Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 10/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

Trois mois donc avaient passé de cette manière heureuse, les plus beaux sans conteste qu'eut connus le prince Edouard.

Le rassemblement des Hennuyers, puisque ainsi s'appelaient les chevaliers de Hainaut, s'était fait à Dordrecht, sur la Meuse, jolie ville étrangement coupée de canaux, de bassins, où chaque rue de terre enjambait une rue d'eau, où les navires de toutes les mers, et ceux aussi, plats et sans voiles, qui remontaient les rivières, accostaient jusque devant le parvis des églises. Une cité pleine de négoces et de richesses, où les seigneurs marchaient sur les quais entre les ballots de laine et les caisses d'épices, où l'odeur de poisson, fraîche et salée, flottait autour des halles, où les mariniers et les portefaix mangeaient dans la rue de belles soles blondes toutes chaudes surgies de la friture et qu'on achetait aux éventaires, où le peuple, sortant après messe de la grosse cathédrale de brique, venait badauder devant ce grand arroi de guerre, jamais encore vu, et qui se tenait au pied des demeures ! Les mâtures des nefs se balançaient plus haut que les toits. Combien d'heures, et d'efforts, et de cris n'avait-il pas fallu pour charger les bateaux, ronds comme les sabots dont la Hollande était chaussée, de tout l'attirail de cette cavalerie: caisses d'armements, coffres aux cuirasses, vivres, cuisines, fourneaux, et une maréchalerie par bannière et cent hommes avec les enclumes, les soufflets, les marteaux! Ensuite, on avait dû embarquer les gros chevaux de Flandre, ces lourds alezans pattus aux robes presque rouges sous le soleil, avec des crinières plus pâles, délavées et flottantes, et d'énormes croupes charnues, soyeuses, vraies montures de chevaliers sur lesquelles on pouvait poser les selles à hauts arçons, accrocher les caparaçons de fer, et placer un homme en armure ; près de quatre cents livres à emporter au galop. On comptait mille et plus de ces chevaux, car messire Jean de Hainaut, tenant parole, avait réuni mille chevaliers, accompagnés de leurs écuyers, leurs varlets, leurs goujats, soit au total deux mille sept cent cinquante-sept hommes à solde, d'après le registre qu'en tenait Gérard de Alspaye. Le château d'arrière de chaque vaisseau servait d'appartement aux grands seigneurs de l'expédition.

Ayant mis à la voile le matin du 22 septembre, afin de profiter des 1016

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courants d'équinoxe, on avait navigué tout un jour sur la Meuse pour venir s'ancrer devant les digues de Hollande. Les mouettes criardes tournaient autour des nefs. Le lendemain, la flotte cinglait vers la haute mer. Le temps paraissait beau ; mais voici que vers la fin du jour le vent s'était levé par le travers, contre lequel les navires avaient peine à lutter ; sur une eau creusée d'énormes vagues, toute l'expédition souffrait de grand malaise et de grande peur. Les chevaliers vomissaient par-dessus les rambardes quand encore il leur restait la force de s'en approcher. Les équipages eux-mêmes étaient incommodés et les chevaux, bousculés dans les écuries d'entrepont, répandaient des odeurs affreuses. Une tempête est plus effrayante de nuit que de jour. Les aumôniers s'étaient mis en prières.

Messire Jean de Hainaut faisait merveille de courage et de réconfort auprès de la reine Isabelle, un peu trop même, car il est certaines occasions où l'empressement des hommes peut devenir importun aux dames. La reine avait éprouvé comme un soulagement lorsque messire de Hainaut s'était trouvé malade à son tour.

Seul, Lord Mortimer paraissait résister au gros temps ; les hommes jaloux ne souffrent pas du mal de mer, du moins cela se dit. En revanche, le baron de Maltravers présentait lorsque vint l'aurore un pitoyable aspect. Le visage plus long et plus jaune que jamais, les cheveux pendant sur les oreilles, la cotte d'armes maculée, il était assis les jambes écartées contre un rouleau de filin, et gémissait à chaque vague comme si elle eût apporté son trépas. Enfin, par la grâce de Monseigneur saint Georges la mer s'étant apaisée, chacun avait pu remettre un peu d'ordre sur sa personne. Puis les hommes de vigie avaient reconnu la terre d'Angleterre, à quelques milles seulement plus au sud du point où l'on voulait arriver; les mariniers s'étaient dirigés vers le port de Harwich où l'on abordait à présent, et dont la nef royale, rames levées, frôlait déjà le môle de bois.

Le jeune prince Edouard d'Aquitaine, à travers ses longs cils blonds, contemplait rêveusement les choses autour de lui, car tout ce que son regard rencontrait et qui était rond, roux ou rosé, les nuages poussés par la brise de septembre, les voiles basses et gonflées des derniers navires, les croupes des alezans de Flandre, les joues de messire Jean de Hainaut, tout lui rappelait, invinciblement, la Hollande de ses amours.

En posant la semelle sur le quai de Harwich, Roger Mortimer se sentit tout à fait semblable à son ancêtre qui, deux cent soixante années plus tôt, avait débarqué sur le sol anglais aux côtés du Conquérant. Et cela se vit bien à son air, à son ton et à la manière dont il prit toutes choses en main.

Il partageait la direction de l'expédition, à égalité de commande- LA LOUVE DE FRANCE

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ment, avec Jean de Hainaut, partage assez normal puisque Mortimer n'avait pour lui que sa bonne cause, quelques seigneurs anglais et l'argent des Lombards ; tandis que l'autre conduisait les deux mille sept cent cinquante-sept hommes qui allaient combattre. Toutefois, Mortimer considérait que l'autorité de Jean de Hainaut ne devait s'exercer que sur l'organisation et la subsistance des troupes, tandis que lui-même entendait garder la responsabilité entière des opérations. Le comte de Kent, pour sa part, semblait peu soucieux de se pousser en avant; car si, en dépit des informations optimistes qu'on avait reçues, une partie de la noblesse demeurait fidèle au roi Edouard, les troupes de ce dernier seraient commandées par le comte de Norfolk, maréchal d'Angleterre, c'est-à-dire le propre frère de Kent. Or, se révolter contre un demi-frère plus vieux de vingt ans et qui se montre mauvais roi est une chose ; mais c'en est une tout autre que de tirer l'épée contre un frère très aimé et dont un an seulement vous sépare. Mortimer, cherchant d'abord le renseignement, avait fait quérir le Lord-maire de Harwich. Savait-il où se trouvaient les troupes royales? Quel était le plus proche château qui pouvait offrir abri à la reine le temps qu'on débarquât les hommes et qu'on déchargeât les navires? - Nous sommes ici, déclara Mortimer au Lord-maire, pour aider le roi Edouard à se défaire des mauvais conseillers dont gémit son royaume, et pour remettre la reine en l'état qui lui est dû. Nous n'avons donc point d'autres intentions que celles inspirées par la volonté des barons et de tout le peuple d'Angleterre.

