Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 9/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

Cette morte sans tombeau trompait ses jours trop longs par des occupations inutiles, collectionnait les pièces d'orfèvrerie, et c'était là tout l'intérêt qui lui restait au monde, ou qu'elle feignait d'avoir. L'entrevue fut plutôt décevante pour Guccio qui attendait davantage d'émotion, mais non pour l'enfant qui voyait devant lui une sainte du ciel en manteau d'étoiles. Madame de Hongrie posait ces questions bienséantes qui nourrissent la conversation des souverains lorsqu'ils n'ont rien à dire. Guccio avait beau tenter d'orienter l'entretien vers leurs communs souvenirs, vers Naples, vers la tempête, la reine éludait. Tout souvenir, en vérité, lui était pénible : elle repoussait les souvenirs. Et quand Guccio, cherchant à mettre en valeur Giannino, précisa: "Le frère de lait de votre infortuné fils, Madame ", une expression presque dure passa sur le beau visage de Clémence. Une reine ne pleure pas en public. Mais c'était trop d'inconsciente cruauté, vraiment, que de lui présenter bien vivant, blond et frais, un enfant de l'âge qu'aurait eu le sien, el qui avait sucé le même lait.

La voix du sang ne parlait guère, mais seulement celle du malheur. 992

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Et puis le jour était peut-être mal choisi, alors que Clémence allait assister au couronnement d'une troisième reine de France depuis elle ! Elle s'obligea par politesse à demander : - Que fera-t-il quand il sera grand, ce bel enfant?

- Il tiendra banque, Madame, je l'espère du moins, comme nous tous. La reine Clémence croyait que Guccio venait lui réclamer une créance ou le paiement de quelque coupe d'or, de quelque joyau dont elle se fût fournie chez son oncle. Elle avait une telle habitude de ces réclamations de fournisseurs ! Elle fut surprise quand elle comprit que ce jeune homme s'était dérangé seulement pour la voir. Existait-il donc encore des gens qui la venaient saluer sans rien avoir à requérir d'elle, ni remboursement ni service?

Guccio dit à l'enfant de montrer à Madame la reine le reliquaire qu'il portait au cou. La reine ne se souvenait plus, et Guccio dut lui rappeler la visite qu'elle lui avait faite à l'hôteî-Dieu de Marseille. Elle pensa: " Ce jeune homme m'a aimée. "

Consolation illusoire des femmes dont la destinée amoureuse s'est arrêtée trop tôt, et qui ne sont plus attentives qu'aux signes des sentiments qu'elles ont pu inspirer autrefois ! Elle se pencha pour embrasser l'enfant. Mais Giannino se rage-nouilla aussitôt, et lui baisa la main. Elle chercha autour d'elle, d'un mouvement presque machinal, un cadeau à faire, aperçut une boîte de vermeil et la tendit à l'enfant en disant :

- Tu aimes sûrement les dragées? Conserve ce drageoir et que Dieu te garde i II était temps de se rendre à la cérémonie. Elle monta en litière, ordonna de clore les rideaux blancs, et puis fut prise d'un mal d'être qui lui venait de tout le corps, de la poitrine, des jambes, du ventre, de toute cette beauté inutile ; elle put enfin pleurer. Dans la rue du Temple la foule était nombreuse qui se dirigeait vers la Seine, vers la Cite, pour aller saisir quelques bribes du couronnement, et qui ne verrait sans doute rien d'autre qu'elle-même.

Guccio. prenant Giannino par la main, se mit à la suite de la litière blanche, comme s'il faisait partie de l'escorte de la reine. Ils purent ainsi franchir le Pont-au-Change, pénétrer dans la cour du Palais, et là s'arrêter pour voir passer les grands seigneurs qui entraient, en costume d'apparat, dans la Sainte-Chapelle. Guccio les reconnaissait pour la plupart et pouvait les nommer à l'enfant : la comtesse Mahaut d'Artois, encore grandie par sa couronne, et le comte Robert, son neveu, qui la dépassait en taille ; Monseigneur Philippe de Valois, maintenant pair Je France, avec à son côté sa femme qui boitait; et puis Madame Jeanne de Bourgogne, l'autre reine veuve. Mais quel était ce jeune

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couple, dix-huit et quinze ans environ, qui venait ensuite? Guccio se renseigna auprès de ses voisins. On lui répondit que c'était Madame Jeanne de Navarre et son mari Philippe d'Évreux. Eh oui ! La fille de Marguerite de Bourgogne avait maintenant quinze ans, et elle était mariée, après tant de drames dynastiques autour et à cause d'elle suscités. La presse devint telle que Guccio dut hisser Giannino sur ses épaules ; il y pesait lourd le petit diable !

Ah ! voici que s'avançait la reine Isabelle d'Angleterre, rentrée du Ponthieu. Guccio la trouva étonnamment peu changée depuis qu'il l'avait entrevue autrefois à Westminster, le temps de lui délivrer un message de Robert d'Artois. Pourtant il se la rappelait plus grande... Sur le même rang marchait son fils, le jeune Edouard d'Aquitaine. Et toutes les têtes se tendaient parce que la traîne du manteau ducal du jeune homme était portée par Lord Mortimer, comme si celui-ci eût été le grand chambellan du prince. Un défi de plus lancé au roi Edouard. Lord Mortimer présentait un visage victorieux, mais moins toutefois que le roi Charles le Bel, auquel on n'avait jamais vu figure si resplendissante, parce que la reine de France, cela se chuchotait, était enceinte de deux mois, enfin! Et son couronnement officiel, jusque-là différé, constituait un remerciement. Giannino se pencha soudain sur l'oreille de Guccio :

- Padre, padre mio, dit-il, le gros seigneur qui m'a embrassé l'autre jour, que nous sommes allés voir dans son jardin, il est là, il me regarde !

Brave Bouville, coincé dans la foule des dignitaires ; quelles confuses et troublantes pensées roulaient dans sa tête en apercevant le vrai roi de France, que tout le monde croyait dans un caveau de Saint-Denis, juché sur les épaules d'un négociant lombard, tandis qu'on couronnait l'épouse de son second successeur !

L'après-midi même, sur la route de Dijon, deux sergents d'armes du même comte de Bouville escortaient le voyageur siennois accompagné de l'enfant blond. Guccio Baglioni s'imaginait enlever son fils ; il volait en fait le tenant réel et légitime du trône. Et ce secret n'était connu que d'un vieillard auguste, dans une chambre d'Avignon emplie de cris d'oiseaux, d'un ancien chambellan, dans son jardin du Pré-aux-Clercs, et d'une jeune femme à jamais désespérée, dans un pré d'Ile-de-France. La reine veuve qui habitait au Temple continuerait de faire dire des messes pour un enfant mort.

IV LE CONSEIL DE CHAÂLIS

L'orage a nettoyé le ciel de fin juin. Dans les appartements royaux de l'abbaye de Chaâlis, cet établissement cistercien qui est une fondation capétienne et où les entrailles de Charles de Valois ont été déposées voici quelques mois, les cierges se consument en fumant et mélangent leur odeur de cire à l'air chargé des parfums de la terre après la pluie, et aux senteurs d'encens comme il en flotte dans toutes les demeures religieuses. Les insectes échappés à l'orage sont entrés par les ogives des fenêtres et dansent autour des flammes34.

