres et possessions furent distribuées entre les familiers du roi. Ainsi le comte Jean d'Artois en eut grosse part: le comté d'Eu.
Les largesses de cette sorte font moins d'obligés qu'elles ne créent d'ennemis. Messire de Brienne avait foison de parents, d'amis, de vassaux, de serviteurs, toute une grande clientèle fort attachée à lui et qui aussitôt se mua en un réseau de mécontents. Comptez, en plus, des gens de l'entourage royal qui ne reçurent ni mie ni miette des dépouilles, et en furent jaloux et revêches... Ah ! Nous avons bonne vue, d'ici, sur Châlus et ses deux châteaux. Comme ces deux hauts donjons se répondent bien, qu'une mince rivière sépare ! Et le pays est plaisant au regard, sous ces nuages qui courent bon train...
La Rue ! La Rue, je ne me méprends point ; c'est bien devant le châtel de droite, sur la colline, que messire Richard Cour de Lion fut durement navré d'une flèche qui lui ôta la vie? Ce n'est point d'aujourd'hui que les gens de nos pays ont accoutumé d'être assaillis par l'Anglais, et de s'en défendre...
Non, La Rue, je ne suis point las; je m'arrête seulement pour contempler... Eh certes, oui, j'ai bon pas! Je vais cheminer encore un petit, et ma litière me reprendra plus avant. Rien ne nous presse trop. De Châlus à Limoges, si j'ai bon souvenir, il y a moins de neuf lieues. Trois heures et demie nous suffiront, sans forcer le trot... Soit ! quatre heures. Laissez-moi profiter des derniers beaux jours que Dieu nous dispense. Je serai bien assez enfermé derrière mes rideaux quand viendra la pluie ..
1390
LES ROIS MAUDITS
Je vous disais donc, Archambaud, la façon dont s'y prit le roi Jean pour se faire sa première corbeille d'ennemis, dans le sein même du royaume. Il résolut alors de se créer des amis, des féaux, des hommes tout à sa dévotion, liés à lui par un lien neuf, qui l'aideraient en guerre comme en paix, et qui feraient la gloire de son règne. Et pour ce, dès l'aube de l'an suivant, il fonda l'Ordre de l'Étoile auquel il donna pour objets l'exhaussement de la chevalerie et l'accroissement de l'honneur. Cette grande novelleté n'était point si neuve, puisque le roi Edouard d'Angleterre avait déjà institué la Jarretière. Mais le roi Jean se gaussait de cet ordre créé autour d'une jambe de femme ; l'Étoile serait tout autre chose. Vous pouvez noter là un trait constant chez lui. Il ne sait que copier, mais toujours en se donnant des airs d'inventer.
Cinq cents chevaliers, pas moins, qui devaient jurer sur les Saintes Écritures de ne jamais reculer d'un pied en bataille, ni jamais se rendre. Tant de sublime se devait d'être signalé par de visibles marques. Jean II ne lésina point sur l'ostentation ; et son Trésor, qui n'était déjà pas bien haut, se mit à fuir comme tonneau percé. Pour loger l'Ordre, il fit aménager la maison de Saint-Ouen, qu'on n'appela plus que la Noble Maison, tout emplie de meubles superbes, sculptés et ajourés, engravés d'ivoire et autres matières précieuses. Je n'ai point vu la Noble Maison, mais on me l'a dépeinte. Les murs y sont, ou plutôt y étaient, tendus de toiles d'or et d'argent, ou bien de velours semé d'étoiles et de fleurs de lis d'or. A tous les chevaliers, le roi fit faire une cotte de soie blanche, un surcot mi-partie blanc et vermeil, un chaperon vermeil orné d'un fermail d'or en forme d'étoile. Ils reçurent encore une bannière blanche brodée d'étoiles, et chacun aussi un riche anneau d'or et d'émail, pour montrer qu'ils étaient tous comme mariés au roi... ce qui portait à sourire. Cinq cents fermails, cinq cents bannières, cinq cents anneaux; calculez la dépense! Il paraît que le roi dessina et discuta chaque pièce de ce glorieux attirail. Il y croyait ferme, à son Ordre de l'Etoile! Avec de si mauvais astres que les siens, il eût été mieux avisé de choisir un autre emblème. Une fois l'an, selon la règle qu'il avait dictée, tous les chevaliers devaient se réunir en un grand festin où chacun donnerait récit de ses aventures héroïques, et des prouesses d'armes par lui accomplies dans l'année; deux clercs en tiendraient registre et chronique. La Table Ronde allait revivre, et le roi Jean dépasser en renommée le roi Arthur de Bretagne ! Il édifiait de grands et vagues projets. On se mit à reparler
de croisade...
La première assemblée de l'Étoile, convoquée pour le jour des Rois de 1352, fut passablement décevante. Les futurs preux n'avaient pas grands exploits à conter. Le temps leur avait manqué. Les janissaires fendus en deux, du casque à l'arçon de la selle, et les pucelles délivrées des geôles barbaresques, ce serait l'affaire d'une autre année. Les deux
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1391
clercs commis à la chronique de l'Ordre n'eurent point à user beaucoup d'encre, à moins que saoulerie ne comptât pour exploit. Car la Noble Maison fut le lieu de la plus grosse beuverie qu'on eût vue en France depuis Dagobert. Les chevaliers blanc et vermeil s'engagèrent si fort au festin qu'avant l'entremets, criant, chantant, hurlant, ivres à rouler, ne quittant la table que pour courir pisser ou dégorger, revenant piquer aux plats, se lançant d'ardents défis à qui viderait le plus de hanaps, ils méritaient tout seulement d'être armés chevaliers de la ripaille. La belle vaisselle d'or, ouvragée pour eux, fut froissée ou brisée ; ils se la jetaient par-dessus les tables, comme des gamins, ou bien l'écrasaient de leurs poings. Des beaux meubles ajourés et incrustés, il ne resta que débris. L'ivresse dut faire croire à certains qu'ils étaient déjà en guerre, car ils s'employèrent céans à faire butin. Ainsi les draps d'or et d'argent qui pendaient au mur furent volés. Or, ce jour même fut celui où les Anglais se saisirent de la citadelle de Guines, livrée par belle trahison, tandis que le capitaine qui commandait cette place festoyait à Saint-Ouen.
