Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 19/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

La meute de chiens courants, tenue sous le fouet, aboyait à pleines gueules; les chevaux piaffaient, la croupe piquée par le petit froid matinal. La bannière claquait sur le haut du donjon, puisque le seigneur séjournait au château. Le pont-levis s'abaissait, et chiens, chevaux, valets, veneurs, à grand vacarme, déboulaient vers la mare, au cour du bourg, et gagnaient la campagne à la suite du gigantesque

baron.

Il traîne, les matins d'hiver, sur les près du pays d'Ouche, une petite brume blanche qui a une odeur d'écorce et de fumée. Robert d'Artois aimait Conches, décidément! Ce n'était qu'un petit château, certes, mais bien plaisant, avec de bonnes forêts à l'entour. Un soleil pâle dissipait la brume juste comme on arrivait au rendez-vous où les valets de limier présentaient leur rapport ; ils avaient relevé traces et volcelets. On attaquait à la meilleure brisée. Les bois de Conches regorgeaient de cerfs et de sangliers. Les chiens étaient bien créances. Si l'on empêchait le sanglier de s'arrêter pour pisser, il était pris en guère plus d'une heure. Les grands cerfs majestueux emmenaient leur monde un peu plus longtemps, par de longs débuchers où la terre volait en gerbes sous les pieds des chevaux, et ils allaient se faire aboyer, raides, haletants, la langue sortie sous leur lourde ramure, dans quelque étang ou marais. Le comte Robert chassait au moins quatre fois la semaine. Cela ne ressemblait pas aux grands laisser-courre royaux où deux cents seigneurs se pressaient, où l'on ne voyait rien, et où, par crainte de perdre la compagnie, on chassait le roi plutôt que le gibier. Ici, vraiment, Robert s'amusait entre ses piqueurs, quelques vassaux du voisinage fort fiers d'être invités, et ses deux fils qu'il commençait de former à l'art de vénerie que tout bon chevalier se doit de connaître. Il était content de ses fils, dix et neuf ans, qui grandissaient en force; il surveillait leur travail aux armes et à la quintaine. Ils avaient de la chance, ces gamins ! Robert avait été trop tôt privé de son père... Il servait lui-même l'animal hallali, prenant son coutelas pour le cerf, ou un épieu pour le sanglier. Il y montrait une grande dextérité et éprouvait plaisir à sentir le fer, appuyé au juste endroit, s'enfoncer d'un coup dans la chair tendre. Le gibier et le veneur étaient également fumants de sueur; mais l'animal s'écroulait, foudroyé, et l'homme restait debout. Sur le chemin du retour, tandis qu'on commentait les incidents de la poursuite, les vilains des hameaux, en guenilles et les jambes entourées de toiles déchirées, surgissaient de leurs masures, pour courir baiser l'éperon du seigneur, d'un mouvement à la fois extasié et craintif; une bonne habitude qui se perdait en ville.

Au château, dès le maître apparu, on cornait l'eau pour la dînée de midi. Dans la grand-salle tendue de tapisseries aux armes de France, d'Artois, de Valois et de Constantinople - car Madame de Beaumont était Courtenay par sa mère - Robert s'attablait pour engloutir pendant trois heures de rang, tout en taquinant son entourage ; il faisait comparaître son maître queux, la cuiller de bois pendue à la ceinture, et parfois le complimentait si le cuissot de laie, bien mariné, était fondant à point, ou lui promettait la potence si la sauce au poivre chaud, dont on arrosait le cerf entier rôti à la broche, manquait de relevé.

Il prenait le temps d'une courte sieste, après quoi il revenait dans la grand-salle pour entendre ses prévôts et receveurs, se faire donner les comptes, régler les affaires de son fief et rendre la justice. Il aimait

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beaucoup rendre la justice, voir l'envie ou la haine dans les yeux des plaideurs, la fourberie, l'astuce, la malice, le mensonge, se voir lui-même en somme, à la petite échelle des gens du fretin. Il se réjouissait surtout des histoires de femmes ribaudes et de maris trompés.

- Faites paraître le cornard! ordonnait-il, carré dans son faudes- teuil de chêne.

Et de poser les questions les plus paillardes, tandis que les clercs greffiers pouffaient derrière leurs plumes et que les requérants devenaient cramoisis de honte. Robert avait une fâcheuse propension, que ses prévôts lui reprochaient, à n'infliger que des peines légères aux voleurs, larrons, pipeurs de dés, suborneurs, détrousseurs, maquereaux et brutaux, sauf, bien sûr, quand le larcin ou le délit avait été commis à son détriment. Une secrète connivence le liait de cour avec tout ce qu'il y avait de truanderie sur la terre. Justice rendue, et voilà la journée presque passée. Robert descendait aux étuves, installées dans une chambre basse du donjon, se plongeait dans une cuve d'eau chaude parfumée d'herbes et d'aromates qui défatiguent les membres, se faisait sécher et bouchonner comme un cheval, peigner, raser, friser.

Déjà, écuyers, échansons et valets avaient de nouveau dressé sur les tréteaux les tables du souper, où Robert paraissait dans une immense robe seigneuriale de velours vermeil ouvré de lis d'or et des châteaux d'Artois, et dont la fourrure intérieure lui couvrait la chaussure. Madame de Beaumont, elle, portait une robe de camocas violet, fourrée de menu-vair, brodée en or des initiales " J " et " R " entrelacées, avec semis de trèfles d'argent. La chère était moins lourde qu'au repas de midi : potages aux herbes ou au lait, un paon, un cygne rôti au milieu d'une couronne de pigeonneaux, fromages frais et fermentes, tartes et gaufres sucrées qui aidaient à goûter les vieux vins coulant des aiguières en forme de lion ou d'oiseau.