Voilà qui était bref, clair, ce que Roger Mortimer répéterait à chaque halte afin d'expliquer, aux gens qui s'en pourraient surprendre, l'arrivée de cette armée étrangère. Le Lord-maire, un vieil homme dont les cheveux blancs voletaient, et qui frissonnait dans sa robe, non point de froid mais de peur, ne paraissait guère avoir d'informations. Le roi, le roi?... On disait qu'il était à Londres, à moins qu'il ne fût à Portsmouth... En tout cas, à Portsmouth, une grande flotte devait être rassemblée, puisqu'un ordre du mois dernier avait commandé à tous les bateaux de s'y diriger pour prévenir une invasion française ; cela expliquait qu'il y eût si peu de navires dans le port.

Lord Mortimer ne négligea pas de montrer à ce moment quelque fierté et particulièrement devant messire de Hainaut. Car il avait fait habilement répandre, par des émissaires, son intention de débarquer sur la côte sud ; la ruse avait pleinement réussi. Mais Jean de Hainaut pouvait être orgueilleux, pour sa part, de ses mariniers hollandais qui avaient tenu leur cap en dépit de la tempête.

La région n'était point gardée ; le Lord-maire n'avait pas connaissance de mouvements de troupes dans les parages, ni reçu autre consigne que celle de surveillance habituelle. Un lieu où se retrancher?

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Le Lord-maire suggérait l'abbaye de Walton, à trois lieues au sud en contournant les eaux. Il était fort désireux, au fond de soi, de se débarrasser sur les moines du soin d'abriter cette compagnie. Il fallait constituer une escorte de protection pour la reine.

- Je la commanderai ! s'écria Jean de Hainaut.

- Et le débarquement de vos Hennuyers, messire, dit Mortimer, qui va y veiller? Et combien de temps cela va-t-il prendre?

- Trois grosses journées, pour qu'ils soient constitués en ordre de marche. Je laisserai à y pourvoir Philippe de Chasteaux, mon maître écuyer.

Le plus grand souci de Mortimer concernait les messagers secrets qu'il avait envoyés de Hollande vers l'évèque Orleton et le comte de Lancastre. Ces derniers avaient-il été joints, prévenus en temps voulu? Et où étaient-ils présentement? Par les moines, on pourrait sans doute le savoir et dépêcher des chevaucheurs qui, de monastère en monastère, parviendraient jusqu'aux deux chefs de la résistance intérieure.

Autoritaire, calme en apparence, Mortimer arpentait la grand-rue de Harwich, bordée de maisons basses; il se retournait, impatient de voir se former l'escorte, redescendait au port pour presser le débarquement des chevaux, revenait à l'auberge des Trois Coupes où la reine et le prince Edouard attendaient leurs montures. En cette même rue qu'il foulait, passerait et repasserait, pendant plusieurs siècles, l'histoire de l'Angleterre36.

Enfin l'escorte fut prête; les chevaliers arrivaient, se rangeant par quatre de front et occupant ainsi toute la largeur de High Street. Les goujats couraient à côté des chevaux pour fixer une dernière boucle au caparaçon ; les lances oscillaient devant les étroites fenêtres ; les épées tintaient contre les genouillères.

On aida la reine à monter sur son palefroi, et puis la chevauchée commença à travers la campagne vallonnée, aux arbres clairsemés, aux landes envahies par la marée et aux rares maisons coiffées de toits de chaume. Derrière des haies basses, des moutons à laine épaisse broutaient l'herbe autour de flaques d'eau saumâtre. Un pays assez triste, en somme, enveloppé dans la brume de l'estuaire. Mais Kent, Cromwell, Alspaye, la poignée d'Anglais, et Maltravers lui-même, tout malade qu'il fût encore, regardaient ce paysage, se regardaient, et les larmes leur brillaient aux yeux. Cette terre-là, c'était celle de l'Angleterre !

Et soudain, à cause d'un cheval de ferme qui avançait la tête pardessus la demi-porte d'une écurie et qui se mit à hennir au passage de la cavalcade, Roger Mortimer sentit fondre sur lui l'émotion du pays retrouvé. Cette joie si longtemps attendue, et qu'il n'avait pas encore ressentie, tant il avait de graves pensées en tête et de décisions à

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prendre, il venait de la rencontrer, au milieu de la campagne, parce qu'un cheval anglais hennissait vers les chevaux de Flandre.

Trois ans d'éloignement, trois ans d'exil, d'attente et d'espérance ! Mortimer se revit tel qu'il était la nuit de son évasion de la Tour, tout trempé, glissant dans une barque au milieu de la Tamise, pour atteindre un cheval, sur l'autre rive. Et voici qu'il revenait, ses armoiries brodées sur la poitrine, et mille lances avec lui pour soutenir son combat. Il revenait, amant de cette reine à laquelle il avait si fort rêvé en prison. La vie survient parfois semblable au songe qu'on en a fait, et c'est seulement alors qu'on peut se dire heureux.

Il tourna les yeux, dans un mouvement de gratitude et de partage, vers la reine Isabelle, vers ce beau profil, serti dans le tissu d'acier, et où l'oil brillait comme un saphir. Mais Mortimer vit que messire Jean de Hainaut, qui marchait de l'autre côté de la reine, la regardait aussi, et sa grande joie tomba d'un coup. Il eut l'impression d'avoir déjà connu cet instant-là, de le revivre, et il en fut troublé, car peu de sentiments en vérité sont aussi inquiétants que celui, qui parfois nous assaille, de reconnaître un chemin où l'on n'est jamais passé. Et puis il se souvint de la route de Paris, le jour où il était allé accueillir Isabelle à son arrivée, et se rappela Robert d'Artois cheminant auprès de la reine, comme Jean de Hainaut à présent.

Et il entendit la reine prononcer :

- Messire Jean, je vous dois tout, et d'abord d'être ici.

Mortimer se renfrogna, se montra sombre, brusque, distant, pendant tout le reste du parcours, et encore lorsqu'on fut parvenu chez les moines de Walton et que chacun s'installa, qui dans le logis abbatial, qui dans l'hôtellerie, et la plupart des hommes d'armes dans les granges. A ce point que la reine Isabelle, lorsqu'elle se retira au soir avec son amant, lui demanda : - Mais qu'avez-vous eu, toute cette fin de journée, gentil Mortimer? - J'ai, Madame, que je croyais avoir bien servi ma reine et mon amie. - Et qui vous a dit, beau sire, que vous ne l'avez point fait?

- Je pensais, Madame, que c'était à moi que vous deviez votre retour en ce royaume. - Mais qui a prétendu que je ne vous le devais point?

- Vous-même, Madame, vous-même, qui l'avez déclaré devant moi à messire de Hainaut, en lui rendant grâces de tout.

- Oh! Mortimer, mon doux ami, s'écria la reine, comme vous prenez ombrage de toute parole ! Quel mal y a-t-il vraiment à remercier qui vous oblige?