Le roi, de tout cela, eut gros dépit et commença de se complaire dans l'idée que ses plus valeureuses entreprises, par quelque sort funeste, étaient vouées à l'échec. Peu de temps après survint le premier combat auquel des chevaliers de l'Étoile eurent à prendre part, non point dans un Orient fantastique, mais au coin d'un bois de Basse-Bretagne. Quinze d'entre eux, voulant prouver qu'ils étaient capables d'autres hauts faits que ceux du pichet, respectèrent leur serment de ne jamais reculer ni retraiter ; et plutôt que de se dégager à temps, comme gens sensés l'eussent fait, ils s'offrirent à être encerclés par un adversaire dont le nombre ne leur laissait nulle chance, même petite. Aucun ne revint pour conter cette prouesse. Mais les parents des chevaliers morts ne se privèrent point de dire que le nouveau roi avait l'esprit bien faussé pour imposer à ses bannerets un serment aussi fol, et que si tous devaient le tenir, il se retrouverait bientôt seul à son assemblée...
Ah! voici ma litière... Vous préférez chevaucher à présent?... Moi, je crois que je vais dormir un petit afin de me trouver frais à l'arrivée... Mais vous comprenez, Archambaud, pourquoi l'Ordre de l'Étoile n'a pas eu grande suite, et qu'on en parle de moins en moins, d'année en année. VI
LES DÉBUTS DE CE ROI QU'ON APPELLE LE MAUVAIS
Avez-vous noté, mon neveu, que partout où nous nous arrêtons, à Limoges aussi bien qu'à Nontron ou ailleurs, chacun nous demande nouvelles du roi de Navarre, comme si le sort du royaume dépendait de ce prince? L'étrange situation, en vérité, que celle où nous sommes. Le roi de Navarre est prisonnier, dans un château d'Artois, de son cousin le roi de France. Le roi de France est prisonnier, dans un hôtel de Bordeaux, de son cousin le prince héritier d'Angleterre. Le Dauphin, héritier de France, se débat dans le palais de Paris, entre ses bourgeois agités et ses États généraux remontrants. Or, c'est du roi de Navarre que tout le monde paraît s'inquiéter. Vous avez entendu l'évêque lui-même : " On disait le Dauphin fort ami de Monseigneur de Navarre. Ne va-t-il pas le libérer? " Dieu Saint ! J'espère bien que non. Il a été fort avisé, ce jeune homme, de n'en rien faire jusqu'à présent. Et je m'inquiète de cette tentative d'évasion que des chevaliers du clan navarrais auraient montée pour délivrer leur chef. Elle a échoué ; il faut nous en féliciter. Mais tout porte à croire qu'ils voudront recommen-
cer.
Oui, oui, j'ai appris bien des choses pendant notre arrêt à Limoges. Et je me dispose, dès notre arrivée ce soir à La Péruse, d'en écrire au
pape.
Si c'était une grosse sottise de la part du roi Jean d'enfermer Monsieur de Navarre, c'en serait une égale aujourd'hui, pour le Dauphin, de le relâcher. Je ne connais pas de plus grand brouilleur que ce Charles qu'on appelle le Mauvais; et ils se sont bien donné la main, à travers leur querelle, le roi Jean et lui, pour jeter la France dans son malheur présent. Vous savez d'où lui vient son surnom? Des tout premiers mois de son règne. Il n'a point perdu de temps pour le gagner. QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1393
Sa mère, la fille de Louis Hutin, mourut, comme je vous le contais l'autre jour, durant l'automne de 49. Dans l'été de 1350, il alla se faire couronner en sa capitale de Pampelune, où jamais depuis sa naissance, à Évreux, dix-huit ans plus tôt, il n'avait mis les pieds. Voulant se faire connaître, il parcourut ses États, ce qui ne demandait point de longues courses; puis il alla visiter ses voisins et parents, son beau-frère, le comte de Foix et de Béarn, celui qui se fait appeler Phobus, et son autre beau-frère, le roi d'Aragon, Pierre le Cérémonieux, et également le roi de Castille. Or, un jour qu'il était de retour à Pampelune et qu'il y passait un pont, à cheval, il rencontra une délégation de nobles navarrais qui venaient à lui, pour lui porter leurs doléances, parce qu'il avait laissé violer leurs droits et privilèges. Comme il refusait de les entendre, les autres s'échauffèrent un peu ; il fit alors saisir par ses soldats ceux qui criaient au plus près de lui, et ordonna qu'on les pendît dans l'instant aux arbres voisins, disant qu'il faut être prompt à punir si l'on veut être respecté.
J'ai remarqué que les princes trop hâtifs au châtiment capital obéissent souvent à des mouvements de peur. Ce Charles n'y fait pas exception, car je le crois plus courageux de paroles que de corps. C'est cette brutale pendaison, dont la Navarre fut endeuillée, qui lui valut d'être bientôt appelé par ses sujets el malo, le Mauvais. Il ne tarda pas, d'ailleurs, à s'éloigner de son royaume, dont il laissa le gouvernement à son plus jeune frère, Louis, qui n'avait alors que quinze ans, lui-même préférant revenir s'agiter à la cour de France en compagnie de son autre frère, Philippe. Alors, me direz-vous, comment le parti navarrais peut-il être tellement nombreux et puissant si, en Navarre même, une part de la noblesse est opposée à son roi? Eh ! mon neveu, c'est que ce parti est surtout composé des chevaliers normands du comté d'Évreux. Et ce qui rend Charles de Navarre si dangereux pour la couronne de France, plus encore que ses possessions au midi du royaume, ce sont celles qu'il tient, ou qu'il tenait, dans la proximité de Paris, telles les seigneuries de Mantes, Pacy, Meulan, ou Nonancourt, qui commandent les accès à la capitale pour tout le quart ouest du pays.