C'est un soir triste. Les visages sont pensifs, moroses, ennuyés, dans cette salle voûtée où les tapisseries déjà anciennes, à semis de fleurs de lis et du modèle exécuté en série pour les résidences royales, pendent le long de la pierre nue. Une dizaine de personnes se trouvent là réunies autour du roi Charles IV : Robert d'Artois, autrement appelé le comte de Beaumont-le-Roger, le nouveau comte de Valois, Philippe, l'évêque-pair de Beauvais, Jean de Marigny, le chancelier Jean de Cherchemont, le comte Louis de Bourbon, le boiteux, grand chambrier, le connétable Gaucher de Châtillon. Ce dernier a perdu son fils aîné l'année précédente, et cela, comme on dit, l'a vieilli d'un coup. Il paraît vraiment ses soixante-seize ans ; il est de plus en plus sourd et en accuse ces bouches à poudre qu'on lui a fait partir dans les oreilles au siège de La Réole.

Quelques femmes ont été admises parce qu'en vérité c'est une affaire de famille qu'on doit traiter ce soir. Il y a là les trois Jeanne, Madame Jeanne d'Evreux, la reine, Madame Jeanne de Valois, comtesse de Beaumont, l'épouse de Robert, et encore Madame Jeanne de Bourgogne, la méchante, l'avare, petite-fille de Saint Louis, boiteuse comme le cousin Bourbon, et qui est la femme de Philippe de Valois.

Et puis Mahaut, Mahaut aux cheveux tout gris et aux vêtements noirs et violets, forte en poitrine, en croupe, en épaules, en bras,

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colossale ! L'âge, qui ordinairement réduit la taille des êtres, n'a pas eu tel effet sur Mahaut d'Artois. Elle est devenue une vieille géante, et ceci est plus impressionnant encore qu'une jeune géante. C'est la première fois, depuis bien longtemps, que la comtesse d'Artois reparaît à la cour autrement que couronne en tête pour les cérémonies auxquelles l'oblige son rang, la première fois, en fait, depuis le règne de son gendre Philippe le Long.

Elle est arrivée à Chaâlis, dans les couleurs du deuil, pareille à un catafalque en marche, drapée comme une église la semaine de la Passion. Sa fille Blanche vient de mourir, à l'abbaye de Maubuisson où elle avait été enfin admise après qu'on l'eut d'abord transférée de Château-Gaillard dans une résidence moins cruelle, près de Coutances. Mais Blanche n'a guère profité de cette amélioration de son sort obtenue en échange de l'annulation du mariage. Elle est morte quelques mois après son entrée au couvent, épuisée par ses longues années de détention, par les terribles nuits d'hiver dans la forteresse des Andelys, morte de maigreur, de toux, de malheur, presque démente, sous un voile de religieuse, à trente ans. Et tout cela pour quelques mois d'amour, si même on peut appeler amour son aventure avec Gautier d'Aunay ; un entraînement plutôt à imiter les plaisirs de sa belle-sour Marguerite de Bourgogne, alors qu'elle avait dix-huit ans, l'âge où l'on ne sait pas ce que l'on fait !

Ainsi celle qui aurait pu être en ce moment reine de France, la seule femme que Charles le Bel ait vraiment aimée, vient de s'éteindre alors qu'elle accédait à une relative paix. Et le roi Charles le Bel, en qui cette mort soulève de lourdes vagues de souvenirs, est triste devant sa troisième épouse qui sait fort bien à quoi il pense et qui feint de ne pas s'en apercevoir. Mahaut a saisi l'occasion de ce deuil. Elle est venue d'elle-même et sans se faire annoncer, comme poussée seulement par le mouvement du cour, offrir, elle la mère éprouvée, ses condoléances à l'ancien mari malheureux; et ils sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Mahaut, de sa lèvre moustachue, a baisé les joues de son ex-gendre; Charles, d'un mouvement enfantin, a laissé tomber son front sur la monumentale épaule et répandu quelques larmes parmi les draperies de corbillard dont la géante est vêtue. Ainsi se modifient les relations entre les êtres humains quand la mort passe parmi eux et supprime les mobiles du ressentiment. Elle a idée en tête, dame Mahaut, pour s'être précipitée à Chaâlis; et son neveu Robert ronge son frein. Il lui sourit, ils se sourient, ils s'appellent " ma bonne tante ", " mon beau neveu " et se témoignent bon amour de parents comme ils s'y sont engagés par le traité de 1318. Ils se haïssent. Ils s'entretueraient s'ils se trouvaient seuls dans une même pièce. Mahaut est venue en vérité... elle ne le dit pas mais Robert le

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devine bien !... à cause d'une lettre qu'elle a reçue. Toutes les personnes présentes, d'ailleurs, ont reçu la même lettre, à quelques variantes près : Philippe de Valois, l'évêque Marigny, le connétable, et le roi... surtout le roi.

Les étoiles parsèment la nuit qu'on aperçoit, claire, par les fenêtres. Ils sont dix, onze personnages de la plus haute importance, assis en cercle sous les voûtes, entre les piliers à chapiteaux sculptés, et ils sont très peu. Ils ne se donnent pas à eux-mêmes une véritable impression de force. Le roi, de caractère faible et d'entendement limité, est, de surcroît, sans famille directe, sans serviteurs personnels. Les princes ou les dignitaires autour de lui ce soir assemblés, qui sont-ils? Des cousins, ou bien des conseillers hérités de son père ou de son oncle. Nul qui soit véritablement à lui, créé par lui, lié à lui. Son père avait trois fils et deux frères siégeant à son Conseil ; et même les jours de brouille, même les jours où feu Monseigneur de Valois jouait les ouragans, c'était un ouragan de famille. Louis Hutin avait deux frères et deux oncles; Philippe le Long, ces mêmes oncles, qui l'appuyaient diversement, et encore un frère, Charles lui-même. Ce survivant n'a presque plus rien. Son Conseil fait penser irrésistiblement à une fin de dynastie ; le seul espoir d'une continuation de la lignée, d'une dévolution directe, dort au ventre de cette femme silencieuse, ni jolie ni laide, qui se tient les mains croisées auprès de Charles, et qui se sait une reine de rechange.

La lettre, la fameuse lettre dont on est occupé, est datée du 19 juin et vient de Westminster; le chancelier la tient en main, la cire verte du sceau brisé s'écaille sur le parchemin. - Ce qui a produit si grande ire au cour du roi Edouard paraît bien être que Monseigneur de Mortimer ait tenu le manteau du duc d'Aquitaine, lors du couronnement de Madame la reine. Que son personnel ennemi soit aposté auprès de son fils en telle marque de dignité, Sire Edouard ne l'a pu ressentir que comme personnelle offense.