- Je prends ombrage de ce qui est, répliqua Mortimer. Je prends ombrage des paroles comme je prends ombrage aussi de certains

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regards dont j'espérais, loyalement, que vous ne les deviez adresser qu'à moi. Vous êtes fleureteuse, Madame, ce que je n'attendais point. Vous fleuretez ! La reine était lasse. Les trois jours de mauvaise mer, l'inquiétude d'un débarquement fort aventureux et, pour finir, cette course de quatre lieues, l'avaient mise à suffisante épreuve. Connaissait-on beaucoup de femmes qui en eussent supporté autant, sans jamais se plaindre ni causer de souci à personne? Elle attendait plutôt un compliment pour sa vaillance que des remontrances de jalousie.

- Quel fleuretage, ami, je vous le demande ! dit-elle avec impatience. L'amitié chaste que messire de Hainaut m'a vouée peut porter à rire, mais elle vient d'un bon cour; et n'oubliez pas en outre qu'elle nous vaut les troupes que nous avons ici. Souffrez donc que sans l'encourager j'y réponde un peu, car comptez donc nos Anglais, et comptez ses Hennuyers. C'est pour vous aussi que je souris à cet homme qui vous irrite tant !

- A mal agir, on découvre toujours quelque bonne raison. Messire de Hainaut vous sert par grand amour, je le veux bien, mais non jusqu'à refuser l'or dont on le paye pour cela. Il ne vous est donc point besoin de lui offrir si tendres sourires. Je suis humilié pour vous de vous voir déchoir de cette hauteur de pureté où je vous plaçais.

- Cette hauteur de pureté, ami Mortimer, vous n'avez pas paru blessé que j'en déchusse, le jour que ce fut dans vos bras.

C'était leur première brouille. Fallait-il qu'elle éclatât justement ce jour-là qu'ils avaient tant espéré, et pour lequel pendant tant de mois, ils avaient uni leurs efforts? - Ami, ajouta plus doucement la reine, cette grande ire qui vous prend ne viendrait-elle pas de ce que je vais à présent être à moins de distance de mon époux, et que l'amour nous sera moins facile?

Mortimer baissa le front que barraient ses rudes sourcils. - Je crois en effet, Madame, que maintenant que vous voici sur le sol de votre royaume, il nous faut faire couche séparée.

- C'est tout juste ce dont j'allais vous prier, doux ami, répondit Isabelle. Il passa la porte de la chambre. Il ne verrait pas sa maîtresse pleurer. Où étaient-elles, les heureuses nuits de France?

Dans le couloir du logis abbatial, Mortimer rencontra le jeune prince Edouard, portant un cierge qui éclairait son mince et blanc visage. Était-il là pour épier? - Vous ne dormez donc point, my Lord? lui demanda Mortimer. - Non, je vous cherchais, my Lord, pour vous prier de me dépêcher votre secrétaire... Je voudrais, ce soir de mon retour au royaume, envoyer une lettre à Madame Philippa... II

L'HEURE DE LUMIÈRE

"A très bon et puissant seigneur Guillaume, comte de Hainaut, Hollande et Zélande. " Mon très cher et très aimé frère, en la garde de Dieu, salut. " Or nous étions encore à mettre sur pied nos bannières autour du port marin de Harwich, et la reine à camper en l'abbaye de Walton, quand la bonne nouvelle nous est parvenue que Monseigneur Henry de Lancastre, qui est cousin au roi Edouard et qu'on appelle communément ici le Lord au Tors-Col à cause qu'il a la tête plantée de travers, était en marche pour nous rencontrer, avec une armée de barons et chevaliers et autres hommes levés sur leurs terres, et aussi les Lords évêques de Hereford, Norwich et Lincoln, pour se mettre tous au service de la reine, ma Dame Isabelle. Et Monseigneur de Norfolk, maréchal d'Angleterre, s'annonçait pour sa part, et dans les mêmes intentions, avec ses troupes vaillantes.

" Nos bannières et celles des Lords de Lancastre et de Norfolk se sont rejointes en une place nommée Bury-Saint-Edmonds où il y avait marché justement de jour-là qui se tenait à même les rues.

" La rencontre se fit dans une liesse que je ne puis vous peindre. Les chevaliers sautant à bas de leurs destriers, se reconnaissant, s'embrassant à l'accolade ; Monseigneur de Kent et Monseigneur de Norfolk, poitrine sur poitrine, et tout en larmes comme de vrais frères longtemps séparés, et messire de Mortimer en faisant autant avec le seigneur évêque de Hereford, et Monseigneur au Tors-Col baisant aux joues le prince Edouard, et tous courant au cheval de la reine pour fêter celle-ci et poser les lèvres à la frange de sa robe. Ne serais-je venu au royaume d'Angleterre que pour voir cela, tant d'amour et de joie se pressant autour de ma Dame Isabelle, je me sentirais assez payé de mes peines. D'autant que le peuple de Saint-Edmonds, abandonnant ses volailles 1022

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et légumes étalés à Inventaire, s'était joint à l'allégresse et qu'il parvenait sans cesse du monde de la campagne alentour.

" La reine m'a présenté, avec force compliments et gentillesse, à tous les seigneurs anglais ; et puis j'avais, pour me désigner, nos mille lances de Hollande derrière moi, et j'ai fierté, mon très aimé frère, de la noble figure que nos chevaliers ont montrée devant ces seigneurs d'outremer. " La reine n'a pas manqué non plus de déclarer à tous ceux de sa parenté et de son parti que c'était grâce au Lord Mortimer qu'elle était ainsi de retour et si fortement appuyée; elle a hautement loué les services de Monseigneur de Mortimer, et ordonné qu'on se conformât en tout à son conseil. D'ailleurs ma Dame Isabelle elle-même ne prend aucun décret sans s'être auparavant consultée à lui. Elle l'aime et en fait devanture ; mais ce ne peut être que de chaste amour, quoi qu'en prétendent les langues toujours prêtes à médire, car elle mettrait plus de soin à dissimuler s'il en était autrement ; et je sais bien aussi, aux yeux qu'elle a pour moi, qu'elle ne pourrait me regarder de telle sorte si sa foi n'était libre. J'avais craint un peu à Walton que leur amitié, pour un motif que je ne sais, se fût refroidie un petit ; mais tout prouve qu'il n'en est rien et qu'ils restent bien unis, de laquelle chose je me réjouis, car il est naturel qu'on aime ma Dame Isabelle pour toutes les belles et bonnes qualités qu'elle a ; et je voudrais que chacun lui montrât même amour que celui que je lui dévoue.