Cela, le roi Jean le comprit assez bien, ou on le lui fit comprendre ; et il donna, pour une rare fois, preuve de bon sens en s'efforçant à l'entente et à l'arrangement avec son cousin de Navarre. Par quel lien pouvait-il se l'attacher le mieux? Par un mariage. Et quel mariage pouvait-on lui offrir qui le liât à la couronne aussi étroitement que l'union qui avait, pendant six mois, fait de sa sour Blanche la reine de France? Eh bien, le mariage avec l'aînée des filles du roi lui-même, la petite Jeanne de Valois. Elle n'avait que huit ans, mais c'était un parti qui valait bien d'attendre pour consommer. D'ailleurs Charles de
1394
LES ROIS MAUDITS
Navarre ne manquait pas de galante compagnie pour seconder sa patience. Entre autres, on sait une certaine demoiselle Gracieuse... oui, c'est son nom, ou celui qu'elle avoue... La petite Jeanne de Valois, elle, était déjà veuve, puisqu'on l'avait une première fois mariée, à l'âge de trois ans, avec un parent de sa mère que Dieu n'avait pas tardé à reprendre. En Avignon, nous fûmes favorables à ces accordailles qui nous semblaient devoir assurer la paix. Car le contrat réglait toutes affaires pendantes entres ces deux branches de la famille de France, à commencer par celle du comté d'Angoulême depuis si longtemps promis à la mère de Charles, en échange de son renoncement à la Brie et à la Champagne, puis rééchangé contre Pontoise et Beaumont, mais sans qu'il y ait eu exécution. Cette fois, on revenait à l'accord premier ; Navarre recevrait l'Angoumois ainsi que plusieurs grosses places et châtellenies qui constituaient la dot. Le roi Jean prenait grand air d'autorité pour charger de bienfaits son futur beau-fils. " Vous aurez ceci, je le veux; je vous donne cela, j'en ai dit..."
Navarre faisait plaisanterie, devant ses familiers, de ses liens nouveaux avec le roi Jean. " Nous étions cousins par naissance ; nous fûmes sur le point d'être beaux-frères ; mais son père ayant épousé ma sour, je me suis trouvé son oncle ; et voici qu'à présent, je vais devenir son gendre. " Mais tandis qu'on négociait le contrat, il s'entendait fort bien à grossir son lot. A lui-même il n'était point demandé d'apport, seulement une avance d'argent : cent mille écus dont le roi Jean était endetté auprès des marchands de Paris, et que Charles aurait la bonne grâce de rembourser. Il n'avait point, lui non plus, la liquidité de la somme; on la lui trouva chez les banquiers de Flandre auxquels il consentit à remettre en gage une partie de ses bijoux. C'était chose plus aisée pour le gendre du roi que pour le roi lui-même...
Ce fut à cette occasion, je m'en avise, que Navarre dut s'aboucher avec le prévôt Marcel... dont il faut également que j'écrive au pape, car les agissements présents de cet homme-là ne sont point sans m'inquiéter. Mais c'est une autre affaire...
Les cent mille écus furent reconnus à Navarre dans le contrat de mariage ; ils devaient lui être versés par fractions, promptement. En outre, il fut fait chevalier de l'Étoile, et on lui laissa même espérer la charge de connétable, bien qu'il n'eût pas vingt ans accomplis. Le mariage fut célébré avec grand éclat et grande liesse.
Or, la belle amitié que se montraient le beau-père et le gendre fut bientôt brouillée. Qui la brouilla? L'autre Charles, Monsieur d'Espagne, le beau La Cerda, jaloux forcément de la faveur qui environnait Navarre, et inquiet d'en voir l'astre monter si haut dans le ciel de la cour. Charles de Navarre a ce travers commun à beaucoup de jeunes hommes... et dont je vous engage à vous défendre, Archambaud... qui
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1395
est de parler trop quand la fortune leur sourit, et de ne point résister à faire de méchants mots. La Cerda ne manqua pas de rapporter au roi Jean les traits de son beau-fils, en les assaisonnant de sa sauce. " II vous brocarde, mon cher Sire ; il se croit toutes paroles permises. Vous ne pouvez tolérer ces atteintes à votre majesté ; et si vous les tolérez, moi, pour l'amour de vous, je ne les puis supporter. " Et d'instiller poison dans la tête du roi, jour après jour. Navarre avait dit ci, Navarre avait fait ça; Navarre se rapprochait trop du Dauphin; Navarre intriguait avec tel officier du Grand Conseil. Il n'y a pas d'homme plus prompt que le roi Jean à entrer dans une mauvaise idée sur le compte d'autrui ; ni plus renâclant à en sortir. Il est tout ensemble crédule et buté. Rien n'est plus aisé que de lui inventer des ennemis.
Bientôt la lieutenance générale en Languedoc, dont Charles de Navarre avait été gratifié, lui fut retirée. Au profit de qui? De Charles d'Espagne. Puis la charge de connétable, vacante depuis la décapitation de Raoul de Brienne, fut enfin attribuée, mais pas à Charles de Navarre, à Charles d'Espagne. Des cent mille écus qui devaient lui être remboursés, Navarre ne vit pas le premier, cependant que présents et bénéfices ruisselaient sur l'ami du roi. Enfin, enfin, le comté d'Angoulême, au mépris de tous les accords, fut donné à Monsieur d'Espagne, Navarre devant se contenter de nouveau d'une vague promesse d'échange.
Alors, entre Charles le Mauvais et Charles d'Espagne, ce fut d'abord le froid, puis la détestation, et bientôt la haine ouverte et avouée. Monsieur d'Espagne avait beau jeu de dire au roi : " Voyez comme j'étais dans le vrai, mon cher Sire ! Votre gendre, dont j'avais percé les mauvais desseins, s'insurge contre vos volontés. Il s'en prend à moi, parce qu'il voit que je vous sers trop bien. " D'autres fois, il feignait de vouloir s'exiler de la cour, lui qui était au sommet de la faveur, si les frères Navarre continuaient de médire de lui. Il parlait comme une maîtresse : " Je m'en irai dans quelque lieu désert, hors de votre royaume, pour y vivre du souvenir de l'amour que vous m'avez montré. Ou pour y mourir! Car loin de vous, l'âme me quittera le corps." On lui vit verser des larmes, à cet étrange connétable !