On servait à la française, c'est-à-dire à deux par écuelle, une femme et un homme mangeant au même plat, sauf le seigneur. Robert avait sa platée pour lui seul, qu'il vidait de la cuiller, du couteau et des doigts, s'essuyant à la nappe comme chacun. Pour la petite volaille, il broyait chair et os, tout ensemble.

Vers la fin du souper, le ménestrel Watriquet de Couvin était prié de prendre sa courte harpe et de dire un conte de sa composition. Messire Watriquet était de Hainaut; il connaissait bien le comte Guillaume et la comtesse, sour de Madame de Beaumont; il avait fait ses débuts à leur cour, et poursuivait sa carrière en passant chez chaque Valois, à tour de rôle. On se le disputait à gros gages.

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- Watriquet, le lai des Dames de Paris! réclamait Robert, la bouche encore grasse. C'était son conte préféré et, bien qu'il le connût presque par cour, il voulait l'entendre toujours, semblable en cela aux enfants qui exigent chaque soir la même histoire, et qu'on n'en omette rien. Qui eût pu, à ce moment-là, croire Robert d'Artois capable de faux et de crimes? Le lai des Dames de Paris contait l'aventure de deux bourgeoises, Margue et Marion, femme et nièce d'Adam de Gonesse, qui, s'en allant au tripier, le matin du jour des Rois, rencontrent pour leur malheur une voisine, dame Tifaigne la coiffière, et se laissent entraîner par elle dans une auberge où l'hôte, dit-on, fait crédit.

Voici les commères attablées à la taverne des Maillets où le tenancier Drouin leur sert force bonnes choses : du vin claret, une oie grasse, une pleine écuelle d'aulx, des gâteaux chauds. A cet endroit du conte, Robert d'Artois se mettait à rire, d'avance. Et Watriquet poursuivait : ... Lors commença Margue à suer Et boire à grandes hanapées. En peu d'heures eurent échappées Trois chopines parmi sa gorge. "Dame, foi que je dois saint Georges, Dit Maroclippe, sa commère, Ce vin méfait la bouche amère; Je veux avoir de la grenache, Si devais-je vendre ma vache Pour en avoir aux mains plein pot. "

Assis près de la grande cheminée où un arbre entier flambait, Robert d'Artois, renversé en arrière, gloussait d'un gros rire de gorge.

C'était toute sa jeunesse, passée dans les tavernes, bordeaux et autres mauvais lieux, qu'il revoyait à travers ce conte. En avait-il assez connu de ces franches garces, attablées et s'enivrant avec application à l'insu de leurs maris !

A minuit, chantait Watriquet, Margue, Marion et la coiffière, ayant tâté de tous les vins, de l'Arbois jusqu'au Saint-Mélion, et s'étant fait porter gaufres, oublies, amandes pelées, poires, épices et noix, étaient encore à l'auberge. Margue propose d'aller danser dehors. Le tavernier exige, pour les laisser sortir, qu'elles déposent leurs habits en gage ; ce à quoi elles consentent volontiers, saoules qu'elles sont; en un tournemain elles se défont de leurs robes et pelissons, cottes, chemises, bourses et courroies.

Nues comme au jour de leur naissance, les voilà parties dans la nuit de janvier, braillant à tue-tête: "Amour au vireli m'en vois", titubant,

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trébuchant, s'écorchant aux murs, se rattrapant l'une à l'autre, pour finalement s'écrouler, ivres mortes, sur les monceaux d'ordures.

Le jour se lève, les portes s'ouvrent. On les découvre toutes souillées et sanglantes et ne bougeant pas plus que "merdes en la mi-voie". On va quérir les maris qui les croient assassinées ; on les porte au cimetière des Innocents ; on les jette à la fosse commune. L'une sur l'autre, toutes vives; Or leur fuyait par les gencives Le vin, et par tous les conduits. Elle ne sortent de leur sommeil que la nuit suivante, au milieu du charnier, couvertes de terre, mais pas encore dessaoulées, et se mettent à crier dans le cimetière tout noir et gelé : "Drouin, Drouin, où es allé? Apporte trois harengs salés Et un pot de vin du plus fort Pour faire à nos têtes confort; Et ferme aussi la grand fenestre !"

C'était un rugissement que poussait alors Monseigneur Robert. Le ménestrel Watriquet avait peine à finir son conte car, pour plusieurs minutes, le rire du géant emplissait la salle. Les yeux larmoyants, il se frappait les côtes à deux mains. Dix fois il répétait: "Etferme aussi la grand fenestre !" Sa joie était si contagieuse que toute la maisonnée se tordait avec lui. - Ah! les drôlesses! Toutes dépouillées, les naches à la bise... Et ferme aussi la grand fenestre ! Et il repartait à rire.