" Les seigneurs évêques ont apporté des fonds avec eux, à suffisance, et promis qu'ils en recevraient d'autres collectés dans leurs diocèses, et ceci m'a bien rassuré quant à la solde de nos Hennuyers pour lesquels je craignais que les aides lombardes de messire de Mortimer ne fussent trop vite épuisées. Ce que je vous conte s'est passé le vingt-huitième jour de septembre. " A partir de là, où nous nous remîmes en marche, ce fut une avance en grand triomphe à travers la ville de Neuf-Market, nombreusement fournie d'auberges et allégements, et la noble cité de Cambridge où tout le monde parle latin que c'est merveille et où l'on compte plus de clercs, en un seul collège, que vous n'en pourriez assembler en tout votre Hainaut. Partout l'accueil du peuple comme celui des seigneurs nous a prouvé assez que le roi n'était pas aimé, que ses mauvais conseillers l'ont fait haïr et mépriser ; aussi nos bannières sont saluées au cri de " délivrance " ! "Nos Hennuyers ne s'ennuient pas, selon ce qu'a dit messire Henry au Tors-Col qui use, ainsi que vous voyez, de la langue française avec gentillesse, et dont cette parole, lorsqu'elle m'est revenue aux oreilles, m'a fait rire de joie tout un grand quart d'heure, et que j'en ris encore à chaque fois que d'y repenser! Les filles d'Angleterre sont accueillantes à nos chevaliers, ce qui est bonne chose pour les maintenir en

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humeur de guerre. Pour moi, si je folâtrais, je donnerais mauvais exemple et perdrais de ce pouvoir qu'il faut au chef pour rappeler, quand de besoin, ses troupes à l'ordre. Et puis, le vou que j'ai fait à ma Dame Isabelle me l'interdit et, si je venais à y manquer, la fortune de notre expédition pourrait se mettre à la traverse. Si tant est que les nuits me rongent un peu ; mais comme les chevauchées sont longues, le sommeil ne me fuit pas. Je pense qu'au retour de cette aventure, je me marierai.

" Sur le propos de mariage je vous dois informer, mon cher frère, ainsi que ma chère sour la comtesse votre épouse, que Monseigneur le jeune prince Edouard est toujours dans la même humeur touchant votre fille Philippa, et qu'il ne se passe point de journées sans qu'il ne m'en demande nouvelles, et que toutes ses pensées de cour semblent bien demeurer tournées vers elle, et que ce sont bonnes et profitables accordailles qui ont été conclues là dont votre fille sera, j'en suis sûr, toujours bien heureuse. Je me suis attaché d'amitié au jeune prince Edouard qui paraît m'admirer fort, bien qu'il parle peu; il se tient souvent silencieux comme vous m'avez décrit le puissant roi Philippe le Bel, son grand-père. Il se peut bien qu'il devienne un jour aussi grand souverain que le roi le Bel le fut, et peut-être même avant le temps qu'il aurait dû attendre de Dieu sa couronne, si j'en crois ce qui se dit au Conseil des barons anglais. " Car le roi Edouard a fait piètre figure à tout ce qui survint. Il était à Westmoustiers lorsque nous sommes débarqués, et s'est aussitôt réfugié en sa tour de Londres pour se mettre le corps à l'abri ; et il a fait clamer par tous les shérifs, qui sont gouverneurs des comtés de son royaume, et en tous lieux publics, places, foires et marchés, l'ordonnance dont voici la transcription : " Vu que Roger de Mortimer et autres traîtres et ennemis du roi et de son royaume ont débarqué par la violence, et à la tête de troupes étrangères qui veulent renverser le pouvoir royal, le roi ordonne à tous ses sujets de s'y opposer par tous les moyens et de les détruire. Seuls doivent être épargnés la reine, son fils et le comte de Kent. Tous ceux qui prendront les armes contre l'envahisseur recevront grosse solde et à quiconque apportera au roi le cadavre de Mortimer, ou seulement sa tête, il est promis récompense de mille livres esterlines. "

" Les ordres du roi Edouard n'ont été obéis de personne ; mais ils ont fort servi l'autorité de Monseigneur de Mortimer en montrant le prix qu'on estimait sa vie, et en le désignant comme notre chef plus encore qu'il ne l'était. La reine a riposté en promettant deux mille livres esterlines à qui lui porterait la tête de Hugh Le Despensier le Jeune,

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LES ROIS MAUDITS estimant à ce taux les torts que ce seigneur lui avait faits dans l'amour de son époux. " Les Londoniens sont restés indifférents à la sauvegarde de leur roi, lequel s'est entêté jusqu'au bout dans ses erreurs. La sagesse eût été de chasser son Despensier qui mérite si bien le nom qu'il a ; mais le roi Edouard s'est obstiné à le garder, disant qu'il était instruit assez par l'expérience passée, que pareilles choses étaient survenues autrefois au sujet du chevalier de Gaveston qu'il avait consenti à éloigner de lui, sans que cela eût empêché qu'on tuât par la suite ce chevalier et qu'on lui imposât, à lui, le roi, une charte et un conseil d'ordonnateurs dont il n'avait eu que trop de peine à se débarrasser. Le Despensier l'encourageait dans cette opinion, et ils ont, à ce qu'on dit, versé force larmes sur le sein l'un de l'autre ; et même le Despensier aurait crié qu'il préférait mourir sur la poitrine de son roi que de vivre sauf à l'écart de lui. Et bien sûr il a fort avantage à dire cela, car cette poitrine est son seul rempart.

" Si bien qu'ils sont restés, chacun les abandonnant à leurs vilaines amours, entourés seulement du Despensier le Vieux, du comte d'Arundel qui est parent au Despensier, du comte de Warenne qui est beau-frère d'Arundel, et enfin du chancelier Baldock qui ne peut que demeurer fidèle au roi, vu qu'il est si unanimement haï que partout où il irait il serait mis en pièces. " Le roi a cessé bientôt de goûter la sécurité de la Tour, et il s'est enfui avec ce petit nombre pour aller lever une armée en Galles, non sans avoir fait publier auparavant, le trentième jour de septembre, les bulles d'excommunication que notre saint-père le pape lui avait délivrées contre ses ennemis. Ne prenez nulle inquiétude de cette publication, très aimé frère, si la nouvelle vous en parvient; car les bulles ne nous concernent point; elles avaient été demandées par le roi Edouard contre les Escots, et nul n'a été dupe du faux usage qu'il en a fait ; aussi nous donne-t-on communion comme avant, et les évêques tout les premiers.

" En fuyant Londres si piteusement, le roi a laissé le gouvernement à l'archevêque Reynolds, à l'évêque John de Stratford et à l'évêque Stapledon, diocésain d'Exeter et trésorier de la couronne. Mais devant la hâte de notre avance, l'évêque de Stratford est venu présenter sa soumission à la reine Isabelle, tandis que l'archevêque Reynolds, depuis le Kent où il s'était réfugié, envoyait demander pardon. Seul donc l'évêque Stapledon est demeuré à Londres, croyant s'y être acquis par ses vols des défenseurs à suffisance. Mais la colère de la ville a grondé contre lui et, quand il s'est décidé à fuir, la foule jetée à sa poursuite l'a rejoint et l'a massacré dans le faubourg de Cheapside, où son corps fut piétiné jusqu'à n'être plus reconnaissable. " Ceci est advenu le quinzième jour d'octobre, alors que la reine était LA LOUVE DE FRANCE

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à Wallingford, une cité entourée de remparts de terre où nous avons délivré messire Thomas de Berkeley qui est gendre à Monseigneur de Mortimer. Quand la reine a eu nouvelle de la fin de Stapledon, elle a dit qu'il ne convenait point de pleurer le trépas d'un si mauvais homme, et qu'elle en avait plutôt joie, car il lui avait nui moultement. Et Monseigneur de Mortimer a bien déclaré qu'il en irait ainsi de tous ceux qui avaient voulu leur perte.