C'est Monseigneur de Marigny qui vient de parler, accompagnant parfois son propos d'un geste de ses doigts où brille l'améthyste épiscopale. Ses trois robes superposées sont d'étoffe légère, ainsi qu'il convient pour la saison, et la robe de dessus, plus courte, tombe en plis harmonieux. On reconnaît par moments chez Monseigneur de Marigny un peu de l'autorité du grand Enguerrand dont il est maintenant le seul frère survivant.

Le visage du prélat paraît sans faiblesse, barré de sourcils horizontaux, de part et d'autre d'un nez droit. Monseigneur de Marigny, si le sculpteur respecte ses traits, fera un beau gisant pour le dessus de son tombeau... mais dans longtemps, car il est jeune encore. Il a su tôt profiter de la fortune d'Enguerrand quand celui-ci était au plus haut

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de sa gloire, et s'en séparer à point nommé quand Enguerrand fut précipité. Toujours il a traversé aisément les vicissitudes qu'entraînent les changements de règne; récemment encore, il a bénéficié des tardifs remords de Charles de Valois. Il est fort influent au Conseil. - Cherchemont, dit le roi Charles à son chancelier, refaites-moi la lecture de cet endroit où notre frère Edouard se plaint de messire de Mortimer.

Jean de Cherchemont déplie le parchemin, l'approche d'un cierge, marmonne un peu avant de retrouver les lignes en cause et lit :

- "...l'adhérence de notre femme et notre fils avec nos traîtres et ennemis mortels notoirement connus en tant que ledit traître, le Mortimer, porta à Paris la suite de notre fils, publiquement, en la solennité de couronnement de notre très chère sour, votre compagne, la reine de France, à la Pentecôte dernière passée, en si grande honte et dépit de nous... " L'évêque Marigny se penche vers le connétable Gaucher et lui murmure : - Que voilà lettre bien mal écrite !

Le connétable n'a pas bien entendu; il se contente de bougonner: - Un hors-nature, un sodomite !

- Cherchemont, reprend le roi, quel droit avons-nous de nous opposer à la requête de notre frère d'Angleterre, lorsqu'il nous enjoint de supprimer séjour à son épouse? Cette manière, de la part de Charles le Bel, de s'adresser à son chancelier, et non pas de se tourner, comme il le fait d'habitude, vers Robert d'Artois, son cousin, l'oncle de sa femme, son premier conseiller, prouve bien que pour une fois il a une volonté en tête. Jean de Cherchemont, avant de répondre, parce qu'il n'est pas absolument sûr de l'intention du roi et qu'il craint d'autre part de heurter Monseigneur Robert, Jean de Cherchemont se réfugie dans la fin de la lettre comme si, avant de donner un avis, il lui fallait en méditer davantage les dernières lignes.

- " ...Ce pour quoi, très cher frère, lit le chancelier, nous vous prions derechef, si affectueusement et de cour comme nous pouvons, que cette chose que nous désirons souverainement, veuillez nosdites requêtes entendre et les parfaire bénignement, et tôt à effet, par profit et honneur d'entre nous; et que nous ne soyons déshonorés... "

L'évêque Marigny secoue la tête et soupire. 11 souffre d'entendre une langue si rugueuse, si gauche ! Mais enfin, toute mal écrite qu'elle soit, cette lettre, le sens en est clair. La comtesse Mahaut d'Artois se tait ; elle se garde bien de triompher trop tôt, et ses yeux gris brillent dans la lumière des cierges. Sa délation de l'automne dernier et ses machinations avec l'évêque d'Exeter, en voici les fruits mûrs au début de l'été, et bons à cueillir. 998

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Personne ne lui ayant rendu le service de lui couper la parole, le chancelier se voit contraint d'émettre un avis.

- Il est certain, Sire, que selon les lois à la fois de l'Église et des royaumes, il faut de quelque manière donner apaisement au roi Edouard. Il réclame son épouse... Jean de Cherchemont est un ecclésiastique, ainsi que le veut sa fonction ; et il se tourne vers l'évêque Marigny, quêtant des yeux un appui.

- Notre Saint-Père le pape nous a lui-même fait porter un message dans ce sens par l'évêque Thibaud de Châtillon, dit Charles le Bel.

Car Edouard est allé jusqu'à s'adresser au pape Jean XXII, lui envoyant transcription de toute la correspondance où s'étale son infortune conjugale. Que pouvait faire le pape Jean, sinon répondre qu'une épouse doit vivre auprès de son époux?

- Il faut donc que Madame ma soui s'en reparte vers son pays de mariage, ajouta Charles le Bel. Il a dit cela sans regarder personne, les yeux baissés vers ses souliers brodés. Un candélabre qui domine son siège éclaire son front où l'on retrouve soudain quelque chos^- de l'expression butée de son frère le Hutin.

- Sire Charles, déclare Robert d'Artois, c'est livrer aux Despensers Madame Isabelle, poings liés, que de l'obliger à s'en retourner là-bas ! N'est-elle pas venue chercher auprès de vous refuge, parce qu'elle redoutait déjà d'être occire? Que sera-ce à présent !

- Certes, Sire mon cousin, vous ne pouvez. . dit le grand Philippe de Valois toujours prêt à épouser le point de vue de Robert.

Mais sa femme, Jeanne de Bourgogne, l'a tiré par la manche, et il s'est arrêté net; et l'on verrait bien, si ce n'était la nuit, qu'il rougit.

Robert d'Artois s'est aperçu du geste, et du brusque mutisme de Philippe, et du regard qu'ont échangé Mahaut et la jeune comtesse de Valois. S'il pouvait, il lui tordrait bien le cou, à cette boiteuse-là !

- Ma sour s'est peut-être agrandi le danger, reprend le roi. Ces Despensers ne paraissent pas de si méchantes gens qu'elle m'en a fait portrait. J'ai reçu d'eux plusieurs lettres fort agréables et qui montrent qu'ils tiennent à mon amitié.

- Et des présents aussi, de belle orfèvrerie, s'écrie Robert en se levant, et toutes les flammes des cierges vacillent et les ombres se partagent sur les visages. Sire Charles, mon aimé cousin, avez-vous, pour trois saucières de vermeil qui manquaient à votre buffet, changé de jugement au sujet de ces gens qui vous ont fait la guerre, et sont comme bouc à chèvre avec votre beau-frère? Nous avons tous reçu présents de leur part; n'est-il pas vrai, Monseigneur de Beauvais, et vous Cherchemont, et toi Philippe? Un courtier en change, je puis vous donner son nom, il s'appelle maître Arnold, a reçu l'autre mois cinq

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tonneaux d'argent, pour un montant de cinq mille marcs esterlins, avec instruction de les employer à faire des amis au comte de Gloucester dans le Conseil du roi de France. Ces présents ne coûtent guère aux Despensers, car ils sont payés aisément sur les revenus du comté de Cornouailles qu'on a saisi à votre sour. Voilà, Sire, ce qu'il vous faut savoir et vous remémorer. Et quelle loyauté pouvez-vous attendre d'hommes qui se déguisent en femmes pour servir les vices de leur maître? N'oubliez pas ce qu'il sont, et où siège leur puissance. Robert ne saurait résister, même en Conseil, à la tentation de la grivoiserie ; il insiste : - ... Siège: voilà le juste mot !

