Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
La suite du roi s'était portée en avant d'un seul élan, les frères d'Artois au premier rang, qui encadrèrent Navarre comme un noisetier pincé entre deux chênes. Les hommes d'armes avaient complètement investi la salle ; les tapisseries étaient comme hérissées de piques. Les huissiers de cuisine semblaient vouloir rentrer dans les murs. Le Dauphin s'était levé et disait: "Sire mon père, Sire mon père..."
Charles de Navarre tentait de s'expliquer, de se défendre. " Monseigneur, je ne puis comprendre ! Qui vous a si mal informé contre moi? Que Dieu m'aide, mais jamais, faites-m'en grâce, je n'ai pensé trahison, ni contre vous ni contre Monseigneur votre fils ! S'il est homme au monde qui m'en veuille accuser, qu'il le fasse, devant vos pairs, et je jure que je me purgerai de ses dires et le confondrai. "
Même en si périlleuse situation, il avait la voix claire, et la parole qui coulait aisément de la bouche. Il était vraiment très petit, très fluet, au milieu de tous ces gens de guerre ; mais il gardait son assurance dans le caquet.
"Je suis roi, Monseigneur, d'un moindre royaume que le vôtre, certes, mais je mérite d'être traité en roi. - Tu es comte d'Évreux, tu es mon vassal, et tu es félon ! - Je suis votre bon cousin, je suis l'époux de Madame votre fille, et je n'ai jamais forfait. Il est vrai que j'ai fait tuer Monseigneur d'Espagne. Mais il était mon adversaire et m'avait offensé. J'en ai fait pénitence. Nous nous sommes donné la paix et vous avez accordé des lettres de rémission à tous... - En prison, traître. Tu as assez joué de menterie. Allez ! qu'on l'enferme, qu'on les enferme tous les deux ! " cria le roi en montrant Navarre et son écuyer. " Et celui-là aussi", ajouta-t-il en désignant de son gantelet Friquet de Fricamps qu'il venait de reconnaître et qu'il savait avoir monté l'attentat de la Truie-qui-file. Alors que sergents et archers entraînaient les trois hommes vers une chambre voisine, le Dauphin se jeta aux genoux du roi. Si effrayé qu'il pût être de la grande fureur où il voyait son père, il était demeuré assez lucide pour en apercevoir les conséquences, au moins pour lui-même. " Ah ! Sire mon père, pour Dieu merci, vous me déshonorez ! Que va-t-on dire de moi? J'avais prié le roi de Navarre et ses barons à dîner, et vous les traitez ainsi. On dira de moi que je les ai trahis. Je vous supplie par Dieu de vous calmer et de changer d'avis. - Calmez-vous 1452
LES ROIS MAUDITS
vous-même, Charles ! Vous ne savez pas ce que je sais. Ils sont mauvais traîtres, et leurs méfaits se découvriront bientôt. Non, vous ne savez pas tout ce que je sais. "
Là-dessus notre Jean II, se saisissant de la masse d'armes d'un sergent, alla en frapper le comte d'Harcourt d'un coup formidable dont tout autre, moins gras que lui, aurait eu l'épaule cassée. "Debout, traître! Passez vous aussi en prison. Vous serez bien malin si vous m'échappez. "
Et comme le gros d'Harcourt, tout éberlué, ne se levait pas assez vite, il l'empoigna par sa cotte blanche qu'il déchira, faisant craquer tout son vêtement jusqu'à la chemise. Poussé par les archers, Jean d'Harcourt, dépoitraillé, passa devant son cadet, Louis, et lui dit quelque chose qu'on ne comprit point, mais qui était méchant, et auquel l'autre répondit d'un geste qui pouvait signifier ce qu'on voulait... je n'ai rien pu faire; je suis chambellan du roi... tu l'as cherché, tant pis pour toi...
"Sire mon père, insistait le duc de Normandie, vous faites mal de traiter ainsi ces vaillants hommes... "
Mais Jean II ne l'entendait plus. Il échangeait des regards avec Nicolas Braque et Robert de Lorris qui lui désignaient silencieusement certains convives. " Et celui-là, en prison!... Et celui-là... " ordonnait-il en bousculant le sire de Graville et en cognant du poing Maubué de Mainemares, deux chevaliers qui avaient, eux aussi, trempé dans l'assassinat de Charles d'Espagne, mais qui avaient reçu, depuis deux ans, leurs lettres de rémission, signées de la main du roi. Comme vous le voyez, c'était de la haine bien recuite.
Mitton le Fol, grimpé sur un banc de pierre, dans l'ébrasement d'une fenêtre, faisait des signes à son maître en lui montrant les plats posés sur une desserte, et puis le roi, et puis agitait ses doigts devant sa
bouche... manger...
"Mon père, dit le Dauphin, voulez-vous qu'on vous serve à manger?" L'idée était heureuse; elle évita d'expédier au cachot toute
la Normandie.
"Pardieu oui! C'est vrai que j'ai faim. Savez-vous, Charles, que je suis parti d'au-delà la forêt de Lyons, et que je cours depuis l'aube pour châtier ces méchants? Faites-moi servir." Et il appela de la main pour qu'on lui délaçât son heaume. Il apparut les cheveux collés; la face rougie ; la sueur lui coulait dans la barbe. En s'asseyant à la place de son fils, il avait déjà oublié son serment de ne manger ni boire tant que son gendre serait encore en vie. Tandis qu'on se hâtait à lui dresser un couvert, qu'on lui versait du vin, qu'on le faisait patienter avec un pâté de brochet point trop entamé, qu'on lui présentait un cygne, resté intact et encore tiède, il se fit, entre les prisonniers qu'on emmenait et les valets qui dévalaient de QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1453
nouveau vers les cuisines, un flottement dans la salle et les escaliers ; les seigneurs normands en profitèrent pour s'échapper, tel le sire de Clères qui comptait également parmi les meurtriers du bel Espagnol et qui s'en tira de justesse. Le roi ne faisant plus mine d'arrêter personne, les archers les laissaient passer.
L'escorte crevait de faim et de soif, elle aussi. Jean d'Artois, Tancarville, les sergents louchaient vers les plats. Ils attendaient un geste du roi les autorisant à se restaurer. Comme ce geste ne venait pas, le maréchal d'Audrehem arracha la cuisse d'un chapon qui traînait sur une table et se mit à manger, debout. Louis d'Orléans eut une moue d'humeur. Son frère, vraiment, montrait trop peu de souci de ceux qui le servaient. Il s'assit au siège que Navarre occupait un moment avant, en disant : " Je me fais devoir de vous tenir compagnie, mon frère. " Le roi, alors, avec une sorte de mansuétude indifférente, invita ses parents et barons à s'asseoir. Et tous aussitôt s'attablèrent, autour des nappes maculées, pour épuiser les reliefs de la ripaille. On ne se soucia pas de changer les écuelles d'argent. On attrapait ce qui se présentait au passage, le gâteau de lait avant le canard confit, l'oie grasse avant la soupe de coquillages. On mangeait des restes de friture froide. Les archers se bourraient de tranches de pain ou bien filaient se faire nourrir aux cuisines. Les sergents lampaient les gobelets abandonnés.