" L'avant-veille, en la ville d'Oxford, qui est encore plus fournie de clercs que la ville de Cambridge, messire Oileton, évêque de Hereford, était monté en chaire devant ma Dame Isabelle, le duc d'Aquitaine, le comte de Kent et tous les seigneurs, pour prononcer un grand sermon sur le sujet " Caput meum doleo", qui est parole tirée des Ecritures dans le saint livre des Rois, à dessein de signifier que îa maladie dont souffrait le corps d'Angleterre logeait dans la tête dudit royaume, et que c'était là qu'il convenait d'appliquer le remède.

"Ce sermon fit profonde impression sur toute l'assemblée qui entendit dépeindre et dénombrer les plaies et douleurs du royaume. Et encore que pas une fois, en une heure de parole, messire Orleton n'eût prononcé le nom du roi, chacun l'avait en pensée poui cause de tous ces maux; et l'évêque s'est écrié enfin que la foudre des Cieux comme le glaive des hommes devaient s'abattre sur les orgueilleux perturbateurs de la paix et les corrupteurs des rois. C'est un homme de grand spirituel que ledit Monseigneur de Hereford, et je m'honore de lui parler souvent, bien qu'il ait l'air pressé lorsqu'il est à converser avec moi ; mais je recueille toujours quelque bonne sentence de ses lèvres. Ainsi m'a-t-il dit l'autre jour: "Chacun de nous a son heure de lumière dans les événements de son siècle. Une fois c'est Monseigneur de Kent, une fois c'est Monseigneur de Lancastre, et tel autre auparavant et tel autre ensuite, que l'événement illumine pour la décisive part qu'il y prend. Ainsi se fait l'histoire du monde. Ce moment où nous sommes, messire de Hainaut, peut être bien votre heure de lumière. "

" Le surlendemain du prêche, et dans la suite de la commotion qu'il avait donnée à tous, la reine a lancé de Wallingford une proclamation contre les Despensiers, les accusant d'avoir dépouillé l'Église et la couronne, mis à mort injustement nombre de loyaux sujets, déshérité, emprisonné et banni des seigneurs parmi les plus grands, opprimé les veuves et les orphelins, accablé le peuple de tailles et d'exactions.

" On apprit dans le même temps que le roi, qui avait d'abord couru se réfugier en la ville de Gloucester laquelle appartient au Despensier le Jeune, était passé à Westbury, et que là son escorte s'était séparée. Le Despensier le Vieux s'est retranché dans sa ville et son château de Bristol pour y faire échec à notre avance, tandis que les comtes d'Arundel et Warenne ont gagné leurs domaines du Shropshire ; c'est manière ainsi de tenir les Marches de Galles au nord et au sud, tandis 1026

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que le roi, avec le Despensier le Jeune et son chancelier Baldock, est parti lever une armée en Galles. A vrai dire on ne sait point présentement ce qui est advenu de lui. D'aucuns bruits circulent qu'il se serait embarqué pour l'Irlande.

" Tandis que plusieurs bannières anglaises sous le commandement du comte de Charlton se sont mises en course vers le Shropshire afin d'y défier le comte d'Arundel, hier, vingt-quatrième jour d'octobre, un mois tout juste écoulé depuis que nous avons quitté Dordrecht, nous sommes entrés aisément, et grandement acclamés, dans la ville de Gloucester. Ce jour nous allons avancer sur Bristol, où le Despensier le Vieux s'est enfermé. J'ai pris en charge de donner l'assaut à cette forteresse et vais avoir enfin l'occasion, qui ne m'a point encore été donnée tant nous trouvons peu d'ennemis sur notre approche, de livrer combat pour ma Dame Isabelle et montrer à ses yeux ma vaillance. Je baiserai la flamme de Hainaut qui flotte à ma lance avant de me ruer. " J'ai confié à vous, mon très cher et très aimé frère, avant que de m'empartir, mes volontés de testament, et ne vois rien que j'y veuille reprendre ou ajouter. S'il me faut souffrir la mort, vous saurez que je l'ai soufferte sans déplaisir ni regret, comme le doit un chevalier à la noble défense des dames et des malheureux opprimés, et pour l'honneur de vous, de ma chère sour votre épouse, et de mes nièces, vos aimées filles, que tous Dieu garde.

" Donné à Gloucester le vingt-cinquième jour d'octobre mil trois cent et vingt-cinq. "

Jean.

Messire Jean de Hainaut n'eut pas, le lendemain, à faire montre de sa vaillance, et sa belle préparation d'âme resta vaine.

Quand il se présenta au matin, toutes bannières flottantes et heaumes lacés, devant Bristol, la ville était déjà décidée à se rendre et on aurait pu la prendre avec un bâton. Les notables s'empressèrent d'envoyer des parlementaires qui ne s'inquiétèrent que de savoir où les chevaliers voulaient loger, protestant de leur attachement à la reine et s'offrant à livrer sur-le-champ leur seigneur, Hugh Le Despenser le Vieux, seul coupable de leur empêchement à témoigner plus tôt de leurs bonnes intentions.

Les portes de la ville aussitôt ouvertes, les chevaliers prirent quartier dans les beaux hôtels de Bristol. Despenser le Vieux fut appréhendé dans son château et gardé par quatre chevaliers, tandis que la reine, le prince héritier et les principaux barons s'installaient dans les appartements. La reine retrouva là ses trois autres enfants qu'Edouard II, en fuyant, avait laissés à la garde du Despenser. Isabelle s'émerveillait qu'ils eussent en vingt mois si fort grandi, et ne se lassait pas de les

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contempler et de les embrasser. Soudain elle regarda Mortimer, comme si cet excès de joie la mettait en faute envers lui, et murmura :

- Je voudrais, ami, que Dieu m'eût fait la grâce qu'ils fussent nés de vous. A l'instigation du comte de Lancastre, un conseil fut immédiatement réuni autour de la reine, et qui groupait les évêques de Hereford, Norwich, Lincoln, Ely et Winchester, l'archevêque de Dublin, les comtes de Norfolk et de Kent, le baron Roger Mortimer de Wigmore, sir Thomas Wake, sir William La Zouche d'Ashley, Robert de Montait, Robert de Merle, Robert de Watteville et le sire Henry de Beaumont37.

Ce conseil, tirant argument juridique de ce que le roi Edouard se trouvait hors des frontières - qu'il fût en Galles ou en Irlande ne faisait pas de différence - décida de proclamer le jeune prince Edouard gardien et mainteneur du royaume en l'absence du souverain. Les principales fonctions administratives furent aussitôt redistribuées et Adam Orleton, qui était la tête pensante de la révolte, reçut la charge de Lord trésorier.