Mais son rire ne lève aucun écho, sinon chez le connétable. Le connétable n'aimait pas Robert d'Artois, autrefois, et il en avait assez donné les preuves en aidant Philippe le Long, au temps que celui-ci était régent, à défaire le géant et à le mettre en prison. Mais, depuis quelque temps, le vieux Gaucher trouve à Robert des qualités, à cause de sa voix peut-être, la seule qu'il comprenne sans effort.

Les partisans de la reine Isabelle, ce soir, se peuvent compter. Le chancelier est indifférent, ou plutôt il est attentif à conserver une charge qui dépend de la faveur ; son opinion grossira le courant le plus fort. Indifférente aussi, la reine Jeanne, qui pense peu ; elle souhaite surtout ne point éprouver d'émois qui soient nuisibles à sa grossesse. Elle est nièce de Robert d'Artois et ne laisse pas d'être sensible à son autorité, à sa taille, à son aplomb; mais elle est soucieuse de montrer qu'elle est une bonne épouse, et prête donc à condamner par principe les épouses qui sont objet de scandale.

Le connétable serait plutôt favorable à Isabelle. D'abord parce qu'il déteste Edouard d'Angleterre pour ses mours, et ses refus de rendre l'hommage. De façon générale, il n'aime pas ce qui est anglais. Il excepte de ce sentiment Lord Mortimer qui a rendu bien des services ; ce serait lâcheté que de l'abandonner à présent. Il ne se gêne point pour le dire, le vieux Gaucher, et pour déclarer également qu'Isabelle a toutes les excuses.

- Elle est femme, que diable, et son mari n'est pas homme! C'est lui le premier coupable ! Monseigneur de Marigny, haussant un peu la voix, lui répond que la reine Isabelle est fort pardonnable, et que lui-même, pour sa part, est prêt à lui donner l'absolution ; mais l'erreur, la grande erreur de Madame Isabelle, c'est d'avoir rendu son péché public ; une reine ne doit point offrir l'exemple de l'adultère.

- Ah ! c'est vrai, c'est juste, dit Gaucher. Ils n'avaient point besoin d'aller mains jointes en toutes cérémonies, et de partager la même couche comme cela se dit qu'ils le font. Sur ce point-là, il donne raison à l'évêque. Le connétable et le prélat 1000

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sont donc du parti de la reine Isabelle, mais avec quelques restrictions. Et puis là s'arrêtent les préoccupations du connétable sur ce sujet. Il pense au collège de langue romane, qu'il a fondé près de son château de Châtillon-sur-Seine, et où il serait en ce moment si on ne l'avait pas retenu pour cette affaire. Il s'en consolera en allant tout à l'heure écouter les moines chanter l'office de nuit, plaisir qui peut paraître étrange, pour un homme qui devient sourd; mais voilà, Gaucher entend mieux dans le bruit. Et puis ce militaire a le goût des arts ; cela se trouve. La comtessse de Beaumont, une belle jeune femme qui sourit toujours de la bouche et jamais des yeux, s'amuse infiniment. Comment ce géant qu'on lui a donné pour mari, et qui lui fournit un perpétuel spectacle, va-t-il se sortir de l'affaire où il est? Il gagnera, elle sait qu'il gagnera ; Robert gagne toujours. Et elle l'aidera à gagner si elle le peut, mais point par des paroles publiques. Philippe de Valois est pleinement favorable à Madame d'Angleterre, mais il va la trahir, parce que sa femme, qui hait Isabelle, lui a fait id leçon et que cette nuit elle se refusera à lui, après cris et tempêtes, s'il agit autrement qu'elle en a décidé. Et le gaillard à grand nez se trouble, hésite, bafouille.

Louis de Bourbon est sans courage. On ne l'envoie plus dans les batailles, parce qu'il prend la fuite. Il n'a aucun lien particulier avec la reine Isabelle.

Le roi est faible, mais capable d'entêtement, comme cette fois dont on se souvient où il refusa tout un mois à son oncle Charles de Valois la commission de lieutenant royal en Aquitaine. Il est plutôt mal disposé à l'égard de sa sour parce que les ridicules lettres d'Edouard, à force de répétition, ont fini par agir sur lui ; et puis surtout parce que Blanche est morte et qu'il repense au rôle joué par Isabelle, il y a douze ans, dans la découverte du scandale. Sans elle, il n'aurait jamais su ; et même sachant, il aurait, sans elle, pardonné, pour garder Blanche. Cela valait-il tant d'horreur, d'infamie remuée, de jours de souffrances, et pour finir ce trépas?

Le clan des ennemis d'Isabelle ne comprend que deux personnes, Jeanne la Boiteuse et Mahaut d'Artois, mais solidement alliées par une commune haine.

Si bien que Robert d'Artois, l'homme le plus puissant après le roi, et même, en beaucoup d'aspects, plus important que le souverain, lui dont l'avis prévaut toujours, qui décide de toutes choses d'administration, qui dicte les ordres aux gouverneurs, baillis et sénéchaux, Robert est seul, soudain, à soutenir la cause de sa cousine.

Ainsi en va-t-il de l'influence dans les cours; c'est une étrange et fluctuante addition d'états d'âme, où les situations se transforment insensiblement avec la marche des événements et la somme des intérêts

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en jeu. Et les grâces portent en elles le germe des disgrâces. Non qu'aucune disgrâce menace Robert; mais Isabelle vraiment est menacée. Elle que, voici quelques mois, on plaignait, on protégeait, on admirait, à qui l'on donnait raison en tout, dont on applaudissait l'amour comme une belle revanche, voilà qu'elle n'a plus au Conseil du roi qu'un seul partisan. Or, l'obliger à rentrer en Angleterre, c'est tout exactement lui poser le cou sur le billot de la tour de Londres, et cela chacun le sait bien. Mais soudain on ne l'aime plus; elle a trop triomphé. Personne n'est plus désireux de se compromettre pour elle, sinon Robert, mais parce que c'est pour lui une façon de lutter contre Mahaut.

Or, voici que celle-ci s'éploie à son tour et lance son attaque depuis longtemps préparée. - Sire, mon cher fils, je sais l'amour que vous portez à votre sour, et qui vous honore, dit-elle; mais il faut bien regarder en face qu'Isabelle est une mauvaise femme dont tous nous pâtissons ou avons pâti. Voyez l'exemple qu'elle donne à votre cour, depuis qu'elle s'y trouve, et songez que c'est la même femme qui fit pleuvoir naguère mensonges sur mes filles et sur la sour de Jeanne ici présente. Quand je disais alors à votre père... Dieu en garde l'âme!... qu'il se laissait abuser par sa fille, n'avais-je pas raison? Elle nous a tous souillés à plaisir, par des mauvaises pensées qu'elle voyait dans le cour des autres et qui ne sont qu'en elle, comme elle le prouve assez ! Blanche qui était pure, et qui vous a aimé jusqu'à ses derniers jours comme vous le savez, Blanche vient d'en mourir cette semaine ! Elle était innocente, mes filles étaient innocentes ! Le gros doigt de Mahaut, un index dur comme un bâton, prend le ciel à témoin. Et pour faire plaisir à son alliée du moment, elle ajoute, se tournant vers Jeanne la Boiteuse : - Ta sour était sûrement innocente, ma pauvre Jeanne, et tous nous avons subi le malheur à cause des calomnies d'Isabelle, et ma poitrine de mère en a saigné. Si elle continue de la sorte, elle va faire pleurer l'assemblée ; mais Robert lui lance : - Innocente, votre Blanche? Je veux bien, ma tante, mais ce n'est tout de même point le Saint-Esprit qui l'a engrossée en prison !