Le roi, bottes écartées sous la table, restait enfermé dans une songerie brutale. Sa colère n'était pas apaisée; elle semblait même reflamber avec la mangeaille. Pourtant il aurait dû avoir quelques motifs de contentement. Il était dans son rôle de justicier, le bon roi ! Il venait enfin de remporter une victoire; il avait une belle prouesse à faire consigner par ses clercs pour la prochaine assemblée de l'Ordre de l'Étoile. " Comment Monseigneur le roi Jean défit les traîtres qu'il saisit au château de Bouvreuil... " II parut s'étonner soudain de ne plus voir les chevaliers normands, et s'en inquiéta. Il se méfiait d'eux. S'ils allaient lui organiser une révolte, soulever la ville, libérer les prisonniers?... Il montrait là toute sa nature, cet habile homme. Dans un premier temps, poussé par une fureur longuement remâchée, il se ruait, sans réfléchir à rien ; puis il négligeait de consolider ses actes ; puis il se faisait des imaginations, toujours à côté de la réalité, mais dont il était difficile de l'ôter. Maintenant, il voyait Rouen en rébellion, comme Arras l'avait été un mois auparavant. Il voulut qu'on fît venir le maire. Plus de maître Mustel. "Mais il était là voici à peine un moment ", disait Nicolas Braque. On rattrapa le maire dans la cour du château. Il comparut, blanc d'une digestion coupée, devant le roi bâfrant. Il s'entendit ordonner de fermer les portes de la ville et de crier par les rues que chacun restât chez soi. Interdiction à quiconque de circuler, bourgeois ou manant, et pour aucune raison. C'était l'état de 1454 LES ROIS MAUDITS
siège, le couvre-feu en plein jour. Une armée ennemie enlevant la ville n'eût pas agi autrement. Mustel eut le courage de se montrer outragé. Les Rouennais n'avaient rien fait qui justifiât de telles mesures... " Si ! Vous refusez de verser les aides, en suivant les exhortements de ces méchants que je suis venu confondre. Mais, par saint Denis, ils ne vous exhorteront plus. " En voyant se retirer le maire, le Dauphin dut penser avec tristesse que tous ses efforts patients poursuivis depuis plusieurs mois pour se concilier les Normands étaient réduits à néant. A présent, il aurait tout le monde contre lui, noblesse et bourgeoisie. Qui pourrait croire, en effet, qu'il n'était pas complice de ce guet-apens? En vérité, son père lui donnait un bien méchant rôle. Et puis le roi demanda qu'on allât quérir Guillaume... ah! Guillaume comment... le nom m'échappe, pourtant je l'ai su... enfin, son roi des ribauds. Et chacun comprit qu'il avait résolu de procéder sans plus attendre à l'exécution immédiate des prisonniers. " Ceux qui ne savent pas garder la chevalerie, il n'y a point de raison qu'on leur garde la vie, disait le roi. - Certes, mon cousin Jean", approuvait Jean d'Artois, ce monument de sottise. Je vous le demande, Archambaud, était-ce vraiment de la chevalerie que de se mettre en arroi de bataille pour prendre des gens désarmés, et en se servant de son fils comme appât? Navarre, sans doute, avait d'assez beaux états de gredinerie; mais le roi Jean, sous ses dehors superbes, a-t-il beaucoup plus d'honneur dans l'âme?
VI LES APPRÊTS
Guillaume à la Cauche... Voilà, je l'ai retrouvé! Le nom que je cherchais; le roi des ribauds... Curieux office que le sien qui résulte d'une institution de Philippe Auguste. Il avait organisé pour sa garde étroite un corps de sergents, tous des géants, qu'on appelait les ribaldi régis, les ribauds du roi. Inversion de génitif ou bien jeu de mots, le chef de cette garde est devenu le rex ribaldorwn. Nominalement, il commande aux sergents comme Perrinet le Buffle et les autres ; et c'est lui, chaque soir, à l'heure du souper, qui fait le tour de l'hôtel royal pour voir si en sont bien sorties toutes gens qui ont entrée à la cour mais ne doivent pas y coucher. Mais surtout, comme je vous l'ai dit, je crois, il a charge de surveiller les mauvais lieux dans toute ville où le roi séjourne. C'est-à-dire que, d'abord, il réglemente et inspecte les bordeaux de Paris, qui ne sont pas en petit nombre, sans parler des follieuses qui travaillent à leur compte dans les rues qui leur sont réservées. De même les maisons où l'on joue les jeux de hasard. Tous ces méchants endroits sont ceux où l'on a le plus de chance de dépister voleurs, tire-laine, faussaires et meurtriers à gages ; et puis de connaître les vices des gens, parfois très haut placés, qui vous ont des mines tout à fait honorables.
Si bien que le roi des ribauds est devenu le chef d'une sorte de police fort spéciale. Il a ses espies un peu partout. Il tient et entretient toute une vermine de taverne qui le fournit en rapports et indices. Si l'on veut faire suivre un voyageur, en explorer le portemanteau ou savoir à qui il se réunit, on s'adresse à lui. Ce n'est point un homme aimé, mais c'est un homme craint. Je vous en parle pour le jour où vous serez à la cour. Il vaut mieux n'être point mal avec lui. Il gagne gros, car sa charge est moelleuse. Surveiller les catins, inspecter les bouges, c'est de bon profit. Outre les gages en argent et avantages en nature qu'il touche dans la maison du roi, il perçoit deux
1456 LES ROIS MAUDITS
sous de redevance à la semaine sur tous les logis bordeaux et toutes les femmes bordelières. Voilà un bel impôt, n'est-ce pas, et dont la rentrée fait moins de difficultés que la gabelle. Également il touche cinq sous des femmes adultères... enfin, de celles qui sont connues. Mais en même temps, c'est lui qui engage les galantes pour l'usage de la cour. On le paye pour avoir les yeux ouverts, mais on le paye souvent aussi pour les fermer. Et puis, c'est lui, quand le roi est en chevauchée, qui exécute ses sentences ou celles du tribunal des maréchaux. Il règle l'ordonnance des supplices; et dans ce cas les dépouilles des condamnés lui reviennent, tout ce qu'ils ont sur le corps au moment de leur arrestation. Comme, ordinairement, ce n'est point le fretin du crime qui provoque la colère royale, mais de puissantes et riches gens, les vêtements et joyaux qu'il récolte sur eux ne sont pas prises négligeables. Le jour de Rouen, c'était l'aubaine. Un roi à décoller, et cinq seigneurs d'un coup! Jamais roi des ribauds n'avait, oh! depuis Philippe Auguste, connu fortune pareille. Une occasion sans égale de se faire apprécier du souverain. Aussi ne ménageait-il pas sa peine. Un supplice, c'est un spectacle... Il lui avait fallu trouver, en s'adressant au maire, six charrettes, parce que le roi avait exigé une charrette par condamné, c'était ainsi. Cela ferait le cortège plus long. Elles attendaient dans la cour du château, attelées de percherons pattus. Il lui avait fallu trouver un bourreau... parce que le bourreau de la ville n'était pas là, ou bien qu'il n'y en avait pas d'appointé dans le moment. Le roi des ribauds avait tiré de la prison un méchant drôle appelé Bétrouve, Pierre Bétrouve... eh bien, ce nom-là, vous voyez, je m'en souviens, allez savoir pourquoi... qui avait quatre homicides sur la conscience, ce qui paraissait une bonne préparation au travail qu'on allait lui confier, en échange d'une lettre de rémission délivrée par le roi. Il l'échappait belle, ce Bétrouve. S'il y avait eu un bourreau en
ville...