Il était grand temps, en vérité, de pourvoir à la réorganisation de l'autorité centrale. C'était merveille même que, pendant tout un mois, le roi en fuite, ses ministres dispersés, et l'Angleterre livrée à la chevauchée de la reine et des Hennuyers, les douanes eussent continué de fonctionner normalement, les receveurs de percevoir les taxes vaille que vaille, le guet de faire surveillance dans les villes, et que, somme toute, la vie publique eût suivi son cours normal par une sorte d'habitude du corps social.

Donc, le gardien du royaume, le dépositaire provisoire de la souveraineté, avait quinze ans moins un mois. Les ordonnances qu'il allait promulguer seraient scellées de son sceau privé, puisque les sceaux de l'État avaient été emportés par le roi et le chancelier Baldock. Le premier acte de gouvernement du jeune prince fut de présider, le jour même, au procès du Hugh Le Despenser le Vieux.

L'accusation fut soutenue par sir Thomas Wake, rude chevalier et déjà âgé, qui était maréchal de l'ost38, et qui présenta le Despenser, comte de Winchester, comme responsable de l'exécution de Thomas de Lancastre, responsable du décès à la tour de Londres de Roger Mortimer l'aîné (car le vieux Lord de Chirk n'avait pu voir le retour triomphal de son neveu et s'était éteint dans son cachot quelques semaines plus tôt), responsable aussi de l'emprisonnement, du bannissement ou de la mort de nombreux autres seigneurs, de la spoliation des biens de la reine et du comte de Kent, de la mauvaise gestion des affaires du royaume, des défaites d'Ecosse et d'Aquitaine, toutes choses survenues par ses exhortations et funestes conseils. Les mêmes griefs seraient repris désormais contre tous les conseillers du roi Edouard.

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Ridé, voûté, la voix faible, Hugh le Vieux, qui avait feint tant d'années un tremblant effacement devant les désirs du roi, montra l'énergie dont il était capable. Il n'avait plus rien à perdre, il se défendit pied à pied.

Les guerres perdues? Elles l'avaient été par la lâcheté des barons. Les exécutions capitales, les emprisonnements? Ils avaient été décrétés contre des traîtres et des rebelles à la royale autorité, sans le respect de laquelle les royaumes s'effondrent. Les séquestres de fiefs et de revenus n'avaient été décidés que pour empêcher les ennemis de la couronne de se fournir en hommes et en fonds. Et si l'on venait à lui reprocher quelques pillages et spoliations, comptait-on pour rien les vingt-trois manoirs qui étaient ses propriétés ou celles de son fils et que Mortimer, Lancastre, Maltravers, Berkeley, tous présents ici, avaient fait piller et brûler l'an 1321, avant d'être défaits, les uns à Shrewsbury, les autres à Boroughbridge? Il ne s'était que remboursé des dommages par lui subis et qu'il évaluait à quarante mille livres, sans pouvoir estimer les violences et sévices de tous ordres, commis sur ses gens.

Il termina par ces mots adressés à la reine : - Ah! Madame! Dieu nous doit bon jugement, et si nous ne pouvons l'avoir en ce siècle, il nous le doit dans l'autre monde !

Le jeune prince Edouard avait relevé ses longs cils et écoutait avec attention. Hugh Le Despenser le Vieux fut condamné à être traîné, décapité et pendu, ce qui lui fit dire avec quelque mépris : - Je vois bien, mes Lords, que décapiter et pendre sont pour vous deux choses diverses, mais pour moi cela ne fait qu'une seule mort !

Son attitude, bien surprenante pour tous ceux qui l'avaient connu en d'autres circonstances, expliquait soudain la grande influence qu'il avait exercée. Cet obséquieux courtisan n'était pas un lâche, ce détestable ministre n'était pas un sot.

Le prince Edouard donna son approbation à la sentence; mais il réfléchissait et commençait à se former silencieusement une opinion sur le comportement des hommes promus aux hautes charges. Écouter avant de parler, s'informer avant de juger, comprendre avant de décider, et garder toujours présent à l'esprit que dans chaque homme se trouvent ensemble les ressources des meilleures actions et des pires. Ce sont là, pour un souverain, les dispositions fondamentales de la sagesse.

Il est rare qu'on ait, avant d'avoir quinze ans, à condamner à mort un de ses semblables. Edouard d'Aquitaine, pour son premier jour de pouvoir, recevait un bon entraînement. Le vieux Despenser fut lié par les pieds au harnais d'un cheval, et traîné à travers les rues de Bristol. Puis, les tendons déchirés, les os fêlés, il fut amené sur la place du château et installé à genoux devant le billot. On lui rabattit ses cheveux blancs pour dégager la nuque. Un LA LOUVE DE FRANCE

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bourreau en cagoule rouge, d'un large épée, lui trancha la tête. Son corps, tout ruisselant du sang échappé aux grosses artères, fut accroché par les aisselles à un gibet. La tête ridée, maculée, fut plantée à côté, sur une pique.

Et tous ces chevaliers qui avaient juré par Monseigneur saint Georges de défendre dames, pucelles, opprimés et orphelins, se réjouirent, avec force rires et joyeuses remarques, du spectacle que leur offrait ce cadavre de vieillard en deux partagé.

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ceux retenus contre le Despenser le Vieux, fut rapidement expédié, et la décapitation du comte donnée en réjouissance à la ville de Hereford et aux troupes qui y stationnaient. On remarqua que, pendant le supplice, la reine et Roger Mortimer se tenaient par la main. Le jeune prince Edouard avait eu ses quinze ans trois jours plus tôt. Enfin le 20 novembre une insigne nouvelle arriva. Le roi Edouard avait été pris par le comte de Lancastre, en l'abbaye cistercienne de Neath, dans la basse vallée de la Towe. Le roi, son favori, son chancelier, y vivaient cachés depuis plusieurs semaines sous des habits de moines ; Edouard occupait son attente d'un sort meilleur en travaillant à la forge de l'abbaye, passe-temps qui lui distrayait l'esprit de trop penser.

Il était là, torse nu, le froc descendu sur les reins, la poitrine et la barbe éclairées par le feu de la forge, les mains environnées d'étincelles, tandis que le chancelier tirait le soufflet et que Hugh le Jeune, d'un air lamentable, lui passait les outils, quand Henry Tors-Col s'encadra dans la porte, le heaume incliné vers l'épaule et dit :

- Sire mon cousin, voici le temps venu de payer pour vos fautes. Le roi laissa échapper le marteau qu'il tenait ; la pièce de métal qu'il forgeait resta à rougeoyer sur l'enclume. Et le souverain d'Angleterre, son large torse pâle tout tremblant, demanda : - Cousin, cousin, que va-t-il advenir de moi?

- Ce que les barons et hauts hommes du royaume en décideront, répondit Tors-Col.