Et comme le roi Jean avait la tête tout envahie de l'Espagnol, et qu'il ne voyait rien que par ses yeux, il mit beaucoup d'opiniâtreté à se faire un irréductible ennemi du cousin qu'il avait choisi pour gendre afin de s'assurer un allié.
Je vous l'ai dit: plus sot que ce roi-là on ne peut trouver, ni plus nuisible à soi-même... ce qui ne serait encore que de petit dommage s'il n'était du même coup si nuisible à son royaume. La cour ne bruissait plus que de cette querelle. La reine, bien délaissée, se rencognait avec Madame d'Espagne... car il était marié,
13%
LES ROIS MAUDITS
le connétable, un mariage de façade, avec une cousine du roi, Madame de Blois. Les conseillers du roi, bien qu'ils fissent tous également mine d'aduler leur maître, étaient fort partagés, selon qu'ils pensaient bon de lier leur fortune à celle du connétable ou à celle du gendre. Et les luttes feutrées qui les opposaient étaient d'autant plus âpres que ce roi, qui voudrait faire paraître qu'il est seul à trancher de tout, a toujours abandonné à son entourage le soin des plus graves affaires.
Voyez-vous, mon cher neveu, on intrigue autour de tous les rois. Mais on ne conspire, on ne complote qu'autour des rois faibles, ou de ceux qu'un vice, ou encore les atteintes de la maladie, affaiblissent. J'aurais voulu voir qu'on conspirât autour de Philippe le Bel ! Personne n'y songeait, personne n'aurait osé. Ce qui ne veut point dire que les rois forts sont à l'abri des complots; mais alors, il y faut de vrais traîtres. Tandis qu'auprès des princes faibles, il devient naturel aux honnêtes gens eux-mêmes d'être comploteurs.
Un jour d'avant la Noël de 1354, en un hôtel de Paris, il s'échangea de si grosses paroles et insultes entre Charles d'Espagne et Philippe de Navarre que ce dernier tira sa dague et fut tout près, si on ne l'avait entouré, d'en frapper le connétable ! Ce dernier feignit de rire, et cria au jeune Navarre qu'il se fût montré moins menaçant s'il n'y avait eu tant de gens autour d'eux pour le retenir. Philippe n'est point aussi fin, mais il est plus enflammé au combat que son frère aîné. On ne le retira de la salle qu'il n'ait proféré qu'il tirerait prompte vengeance de l'ennemi de sa famille, et lui ferait ravaler son outrage. Ce qu'il accomplit, à deux semaines de là, dans la nuit de la fête des rois mages.
Monsieur d'Espagne allait visiter sa cousine, la comtesse d'Alençon. Il s'arrêta pour coucher à Laigle, dans une auberge dont le nom ne se laisse point oublier, l'auberge de la Truie-qui-file. Trop sûr du respect qu'inspiraient, pensait-il, sa charge et l'amitié du roi, il croyait n'avoir point de danger à craindre quand il cheminait par le royaume, et il n'avait pris avec lui que petite escorte. Or, le bourg de Laigle est sis dans le comté d'Évreux, à peu de lieues de cette ville où les frères d'Évreux-Navarre séjournaient en leur gros château. Avertis du passage du connétable, ils apprêtèrent à celui-ci une belle embûche.
Vers la minuit, vingt chevaliers normands, tous rudes seigneurs, le sire de Graville, le sire de Clères, le sire de Mainemares, le sire de Morbecque, le chevalier d'Aunay... eh oui! le descendant d'un des galants de la tour de Nesle; il n'était point surprenant qu'on le retrouvât dans le parti Navarre... enfin, vous dis-je, une bonne vingtaine dont les noms sont connus, puisque le roi, à son malgré, dut leur donner par la suite des lettres de rémission... surgirent dans le bourg, sous la conduite de Philippe de Navarre, firent voler les portes de la Truie-qui-file, et se ruèrent au logement du connétable.
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1397
Le roi de Navarre n'était pas avec eux. Pour le cas où l'affaire aurait mal tourné, il avait choisi d'attendre à la lisière de la ville, auprès d'une grange, en compagnie des gardes-chevaux. Oh ! je le vois, mon Charles le Mauvais, petit, vivace, entortillé dans son manteau comme une fumée d'enfer, et sautant de long en large sur la terre gelée, pareil au diable qui ne touche pas le sol. Il attend. Il regarde le ciel d'hiver. Le froid lui pince les doigts. Il a l'âme tordue à la fois de crainte et de haine. Il prête l'oreille. Il reprend son piétinement inquiet. Survient alors Jean de Fricamps, dit Friquet, le gouverneur de Caen, son conseiller et son plus zélé monteur de machines, qui lui dit, tout hors d'haleine: "C'est chose faite, Monseigneur! " Et puis Graville, Mainemares, Morbecque apparaissent, et Philippe de Navarre lui-même, et tous les conjurés. Là-bas, à l'auberge, le beau Charles d'Espagne, qu'ils ont tiré de dessous son lit où il avait pris refuge, est bien trépassé. Ils l'ont vilainement appareillé, à travers sa robe de nuit. On lui comptera quatre-vingts plaies au corps, quatre-vingts coups de lame. Chacun a voulu y plonger quatre fois son épée... Voilà, messire mon neveu, comment le roi Jean perdit son bon ami, et comment Monseigneur de Navarre entra en rébellion...