Il avait fallu aussi trouver un prêtre; mais c'est denrée moins rare, et l'on ne s'était guère mis en peine pour le choisir... le premier capucin venu, dans le couvent le plus voisin. Durant ces apprêts, le roi Jean tenait petit conseil dans la salle du banquet un peu nettoyée... Décidément le temps est à la pluie. Il y en a pour la journée. Bah! nous avons de bonnes fourrures, de la braise dans nos échauffettes, des dragées, de l'hypocras pour nous revigorer contre la mouillure; nous avons de quoi tenir jusqu'à Auxerre. Je suis bien aise de revoir Auxerre; cela va raviver mes souvenirs...
Donc le roi tenait conseil, un conseil où il était presque seul à parler. Son frère d'Orléans se taisait; son fils d'Anjou également. Audrehem était sombre. Le roi lisait bien sur les visages de ses conseillers que même les plus acharnés à perdre le roi de Navarre n'approuvaient pas QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1457
qu'il fût décapité ainsi, sans procès et comme à la sauvette. Cela rappelait trop l'exécution de Raoul de Brienne, l'ancien connétable, décidée de la sorte sur un coup de colère, pour des raisons jamais éclairées, et qui avait mal inauguré le règne.
Seul Robert de Lorris, le premier chambellan, semblait seconder le souverain dans son vouloir de vengeance instantanée; mais c'était platitude plutôt que conviction. Il avait connu plusieurs mois de disgrâce pour s'être, aux yeux du roi, trop avancé du côté navarrais lors du traité de Mantes. Il fallait à Lorris prouver sa fidélité.
Nicolas Braque, qui a de l'habileté et sait manouvrer le roi, chercha diversion en parlant de Friquet de Fricamps. Il opinait pour qu'on le gardât en vie, provisoirement, afin de lui faire subir une question en bonne et due forme. Nul doute que le gouverneur de Caen, suffisamment traité, n'ait à livrer des secrets bien intéressants. Comment connaître tous les rameaux de la conspiration si l'on ne conservait aucun des prisonniers?
" Oui, c'est sagement pensé, dit le roi. Qu'on garde Friquet. " Alors, Audrehem ouvrit une des fenêtres et cria au roi des ribauds, dans la cour: "Cinq charrettes, il suffira!", confirmant du geste, la main grande ouverte: cinq. Et l'une des charrettes fut renvoyée au maire.
"Si c'est sagesse de garder Fricamps, ce le serait plus encore de garder son maître ", dit alors le Dauphin.
Le premier émoi passé, il avait repris son calme et son air réfléchi. Son honneur était engagé dans l'affaire. Il cherchait par tous moyens à sauver son beau-frère. Jean II avait demandé à Jean d'Artois de répéter, pour la gouverne de tous, ce qu'il savait du complot. Mais " mon cousin Jean " s'était montré moins assuré, devant le Conseil, que devant le roi seul. Chuchoter de bouche à oreille une délation vous a un bon air de certitude. Redite à haute voix, pour dix personnes, elle perd de la force. Après tout, il ne s'agissait que d'on-dit. Un ancien serviteur avait vu... un autre avait entendu...
Même si, dans le secret de l'âme, le duc de Normandie ne pouvait s'empêcher d'accorder crédit aux accusations portées, les présomptions ne lui semblaient pas assez établies. " Pour mon mauvais gendre, nous en savons assez, ce me semble, dit le roi. - Non, mon père, nous ne savons guère, répondit le Dauphin.
" Charles, êtes-vous donc si obtus? dit le roi avec colère. N'avez-vous pas entendu que ce méchant parent sans foi ni aveu, cette bête nuisible, nous voulait saigner bientôt, moi puis vous? Car, vous aussi, il voulait vous occire. Croyez-vous qu'après moi vous eussiez été un grand obstacle aux entreprises de votre bon frère qui voulait naguère vous tirer en Allemagne, contre moi? C'est notre place et notre trône qu'il
1458
LES ROIS MAUDITS
guigne, rien moins. Ou bien êtes-vous toujours si coiffé de lui que refusiez de rien comprendre?" Alors le Dauphin qui prenait de l'assurance et de la détermination : " J'ai fort bien entendu, mon père ; mais il n'y a preuve ni aveux. - Et quelle preuve voulez-vous, Charles? La parole d'un loyal cousin ne vous suffit-elle pas? Attendez-vous de gésir, navré dans votre sang et percé comme le fut mon pauvre Charles d'Espagne, pour fournir la
preuve?"
Le Dauphin s'obstinait. " II y a présomptions très fortes, mon père, je ne le contredis point; mais pour l'heure, rien de plus. Présomption n'est pas crime. - Présomption est crime pour le roi, qui a devoir de se garder, dit Jean II devenu tout rouge. Vous ne parlez pas en roi, mais comme un clerc d'université rencogné derrière ses gros livres. "
Mais le jeune Charles tenait bon. " Si devoir royal est de se garder, ne nous mettons pas à nous décapiter entre rois. Charles d'Évreux a été oint et sacré pour la Navarre. Il est votre beau-fils, félon sans doute, mais votre beau-fils. Qui respectera les personnes royales si les rois s'envoient l'un l'autre au bourreau? - II n'avait qu'à ne point commencer", cria le roi. Alors le maréchal d'Audrehem intervint, pour fournir son avis. "Sire, en l'occasion, c'est vous, aux yeux du monde, qui paraîtriez
commencer. "
Un maréchal, Archambaud, de même qu'un connétable, c'est toujours difficile à manier. Vous l'installez dans une autorité et puis, tout à coup, il en use pour vous contredire. Audrehem est un vieil homme de guerre... pas si vieux que cela, au fond; il a moins d'âge que moi... mais enfin un homme qui a longtemps obéi en se taisant et vu beaucoup de sottises se commettre sans pouvoir rien dire. Alors, il se
rattrapait.
" Si encore nous avions pris tous les renards dans le même piège ! continua-t-il. Mais Philippe de Navarre est libre, lui, et aussi acharné.
Expédiez l'aîné, et le cadet le remplace, qui soulèvera tout aussi bien son parti, et traitera tout aussi bien avec l'Anglais, d'autant qu'il est meilleur chevalier et plus ardent à la bataille. "
Louis d'Orléans vint alors appuyer le Dauphin et le maréchal, représentant au roi qu'aussi longtemps qu'il tiendrait Navarre en prison, il garderait prise sur ses vassaux.