A présent Edouard attendait, toujours avec son favori, toujours avec son chancelier, dans le petit manoir fortifié de Monmouth, à quelques lieues de Hereford, où Lancastre l'avait conduit et enfermé.

Adam Orleton, accompagné de son archidiacre Thomas Chandos, et du grand chambellan William Blount, s'en fut aussitôt à Monmouth pour réclamer les sceaux royaux que Baldock continuait de transporter.

Edouard, quand Orleton eut exprimé sa requête, arracha de la ceinture de Baldock le sac de cuir qui contenait les sceaux, s'entoura le poignet des lacets du sac comme s'il voulait s'en faire une arme, et s'écria :

- Messire traître, mauvais évêque, si vous voulez mon sceau, vous viendrez me le prendre par force et montrerez qu'un homme d'Église a contraint son roi ! Le destin avait décidément désigné Monseigneur Adam Orleton pour d'exceptionnelles tâches. Il n'est pas courant d'ôter à un roi les attributs de son pouvoir. Devant cet athlète furieux, Orleton, les épaules tombantes, les mains faibles, et n'ayant d'autre arme que sa canne à fragile crosse d'ivoire, répondit :

- La remise se doit accomplir de par votre vouloir, et que les témoins en constatent. Sire Edouard, allez-vous obliger votre fils, qui est à présent mainteneur du royaume, à se commander son propre sceau de roi plus tôt qu'il n'y comptait? Par contrainte, toutefois, je puis faire saisir le Lord chancelier et le Lord Despenser que j'ai ordre de conduire à la reine. A ces mots, Edouard cessa de s'inquiéter du sceau pour ne plus penser qu'à son favori bien-aimé. Il détacha de son poignet le sac de cuir, le jeta au chambellan William Blount comme si ce fût devenu soudain un objet négligeable et, ouvrant les bras à Hugh, s'écria: - Ah non ! vous ne me l'arracherez point !

Hugh le Jeune, amaigri, frissonnant, s'était jeté contre la poitrine du roi. Il claquait des dents, paraissait prêt à défaillir et gémissait :

- C'est ton épouse, tu vois, qui veut cela ! C'est elle, c'est cette louve française, qui est cause de tout ! Ah ! Edouard, Edouard, pourquoi l'as-tu épousée?

Henry Tors-Col, Orleton, l'archidiacre Chandos et William Blount regardaient ces deux hommes embrassés et, si incompréhensible que leur fût le spectacle de cette passion, ils ne pouvaient s'empêcher d'y reconnaître quelque affreuse grandeur.

A la fin, ce fut Tors-Col qui s'approcha, prit le Despenser par le bras, en disant : - Allons, il faut vous séparer. Et il l'entraîna.

- Adieu, Hugh, adieu, criait Edouard. Je ne te verrai plus, ma chère vie, ma belle âme ! On m'aura donc tout pris !

Les larmes roulaient dans sa barbe blonde.

Hugh le Despenser fut confié aux chevaliers d'escorte qui commencèrent par le revêtir d'un capuchon de paysan, en grosse bure, sur lequel ils peignirent, par dérision, les armoiries et emblèmes des comtés que lui avait donnés le roi. Puis ils le hissèrent, les mains liées dans le dos, sur le plus petit et chétif cheval qu'ils trouvèrent, un bidet nain, maigre et bourru comme il en existe en campagne. Hugh avait des jambes très longues ; il était forcé de les replier ou bien de laisser traîner les pieds dans la boue. On le conduisit ainsi de ville en bourg, à travers tout le Monmouthshire et le Herefordshire, l'exposant sur les places pour que le peuple s'en divertît tout son saoul. Les trompettes sonnaient devant le prisonnier, et un héraut criait : - Voyez, bonnes gens, voyez le comte de Gloucester, le Lord chambellan, voyez le mauvais homme qui a si fort nui au royaume !

Le chancelier Robert de Baldock fut convoyé plus discrètement, vers l'évêché de Londres, pour y être emprisonné, sa qualité d'archidiacre empêchant de requérir contre lui la peine de mort. Toute la haine se concentra donc sur Hugh Le Despenser le Jeune. 1034

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Son jugement fut rapidement instruit, à Hereford ; sa condamnation n'était mise en discussion ni en doute par personne. Mais parce qu'on le tenait pour le premier fauteur de toutes les erreurs et de tous les malheurs dont avait souffert l'Angleterre, son supplice fut l'objet de raffinements particuliers.

Le vingt-quatrième jour de novembre, des tribunes furent dressées sur l'esplanade devant le château, et une plate-forme d'échafaud montée assez haut pour qu'un peuple nombreux pût assister, sans en perdre aucun détail, à l'exécution. La reine Isabelle prit place au premier rang de la plus grande tribune, entre Roger Mortimer et le prince Edouard. Il bruinait. Les trompes et les busines sonnèrent. Les aides bourreaux amenèrent Hugh le Jeune, le dépouillèrent de ses vêtements. Quand son long corps aux hanches saillantes, au torse un peu creux, apparut, blanc et totalement nu, entre les bourreaux rouges et au-dessus des piques des archers qui entouraient l'échafaud, un immense rire gras s'éleva de la foule. La reine Isabelle se pencha vers Mortimer et lui murmura : - Je déplore qu'Edouard ne soit point présent à regarder. Les yeux brillants, ses petites dents carnassières entrouvertes, et les ongles plantés dans la paume de son amant, elle était bien attentive à ne rien perdre de sa vengeance. Le prince Edouard pensait : " Est-ce donc là celui qui a tant plu à mon père?" Il avait déjà assisté à deux supplices et savait qu'il tiendrait jusqu'au bout, sans vomir. Les busines sonnèrent à nouveau. Hugh fut étendu et lié par les membres sur une croix de Saint-André horizontale.

Le bourreau affila lentement, sur une pierre d'affûtage, une lame aiguë, pareille à un couteau de boucher, et en éprouva le tranchant sous le pouce. La foule retenait son souffle. Puis un aide s'approcha, muni d'une tenaille dont il saisit le sexe du condamné. Une vague d'hystérie souleva l'assistance ; les pieds battants faisaient trembler les tribunes. Et malgré ce vacarme, on perçut le hurlement poussé par Hugh, un seul cri déchirant et arrêté net, tandis qu'un flot de sang jaillissait devant lui. La même opération fut répétée pour les génitoires, mais sur un corps déjà inconscient, et les tristes déchets jetés dans un fourneau plein de braises ardentes qu'un aide éventait. Il s'échappa une affreuse odeur de chair brûlée. Un héraut, placé devant les sonneurs de busines, annonça qu'il en était procédé de la sorte "parce que le Despenser avait été sodomite, et qu'il avait favorisé le roi en sodomie, et pour ce déchassé la reine de sa couche". Puis le bourreau, choisissant une lame plus épaisse et plus large, fendit la poitrine par le travers, et le ventre dans la longueur, comme on aurait ouvert un porc ; les tenailles allèrent chercher le cour presque

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encore battant et l'arrachèrent de sa cage pour le jeter également au brasier. Les busines retentirent pour donner la parole au héraut, lequel déclara que "le Despenser avait été faux de cour et traître, et par ses traîtres conseils avait honni le royaume".