Au fond, c'était une bonne vie, celle qu'on menait à Conches... Madame de Beaumont était une bonne épouse, le comté de Beaumont était un bon petit comté, et qu'importait qu'il fût domaine de la couronne puisque les revenus en étaient assurés? Alors l'Artois?... Était-ce si important l'Artois, après tout, cela méritait-il tant de soucis, luttes et besognes?... " La terre où l'on me couchera un jour, que ce soit celle de Conches ou celle d'Hesdin... "

Ce sont là propos qu'on se tient lorsqu'on a passé la quarantaine, qu'une affaire engagée ne tourne pas complètement à souhait, et qu'on dispose de deux semaines de loisirs. Mais l'on sait bien, dans le fond, qu'on ne se tiendra pas à cette sagesse fugitive... Tout de même, demain, Robert irait courir un cerf du côté de Beaumont, et il en profiterait pour inspecter le château, voir s'il ne convenait pas de l'agrandir...

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Ce fut en rentrant de Beaumont, où il s'était rendu avec son épouse, l'avant-dernier jour de l'année, que Robert d'Artois trouva ses écuyers et ses valets l'attendant, tout affolés, sur le pont-levis de Conches.

On était venu dans l'après-midi se saisir de la dame de Divion pour l'emmener en prison, à Paris. - S'en saisir? Qui est venu s'en saisir?

- Trois sergents.

- Quels sergents? D'ordre de qui? hurla Robert.

- Du roi.

- Allons donc ! Et vous avez laissé faire ! Vous êtes des niais que je vais bâtonner. Saisir chez moi? Quelle imposture! Avez-vous vu l'ordre, au moins? - Nous l'avons vu, Monseigneur, répondit Gillet de Nelle tremblant, et nous avons même exigé de le garder. Nous n'avons laissé prendre madame de Divion qu'à cette condition. Le voici. C'était bien un ordre royal, tracé d'une main de clerc, mais scellé du cachet de Philippe VI. Et non pas du sceau de chancellerie, ce qui eût pu expliquer quelque haute fourberie. La cire portait le relief du sceau privé de Philippe, le "petit sceau" comme on disait, que le roi gardait sur lui, dans une bourse, et que sa main seule utilisait.

Le comte d'Artois n'était pas, de nature, un homme angoissé. Ce jour-là, pourtant, il apprit à connaître la peur.

VI LA MALE REINE

Aller de Conches à Paris en une seule journée, c'était une rude étape, même pour un cavalier entraîné, et qui exigeait un cheval solide. Robert d'Artois laissa en route deux de ses écuyers dont les montures étaient tombées boiteuses. Il arriva de nuit dans la cité, trouva, malgré l'heure tardive, les rues encore encombrées de bandes joyeuses qui fêtaient l'An neuf. Des ivrognes vomissaient dans l'ombre, sur le seuil des tavernes; des femmes se tenaient par le bras, chantant à tue-tête et le pas mal assuré, comme dans le conte de Watriquet. Sans égard pour cette roture que le poitrail de son cheval bousculait. Robert alla droit au Palais. Le capitaine de garde lui apprit que le roi était venu dans la journée, pour recevoir les voux des bourgeois, mais qu'il était reparti pour Saint-Germain.

Robert, alors, franchissant le pont, alla au Châ.telet. Un pair de France pouvait se permettre de réveiller le gouverneur. Or, celui-ci, interrogé, déclara n'avoir reçu, ni la veille ni ce jour, aucune dame qui se nommât Jeanne de Divion, ni qui ressemblât à sa description. Si elle n'était au Châtelet, elle devait être au Louvre, car on n'incarcérait, d'ordre du roi, qu'en ces deux places-là.

Robert poussa donc jusqu'au Louvre ; mais le capitaine lui fit la même réponse. Alors, où était la Divion? Robert avait-il cheminé plus vite que les sergents royaux et, par une autre route, devancé leur détachement? Pourtant, à Houdan, où il s'était renseigné, on lui avait bien dit que trois sergents, conduisant une dame, étaient passés depuis plusieurs heures. Le mystère se faisait de plus en plus dense autour de cette affaire.

Robert se résigna à rentrer en son hôtel, dormit peu, et avant l'aube partit pour Saint-Germain. La gelée blanche couvrait les champs et les prés ; les branches des LE US ET LE LION

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arbres étaient vernies de givre, et les collines, la forêt, autour du manoir de Saint-Germain, semblaient un paysage de confiserie.

Le roi venait de s'éveiller. Les portes s'ouvrirent pour Robert jusqu'à la chambre de Philippe VI, lequel était encore au lit, entouré de ses chambellans et de ses veneurs, et donnait des ordres pour la chasse du jour.

Robert entra d'un pas d'assaut, mit un genou au parquet, se releva aussitôt et dit : - Sire, mon frère, reprenez la pairie que vous m'avez donnée, mes fiefs, mes terres, mes revenus, ôtez-m'en le bien et l'usage, chassez-moi de votre Conseil étroit auquel je ne suis plus digne de paraître. Non, je ne suis plus rien au royaume !

Ouvrant tout grands ses yeux bleus par-dessus son nez charnu, Philippe demanda : - Mais qu'avez-vous donc, mon frère? D'où vous vient cet émoi? Que dites-vous? - Je dis le vrai. Je dis que je ne suis plus rien au royaume puisque le roi, sans daigner m'en informer, fait saisir une personne qui loge sous mon toit !

- Qui ai-je fait saisir? Quelle personne?

- Une certaine dame de Divion, mon frère, qui est de ma maison, servante à la robe de mon épouse votre sour, et que trois sergents, sur votre ordre, sont venus prendre à mon château de Conches pour la conduire en geôle !