"Instruisez longuement procès contre lui, faites éclater sa noirceur, faites-le juger par les pairs du royaume ; alors nul ne vous reprochera votre sentence. Quand le père de notre cousin Jean commit tous les actes qu'on sait, le roi notre père ne procéda pas autrement que par jugement public et solennel. Et quand notre grand-oncle Philippe le Bel découvrit l'inconduite de ses brus, si rapide qu'ait été sa justice, elle fut établie sur interrogatoires et prononcée en grande audience. " QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1459
Tout cela ne fut point du goût du roi Jean qui s'emporta derechef: " Les beaux exemples, et bien profitables, que vous me baillez là, mon frère ! Le grand jugement de Maubuisson a mis le déshonneur et le désordre dans la famille royale. Quant à Robert d'Artois, pour l'avoir seulement banni, n'en déplaise à notre cousin Jean, au lieu de le proprement saisir et occire, il nous a ramené la guerre d'Angleterre. "
Monseigneur d'Orléans qui n'aime point trop son aîné et se plaît à lui tenir tête, aurait alors reparti... on m'a assuré que cela fut dit... " Sire, mon frère, faut-il vous rappeler que Maubuisson ne nous a pas trop desservis? Sans Maubuisson où notre grand-père Valois, que Dieu garde, joua sa part, c'est sans doute notre cousin de Navarre qui serait au trône en cette heure, au lieu de vous. Quant à la guerre d'Angleterre, le comte Robert y poussa peut-être, mais il ne lui apporta qu'une lance, la sienne. Or, la guerre d'Angleterre dure depuis dix-huit ans... " II paraît que le roi fléchit sous l'estocade. Il se retourna vers le Dauphin qu'il regarda durement en disant: "C'est vrai, dix-huit ans; juste votre âge, Charles", comme s'il lui faisait grief de cette coïncidence.
Sur quoi Audrehem bougonna : " Nous aurions plus aisé à bouter l'Anglais hors de chez nous si nous n'étions pas toujours à nous battre entre Français. "
Le roi resta muet un moment, l'air fort courroucé. Il faut être bien sûr de soi pour se maintenir dans une décision quand nul de ceux qui vous servent ne l'approuve. C'est à cela qu'on peut juger le caractère des princes. Mais le roi Jean n'est pas déterminé ; il est buté. Nicolas Braque, qui a appris dans les conseils l'art de profiter des silences, fournit au roi une porte de retraite en ménageant tout ensemble son orgueil et sa rancune. " Sire, n'est-ce point expier bien vite que de mourir d'un coup? Voici deux années et plus que Monseigneur de Navarre vous fait souffrir. Et vous lui accorderiez si courte punition? Tenu en geôle, vous pouvez faire en sorte qu'il se sente mourir tous les jours. En outre, je gage que ses partisans ne laisseront pas de monter quelque tentative pour le délivrer. Alors vous pourrez capturer ceux-là qui aujourd'hui ont nargué vos filets. Et vous aurez bon prétexte à abattre votre justice sur une rébellion si patente... "
Le roi se rallia à ce conseil, disant qu'en effet son traître beau-fils méritait d'expier plus longtemps. "Je diffère son exécution. Puisse-je n'avoir pas à m'en repentir. Mais à présent qu'on hâte le châtiment des autres. C'est assez de paroles et nous n'avons perdu que trop de temps. " II semblait craindre qu'on ne parvînt à le dessaisir d'une autre tête.
Audrehem, de la fenêtre, héla de nouveau le roi des ribauds et lui montra quatre doigts. Et comme il n'était pas sûr que l'autre eût bien
1460
LES ROIS MAUDITS
is, il lui dépêcha un archer pour lui dire qu'il y avait une charrette compris
de moins.
" Qu'on se hâte ! répétait le roi. Faites délivrer ces traîtres. " Délivrer... l'étrange mot qui peut surprendre ceux qui ne sont pas familiers de cet étrange prince ! C'est sa formule habituelle, quand il ordonne une exécution. Il ne dit pas: "Qu'on me délivre de ces traîtres ", ce qui ferait sens, mais " délivrez ces traîtres "... qu'est-ce que cela signifie pour lui? Délivrez-les au bourreau? Délivrez-les de la vie? Ou bien est-ce simplement un lapsus dans lequel il s'obstine, parce que dans la colère sa tête confuse ne contrôle plus ses paroles?
Je vous conte tout cela, Archambaud, comme si j'y avais été. C'est que j'en ai eu le récit fait, en juillet, à peine trois mois après, quand les mémoires étaient encore fraîches, et par Audrehem, et par Monseigneur d'Orléans, et par Monseigneur le Dauphin lui-même, et aussi par Nicolas Braque, chacun, bien sûr, se souvenant surtout de ce qu'il avait dit lui-même. De la sorte, j'ai reconstitué, assez justement je crois, et dans le menu, toute cette affaire, et j'en ai écrit au pape, auquel étaient parvenues des versions plus courtes et un peu différentes. Les détails, en ces sortes de choses, ont plus d'intérêt qu'on ne pense, parce que cela renseigne sur le caractère des gens. Lorris et Braque sont tous deux des hommes fort avides d'argent et déshonnêtes dans leur âpreté à en faire ; mais Lorris est d'assez médiocre nature, alors que Braque est un politique judicieux...
Il pleut toujours... Brunet, où sommes-nous? Fontenoy... Ah oui, je me rappelle; c'était dans mon diocèse. Il s'est livré là une bataille fameuse, qui a eu de grosses conséquences pour la France ; Fontanetur selon le nom ancien. Vers l'an 840 ou 841, Charles et Louis le Germanique y ont défait leur frère Lothaire, à la suite de quoi ils signèrent le traité de Verdun. Et c'est à partir de là que le royaume de France a été pour toujours séparé de l'Empire... Avec cette pluie, on ne voit rien. D'ailleurs, il n'y a rien à voir. De temps en temps, les manants, en labourant, trouvent une poignée de glaive, un casque tout rongé, vieux de cinq cents ans... Poursuivons, Brunet, poursuivons. VII LE CHAMP DU PARDON
Le roi, heaume en tête de nouveau, était seul à cheval avec le maréchal qui, lui, avait coiffé une simple cervellière de mailles. Il n'allait pas courir de si grands dangers qu'il lui fallût revêtir un arroi de bataille. Audrehem n'est pas de ces gens qui font grande ostentation guerrière quand il n'y a pas lieu. S'il plaisait au roi d'arborer son heaume à couronne pour assister à quatre décollations, c'était son affaire.
Tout le reste de la compagnie, du plus grand seigneur au dernier archer, irait à pied jusqu'au lieu du supplice. Le roi en avait décidé ainsi, car il est homme qui perd beaucoup de temps à régler lui-même les parades dans le menu, aimant à faire nouveauté de détail, au lieu de laisser agir selon l'usage de toujours.
Il n'y avait plus que trois charrettes, parce que d'ordres en contrordres mal compris, on en avait renvoyé une de trop.