A présent, je vais vous prier de céder votre place à dom Francesco Calvo, mon secrétaire papal, avec lequel je veux m'entretenir avant que nous ne parvenions à l'étape. VII LES NOUVELLES DE PARIS
Comme je vais être, dom Calvo, fort affairé en arrivant à La Péruse, pour inspecter l'abbaye et voir si elle a été fort ravagée par les Anglais que je doive, pendant un an, exempter les moines, ainsi qu'ils me le demandent, de me verser mes bénéfices de prieur, je veux vous dire céans les choses à figurer dans ma lettre au Saint-Père. Je vous saurai gré de me préparer cette lettre dès que nous serons là-bas, avec toutes les belles tournures que vous avez coutume d'y mettre. Il faut faire connaître au Saint-Père les nouvelles de Paris qui me sont parvenues à Limoges, et qui ne laissent pas de m'inquiéter.
En lieu premier, les agissements du prévôt des marchands de Paris, maître Étienne Marcel. J'apprends que ce prévôt fait depuis un mois construire fortifications et creuser fossés autour de la ville, au-delà des enceintes anciennes, comme s'il se préparait à soutenir un siège. Or, au point où nous en sommes des palabres de paix, les Anglais ne montrent point d'intention de faire peser menace sur Paris, et l'on ne comprend guère cette hâte à se fortifier. Mais outre cela, le prévôt a organisé ses bourgeois en corps de ville, qu'il arme et exerce, avec quarteniers, cinquanteniers et dizainiers pour assurer les commandements, tout à fait à l'image des milices de Flandre qui gouvernent elles-mêmes leurs cités ; il a imposé à Monseigneur le Dauphin, lieutenant du roi, d'agréer à la constitution de cette milice, et, de surcroît, alors que toutes taxes et tailles royales sont objet général de doléances et refus, il a, lui prévôt, afin d'équiper ses hommes, établi un impôt sur les boissons qu'il perçoit directement.
Ce maître Marcel qui naguère s'est bien enrichi à la fourniture du roi, mais qui a perdu depuis quatre ans cette fourniture et en a conçu un gros dépit, semble depuis le malheur de Poitiers vouloir se mêler de toutes choses au royaume. On aperçoit mal ses desseins, sauf celui de se rendre important ; mais il ne va guère dans le chemin de l'apaisement QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1399
que souhaite notre Saint-Père. Aussi, mon pieux devoir est de conseiller au pape, s'il lui parvenait quelque demande de ce côté-là, de se montrer fort sourcilleux, et de ne donner aucun appui, ni même apparence d'appui, au prévôt de Paris et à ses entreprises. Vous m'avez déjà compris, dom Calvo. Le cardinal Capocci est à Paris. Il pourrait bien, irréfléchi comme il l'est et ne manquant point une bévue, se croire très fort en nouant intrigue avec ce prévôt... Non, rien de précis ne m'a été rapporté; mais mon nez me fait sentir une de ces voies torses dans lesquelles mon colégat ne manque jamais de s'engager... En lieu second, je veux inviter le souverain pontife à se faire instruire par le menu des Etats généraux de la Langue d'oïl qui se sont clos à Paris au début de ce mois, et à porter la lumière de sa sainte attention sur les étrangetés qu'on y a vu se produire. Le roi Jean avait promis de convoquer ces États au mois de décembre; mais dans le grand émoi, désordre et accablement où s'est trouvé le royaume en conséquence de la défaite de Poitiers, le Dauphin Charles a cru sagement agir en avançant dès octobre la réunion. En vérité, il n'avait guère d'autre choix à faire pour affermir l'autorité qui lui échéait en cette malencontre, jeune comme il est, avec une armée toute dessoudée par les revers, et un Trésor en extrême pénurie. Mais les huit cents députés de la Langue d'oïl, dont quatre cents bourgeois, ne délibérèrent pas du tout des points sur lesquels ils étaient invités à le faire.
L'Eglise a longue expérience des conciles qui échappent à ceux qui les ont assemblés. Je veux dire au pape que ces États ressemblent tout exactement à un concile qui s'égare et s'arroge de régenter de tout, et se rue à la réformation désordonnée en profitant de la faiblesse du suprême pouvoir. Au lieu de s'affairer à la délivrance du roi de France, nos gens de Paris se sont d'emblée souciés de réclamer celle du roi de Navarre, ce qui montre bien de quel bord sont ceux qui les mènent. Outre quoi, les huit cents ont nommé une commission de quatre-vingts qui s'est mise à besogner dans le secret pour produire une longue liste de remontrances où il y a un peu de bon et beaucoup de pire. D'abord, ils demandent la destitution et la mise en jugement des principaux conseillers du roi, qu'ils accusent d'avoir dilapidé les aides, et qu'ils tiennent pour responsables de la défaite... Sur cela, je dois dire, Calvo... ce n'est pas pour la lettre, mais je vous ouvre ma pensée... les remontrances ne sont point tout à fait injustes. Parmi les gens auxquels le roi Jean a commis le gouvernement, j'en sais qui ne valent guère, et qui même sont de francs gredins. Il est naturel qu'on s'enrichisse dans les hautes charges, sinon personne n'en voudrait prendre la peine et les risques. Mais il faut se garder de
1400
LES ROIS MAUDITS franchir les limites de la déshonnêteté, et ne pas faire ses affaires aux dépens de l'intérêt public. Et puis surtout, il faut être capable. Or le roi Jean, étant peu capable lui-même, choisit volontiers des gens qui ne le sont point.
Mais à partir de là, les députés se sont mis à requérir choses abusives. Ils exigent que le roi, ou pour le présent son lieutenant le Dauphin, ne gouverne plus que par conseillers désignés par les trois États, quatre prélats, douze chevaliers, douze bourgeois. Ce Conseil aurait puissance de tout faire et ordonner, comme le roi le faisait avant, nommerait à tous offices, pourrait réformer la Chambre des comptes et toutes compagnies du royaume, déciderait du rachat des prisonniers, et encore de bien d'autres choses. En vérité, il ne s'agit de rien moins que de dépouiller le roi des attributs de la souveraineté.
Ainsi la direction du royaume ne serait plus exercée par celui qui a été oint et sacré selon notre sainte religion ; elle serait confiée à ce dit Conseil qui ne tirerait son droit que d'une assemblée bavarde, et n'opérerait que dans la dépendance de celle-ci. Quelle faiblesse et quelle confusion! Ces prétendues réformations... vous m'entendez, dom Calvo ; j'insiste là-dessus, car il ne faut point que le Saint-Père puisse dire qu'il n'a pas été averti... ces prétendues réformations sont offense au bon sens, en même temps qu'elles fleurent l'hérésie.