- Sur mon ordre? dit Philippe stupéfait. Mais je n'ai jamais donné tel ordre... Divion? J'ignore ce nom. Et de toute manière, mon frère, faites-moi la grâce de me croire, je n'eusse point fait saisir en votre maisonnée, quand même en aurais-je eu le motif, sans vous tenir au fait, et d'abord vous demander conseil.

- C'est ce que j'aurais cru, mon frère, dit Robert, pourtant, cet ordre est bien de vous. Et il tira de sa cotte la lettre d'arrestation remise par les sergents. Philippe VI y jeta les yeux, reconnut son petit sceau, et les chairs de son nez blêmirent. - Hérouart, ma robe! cria-t-il à l'un des chambellans. Et qu'on se hâte à sortir ; qu'on me laisse seul avec Monseigneur d'Artois !

Ayant rejeté ses couvertures brodées d'or, il était déjà debout, en longue chemise blanche. Le chambellan l'aida à enfiler une robe fourrée, voulut aviver le feu dans la cheminée. - Sors, sors!... J'ai dit qu'on me laisse seul. Jamais Hérouart de Belleperche, depuis qu'il servait le roi, n'avait été traité avec pareille violence, comme un simple garçon de cuisine. - Non, je n'ai nullement scellé cela, ni dicté rien qui y ressemble, dit le roi quand le chambellan se fut retiré.

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II examina très attentivement la pièce, rapprocha les deux parties du cachet brisé par l'ouverture de la lettre, prit une loupe de cristal dans

un tiroir de crédence.

- Ne serait-ce pas, mon frère, dit Robert, qu'on aurait contrefait votre sceau?

- Cela ne se peut. Les faiseurs de coins sont habiles à prévenir copies et dissimulent toujours quelque petite imperfection volontaire, surtout pour coins royaux ou de grands barons. Regarde le " L " de mon nom ; vois la brisure qui est au bâton, et ce point creux dans le feuillage de bordure...

- Alors, dit Robert, n'aurait-on pas détaché le cachet d'une autre pièce?

- La chose, en effet, se pratique, il paraît; avec un rasoir chauffé, ou de quelque autre manière ; mon chancelier me l'a certifié.

Le visage de Robert prit une expression naïve, comme s'il apprenait là une chose insoupçonnée. Mais le cour lui battait un peu plus vite.

- Mais ce ne saurait être le cas, poursuivit Philippe, car, tout exprès, je n'use de mon petit sceau que pour des cachets à briser ; jamais je ne l'emploie sur page plate ni lacs. Il resta silencieux un moment, les yeux fixés sur Robert comme s'il lui demandait une explication qu'il ne cherchait, en vérité, que dans sa

propre pensée.

- Il faut, conclut-il, qu'on m'ait dérobé un moment mon sceau. Mais qui? Mais quand? De tout le jour il ne quitte la bougette à ma ceinture; je ne m'en défais que la nuit... 11 alla vers la crédence, prit dans le tiroir une bourse de tissu d'or dont il palpa d'abord le contenu, puis qu'il ouvrit, et dont il sortit son petit sceau qui était d'or, avec une fleur de lis pour servir de poignée.

- ... et je le reprends au matin...

Sa voix s'était faite plus lente ; un doute terrible s'installait en lui. Il reprit l'ordre d'arrestation et l'étudia de nouveau, avec grande

attention.

- Je connais cette main, dit-il. Ce n'est pas celle d'Hugues de Pommard, ni celle de Jacques La Vache, ni de Geoffroy de Fleury... Il sonna. Pierre Trousseau, l'autre chambellan de service, se présenta.

- Mande-moi d'urgence, s'il est au château, ou bien ailleurs où qu'il se trouve, le clerc Robert Mulet; qu'il vienne ici avec ses plumes.

- Ce Mulet, demanda Robert, ne sert-il pas aux écritures de la reine Jeanne ton épouse?

- Oui, Mulet sert tantôt à moi, tantôt à Jeanne, dit Philippe VI évasivement, pour masquer sa gêne.

Ils avaient repris, machinalement, leur tutoiement d'antan, lorsque Philippe était bien loin d'être roi, lorsque Robert n'était pas encore

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pair, lorsqu'ils étaient seulement deux cousins bien unis ; en ce temps-là Monseigneur Charles de Valois citait toujours Robert en exemple à Philippe, pour sa force, sa ténacité, son intelligence aux affaires.

Mulet était au château. Il arriva, se hâtant, l'écritoire sous le bras, et se courba pour baiser la main du roi.

- Pose ta boîte, écris, dit Philippe VI qui commença aussitôt à dicter : " De par le roi, à notre aimé et féal prévôt de Paris, Jean de Milon, salut. Nous vous ordonnons de diligenter... " Les deux cousins, d'un même mouvement, s'étaient rapprochés et lisaient par-dessus l'épaule du clerc. Son écriture était bien celle de l'ordre d'arrestation.

- "... à faire délivrer sur l'heure la dame Jeanne de... "

- Divion, articula Robert.

- "... laquelle a été recluse en notre prison... " Au fait, où se trouve-t-elle? demanda Philippe. - Ni au Châtelet, ni au Louvre, dit Robert.

- A la tour de Nesle, Sire, dit le clerc qui croyait se faire apprécier pour son zèle et sa bonne mémoire.

Les deux cousins se regardèrent et croisèrent les bras d'un geste identique. - Et comment le sais-tu? demanda le roi au clerc.

- Sire, parce que j'ai eu l'honneur, l'autre avant-hier, d'écrire votre ordre pour saisir cette dame. - Et qui te l'a dicté?