Tout auprès se tenaient Guillaume... eh bien non, ce n'est pas Guillaume à la Cauche; j'ai confondu. Guillaume à la Cauche est un valet de la chambre; mais c'est un nom qui y ressemble... la Gauche, le Gauche, la Tanche, la Planche... Je ne sais même pas s'il se prénomme Guillaume ; c'est d'ailleurs de petite importance... Donc se tenaient auprès le roi des ribauds et le bourreau improvisé, blanc comme un navet d'avoir séjourné en cachot, un maigrelet, m'a-t-on dit, et pas du tout tel qu'on aurait attendu un mécréant coupable de quatre meurtres, et puis le capucin qui tripotait, comme ils le font toujours, sa cordelière de chanvre. Tête nue et les mains liées derrière le dos, les condamnés sortirent du donjon. Le comte d'Harcourt venait le premier, dans son surcot blanc que le roi lui avait déchiré à l'emmanchure, la chemise avec. Il montrait son énorme épaule, rosé comme couenne, et son sein gras. On finissait d'affûter les haches, sur une meule, dans un coin de la cour.
1462 LES ROIS MAUDITS
Personne ne regardait les condamnés, personne n'osait les regarder. Chacun fixait un coin de pavé ou de mur. Qui aurait osé, sous l'oeil du roi, un regard d'amitié ou seulement de compassion pour ces quatre-là qui allaient périr? Ceux même qui se trouvaient à l'arrière de l'assistance gardaient le nez baissé, de peur que leurs voisins ne puissent dire qu'on avait vu sur leur figure... Nombreux ils étaient à blâmer le roi. Mais de là à le montrer... Beaucoup d'entre eux connaissaient le comte d'Harcourt de longue accointance, avaient chassé avec lui, jouté avec lui, dîné à sa table, qui était copieuse. Pour l'heure, pas un ne semblait se souvenir; les toits du château et les nuages d'avril leur étaient choses plus captivantes à contempler. Si bien que Jean d'Harcourt, tournant de tous côtés ses paupières plissées de graisse, ne trouvait pas un visage auquel accrocher son malheur. Pas même celui de son frère, surtout pas celui de son frère ! Dame ! une fois son gros aîné raccourci, qu'allait décider le roi de ses titres et de ses biens? On fit monter dans la première charrette celui qui était encore pour un moment le comte d'Harcourt. Ce ne fut pas sans peine. Un quintal et demi, et les mains liées. Il fallut quatre sergents pour le pousser, le hisser. Il y avait de la paille disposée dans le fond de la charrette, et puis le billot.
Quand Jean d'Harcourt fut juché, il se tourna tout dépoitraillé vers le roi comme s'il voulait lui parler, le roi immobile sur sa selle, vêtu de mailles, couronné d'acier et d'or, le roi justicier, qui voulait bien faire apparaître que toute vie au royaume était soumise à son décret, et que le plus riche seigneur d'une province, en un instant, pouvait n'être plus rien si tel était son vouloir. Et d'Harcourt ne prononça mot.
Le sire de Graville fut mis dans la seconde charrette, et dans la troisième on fit grimper ensemble Maubué de Mainemares et Colin Double!, l'écuyer qui avait levé sa dague sur le roi. Celui-ci paraissait dire à chacun d'eux: "Souviens-toi du meurtre de Monsieur d'Espagne; souviens-toi de l'auberge de la Truie-qui-file. " Car toute l'assistance comprenait que, sinon pour d'Harcourt, en tout cas pour les trois autres, c'était la vengeance qui commandait cette brève et bien torve justice. Punir des gens à qui l'on a donné publiquement rémission... Il faut pouvoir faire état de nouveaux griefs, et bien patents, pour agir de la sorte. Cela eût mérité remontrance du pape, et des plus sévères, si le pape n'était pas aussi faible...
Dans le donjon, on avait méchamment poussé le roi de Navarre au plus près d'une fenêtre pour qu'il ne perdît rien du spectacle.
Le Guillaume, qui n'est pas la Gauche, se tourne vers le maréchal d'Audrehem... tout est prêt. Le maréchal se tourne vers le roi... tout est prêt. Le roi fait un geste de la main. Et le cortège se met en route. En tête, une escouade d'archers, chapeaux de fer et gambisons de cuir, le pas alourdi par leurs gros houseaux. Ensuite, le maréchal, à QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1463
cheval, et visiblement sans plaisir. Des archers encore. Et puis les trois charrettes. Et derrière, le roi des ribauds, le bourreau maigrelet et le capucin crasseux.
Et puis le roi, droit sur son destrier, flanqué des sergents de sa garde étroite, et enfin toute une procession de seigneurs en chaperon ou en chapeau de chasse, manteau fourré ou cotte hardie. La ville est silencieuse et vide. Les Rouennais ont prudemment obéi à l'ordre de se tenir dans leurs maisons. Mais leurs têtes s'agglutinent derrière leurs grosses vitres verdâtres, soufflées comme des culs de bouteilles; leurs regards se coulent par le bord entrebâillé de leurs fenêtres quadrillées de plomb. Ils ne peuvent pas croire que c'est le comte d'Harcourt qui est dans la charrette, lui qu'ils ont vu souvent passer dans leurs rues, et ce matin encore, en superbe équipage. Pourtant son embonpoint le désigne assez... " C'est lui ; je te disons que c'est lui. " Pour le roi, dont le heaume passe presque à hauteur du premier étage des maisons, ils n'ont point de doute. Il fut longtemps leur duc... "C'est lui, c'est bien le roi..." Mais ils n'auraient pas été frappés d'une crainte plus grande s'ils avaient aperçu une tête de mort sous la ventaille du casque. Ils étaient mécontents, les Rouennais, terrifiés mais mécontents. Car le comte d'Harcourt les avait toujours soutenus et ils l'aimaient bien. Alors ils chuchotaient : " Non, ce n'est pas bonne justice. C'est nous qu'on atteint. " Les charrettes cahotaient. La paille glissait sous les pieds des condamnés qui avaient peine à garder leur aplomb. On m'a dit que Jean d'Harcourt, pendant tout le trajet, avait la tête renversée en arrière, et que ses cheveux s'écartaient sur sa nuque qui faisait de gros plis. Que pouvait penser un homme comme lui en allant au supplice, et en regardant la coulée de ciel entre les pignons des maisons? Je me demande toujours ce que peuvent avoir dans la tête les condamnés à mort, pendant leurs derniers moments... Est-ce qu'il se reprochait de ne pas avoir assez admiré toutes les belles choses que le bon Dieu offre à nos yeux, tous les jours? Ou bien songeait-il à l'absurdité de ce qui nous empêche de profiter de tous Ses bienfaits? La veille, il discutait d'impôts et de gabelle... Ou bien se disait-il qu'il y avait bien de la sottise dans son affaire? Car il était prévenu, son oncle Godefroy l'avait fait prévenir... " Repartez-vous-en aussitôt..." Il avait tôt éventé le piège, Godefroy d'Harcourt... "Ce banquet de carême sent le guet-apens..." Si seulement son messager était parvenu un tout petit moment plus tôt, si Robert de Lorris ne s'était trouvé là, au bas de l'escalier... si... si... Mais la faute n'était pas au sort, elle était à lui-même. Il aurait suffi qu'il faussât compagnie au Dauphin, il aurait suffi qu'il ne cherchât pas de mauvaises raisons pour céder à sa gourmandise. "Je partirai après le banquet; ce sera la même chose... " Les grands malheurs des gens, voyez-vous, Archambaud, leur 1464 LES ROIS MAUDITS
surviennent souvent ainsi pour de petites raisons, pour une erreur de jugement ou de décision dans une circonstance qui leur semblait sans importance, et où ils suivent la pente de leur nature... Un petit choix de rien du tout, et c'est la catastrophe.