Or, des gens d'Église, la chose est regrettable, penchent de ce côté-là, comme l'évêque de Laon, Robert Le Coq, lui aussi dans la disgrâce du roi, et pour cela tout abouché au prévôt. C'est l'un des plus véhéments.
Le Saint-Père doit bien voir que, derrière tous ces remuements, on trouve le roi de Navarre qui semble mener les choses du fond de sa prison, et qui les empirerait encore s'il les façonnait à l'air libre. Le Saint-Père, en sa grande sagesse, jugera donc qu'il lui faut se garder d'intervenir de la moindre façon pour que Charles le Mauvais, je veux dire Monseigneur de Navarre, soit relâché, ce que maintes suppliques venues de tous côtés doivent le prier de faire. Pour ma part, usant de mes prérogatives de légat et nonce... vous m'écoutez, Calvo?... j'ai commandé à l'évêque de Limoges d'être en ma suite pour se présenter à Metz. Il me rejoindra à Bourges. Et j'ai résolu d'en faire autant de tous autres évêques sur ma route, dont les diocèses ont été pillés et désolés par les chevauchées du prince de Galles, afin qu'ils en témoignent devant l'Empereur. Je serai ainsi renforcé pour représenter combien se révèle pernicieuse l'alliance qu'ont faite le roi navarrais et celui d'Angleterre...
Mais qu'avez-vous à regarder sans cesse au-dehors, dom Calvo?... Ah ! c'est le balancement de ma litière qui vous tourne l'estomac ! Moi, j'y suis fort habitué, je dirais même que cela me stimule l'esprit; et je vois que mon neveu, messire de Périgord, qui me fait souvent QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1401
compagnie depuis notre départ, n'en est point du tout affecté C'est vrai, vous avez la mine trouble. Bon, vous allez descendre" Ma n oubliez rien de ce que je vous ai dit, quand vous prendrez vos plume
VIII LE TRAITÉ DE MANTES
Où sommes-nous? Avons-nous passé Mortemart?... Pas encore ! Eh bien, j'ai dormi un petit, ce me semble... Oh ! comme le ciel s'assombrit, et comme les jours raccourcissent ! Je rêvais, voyez-vous, mon neveu, je rêvais d'un prunier en fleur, un gros prunier tout blanc, tout rond, tout empli d'oiseaux, comme si chaque fleur chantait. Et le ciel était bleu, pareil au tapis de la Vierge. Une vision angélique, un vrai coin du paradis. L'étrange chose que les rêves ! Avez-vous remarqué que, dans les Évangiles, il n'y a point de rêves relatés, à part celui de Joseph au début de saint Matthieu? C'est le seul. Alors que, dans l'Ancien Testament, les patriarches ont sans cesse des songes, dans le Nouveau, on ne rêve point. Je me suis souvent demandé pourquoi, sans pouvoir répondre... Cela ne vous avait pas frappé? C'est que vous n'êtes pas grand lecteur des saintes Écritures, Archambaud... Je vois là un bon sujet, pour nos savants docteurs de Paris ou d'Oxford, de disputer entre eux et de nous fournir de gros traités et discours, en un latin si épais que personne n'y entendrait plus goutte...
En tout cas, le Saint-Esprit m'a bien inspiré de faire l'écart par La Péruse. Vous avez vu ces bons frères bénédictins qui voulaient prendre avantage de la chevauchée anglaise pour ne point payer les commendes du prieur? Je leur ferai remplacer la croix d'émail et les trois calices de vermeil qu'ils se sont hâtés d'offrir aux Anglais, pour être saufs du pillage; et ils solderont leurs annuités. Ils cherchaient tout benoîtement à se faire confondre avec les gens de l'autre rive de la Vienne, où les routiers du prince de Galles ont vraiment tout ravagé, pillé, grillé, comme nous l'avons bien vu ce matin, à Chirac ou à Saint-Maurice-des-Lions. Et surtout à l'abbaye de Lesterps où les chanoines réguliers se sont montrés vaillants. " Notre abbaye est fortifiée; nous la défendrons." Et ils se sont battus ces chanoines, en hommes bons et braves, que l'on ne contraint pas. QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1403
Plusieurs ont péri dans l'affaire qui se sont conduits plus noblement que ne l'ont fait à Poitiers maints chevaliers de ma connaissance.
Si tous les gens de France avaient autant de cour... Encore ont-ils trouvé moyen, ces honnêtes chanoines, dans leur couvent tout calciné, de nous offrir dîner si plantureux et si bien apprêté qu'il m'a porté au sommeil. Et avez-vous noté cet air de sainte gaieté qu'ils arboraient sur leur visage? "Nos frères ont été tués? Ils sont en paix; Dieu les a accueillis dans sa mansuétude... Il nous a laissés sur la terre? C'est pour que nous puissions y faire bonne ouvre... Notre couvent est à demi détruit? Voilà l'occasion de le refaire plus beau... "
Les bons religieux sont gais, mon neveu, sachez-le. Je me méfie des trop sévères jeûneurs, à mine longue, avec des yeux brûlants et rapprochés, comme s'ils avaient trop longtemps louché du côté de l'enfer. Ceux à qui Dieu fait le plus haut honneur qui soit en les appelant à son service ont une manière d'obligation de s'en montrer joyeux; c'est un exemple et une politesse qu'ils doivent aux autres mortels.