Le roi Charles le Bel a une grimace nerveuse. Robert, vraiment, n'avait pas besoin de rappeler cela. - Mais c'est le désespoir qui a poussé là ma fillette ! crie Mahaut toute rebiffée. Qu'avait-elle à perdre, cette colombe, souillée de calomnies, mise en forteresse et à demi folle? A tel traitement, je voudrais bien savoir qui pourrait résister.

- Je fus en prison, moi aussi, ma tante, au temps où, pour vous plaire, votre gendre Philippe le Long m'y plaça. Je n'ai point engrossé

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pour autant la femme du geôlier ni, par désespoir, ne me suis servi du porte-clefs pour épouse, comme il paraît que cela se fait dans notre famille anglaise !

Ah ! le connétable commence à reprendre de l'intérêt au débat. - Et qui vous dit d'ailleurs, mon neveu qui vous plaisez si fort à salir la mémoire d'une morte, qu'elle n'a pas été prise de force, ma Blanche? On a bien étranglé sa cousine dans la même prison, dit Mahaut en regardant Robert dans les yeux ; on peut avoir violé l'autre ! Non, Sire mon fils, poursuit-elle en revenant au roi, puisque vous m'avez appelée à votre Conseil... - Nul ne vous a appelée, dit Robert, vous êtes bien venue de vous-même. Mais on ne coupe pas aisément la parole à la vieille géante.

- ... alors ce conseil, je vous le donne, et d'un cour de mère que je n'ai jamais cessé d'avoir pour vous, en dépit de tout ce qui eût pu m'éloigner. Je vous le dis, Sire Charles : chassez votre sour de France, car chaque fois qu'elle y est revenue, la couronne a connu un malheur ! L'année que vous fûtes fait chevalier avec vos frères et mon neveu Robert lui-même qui s'en doit souvenir, le feu prit à Maubuisson pendant le séjour d'Isabelle, et peu s'en fallut que nous ne fussions tous grillés! L'année suivante, elle nous amena ce scandale qui nous a couverts de boue et d'infamie, et qu'une bonne fille du roi, une bonne sour de ses frères, même s'il y avait eu quelque ombre de vérité, se serait dû de taire, au lieu d'aller clabauder partout, avec l'aide de qui je sais ! Et encore du temps de votre frère Philippe, quand elle vint à Amiens pour qu'Edouard rendît l'hommage, qu'est-il survenu? Les pastoureaux ont ravagé le royaume ! Et je tremble à présent, depuis qu'elle est de retour ! Car vous attendez un enfant, qu'on espère mâle, puisqu'il vous faut donner un roi à la France ; alors je vous le dis bien, Sire mon fils : tenez cette porteuse de malheur distante du ventre de votre épouse !

Ah! elle a bien ajusté son carreau d'arbalète. Mais Robert déjà riposte. - Et quand notre cousin Hutin a trépassé, très bonne tante, où était donc Isabelle? Point en France, que je sache. Et quand son fils, le petit Jean le Posthume, s'est éteint tout brusquement dans vos bras, où vous le teniez, très bonne tante, où était Isabelle? Dans la chambre de Louis? Parmi les barons assemblés? Peut-être la mémoire me manque, je ne la revois pas. A moins, à moins que ces deux trépas de rois ne soient pas, dans votre pensée, à compter parmi les malheurs du royaume. La gredine a affaire à plus fort gredin. Si deux paroles encore viennent à s'échanger, on va s'accuser clairement d'assassinat !

Le connétable connaît cette famille depuis près de soixante ans. Il plisse ses yeux de tortue : LA LOUVE DE FRANCE

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- Ne nous égarons point, dit-il, et revenons, Messeigneurs, au sujet qui demande décision. Et quelque chose passe dans sa voix qui rappelle, soudain, le ton des conseils du Roi de fer. Charles le Bel caresse son front lisse et dit :

- Si, pour donner satisfaction à Edouard, on faisait sortir messire de Mortimer du royaume? Jeanne la Boiteuse prend la parole. Elle a la voix nette, pas très haute; mais après ces grands beuglements qu'ont poussés les deux taureaux d'Artois, on l'écoute. - Ce seraient peine et temps perdus, déclara-t-elle. Pensez-vous que notre cousine va se séparer de cet homme qui est maintenant son maître? Elle lui est bien trop dévouée d'âme et de corps ; elle ne respire plus que par lui. Ou elle refusera son départ, ou elle partira de concert. Car Jeanne la Boiteuse déteste la reine d'Angleterre, non seulement pour le souvenir de Marguerite, sa sour, mais encore pour ce trop bel amour qu'Isabelle montre à la France. Et pourtant, Jeanne de Bourgogne n'a pas à se plaindre ; son grand Philippe l'aime vraiment, et de toutes les manières, bien qu'elle n'ait pas les jambes de la même longueur. Mais la petite-fille de Saint Louis voudrait être la seule, dans l'univers, à être aimée. Elle hait les amours des autres. - Il faut prendre décision, répète le connétable. Il dit cela parce que l'heure s'avance et parce qu'en cette assemblée les femmes vraiment parlent trop.

Le roi Charles l'approuve en hochant la tête et puis déclare : - Demain matin, ma sour sera conduite au port de Boulogne pour y être embarquée, et ramenée sous escorte à son légitime époux. Je le veux ainsi.

Il a dit "je le veux" et les assistants se regardent, car ce mot bien rarement est sorti de la bouche de Charles le Faible.

- Cherchemont, ajoute-t-il, vous préparerez la commission d'escorte que je scellerai de mon petit sceau.

Rien ne peut être ajouté. Charles le Bel est buté ; il est le roi, et parfois s'en souvient. Seule la comtesse Mahaut se permet de dire : - C'est sagement décidé, Sire mon fils.

Et puis l'on se sépare sans grands souhaits de bonne nuit, avec le sentiment d'avoir participé à une vilaine action. Les sièges sont repoussés, chacun se lève pour saluer le départ du roi et de la reine. La comtesse de Beaumont est déçue. Elle avait cru que Robert, son époux, l'emporterait. Elle le regarde; il lui fait signe de se diriger vers la chambre. Il a un mot encore à dire à Monseigneur de Marigny.