Les entrailles furent ensuite sorties du ventre, déroulées et secouées, toutes miroitantes, nacrées, et présentées au public, parce que "le Despenser s'était nourri du bien des grands comme du bien du pauvre peuple". Et les entrailles à leur tour se transformèrent en cette acre fumée épaisse qui se mêlait à la bruine de novembre.

Après quoi la tête fut tranchée, non pas d'un coup d'épée, puisqu'elle pendait à la renverse entre les branches de la croix, mais détachée au couteau, parce que " le Despenser avait fait décoller les plus grands barons d'Angleterre et que de son chef étaient sortis tous les mauvais conseils". La tête de Hugh Le Despenser le Jeune ne fut pas brûlée; les bourreaux la rangèrent à part pour l'envoyer à Londres, où elle serait plantée à l'entrée du pont.

Enfin ce qui restait du corps fut débité en quatre morceaux, un bras avec l'épaule, l'autre bras avec son épaule et le cou, les deux jambes avec chacune la moitié du ventre, pour qu'ils soient expédiés aux quatre meilleures cités du royaume, après Londres.

La foule descendit des tribunes, lasse, épuisée, libérée. On pensait avoir atteint les sommets de la cruauté.

Après chaque exécution sur cette route sanglante, Mortimer avait trouvé la reine Isabelle plus ardente au plaisir. Mais cette nuit qui suivit la mort de Hugh le Jeune, les exigences qu'elle eut, la gratitude affolée qu'elle exprima, ne laissèrent pas d'inquiéter son amant. Pour avoir haï si fort l'homme qui lui avait pris Edouard, il fallait qu'elle eût jadis aimé celui-ci. Et dans l'âme ombrageuse de Mortimer se forma un projet qu'il mènerait à son terme, quelque temps que cela prît.

Le lendemain, Henry Tors-Col, désigné comme gardien du roi, fut chargé de conduire celui-ci au château de Kenilworth et de l'y tenir enfermé, sans que la reine l'eût revu. IV "VOXPOPULI"

- Qui voulez-vous pour roi?

Cette terrible apostrophe, dont va dépendre l'avenir d'une nation, Mohseigneur Adam Orleton la lance, le 12 janvier 1327, à travers le grand hall de Westminster, et les mots s'en répercutent là-haut, contre les nervures des voûtes.

- Qui voulez-vous pour roi?

Le Parlement d'Angleterre, depuis six jours, siège, s'ajourne, siège à nouveau, et Adam Orleton, faisant office de chancelier, dirige les débats.

Dans sa première séance, l'autre semaine, le Parlement a assigné le roi à comparaître devant lui. Adam Orleton et John de^Stratford, évêque de Winchester, sont allés à Kenilworth présenter à Edouard II cette assignation. Et le roi Edouard a refusé.

Il a refusé de venir rendre compte de ses actes aux Lords, aux évoques, aux députés des villes et des comtés. Orleton a fait connaître à l'assemblée cette réponse inspirée, on ne sait, par la peur ou bien le mépris. Mais Orleton a la conviction profonde, et qu'il vient d'exprimer au Parlement, que si l'on obligeait la reine à se réconcilier avec son époux, on la vouerait à une mort certaine. A présent donc, la grande question est posée; Monseigneur Orleton conclut son discours en conseillant au Parlement de se séparer jusqu'au lendemain afin que chacun pèse son choix en conscience et dans le silence de la nuit. Demain l'assemblée dira si elle souhaite qu'Edouard II Plantagenet conserve la couronne, ou bien que celle-ci soit remise à l'héritier, Edouard, duc d'Aquitaine.

Beau silence pour les consciences que le vacarme qui se fait dans Londres cette nuit-là! Les hôtels des seigneurs, les abbayes, les demeures des grands marchands, les auberges vont retentir jusqu'au petit jour du bruit de discussions passionnées. Tous ces barons, LA LOUVE DE FRANCE

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évoques, chevaliers, squires et représentants des bourgs choisis par les shérifs ne sont, en droit, membres du Parlement que sur la désignation du roi, et leur rôle, en principe, devrait n'être que consultatif. Mais voici que le souverain est défaillant, incapable ; il est un fugitif rattrapé hors de son royaume ; et ce n'est pas le roi qui a convoqué le Parlement, mais le Parlement qui a voulu convoquer son roi, sans que ce dernier ait daigné s'exécuter. Le suprême pouvoir se trouve donc réparti pour un moment, pour une nuit, entre tous ces hommes de régions diverses, d'origines disparates, de fortunes inégales.

"Qui voulez-vous pour roi?"

Tous réellement se posent la question, et même ceux qui ont souhaité le plus haut la prompte fin d'Edouard II, qui ont crié, à chaque scandale, à chaque impôt nouveau ou chaque guerre perdue : " Qu'il crève, et que Dieu nous en délivre ! "

Car Dieu n'a plus à intervenir; tout repose sur eux-mêmes, et ils prennent soudain conscience de l'importance de leur volonté. Leurs souhaits et leurs malédictions se sont accomplis, rien qu'en s'additionnant. La reine, même soutenue par ses Hennuyers, aurait-elle pu se saisir de tout le royaume, comme elle l'a fait, si les barons et les peuples avaient répondu à la levée ordonnée par Edouard?

Mais l'acte est gros qui consiste à déposer un roi et à le dépouiller à jamais de son autorité nominale. Beaucoup de membres du Parlement en sont effrayés, à cause du caractère divin qui s'attache au sacre et à la majesté royale. Et puis le jeune prince qu'on propose à leurs voux est bien jeune ! Que sait-on de lui, sinon qu'il est tout entier dans les mains de sa mère, laquelle est tout entière dans les mains de Lord Mortimer? Or si l'on respecte, si l'on admire le baron de Wigmore, l'ancien Grand Juge d'Irlande, si son évasion, son exil, son retour, ses amours mêmes, en ont fait un héros, s'il est pour beaucoup le libérateur, on craint son caractère, sa dureté, son inclémence ; déjà on lui reprocherait sa rigueur punitive, alors qu'en vérité toutes les exécutions de ces dernières semaines étaient réclamées par les voux populaires. Ceux qui le connaissent bien redoutent surtout son ambition. Ne désire-t-il pas secrètement devenir roi lui-même? Amant de la reine, il est bien près du trône. On hésite à lui remettre le grand pouvoir qu'il va détenir si Edouard II est déposé; et l'on en débat autour des lampes à huile et des chandelles, parmi les pots d'étain qu'on emplit de bière ; et l'on ne va se coucher qu'écrasé de fatigue, sans avoir rien résolu. Le peuple anglais, cette nuit-là, est souverain mais, un peu embarrassé de l'être, ne sait à qui remettre l'exercice de cette souveraineté.

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