De même que les rois, puisque Dieu les a élevés au-dessus de tous les autres hommes, ont devoir de montrer toujours empire sur eux-mêmes. Messire Philippe le Bel qui était un parangon de vraie majesté condamnait sans qu'on lui vît de colère; et il portait le deuil sans larmes. Dans l'occasion du meurtre de Monsieur d'Espagne, que je vous contais hier, le roi Jean fit bien apparaître, et de la plus pitoyable façon, qu'il était incapable d'imposer retenue à ses passions. La pitié n'est pas ce qu'un roi doit inspirer ; mieux vaut qu'on le croie fermé à la douleur. Pendant quatre jours, le nôtre fut dans l'empêchement de prononcer un seul mot et de dire même s'il voulait manger ou boire. Il errait dans les chambres, l'oil tout rouge et noyé, ne reconnaissant personne, et s'arrêtant soudain pour sangloter. Il était vain de lui parler d'aucune affaire. L'ennemi eût-il envahi son palais qu'il se fût laissé prendre par la main. Il n'avait pas montré le quart de chagrin lorsqu'était morte la mère de ses enfants, Madame de Luxembourg, ce que le Dauphin Charles ne manqua point de relever. Ce fut même la première fois où on le vit marquer du mépris pour son père, allant jusqu'à lui dire qu'il n'était pas décent de s'abandonner ainsi. Mais le roi n'entendait rien.
Il ne sortit de son abattement que pour hurler. Hurler qu'on lui sellât céans son destrier, hurler qu'on rassemblât l'ost ; hurler qu'il courait à Évreux faire justice, et que chacun aurait à trembler... Ses familiers eurent grand-peine à le ramener à la raison et à lui représenter que pour rassembler l'ost, même sans l'arrière-ban, il ne fallait pas moins d'un mois; que s'il voulait attaquer Évreux, il mettrait la Normandie en dissension; que, d'autre part, les trêves avec le roi d'Angleterre 1404
LES ROIS MAUDITS
venaient à expiration, et que s'il prenait à ce dernier l'envie de profiter du désordre, le royaume pourrait se trouver en péril.
On lui remontra aussi que, peut-être, s'il avait respecté le contrat de mariage de sa fille et tenu son engagement de remettre Angoulême à Charles de Navarre, au lieu d'en faire don à son cher connétable...
Jean II ouvrait le bras et clamait : " Que suis-je donc, si je ne puis rien? Je vois bien qu'aucun de vous ne m'aime, et que j'ai perdu mon soutien. " Mais enfin, il resta en son hôtel, jurant Dieu que jamais il ne connaîtrait joie jusqu'à ce qu'il fût vengé.
Cependant, Charles le Mauvais ne demeurait pas inactif. Il écrivait au pape, il écrivait à l'Empereur, il écrivait à tous les princes chrétiens, leur expliquant qu'il n'avait pas voulu la mort de Charles d'Espagne, mais seulement s'en saisir pour les nuisances et outrages qu'il avait soufferts de lui; qu'on avait outrepassé ses ordres, mais qu'il prenait tout à son compte et couvrait ses parents, amis et serviteurs qui n'avaient été mus, dans le tumulte de Laigle, que par un trop grand zèle pour son bien.
Il se donnait ainsi, ayant monté le guet-apens comme un truand de grand chemin, les gants du chevalier.
Et surtout, il écrivait au duc de Lancastre, qui se trouvait à Malines, et au roi d'Angleterre lui-même. Nous eûmes connaissance de la teneur de ces lettres quand les choses s'embrouillèrent. Le Mauvais n'y allait pas par détours. " Si vous mandez à vos capitaines de Bretagne qu'ils soient prêts, sitôt que j'enverrai vers eux, à entrer en Normandie, je leur baillerai bonne et sûre entrée. Veuillez savoir, très cher cousin, que tous les nobles de Normandie sont avec moi à mort et à vie. " Par le meurtre de Monsieur d'Espagne, notre homme s'était mis en rébellion; à présent il progressait en trahison. Mais en même temps, il lançait sur le roi Jean les dames de Melun. Vous ne savez pas qui l'on nomme ainsi?... Ah ! voilà qu'il pleut. Il fallait s'y attendre; cette pluie menaçait depuis le départ. C'est maintenant que vous allez bénir ma litière, Archambaud, plutôt que d'avoir l'eau vous coulant dans le col, sous votre cotte hardie, et la boue vous crottant jusqu'aux reins...
Les dames de Melun? Ce sont les deux reines douairières, et puis Jeanne de Valois, la petite épouse de Charles, qui attend d'être nubile. Elles vivent toutes les trois au château de Melun, qu'on appelle pour cela le château des Trois Reines, ou encore la Cour des Veuves. Il y a d'abord Madame Jeanne d'Évreux, la veuve du roi Charles IV et la tante de notre Mauvais. Oui, oui, elle vit toujours ; elle n'est même point si vieille qu'on croit. A peine doit-elle avoir passé la cinquantaine ; elle a quatre ou cinq ans de moins que moi. Il y a vingt-huit ans qu'elle est veuve, vingt-huit ans qu'elle est vêtue de blanc. Elle a partagé le trône seulement trois ans. Mais elle conserve de l'influence au
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1405
royaume. C'est qu'elle est la doyenne, la dernière reine de la première race capétienne. Si, sur les trois couches qu'elle fit... trois filles, et dont une seule, la posthume, reste vivante... elle avait eu un garçon, elle eût été reine mère et régente. La dynastie a pris fin dans son sein. Quand elle dit: "Monseigneur d'Évreux, mon père... mon oncle Philippe le Bel... mon beau-frère Philippe le Long..." chacun se tait. Elle est la survivante d'une monarchie indiscutée, et d'un temps où la France était autrement puissante et glorieuse qu'aujourd'hui. Elle est comme une caution pour la nouvelle race. Alors, il y a des choses qu'on ne fait point, parce que Madame d'Évreux les désapprouverait.
En plus, on dit autour d'elle : " C'est une sainte. " Avouons qu'il suffit de peu de chose, quand on est reine, pour être regardée comme une sainte par une petite cour désouvrée où la louange tient lieu d'occupation. Madame Jeanne d'Évreux se lève avant le jour ; elle allume elle-même sa chandelle pour ne pas déranger ses femmes. Puis elle se met à lire son livre d'heures, le plus petit du monde à ce qu'on assure, un présent de son époux qui l'avait commandé à un maître imagier, Jean Pucelle. Elle prie beaucoup et fait moult aumône. Elle a passé vingt-huit ans à répéter qu'elle n'avait point d'avenir, parce qu'elle n'avait pu enfanter un fils. Les veuves vivent d'idées fixes. Elle aurait pu peser davantage dans le royaume si elle avait eu de l'intelligence à proportion de sa vertu.