Le connétable d'un pas lourd, Jeanne de Bourgogne d'un pas boiteux, Louis de Bourbon boitant aussi, ont quitté la salle. Le grand

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LES ROIS MAUDITS

Philippe de Valois suit sa femme avec un air de chien de chasse qui a mal rabattu le gibier. Robert d'Artois parle un instant à l'oreille de l'évêque de Beauvais, lequel croise et décroise ses longs doigts.

Un moment plus tard, Robert regagne son appartement par le cloître de l'hôtellerie. Une ombre est assise entre deux colonnettes, une femme qui regarde la nuit. - Bons rêves à vous, Monseigneur Robert.

Cette voix à la fois ironique et traînante appartient à la demoiselle de parage de la comtesse Mahaut, Béatrice d'Hirson, qui se tient là, songeuse semble-t-il, et attendant quoi? Le passage de Robert; celui-ci le sait bien. Elle se lève, s'étire, se découpe dans l'ogive, fait un pas, deux pas, d'un mouvement balancé, et sa robe glisse contre la pierre.

- Que faites-vous là, gentille garce? lui dit Robert. Elle ne répond pas directement, désigne de son profil les étoiles dans le ciel et dit :

- C'est belle nuit que voici, et pitié que de s'aller coucher seule. Le sommeil vient mal en la chaude saison...

Robert d'Artois s'approche jusqu'à venir contre elle, interroge de haut ces longs yeux qui le défient et brillent dans la pénombre, pose sa large main sur la croupe de la demoiselle... et puis brusquement se retire en secouant les doigts, comme s'il se brûlait. - Eh! belle Béatrice, s'écrie-t-il en riant, allez prestement vous mettre les naches au frais dans l'étang, car sinon vous allez flamber !

Cette brutalité de geste, cette grossièreté de paroles, font frémir la demoiselle Béatrice. Il y a longtemps qu'elle attend l'occasion de conquérir le géant: ce jour-là, Monseigneur Robert sera à la merci de la comtesse Mahaut et elle, Béatrice, connaîtra un désir enfin satisfait. Mais ce ne sera pas pour ce soir encore.

Robert a plus important à faire. Il gagne son appartement, entre dans la chambre de la comtesse sa femme ; celle-ci se redresse dans son lit. Elle est nue ; elle dort ainsi tout l'été. Robert caresse machinalement un sein qui lui appartient par mariage, juste un bonsoir. La comtesse de Beaumont n'éprouve rien de cette caresse, mais elle s'amuse ; elle s'amuse toujours de voir apparaître son mari, et d'imaginer ce qu'il peut avoir en tête. Robert d'Artois s'est affalé sur un siège ; il a étendu ses immenses jambes, les soulève de temps à autre, et les laisse retomber, les deux talons ensemble.

- Vous ne vous couchez point, Robert?

- Non, ma mie, non. Je vais même vous quitter pour courir à Paris tout à l'heure, quand ces moines auront fini de chanter dans leur église. La comtesse sourit.

- Mon ami, ne croyez-vous pas que ma sour de Hainaut pourrait LA LOUVE DE FRANCE

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accueillir quelque temps Isabelle, et lui permettre de regrouper ses forces? - J'y pensais, ma belle comtesse, j'y pensais justement. Allons ! Madame de Beaumont est rassurée ; son mari gagnera.

Ce n'était pas tellement le service d'Isabelle qui mit Robert d'Artois à cheval, cette nuit-là, que sa haine pour Mahaut. La gueuse voulait s'opposer à lui, nuire à ceux qu'il protégeait, et reprendre influence sur le roi? On verrait bien qui garderait le dernier mot. Il alla secouer son valet Lormet.

- Va faire seller trois chevaux. Mon écuyer, un sergent...

- Et moi? dit Lormet.

- Non, pas toi, tu vas retourner dormir.

C'était gentillesse de la part de Robert. Les années commençaient à peser sur le vieux compagnon de ses méfaits, tout à la fois garde du corps, étrangleur et nourrice. Lormet maintenant avait le souffle court et supportait mal les brumes du petit matin. Il maugréa. Puisqu'on se passait de lui, à quoi bon l'avoir réveillé? Mais il aurait bougonné plus encore s'il lui avait fallu partir. Les chevaux furent vite sellés; l'écuyer bâillait, le sergent d'armes achevait de se harnacher. - En selle, dit Robert, ce sera une promenade.

Bien assis sur le troussequin de sa selle, il garda le pas pour sortir de l'abbaye par la ferme et les ateliers. Puis, aussitôt atteinte la Mer de sable qui s'étendait claire, insolite et nacrée, entre les bouleaux blancs, vrai paysage pour une assemblée de fées, il fit prendre le galop. Dammartin, Mitry, Aulnay, Saint-Ouen: une promenade de quatre heures avec quelques temps d'allure plus lente, pour souffler, et juste une halte, dans une auberge ouverte la nuit qui servait à boire aux rouliers de maraîchage.

Le jour ne pointait pas encore quand on arriva au palais de la Cité. La garde laissa passage au premier conseiller du roi. Robert monta droit aux appartements de la reine Isabelle, enjamba les serviteurs endormis dans les couloirs, traversa la chambre des femmes qui lancèrent des hurlements de volailles effarouchées et crièrent: " Madame, Madame ! on entre chez vous. " Une veilleuse brûlait au-dessus du lit où Mortimer était couché avec la reine. " Ainsi, c'est pour cela, pour qu'ils puissent dormir dans les bras l'un de l'autre, que j'ai galopé toute la nuit à m'enlever les fesses! " pensa Robert.

La surprise passée, et les chandelles allumées, toute gêne fut oubliée, en raison de l'urgence. Robert mit les deux amants au courant, rapidement, de ce qui s'était 1006

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décidé à Chaâlis et se tramait contre eux. Tout en écoutant, et en questionnant, Mortimer se vêtait devant Robert d'Artois, très naturellement, comme cela se fait entre gens de guerre. La présence de sa maîtresse ne semblait pas non plus l'embarrasser; ils étaient décidément bien installés en ménage.

- Il vous faut partir dans l'heure, mes bons amis, voilà mon conseil, dit Robert, et tirer vers les terres d'Empire pour vous y mettre à l'abri. Tous deux, avec le jeune Edouard, et peut-être Cromwell, Alspaye et Maltravers, mais peu de monde pour ne point vous ralentir, vous allez piquer sur le Hainaut, où je vais dépêcher un chevaucheur qui vous devancera. Le bon comte Guillaume et son frère Jean sont deux grands seigneurs loyaux, redoutés de leurs ennemis, aimés de leurs amis. La comtesse mon épouse vous appuiera pour sa part auprès de sa sour. C'est le meilleur refuge que vous puissiez gagner pour le présent. Notre ami de Kent, que je vais prévenir, vous rejoindra en se détournant par le Ponthieu, afin de rassembler les chevaliers que vous avez là-bas. Et puis, à la grâce de Dieu !... Je veillerai à ce que Tolomei continue à vous acheminer des fonds ; d'ailleurs, il ne peut plus agir autrement, il est trop engagé avec vous. Grossissez vos troupes, faites votre possible, battez-vous. Ah ! si le royaume de France n'était si gros morceau, où je ne veux pas laisser champ libre aux mauvaisetés de ma tante, j'irais volontiers avec vous. - Tournez-vous donc, mon cousin, que je me vête, dit Isabelle. - Alors quoi, ma cousine, pas de récompense? Ce coquin de Roger veut donc tout garder pour lui? dit Robert en obéissant. Il ne s'ennuie pas, le gaillard!