- La reine, Sire, qui m'a dit que vous n'aviez point le temps de le faire et l'en aviez chargée. Les deux ordres, pour mieux dire, celui de saisie et celui d'écrou. Le sang s'était complètement retiré du visage de Philippe qui, partagé entre la honte et la colère, n'osait plus regarder son beau-frère.

" La belle gueuse, pensait Robert. Je savais bien qu'elle me haïssait, mais jusqu'à voler le sceau de son époux pour me nuire... Et qui donc a pu si bien la renseigner? " - Vous ne faites pas achever, Sire? dit-il.

- Certes, certes, dit Philippe sortant de ses pensées.

Il dicta la formule finale. Le clerc alluma une chandelle au feu, fit couler quelques gouttes de cire rouge sur la feuille pliée qu'il présenta au roi pour qu'il y appliquât lui-même son petit sceau. Philippe, perdu dans ses réflexions, semblait n'accorder à ses propres gestes qu'une attention secondaire. Robert prit l'ordre, agita une cloche. Ce fut Hérouart de Belleperche qui reparut. - Au prévôt, sur l'heure, d'ordre du roi, lui dit Robert en lui remettant la lettre. - Et fais appeler céans Madame la reine, ordonna Philippe VI depuis le fond de la pièce. 1242

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Le clerc Mulet attendait, regardant alternativement le roi et le comte d'Artois et se demandant si son excès de zèle avait été si bien venu. Robert, de la main, lui enjoignit de disparaître. Quelques instants plus tard la reine Jeanne entra avec cette démarche particulière qui venait de sa boiterie. Son corps se déplaçait dans un quart de cercle dont la jambe la plus longue formait le pivot. C'était une reine maigre, d'assez beau visage, encore que la dent déjà s'y gâtât. L'oil était grand, avec la fausse limpidité du mensonge ; les doigts très longs, un peu tordus, laissaient paraître du jour entre eux même lorsqu'ils étaient joints.

- Depuis quand, Madame, envoie-t-on des ordres en mon nom? La reine prit un air de surprise et d'innocence parfaitement joué.

- Un ordre, mon aimé Sire?

Elle avait la voix grave, mélodieuse, où traînait un accent de tendresse bien feinte. - Et depuis quand me dérobe-t-on mon sceau pendant que je dors ? - Votre sceau, doux cour? Mais jamais je n'ai touché à votre sceau. De quel sceau parlez-vous? Une gifle énorme vint lui couper la parole.

Les yeux de Jeanne la Boiteuse s'emplirent de larmes, tant le coup avait été brutal et cuisant; sa bouche s'entrouvrit de stupeur et elle porta ses longs doigts à sa joue qui se marbrait de rouge. Robert d'Artois n'était pas moins surpris, mais lui, avec bonheur. Jamais il n'aurait cru son cousin Philippe, que chacun disait si soumis à sa femme, capable de lever la main sur elle. "Serait-il vraiment devenu roi?" se dit Robert.

Philippe de Valois était surtout redevenu homme et pareil à tout époux, grand seigneur ou dernier valet, qui corrige sa femme menteuse. Une autre gifle partit, comme si la première lui avait aimanté la main ; et puis une grêle. Jeanne, affolée, se défendait le visage de ses deux bras levés. La main de Philippe tombait où elle pouvait, sur le haut de la tête, sur les épaules. En même temps, il criait:

- C'est l'autre nuit, n'est-ce pas, que vous m'avez joué ce tour? Et vous avez le front de nier alors que Mulet m'a tout avoué? Mauvaise putain qui me mignote, se frotte à moi, se dit toute prise d'amour, profite de la faiblesse que j'ai pour elle, et me berne quand je dors, et me dérobe mon sceau de roi? Ne sais-tu pas qu'il n'est acte plus laid, pire que vol? Que d'aucun sujet en mon royaume, fût-ce le plus grand, je ne tolérerais qu'il usât du cachet d'autrui sans le faire bâtonner? Et c'est du mien qu'on se sert! A-t-on vu pire scélérate qui veut me déshonorer devant mes pairs, devant mon cousin, mon propre frère? N'ai-je pas raison, Robert? dit-il s'arrêtant un instant de frapper pour chercher approbation. Comment pourrions-nous gouverner nos sujets LE LIS ET LE LION

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si chacun se servait à volonté de nos sceaux pour ordonner ce que nous n'avons point voulu? C'est faire viol à notre honneur.

Puis, revenant sur sa femme avec un brusque regain de fureur: - Et voilà le bel emploi que vous faites de l'hôtel de Nesle que je vous ai donné. M'avez-vous assez supplié pour l'avoir ! Êtes-vous aussi mauvaise que votre sour, et cette tour maudite servira-t-elle toujours à abriter les méfaits de Bourgogne? Que si vous n'étiez pas la reine, par le malheur que j'ai eu de vous épouser, c'est bien vous que j'y ferais jeter en prison ! Et puisque par d'autres ne peux vous châtier, eh bien ! je le fais moi-même.

Et les coups se remirent à pleuvoir.

" Puisse-t-il la laisser morte ! " pensait Robert.

Jeanne s'était maintenant recroquevillée sur le lit, les jambes battant hors de sa robe, et chaque coup lui tirait un gémissement ou un hurlement. Puis, soudain, elle fit face comme un chat, les ongles en avant, et se mit à hurler, les joues barbouillées de larmes : - Oui, je l'ai fait ! Oui, j'ai dérobé ton sceau dans ton sommeil, parce que tu rends mauvaise justice et que je veux défendre mon frère de Bourgogne contre ce méchant Robert que voici, qui nous a toujours nui par cautèle et par crime, qui, de complot avec ton père, a fait périr ma sour Marguerite...