Ensuite, il y a Madame Blanche, la sour de Charles de Navarre, la seconde femme de Philippe VI, qui n'a été reine que six mois, à peine le temps de s'habituer à porter couronne. Elle a la réputation d'être la plus belle femme du royaume. Je l'ai vue, naguère, et je ratifie volontiers ce jugement. Elle a vingt-quatre ans, à présent, et depuis six ans déjà elle se demande à quoi lui servent la blancheur de sa peau, ses yeux d'émail et son corps parfait. La nature l'eût dotée d'une moins splendide apparence, elle serait reine à présent, puisqu'elle était destinée au roi Jean ! Le père ne la prit pour lui que parce qu'il fut poignardé par sa beauté.
Après qu'elle eut, en une demi-année, fait passer son époux de la couche au tombeau, elle fut demandée en mariage par le roi de Castille, don Pedro, que ses sujets ont surnommé le Cruel. Elle fit répondre, un peu vite peut-être : " Une reine de France ne se remarie point. " On l'a fort louée de cette grandeur. Mais elle se demande à présent si ce n'est pas un bien lourd sacrifice qu'elle a consenti à sa magnificence passée. Le domaine de Melun est son douaire. Elle y fait de grands embellissements, mais elle peut bien changer à Noël et à Pâques les tapis et tentures qui composent sa chambre ; c'est toujours seule qu'elle y dort. Enfin, il y a l'autre Jeanne, la fille du roi Jean, dont le mariage n'a eu pour effet que de précipiter les orages. Charles de Navarre l'a confiée à sa tante et à sa sour, jusqu'à ce qu'elle ait l'âge de la consommation r
1406
LES ROIS MAUDITS
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1407
du lien. Celle-là est une petite calamité, comme peut l'être une gamine de douze ans, qui se souvient d'avoir été veuve à six ans, et qui se sait déjà reine sans occuper encore la place. Elle n'a rien d'autre à faire que d'attendre de grandir, et elle attend mal, rechignant à tout ce qu'on lui commande, exigeant tout ce qu'on lui refuse, poussant à bout ses dames suivantes et leur promettant mille tortures le jour qu'elle sera pubère. Il faut que Madame d'Évreux, qui ne plaisante point sur la conduite, lui allonge souvent une gifle. Nos trois dames entretiennent à Melun et à Meaux... Meaux est le douaire de Madame d'Évreux... une illusion de cour. Elles ont chancelier, trésorier, maître de l'hôtel. De bien hauts titres pour des fonctions fort réduites. On a surprise de trouver là nombre de gens qu'on croyait morts, tant ils sont oubliés, sauf d'eux-mêmes. Vieux serviteurs rescapés des règnes précédents, vieux confesseurs de rois défunts, secrétaires gardiens de secrets éventés, hommes qui parurent puissants un moment parce qu'ils approchaient au plus près le pouvoir, ils piétinent dans leurs souvenirs en se donnant importance d'avoir pris part à des événements qui n'en ont plus. Quand l'un d'eux commence : " Le jour où le roi m'a dit... " il faut deviner de quel roi il s'agit, entre les six qui ont occupé le trône depuis l'orée du siècle. Et ce que le roi a dit, c'est ordinairement quelque confidence grave et mémorable, telle que: "II fait beau temps, aujourd'hui, Gros-Pierre..." Aussi, quand survient une affaire comme celle du roi de Navarre, c'est presque une aubaine pour la Cour des Veuves, soudain réveillée de ses songes. Chacun de s'émouvoir, de bruire, de s'agiter... Ajoutons que, pour les trois reines, Monseigneur de Navarre est, entre tous les vivants, le premier dans leurs pensées. Il est le neveu bien-aimé, le frère chéri, l'époux adoré. On aurait beau leur dire qu'en Navarre on l'appelle le Mauvais! Il fait tout, au demeurant, pour leur paraître aimable, les comblant de présents, venant souvent les visiter... du moins tant qu'il n'était pas emmuré... les égayant de ses récits, les entretenant de ses démêlés, les passionnant pour ses entreprises, charmeur comme il peut l'être, jouant le respectueux avec sa tante, l'affectueux auprès de sa sour, et l'amoureux devant sa fillette d'épouse, tout cela par bon calcul, pour les tenir comme pièces dans son jeu.
Après l'assassinat du connétable, et dès que le roi Jean parut un peu calmé, elles s'en vinrent ensemble à Paris, à la demande de Monseigneur de Navarre. La petite Jeanne de Valois, se jetant aux pieds du roi, lui récita d'un bon air la leçon qu'on lui avait enseignée : " Sire mon père, il ne se peut que mon époux ait commis aucune traîtrise contre vous. S'il a mal agi, c'est que des traîtres l'ont abusé. Je vous conjure pour l'amour de moi de lui pardonner. "
Madame d'Évreux, toute pénétrée de tristesse et de l'autorité que son âge lui confère, dit : " Sire mon cousin, comme la plus ancienne qui porta la couronne en ce royaume, j'ose vous conseiller et vous prier de vous accommoder à mon neveu. S'il s'est acquis des torts envers vous, c'est que certains qui vous servent en eurent envers lui et qu'il a pu croire que vous l'abandonniez à ses ennemis. Mais lui-même ne nourrit à votre endroit, je vous l'assure, que des pensées de bonne et loyale affection. Ce serait vous nuire à tous deux que de poursuivre cette discorde..." Madame Blanche ne dit rien du tout. Elle regarda le roi Jean. Elle sait qu'il ne peut pas oublier qu'elle devait être sa femme. Devant elle, cet homme haut et lourd, si tranchant en son ordinaire, devient tout hésitant. Ses yeux la fuient, sa parole s'embarrasse. Et toujours en sa présence, il décide le contraire de ce qu'il croit vouloir.