Pour une fois, ses intentions grivoises ne parurent pas choquantes ; il y avait même quelque chose de rassurant dans cette manière de plaisanter, en plein drame. Cet homme qui passait pour si méchant était capable de bons gestes, et son impudeur de paroles, parfois, n'était qu'un masque à une certaine pudeur de sentiments.

- Je suis en train de vous devoir la vie, Robert, dit Isabelle.

- Charge de revanche, ma cousine, charge de revanche ! On ne sait jamais, lui cria-t-il par-dessus son épaule.

Il vit sur une table une coupe de fruits, préparée pour la nuit des amants; il prit une pêche, y mordit largement et le jus doré lui baigna le menton.

Branle-bas dans les couloirs, écuyers courant aux écuries, messagers dépêchés aux seigneurs anglais qui logeaient en ville, femmes qui se hâtaient à fermer les coffres légers, après y avoir entassé l'essentiel ; tout un grand mouvement agitait cette partie du Palais. - Ne prenez pas par Senlis, dit Robert, la bouche encombrée par sa douzième pêche; notre bon Sire Charles en est trop proche et pourrait faire mettre à vos trousses. Passez par Beauvais et Amiens. LA LOUVE DE FRANCE

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Les adieux furent brefs ; l'aurore commençait seulement à éclairer la flèche de la Sainte-Chapelle et déjà, dans la cour, l'escorte était prête. Isabelle s'approcha de la fenêtre ; l'émotion la retint un instant devant ce jardin, ce fleuve, et à côté de ce lit où elle avait connu le temps le plus heureux de sa vie. Quinze mois s'étaient écoulés depuis le premier matin où elle avait respiré, à cette même place, le parfum merveilleux que répand le printemps, quand on aime. La main de Roger Mortimer se posa sur son épaule, et les lèvres de la reine glissèrent vers cette main... Bientôt les fers des chevaux sonnèrent dans les rues de la Cité, puis sur le Pont-au-Change, vers le nord.

Monseigneur Robert d'Artois gagna son hôtel. Quand le roi serait averti de la fuite de sa sour, il y aurait beau temps que celle-ci se trouverait hors d'atteinte ; et Mahaut devrait se faire saigner pour que le flux du sang ne l'étouffât pas... " Ah ! ma bonne gueuse !... " Robert pouvait dormir, d'un lourd sommeil de bouf, jusqu'aux cloches de midi.

QUATRIÈME PARTIE

LA CHEVAUCHÉE CRUELLE

I

HARWICH

Les mouettes, encerclant de leur vol criard les mâtures des navires, guettaient les déchets tombant à la mer. Dans l'embouchure où se jettent à la fois l'Orwell et la Stour, la flotte voyait se rapprocher le port de Harwich, son môle de bois et sa ligne de maisons basses. Déjà deux embarcations légères avaient abordé, débarquant une compagnie d'archers chargés de s'assurer de la tranquillité des parages ; la rive ne paraissait pas gardée. Il y avait eu un peu de confusion sur le quai où la population, d'abord attirée par toutes ces voiles qui arrivaient du large, s'était enfuie en voyant des soldats prendre pied ; mais bientôt rassurée, elle s'attroupait à nouveau.

Le navire de la reine, arborant à sa corne la longue flamme brodée des lis de France et des lions d'Angleterre, filait sur son erre. Dix-huit vaisseaux de Hollande le suivaient. Les équipages, aux commandements des maîtres mariniers, abaissaient les voilures; les longues rames venaient de sortir du flanc des nefs, comme des plumes d'ailes soudain déployées, pour aider à la manouvre. Debout sur le château d'arrière, la reine d'Angleterre, entourée de son fils le prince Edouard, du comte de Kent, de Lord Mortimer, de messire de Jean de Hainaut et de plusieurs autres seigneurs anglais et hollandais, assistait à la manouvre et regardait grandir la rive de son royaume. Pour la première fois depuis son évasion, Roger Mortimer n'était pas habillé de noir. Il portait non point la grande cuirasse à heaume fermé, mais simplement l'équipement de petite bataille, le casque sans visière auquel s'attachait le camail d'acier, et le haubert de mailles par-dessus quoi flottait sa cotte d'armes rouge et bleu, ornée de ses emblèmes. La reine était vêtue de la même manière, son mince et blond visage enchâssé dans le tissu d'acier, et la jupe traînant jusqu'à terre mais sous

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laquelle elle avait chaussé, comme les hommes, des jambières de mailles. Et le jeune prince Edouard, lui aussi, se montrait en tenue de guerre. Il avait beaucoup grandi, ces derniers mois, et pris un peu tournure d'homme. Il observait les mouettes, les mêmes, lui semblait-il, aux mêmes cris rauques, aux mêmes becs avides, qui avaient accompagné le départ de la flotte dans l'embouchure de la Meuse.

Ces oiseaux lui rappelaient la Hollande. Tout, d'ailleurs, la mer grise, le ciel gris nuancé de vagues traînées rosés, le quai aux petites maisons de brique où l'on allait bientôt aborder, le paysage vert, onduleux, laguneux qui s'étendait derrière Harwich, tout s'accordait pour le faire se souvenir des paysages hollandais. Mais aurait-il contemplé un désert de pierres et de sable, sous un soleil flambant, qu'il eût encore songé, par différence, à ces terres de Brabant, d'Ostrevant, de Hainaut, qu'il venait de quitter. C'est que Monseigneur Edouard, duc d'Aquitaine et héritier d'Angleterre, était, pour ses quatorze ans trois quarts, tombé amoureux en Hollande. Et voici comment la chose s'était faite, et quels notables événements avaient marqué la mémoire du jeune prince Edouard.

Après qu'on eut fui Paris à la sauvette, en ce petit matin où Monseigneur d'Artois avait intempestivement éveillé le Palais, on s'était hâté, en forçant les journées, pour gagner au plus pressé les terres d'Empire, jusqu'à ce qu'on fût parvenu chez le sire Eustache d'Auber-cicourt, lequel, aidé de sa femme, avait fait un accueil tout d'empressement et de liesse à la reine anglaise et à sa compagnie. Dès qu'installée et répartie au mieux dans le château cette chevauchée inattendue, messire d'Aubercicourt avait sauté en selle pour s'en aller prévenir le bon comte Guillaume, dont la femme était cousine germaine de la reine Isabelle, en sa ville capitale de Valenciennes. Le lendemain même accourait le frère cadet du comte, messire Jean de Hainaut. Curieux homme que celui-ci ; non point d'apparence, car il était bien honnêtement fait, le visage rond sur un corps solide, l'oil rond, le nez rond au-dessus d'une brève moustache blonde ; mais singulier dans sa manière d'agir. Car, arrivé devant la reine, et pas encore débotté, il avait mis un genou sur les dalles, et s'était écrié, la main sur le cour :