- Garde la mémoire de mon père hors de ta bouche! s'écria Philippe. A la lueur qu'elle vit dans le regard de son époux, elle se tut, car vraiment il était bien capable de la tuer.

Il ajouta, élevant la main d'un geste protecteur jusqu'à l'épaule de Robert d'Artois : - Et garde-toi, mauvaise, de jamais nuire à mon frère qui est le meilleur soutien de mon trône. Quand il alla ouvrir la porte pour informer son chambellan qu'il supprimait la chasse de ce jour, vingt têtes accolées reculèrent ensemble. Jeanne la Boiteuse était détestée des serviteurs qu'elle harcelait d'exigences, qu'elle dénonçait pour le moindre manquement, et qui l'appelaient entre eux "la mâle reine". Le récit de la correction qu'elle venait de recevoir allait emplir de joie le Palais20. Vers la fin de la matinée, dans le verger de Saint-Germain où la gelée fondait, Philippe et Robert se promenaient ensemble, à pas lents. Le roi avait la tête basse. - N'est-ce pas chose affreuse, Robert, que d'avoir à se défier de sa propre épouse, et même quand on dort? Que puis-je faire? Mettre mon sceau sous mon oreiller? Elle y glissera la main. J'ai le sommeil lourd. Je ne puis quand même pas l'enfermer au couvent : c'est ma femme ! Ne plus la laisser dormir auprès de moi, c'est tout ce que je puis. Le pis est que je l'aime, cette drôlesse ! Ne va point le redire, mais j'ai,

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comme tout chacun, tâté de quelques autres au déduit. J'en suis revenu avec plus de goût pour elle... Mais si jamais elle recommence, je la battrai encore !

A ce moment, Trouillard d'Usages, vidame du Mans et chevalier de l'hôtel, s'avança dans l'allée pour annoncer le prévôt de Paris qui le suivait.

Rond de bedaine, et roulant sur de courtes pattes, Jean de Milon n'avait pas la mine gaie. - Alors, messire prévôt, vous avez fait relâcher cette dame?

- Non, Sire, répondit le prévôt d'une voix gênée.

- Quoi? Mon ordre était-il faux? Peut-être n'avez-vous pas reconnu mon sceau? - Non point, Sire, mais avant que de l'exécuter, je voulais vous en entretenir, et suis bien aise aussi de trouver Monseigneur d'Artois avec vous, dit Jean de Milon en regardant Robert d'un air gêné. Cette dame a confessé.

- Qu'a-t-elle confessé? demanda Robert.

- Toutes sortes de vilenies, Monseigneur, fausses écritures, pièces contrefaites, et d'autres choses encore.

Robert garda très bon contrôle de soi, feignit même de prendre la chose pour plaisanterie, et s'écria en haussant les épaules :

- Certes, si on l'a passée à la question, elle a dû confesser beaucoup! Que je vous livre aux tourmenteurs, messire de Milon, et je gage que vous confesserez m'avoir voulu sodomiser ! - Hélas! Monseigneur, dit le prévôt, la dame a parlé avant la question... par peur, simplement par peur d'être questionnée. Elle a donné longue liste de complices. Philippe VI, silencieux, observait son beau-frère. Un nouveau travail se faisait dans sa tête. Robert sentit un piège se refermer sur lui. Un roi qui vient de rouer de coups son épouse, et devant témoin, pour usurpation de sceau et fausses lettres, peut difficilement relâcher, même pour complaire à son plus intime parent, une ordinaire sujette qui vient d'avouer d'identiques méfaits. - Ton conseil, mon frère? demanda Philippe à Robert sans le quitter du regard. Robert comprit que son salut dépendait de sa réponse ; il fallait jouer la loyauté. Tant pis pour la Divion. Tout ce qu'elle avait pu ou pourrait déclarer le concernant serait tenu par lui pour mensonge éhonté.

- Votre justice, Sire mon frère, votre justice ! déclara-t-il. Maintenez cette femme en cachot, et si elle m'a trompé, sachez bien que je réclamerai de vous la plus grande rigueur. En même temps il se disait : " Mais qui donc a prévenu le duc de Bourgogne?" Et puis la réponse, l'évidente réponse, lui vint aussitôt.

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II n'existait qu'une seule personne qui ait pu dire au duc de Bourgogne, ou à la mâle reine elle-même, que la Divion se trouvait à Conches: Béatrice.

Ce fut seulement vers la fin mars, quand la Seine, gonflée par les crues de printemps, inondait les rives et entrait dans les caves, que des mariniers repêchèrent, du côté de Chatou, un sac flottant entre deux eaux et contenant un corps de femme complètement nu. Toute la population du village, pataugeant dans la boue, s'était assemblée autour de la macabre trouvaille, et les mères giflaient leurs gamins en criant :

- Allons, fuyez, vous autres ; ce n'est pas pour vous, ces choses-là !

Le cadavre était hideusement gonflé, avec l'horrible teinte verdâtre d'une décomposition déjà avancée ; il avait dû séjourner plus d'un mois dans le fleuve. On pouvait pourtant reconnaître que la morte était jeune. Ses longs cheveux noirs semblaient bouger parce que des bulles y crevaient. Le visage avait été lacéré, talonné, écrasé pour qu'on ne pût l'identifier; et le cou portait la trace d'un lacet.