Ah ! comme ils voudraient alors avoir le droit de reprendre leurs actes, remonter en arrière, à la bifurcation mal prise. Jean d'Harcourt bouscule Robert de Lorris, lui crie: " Adieu, messire", enfourche son gros cheval, et tout est différent. Il retrouve son oncle, il retrouve son château, il retrouve sa femme et ses neuf enfants, et il se flatte, tout le reste de sa vie, d'avoir échappé au mauvais coup du roi... A moins, à moins, si c'était son jour marqué, qu'en s'en repartant il ne se soit rompu la tête en se cognant à une branche de la forêt. Allez donc pénétrer la volonté de Dieu! Et il ne faut pas oublier tout de même... ce que cette méchante justice finit par effacer... que d'Harcourt complotait vraiment contre la couronne. Eh bien, ce n'était pas le jour du roi Jean, et Dieu réservait à la France d'autres malheurs dont le roi
serait l'instrument.
Le cortège monta la côte qui mène au gibet, mais s'arrêta à mi-chemin, sur une grand-place bordée de maisons basses où se tient chaque automne la foire aux chevaux et qu'on appelle le champ du Pardon. Oui, c'est là son nom. Les hommes d'armes s'alignèrent à droite et à gauche de la voie qui traversait la place, laissant entre leurs rangs un espace de trois longueurs de lances. Le roi, toujours à cheval, se tenait bien au milieu de la chaussée, à un jet de caillou du billot que les sergents avaient roulé hors de la première charrette et pour lequel on cherchait un endroit plat. Le maréchal d'Audrehem mit pied à terre, et la suite royale, où dominaient les têtes des deux frères d'Artois... que pouvaient-ils penser, ceux-là? C'était l'aîné qui portait la responsabilité première de ces exécutions. Oh! ils ne pensaient rien... "mon cousin Jean, mon cousin Jean"... La suite se rangea en demi-cercle. On observa Louis d'Harcourt pendant qu'on faisait descendre son frère ; il ne broncha
point.
Les apprêts n'en finissaient pas, de cette justice improvisée au milieu d'un champ de foire. Et il y avait des yeux aux fenêtres tout autour de
la place.
Le dauphin-duc, la tête penchant sous son chaperon emperlé, piétinait en compagnie de son jeune oncle d'Orléans, faisait quelques pas, revenait, repartait comme pour chasser un malaise. Et soudain le gros comte d'Harcourt s'adresse à lui, à lui et à Audrehem, criant de toutes ses forces:
" Ah ! sire duc, et vous gentil maréchal, pour Dieu, faites que je parle au roi, et je saurai bien m'excuser, et je lui dirai telles choses dont il tirera profit ainsi que son royaume. " QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1465
Nul qui l'entendit qui ne se souvienne d'avoir eu l'âme déchirée par l'accent qu'avait sa voix, un cri tout ensemble d'angoisse dernière et de malédiction.
Du même mouvement, le duc et le maréchal viennent au roi, qui l'a pu ouïr aussi bien qu'eux. Ils sont presque à toucher son cheval. " Sire mon père, pour Dieu, laissez qu'il vous parle ! - Oui, Sire, faites qu'il vous parle, et vous en serez mieux", insiste le maréchal. Mais ce Jean II est un copiste ! En chevalerie, il copie son grand-père, Charles de Valois, ou le roi Arthur des légendes. Il a appris que Philippe le Bel, quand il avait ordonné une exécution, restait inflexible. Alors il copie, il croit copier le Roi de fer. Mais Philippe le Bel ne se mettait pas un heaume quand ce n'était pas nécessaire. Et il ne condamnait pas à tort et à travers, en fondant sa justice sur la trouble rumination d'une haine.
" Faites délivrer ces traîtres ", répète Jean II par sa ventaille ouverte. Ah ! Il doit se sentir grand, il doit se sentir vraiment tout-puissant. Le royaume et les siècles se souviendront de sa rigueur. Il vient surtout de perdre une belle occasion de réfléchir. "Soit! confessons-nous", dit alors le comte d'Harcourt en se tournant vers le capucin sale. Et le roi de crier: " Non, pas de confession pour les traîtres ! "
Là, il ne copie plus, il invente. Il traître le crime de... mais quel crime au fait? le crime d'être soupçonné, le crime d'avoir prononcé de mauvaises paroles qui ont été répétées... disons le crime de lèse-majesté comme celui des hérétiques ou des relaps. Car Jean II a été oint, n'est-ce pas? Tu es sacerdos in oternum... Alors il se prend pour Dieu en personne, et décide de la place des âmes après la mort. De cela aussi, le Saint-Père à mon sens aurait dû lui faire dure remontrance. "Celui-là seulement, l'écuyer...", ajoute-t-il en désignant Colin Doublel. Allez savoir ce qui se passe dans cette cervelle trouée comme un fromage? Pourquoi cette discrimination? Pourquoi accorde-t-il la confession à l'écuyer tranchant qui a levé son couteau contre lui? Aujourd'hui encore les assistants, quand ils parlent entre eux de cette heure terrible, s'interrogent sur cette étrangeté du roi. Voulait-il établir que les degrés dans la faute suivent la hiérarchie féodale, et signifier que l'écuyer qui a forfait est moins coupable que le chevalier? Ou bien était-ce parce que le coutelas brandi vers sa poitrine lui a fait oublier que Doublel était aussi parmi les assassins de Charles d'Espagne, comme Mainemares et Graville, Mainemares, un grand efflanqué qui se démène dans ses liens et promène des yeux furieux, Graville qui ne peut pas faire le signe de croix, mais, bien ostensiblement, murmure des prières... si Dieu veut entendre son repentir, il l'entendra bien sans intercesseur.
1466 LES ROIS MAUDITS
Le capucin, qui commençait à se demander ce qu'il faisait là, se saisit en hâte de l'âme qu'on lui laisse et chuchote du latin dans l'oreille de
Colin Doublel.
Le roi des ribauds pousse le comte d'Harcourt devant le billot. " Agenouillez-vous, messire. "
Le gros homme s'affaisse, comme un bouf. Il remue les genoux, sans doute parce qu'il y a des graviers qui le blessent. Le roi des ribauds, passant derrière lui, bande ses yeux par surprise, le privant de regarder les nouds du bois, cette dernière chose du monde qu'il aura eue devant lui.
C'était plutôt aux autres qu'on aurait dû mettre un bandeau, pour leur épargner le spectacle qui allait suivre.