- Dame, voyez ici votre chevalier qui est prêt à mourir pour vous, quand même tout le monde vous ferait faute et j'userai de tout mon pouvoir, avec l'aide de vos amis, pour vous reconduire, vous et Monseigneur votre fils, par-delà la mer en votre État d'Angleterre. Et tous ceux que je pourrai prier y mettront leur vie, et nous aurons gens d'armes assez, s'il plaît à Dieu. La reine, pour le remercier d'une aide si soudaine, avait esquissé le geste de s'agenouiller devant lui ; mais messire Jean de Hainaut l'en

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avait empêchée et la saisissant à pleins bras, et toujours la serrant et lui soufflant dans lac figure, avait continué :

- Ne plaise à Dieu que jamais la reine d'Angleterre ait à se ployer devant quiconque. Confortez-vous, Madame, et votre gentil fils aussi, car je vous tiendrai ma promesse. Lord Mortimer commençait à faire la longue figure, trouvant que messire Jean de Hainaut avait l'empressement un peu vif à mettre son épée au service des dames. Vraiment cet homme-là se prenait proprement pour Lancelot du Lac, car il avait déclaré tout soudain qu'il ne souffrirait dormir ce soir-là sous le même toit que la reine, afin de ne pas la compromettre, et comme s'il n'apercevait pas au moins six grands seigneurs autour d'elle! Il s'en était allé faire benoîtement retraite en une abbaye voisine, pour revenir tôt le lendemain, après messe et boire, quérir la reine et conduire toute cette compagnie à Valenciennes.

Ah ! les excellentes gens que ce comte Guillaume le Bon, son épouse et leurs quatre filles, qui vivaient dans un château blanc ! Le comte et la comtesse formaient un ménage heureux; cela se voyait sur leurs visages et s'entendait dans toutes leurs paroles. Le jeune prince Edouard, qui avait souffert dès l'enfance du spectacle de désaccord donné par ses parents, regardait avec admiration ce couple uni et, en toutes choses, bienveillant. Comme elles étaient heureuses, les quatre jeunes princesses de Hainaut, d'être nées en pareille famille !

Le bon comte Guillaume s'était offert au service de la reine Isabelle, de moins éloquente façon que son frère, toutefois, et en prenant quelques avis afin de ne point s'attirer les foudres du roi de France, ni celles du pape.

Messire Jean de Hainaut, lui, se dépensait. Il écrivait à tous les chevaliers de sa connaissance, les priant sur l'honneur et l'amitié de le venir joindre dans son entreprise et pour le vou qu'il avait fait. Il mit tant à rumeur Hainaut, Brabant, Zélande et Hollande que le bon comte Guillaume s'inquiéta; c'était tout l'ost de ses États, toute sa chevalerie, que messire Jean était en train de lever. Il l'invita donc à plu* de modération ; mais l'autre ne voulait rien entendre. - Messire mon frère, disait-il, je n'ai qu'une mort à souffrir, qui est dans la volonté de Notre Seigneur, et j'ai promis à cette gentille dame de la conduire jusque en son royaume. Ainsi ferai-je, même s'il m'en faut mourir, car tout chevalier doit aider de son loyal pouvoir toutes dames et pucelles déchassées et déconfortées, à l'instant qu'ils en sont requis ! Guillaume le Bon craignait aussi pour son Trésor, car tous ces bannerets auxquels on faisait fourbir leur cuirasse, il allait bien falloir les payer ; mais là-dessus, il fut rassuré par Lord Mortimer, qui semblait

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tenir des banques lombardes assez d'argent pour entretenir mille lances. On resta donc près de trois mois à Valenciennes, à mener la vie courtoise, tandis que Jean de Hainaut annonçait chaque jour quelque nouveau ralliement d'importance, tantôt celui du sire Michel de Ligne ou du sire de Sarre, tantôt du chevalier Oulfart de Ghistelles, ou Perceval de Semeries, ou Sance de Boussoy.

On alla comme en famille faire pèlerinage en l'église de Sebourg aux reliques de saint Druon, fort vénérées depuis que le grand-père du comte Guillaume, Jean d'Avesnes, qui souffrait d'une pénible gravelle, en avait obtenu guérison.

Des quatre filles du comte Guillaume, la deuxième, Philippa, avait plu tout de suite au jeune prince Edouard. Elle était rousse, potelée, criblée de taches de son, le visage large et le ventre déjà bombu ; une bonne petite Valois, mais teintée de Brabant. Les deux jeunes gens se trouvaient parfaitement appareillés par l'âge ; et l'on eut la surprise de voir le prince Edouard, qui ne parlait jamais, se tenir autant qu'il le pouvait auprès de la grosse Philippa, et lui parler, parler, parler pendant des heures entières... Cette attirance n'échappait à personne; les silencieux ne savent plus feindre dès qu'ils abandonnent le silence.

Aussi la reine Isabelle et le comte de Hainaut étaient-ils vite venus à l'accord de fiancer leurs enfants qui montraient l'un pour l'autre si grande inclination. Par là Isabelle cimentait une alliance indispensable ; et le comte de Hainaut, du moment que sa fille était promise à devenir reine un jour en Angleterre, ne voyait plus que du bien à prêter ses chevaliers. Malgré les ordres formels du roi Edouard II, qui avait interdit à son fils de se fiancer ou de se laisser fiancer sans son consentement35, les dispenses avaient été déjà demandées au Saint-Père. Il semblait vraiment écrit dans les destins que le prince Edouard épouserait une Valois! Son père, trois ans plus tôt, avait refusé pour lui une des dernières filles de Monseigneur Charles, bienheureux refus puisque maintenant le jeune homme allait pouvoir s'unir à la petite-fille de ce même Monseigneur Charles, et qui lui plaisait.

L'expédition, aussitôt, avait pris pour le prince Edouard un sens nouveau. Si le débarquement réussissait, si l'oncle de Kent et Lord Mortimer, avec l'aide du cousin de Hainaut, parvenaient à chasser les mauvais Despensers et à commander en leur place auprès du roi, celui-ci serait bien forcé d'agréer à ce mariage.

On ne se gênait plus, d'ailleurs, pour parler devant le jeune homme des mours de son père; il en avait été horrifié, écouré. Comment un homme, un chevalier, un roi, pouvait-il se conduire de pareille manière avec un seigneur de sa cour? Le prince était résolu, quand viendrait son tour de régner, à ne jamais tolérer pareilles turpitudes parmi ses barons, LA LOUVE DE FRANCE

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et il montrerait à tous, auprès de sa Philippa, un vrai, bel et loyal amour d'homme et de femme, de reine et de roi. Cette ronde, rousse et grasse personne, déjà fortement féminine, et qui lui paraissait la plus belle demoiselle de toute la terre, avait sur le duc d'Aquitaine un pouvoir rassurant. Ainsi c'était son droit à l'amour que le jeune homme allait gagner, et cela effaçait pour lui la peine qu'il y a à marcher en guerre contre son propre père.

Continuer : partie 10 sur 34