Les mariniers, partagés entre le dégoût et une attirance obscène, poussaient du bout de leurs gaffes l'impudique charogne.

Soudain le corps, rendant l'eau qui le gonflait, se mit à remuer de lui-même, donnant un instant l'illusion de ressusciter, et les commères s'écartèrent en hurlant. Le bailli, qu'on avait averti, arriva, posa quelques questions, tourna autour de la morte, inspecta les objets sortis du sac, avec le cadavre, et qui s'égouttaient sur l'herbe : une corne de bouc, une figurine de cire enveloppée de chiffons et piquée d'épingles, un grossier ciboire d'étain gravé de signes sataniques.

- C'est une sorcière occise par ses compagnons après quelque sabbat ou noire messe, déclara le bailli.

Les commères se signèrent. Le bailli désigna une corvée pour aller enfouir au plus vite le corps et les vilains objets dans un boqueteau, à l'écart du village, et sans une prière. Un crime bien fait, en somme, bien maquillé, où Gillet de Nelle avait suivi les bonnes leçons de Lormet le Dolois, et qui s'achevait comme l'avaient souhaité les meurtriers. Robert d'Artois était vengé de la trahison de Béatrice, ce qui ne signifiait pas qu'il fût pour autant triomphant.

Dans deux générations, les villageois de Chatou ne sauraient plus pourquoi on avait appelé un bouquet d'arbres, en aval, " le bois de la sorcière ".

VII LE TOURNOI D'ÉVREUX

Vers le milieu du mois de mai, on vit des hérauts à la livrée de France, accompagnés de sonneurs de busines, s'arrêter sur les places des villes, aux carrefours des bourgades et devant l'entrée des châteaux. Les sonneurs soufflaient dans leur longue trompette d'où pendait une flamme fleurdelisée, le héraut déroulait un parchemin et d'une voix forte proclamait : - " Or, oyez, oyez! On fait assavoir à tous princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers des duchés de Normandie, de Bretagne et de Bourgogne, des comtés et marches d'Anjou, d'Artois, de Flandre et de Champagne, et à tous autres, qu'ils soient de ce royaume ou de tout autre royaume chrétien, s'ils ne sont bannis ou ennemis du roi notre Sire, à qui Dieu donne bonne vie, que le jour de la Sainte-Lucie, sixième de juillet, auprès la ville d'Évreux, sera un grandissime pardon d'armes et très noble tournoi, où l'on frappera de masses de mesure et épées rabattues, en harnais propre pour ce faire, en timbre, cotte d'armes et housseaux de chevaux armoyés des nobles tournoyeurs, comme de toute ancienneté et

coutume.

"Duquel tournoi sont chefs très hauts et très puissants princes, mes très redoutés seigneurs notre Sire bien aimé, Philippe, roi de France, pour appelant, et le Sire Jean de Luxembourg, roi de Bohême, pour défendant. Et pour ce fait-on derechef assavoir à tous princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers des marches dessus dites et autres de quelconque nation qu'ils soient, qui auront vouloir et désir de tournoyer pour acquérir honneur, qu'ils portent de petits écussons que ci présentement donnerai, à ce qu'on reconnaisse qu'ils sont des tournoyeurs, et pour ce en demande qui en voudra avoir. Et audit tournoi il y aura de nobles et riches prix, par les dames et damoiselles donnés.

" Outre plus, j'annonce à tous princes, barons, chevaliers, et écuyers qui avez l'intention de tournoyer, que vous êtes tenus de vous rendre audit lieu

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Les jouteurs qui n'étaient pas en lice, sous couvert d'assister aux exploits d'un ami, venaient s'asseoir auprès des dames, et il s'amorçait là des fleuretages qu'on poursuivrait le soir, au château, entre les danses et les caroles.

Messire Jean de Hainaut et le roi de Bohême, invisibles sous leurs armures empanachées, portaient chacun à la hampe de leur lance six manches de soie, comme autant de cours accrochés. Il fallait qu'un des jouteurs renversât l'autre ou bien que le bois de lance se brisât. On ne devait frapper qu'à la poitrine, et l'écu était incurvé de manière à dévier les coups. Le ventre protégé par le haut arçon de la selle, la tête enfermée dans un heaume dont la ventaille était abaissée, les adversaires se lançaient l'un contre l'autre. Dans les tribunes, on hurlait, on trépignait de joie. Les deux jouteurs étaient de force égale, et l'on parlerait longtemps de la grâce avec laquelle messire de Hainaut mettait lance sur fautre21, et aussi de la façon qu'avait le roi de Bohême d'être droit comme flèche sur ses étriers et de tenir au choc jusqu'à ce que les deux hampes, se ployant en arcs, finissent par se rompre.

Quant au comte Robert d'Artois, venu de Conches en voisin, et qui montait d'énormes chevaux percherons, son poids le rendait redoutable. Harnais rouge, lance rouge, écharpe rouge flottant à son heaume, il avait une habileté particulière pour cueillir l'adversaire en pleine course, l'élever hors de sa selle et l'envoyer dans la poussière. Mais il était d'humeur sombre, ces temps-ci, Monseigneur d'Artois, et l'on eût dit qu'il participait à ces jeux plutôt par devoir que par plaisir. Cependant les juges diseurs, tous choisis parmi les plus importants personnages du royaume, tels le connétable Raoul de Brienne, ou messire Miles de Noyers, s'occupaient de l'organisation du grand tournoi final.