Le roi des ribauds... c'est curieux tout de même que je ne retrouve pas son nom ; je l'ai vu à plusieurs reprises auprès du roi ; et je revois très bien sa mine, un haut et fort gaillard qui porte une épaisse barbe noire... le roi des ribauds prit la tête du condamné à deux mains, comme une chose, pour la disposer ainsi qu'il fallait, et partager les cheveux pour bien dégager la nuque. Le comte d'Harcourt continuait de remuer les genoux à cause des graviers... "Allez, taille!" fit le roi des ribauds. Et il vit, et tout le monde vit que le bourreau tremblait. Il n'en finissait pas de soupeser sa grande hache, de déplacer ses mains sur le manche, de chercher la bonne distance avec le billot. Il avait peur. Oh ! il aurait été plus assuré avec un poignard, dans un coin d'ombre. Mais une hache, pour ce malingre, et devant le roi et tous ces seigneurs, et tous ces soldats! Après plusieurs mois de prison, il ne devait pas se sentir les muscles bien solides, même si on lui avait servi une bonne soupe et un gobelet de vin pour lui donner des forces. Et puis on ne lui avait pas mis de cagoule, comme cela se fait d'ordinaire, parce qu'on n'en avait pas sous la main. Ainsi tout le monde saurait désormais qu'il avait été bourreau. Criminel et bourreau. De quoi faire horreur à n'importe qui. A savoir ce qui lui tournait dans la tête, à celui-là aussi, à ce Bétrouve qui allait gagner sa liberté en accomplissant le même acte que celui qui l'avait conduit en prison. Il voyait la tête qu'il avait à trancher à la place où il aurait dû avoir la sienne, un peu plus tard, si le roi n'était pas passé par Rouen. Peut-être y avait-il chez ce gredin plus de charité, plus de sentiment de communion, plus de lien avec son prochain qu'il n'y en
avait chez le roi.
"Taille! " dut répéter le roi des ribauds. Le Bétrouve leva sa hache, non pas droit au-dessus de lui comme un bourreau, mais de côté, comme un bûcheron qui va abattre un arbre et il laissa la hache retomber de son propre poids. Elle tomba mal.
Il y a des bourreaux qui vous décollent un chef en une fois, d'un seul coup bien frappé. Mais pas celui-là, ah non! Le comte d'Harcourt
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1467
devait être assommé, car il ne bougeait plus les genoux ; mais il n'était pas mort car la hache s'était amortie dans la couche de graisse qui lui tapissait la nuque.
Il fallut recommencer. Encore plus mal. Cette fois, le fer n'entama que le côté du cou. Le sang jaillit par une large plaie béante qui laissait voir l'épaisseur de la graisse jaune. Le Bétrouve luttait avec sa hache dont le tranchant s'était fiché dans le bois du billot et qu'il ne pouvait plus en ressortir. La sueur lui coulait sur la figure.
Le roi des ribauds se tourna vers le roi avec un air d'excuse, comme s'il voulait dire : " Ce n'est pas ma faute. "
Le Bétrouve s'énerve, n'entend pas ce que les sergents lui disent, refrappe ; et l'on croirait que le fer tombe dans une motte de beurre. Et encore, et encore! Le sang ruisselle du billot, gicle sous le fer, constelle la cotte déchirée du condamné. Des assistants se détournent, le cour soulevé. Le Dauphin montre un visage d'horreur et de colère ; il serre les poings, ce qui lui fait la main droite toute violette. Louis d'Harcourt, blême, se contraint de rester au premier rang devant cette boucherie qu'on fait de son frère. Le maréchal déplace les pieds pour ne pas marcher dans la rigole de sang qui sinue vers lui.
Enfin, à la sixième reprise, la grosse tête du comte d'Harcourt se sépara du tronc, et, entourée de son bandeau noir, roula au bas du billot.
Le roi ne bougeait pas. Par sa fenêtre d'acier, il contemplait, sans donner marque de gêne, d'écourement ni de malaise, cette bouillie sanglante entre les épaules énormes, juste en face de lui, et cette tête isolée, toute souillée, au milieu d'une flaque poisseuse. Si quelque chose parut sur son visage encadré de métal, ce fut un sourire. Un archer s'écroula, dans un bruit de ferraille. Seulement alors, le roi consentit à tourner les yeux. Cette mauviette ne resterait pas longtemps dans sa garde. Perrinet le Buffle se détendit en soulevant l'archer par le col de son gambison et en le giflant à toute volée. Mais la mauviette, par sa pâmoison, avait rendu service. Chacun se reprit un peu ; il y eut même des ricanements.
Trois hommes, il n'en fallut pas moins, tirèrent en arrière le corps du décapité. "Au sec, au sec", criait le roi des ribauds. Les vêtements lui revenaient de droit, n'oublions pas. Il suffisait qu'ils fussent déchirés; si de surcroît ils étaient trop maculés, il n'en tirerait rien. Déjà, il avait deux condamnés de moins qu'il n'escomptait...
Et pour la suite, il exhortait son bourreau, tout suant et soufflant, lui prodiguait ses conseils comme à un lutteur épuisé : " Tu montes droit au-dessus de toi, et puis tu ne regardes pas ta hache, tu regardes où tu dois frapper, à mi-col. Et han ! " Et de faire mettre de la paille au pied du billot, pour sécher le sol, et de bander les yeux du sire de Graville, 1468 LES ROIS MAUDITS
un bon Normand plutôt replet, de le faire agenouiller, de lui poser le visage dans la bouillie de viande. " Taille ! " Et là, d'un coup... miracle... Retrouve lui tranche le col ; et la tête tombe en avant tandis que le corps s'écroule de côté, déversant un flot rouge dans la poussière. Et les gens se sentent comme soulagés. Pour un peu, ils féliciteraient le Bétrouve qui regarde autour de lui, stupéfait, l'air de se demander comment il
a pu réussir.
Vient le tour du grand déhanché, de Maubué de Mainemares qui a un regard de défi pour le roi. " Chacun sait, chacun sait... ", s'écrie-t-il. Mais comme le barbu est devant lui et lui applique le bandeau, sa parole s'étouffe, et nul ne saisit ce qu'il a voulu proférer. Le maréchal d'Aubrehem se déplace encore parce que le sang avance vers ses bottes... "Taille! " Un coup de hache, à nouveau, un seul, bien assené. Et cela suffit. Le corps de Mainemares est tiré en arrière, auprès des deux autres. On délie les mains des cadavres pour pouvoir les prendre plus aisément par les quatre membres, les balancer, et hisse ! les jeter dans la première charrette qui les emmène jusqu'au gibet, pour être accrochés au charnier. On les dépouillera là-haut. Le roi des ribauds fait signe de ramasser aussi les têtes. Bétrouve cherche son souffle, appuyé sur le manche de la hache. Il a mal aux reins; il n'en peut plus. Et c'est de lui, pour un peu, qu'on aurait pitié. Ah! il les aura gagnées ses lettres de rémission! Si jusqu'à la fin de ses jours il fait de mauvais rêves et pousse des cris dans son sommeil, il ne lui faudra pas s'en étonner.
Colin Doublel, l'écuyer courageux, était nerveux quoique absous. Il eut un mouvement pour se dégager des mains qui le poussaient vers le billot; il voulait y aller seul. Mais le bandeau est fait justement pour éviter cela, les gestes désordonnés des condamnés. On ne put pas empêcher toutefois que Doublel ne relevât la tête au mauvais moment, et que Bétrouve... là, vraiment, ce n'était pas sa faute!... ne lui ouvrît le crâne par le travers. Allons! encore un coup.
Voilà, c'était fait.
Ah ! ils en auraient des choses à raconter, les Rouennais qui étaient aux fenêtres environnantes, des choses qui allaient vite se répéter de bourg en bourg, jusqu'au fond du duché. Et les gens allaient venir de partout contempler cette place qui avait bu tant de sang. On ne croirait pas que quatre corps d'hommes puissent en contenir autant et que cela fasse une si large marque sur le sol. Le roi Jean regardait son monde avec une étrange satisfaction. L'horreur qu'il inspirait en cet instant, même à ses serviteurs les plus fidèles, n'était pas, semblait-il, pour lui déplaire ; il était assez fier de soi. Il regardait particulièrement son fils aîné... "Voilà, mon garçon, comment on se conduit, quand on est roi... "
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
1469
Qui aurait osé lui dire qu'il avait eu tort de céder à sa nature vindicative? Pour lui aussi, ce jour était celui de la bifurcation. Le chemin de gauche ou le chemin de droite. Il avait pris le mauvais, comme le comte d'Harcourt au pied de l'escalier. Après six ans d'un règne malaisé, plein de troubles, de difficultés et de revers, il donnait au royaume, qui n'était que trop prêt à l'y suivre, l'exemple de la haine et de la violence. En moins de six mois, il allait dévaler la route des vrais malheurs, et la France avec lui.
TROISIÈME PARTIE
LE PRINTEMPS PERDU
I
LE CHIEN ET LE RENARDEAU
Ah ! je suis bien aise, bien aise en vérité, d'avoir revu Auxerre. Je ne pensais pas que Dieu m'accorderait cette grâce, ni que je la goûterais autant. Revoir les places qui logèrent un moment de votre jeunesse remue toujours le cour. Vous connaîtrez ce sentiment, Archambaud, quand les années se seront accumulées sur vous. S'il vous advient d'avoir à traverser Auxerre, lorsque vous aurez l'âge que j'ai... que Dieu veuille vous garder jusque-là... vous direz: "Je fus ici avec mon oncle le cardinal, qui y avait été évêque, son deuxième diocèse, avant de recevoir le chapeau... Je l'accompagnais vers Metz, où il allait voir l'Empereur..."
Trois ans j'ai résidé ici, trois ans... oh! n'allez pas croire que j'aie regret de ce temps-là et que j'éprouvais mieux la faveur de vivre quand j'étais évêque d'Auxerre que je ne fais aujourd'hui. J'avais même, pour vous avouer le vrai, l'impatience d'en partir. Je louchais du côté d'Avignon, tout en sachant bien que j'étais trop jeune; mais enfin je sentais que Dieu avait mis en moi le caractère et les ressources d'esprit qui pouvaient lui faire service à la cour pontificale. Afin de m'instruire à la patience, je poussai plus avant dans la science d'astrologie ; et c'est justement ma perfection en cette science qui décida mon bienfaiteur Jean XXII à m'imposer le chapeau, quand je n'avais que trente ans. Mais cela, je vous l'ai déjà conté... Ah! mon neveu, avec un homme qui a beaucoup vécu, il faut s'habituer à entendre plusieurs fois les mêmes choses. Ce n'est pas que nous ayons la tête plus molle quand nous sommes vieux; mais elle est pleine de souvenirs, qui s'éveillent en toutes sortes de circonstances. La jeunesse emplit le temps à venir d'imaginations ; la vieillesse refait le temps passé avec sa mémoire. Les choses sont égales... Non, je n'ai pas de regrets. Lorsque je compare ce que j'étais et ce que je suis, je n'ai que des raisons de louer le Seigneur, et un peu de me louer moi-même, en toute modeste honnêteté. 1474 LES ROIS MAUDITS
Simplement, c'est du temps qui a coulé de la main de Dieu et qui n'existera plus quand j'aurai cessé de m'en souvenir. Sauf à la Résurrection, où nous aurons tous nos moments rassemblés. Mais cela dépasse mon entendement. Je crois à la Résurrection, j'enseigne à y croire, mais je n'entreprends pas de m'en faire image, et je dis qu'ils sont bien orgueilleux ceux-là qui mettent en doute la Résurrection... mais si, mais si, plus de gens que vous ne pensez... parce qu'ils sont infirmes à se la figurer. L'homme est pareil à un aveugle qui nierait la lumière parce qu'il ne la voit pas. La lumière est un grand mystère, pour
l'aveugle !
Tiens... je pourrai prêcher là-dessus dimanche, à Sens. Car je devrai prononcer l'homélie. Je suis archidiacre de la cathédrale. C'est la raison pour laquelle je m'oblige à ce détour. Nous aurions eu plus court à piquer sur Troyes, mais il me faut inspecter le chapitre de Sens. Il n'empêche que j'aurais eu plaisir à prolonger un peu à Auxerre. Ces deux jours ont passé trop vite... Saint-Étienne, Saint-Germain, Saint-Eusèbe, toutes ces belles églises où j'ai célébré messes, mariages et communions... Vous savez qu'Auxerre, Autissidurum, est une des plus vieilles cités chrétiennes du royaume, qu'elle était siège d'évêché deux cents ans avant Clovis, qui d'ailleurs la ravagea presque autant que l'avait fait Attila, et qu'il s'y tint, avant l'an 600, un concile... Mon plus grand souci, tout le temps que je passai à la tête de ce diocèse, fut d'y apurer les dettes laissées par mon prédécesseur, l'évêque Pierre. Et je ne pouvais rien lui réclamer ; il venait d'être créé cardinal ! Oui, oui, un bon siège, qui fait antichambre à la curie... Mes divers bénéfices et aussi la fortune de notre famille m'aidèrent à boucher les trous. Mes successeurs trouvèrent une situation meilleure. Et celui d'aujourd'hui à présent nous accompagne. Il est fort bon prélat, ce nouveau Monseigneur d'Auxerre... Mais j'ai renvoyé Monseigneur de Bourges... à Bourges. Il venait encore me tirer par la robe pour que je lui accordasse un troisième notaire. Oh! ce fut tôt fait. Je lui ai dit: "Monseigneur, s'il vous faut tant de tabellions, c'est que vos affaires épiscopales sont bien embrouillées. Je vous engage à retourner tout à l'heure en faire ménage vous-même. Avec ma bénédiction. " Et nous nous passerons de son office à Metz. L'évêque d'Auxerre le remplacera avantageusement... J'en ai d'ailleurs averti le Dauphin. Le chevau-cheur que je lui ai dépêché hier devrait être revenu demain, au plus tard après-demain. Nous aurons donc des nouvelles de Paris avant de quitter Sens... Il ne cède pas, le Dauphin; malgré toutes sortes de manouvres et pressions qu'on exerce sur lui, il maintient le roi de