Entre le temps passé à se harnacher et déharnacher, à paraître aux joutes, à commenter les exploits, à ménager les vanités des chevaliers qui voulaient combattre sous telle bannière et non sous telle autre, et le temps employé à table, et celui encore d'écouter ménestrels après les festins, et de danser après avoir ouï les chansons, c'était à peine si le roi de France, le roi de Bohême et leurs conseillers disposaient d'une petite heure chaque jour pour s'entretenir des affaires d'Italie qui étaient, somme toute, la raison de cette réunion. Mais on sait que les affaires les plus importantes se règlent en peu de paroles si les interlocuteurs sont en bonne humeur de s'accorder. Comme deux vrais rois de la Table Ronde, Philippe de Valois, magnifique en ses robes brodées, et Jean de Luxembourg, non moins somptueux, s'adressaient, le hanap en main, de solennelles déclarations d'amitié. On décidait à la hâte d'une lettre au pape Jean XXII ou d'une ambassade au roi Robert de Naples.

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LES ROIS MAUDITS

- Ah ! il faudra aussi, mon beau Sire, que nous parlions un peu de la croisade, disait Philippe VI. Car il avait repris le projet de son père Charles de Valois et de son cousin Charles le Bel. Tout allait si bien au royaume de France, le Trésor se trouvait si convenablement fourni et la paix de l'Europe, avec l'aide du roi de Bohême, si convenablement assurée, qu'il devenait urgent d'envisager, pour l'honneur et la prospérité des nations chrétiennes, une belle et glorieuse expédition contre les Infidèles.

- Ah! Messeigneurs, on corne l'eau...

La conférence était levée ; on discuterait de la croisade après le repas, ou le lendemain. A table, on se gaussait fort du jeune roi Edouard d'Angleterre qui, trois mois auparavant, et accompagné du seul Lord Montaigu, était venu, déguisé en marchand, pour s'entretenir secrètement avec le roi de France. Oui, costumé comme un quelconque négociant lombard! Et dans quel dessein? Pour conclure un règlement de commerce au sujet des fournitures lainières à la Flandre. Un marchand, en vérité ; il s'occupait des laines ! Avait-on jamais vu prince se soucier de telles affaires, comme un vulgaire bourgeois des guildes ou des hanses? - Alors, mes amis, puisqu'il le voulait, je l'ai reçu en marchant ! disait Philippe de Valois charmé de son propre calembour. Sans fêtes, sans tournoi, en marchant dans les allées de la forêt d'Halatte; et je lui ai offert un petit souper maigre22.

Il n'avait que des idées absurdes, ce jeunot ! N'était-il pas en train d'instituer dans son royaume une armée permanente de gens de pied, avec service obligatoire? Qu'espérait-il de cette piétaille alors qu'on savait bien, et la bataille du mont Cassel l'avait assez prouvé, que seule la chevalerie compte dans les combats et que le fantassin fuit dès qu'il voit paraître cuirasse? - Il semble toutefois que l'ordre règne davantage en Angleterre depuis que Lord Mortimer a été pendu, faisait observer Miles de Noyers.

- L'ordre règne, répondait Philippe VI, parce que les barons anglais sont las, pour un temps, de s'être beaucoup battus entre eux. Dès qu'ils auront repris souffle, le pauvre Edouard verra ce qu'il pourra, avec sa piétaille! Et il avait pensé, naguère, le cher garçon, à réclamer la couronne de France... Allons, Messeigneurs, regrettez-vous de ne l'avoir pour prince, ou bien préférez-vous votre "roi trouvé"? ajoutait-il en se frappant gaillardement la poitrine. Au sortir de chaque festin, Philippe disait à Robert d'Artois, assez bas: - Mon frère, je veux te parler seul à seul, et de choses fort graves. - Sire mon cousin, quand tu le souhaiteras.

- Eh bien, ce soir...

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Mais le soir on dansait, et Robert ne cherchait pas à hâter un entretien dont il devinait trop aisément l'objet ; depuis les aveux de la Divion, toujours tenue en prison, d'autres arrestations avaient été opérées, dont celle du notaire Tesson, et tous les témoins soumis à une contre-enquête... On avait remarqué, pendant les brèves conférences avec le roi de Bohême, que Philippe VI ne demandait guère le conseil de Robert, ce qui pouvait être interprété comme un signe de défaveur.

La veille du tournoi, le " roi d'armes "23, accompagné de ses hérauts et de ses sonneurs, se rendit au château, aux demeures des principaux seigneurs et sur les lices mêmes, afin de proclamer: - " Or oyez, oyez, très hauts et puissants princes, ducs, comtes, barons, seigneurs, chevaliers et écuyers! Je vous notifie, de par Messeigneurs les juges diseurs, que chacun de vous fasse ce jour apporter son heaume sous lequel il doit tournoyer, et ses bannières aussi, en l'hôtel de Messeigneurs les juges, afin que mesdits seigneurs les juges puissent commencer à en faire le partage; et après qu'ils seront départis, les dames viendront voir et visiter pour en dire leur bon plaisir; et pour ce jour autre chose ne se fera, sinon les danses après souper. " A l'hôtellerie des juges, les heaumes, à mesure qu'ils arrivaient présentés par les valets d'armes, étaient alignés sur des coffres dans le cloître, et répartis par camp. On eût dit les dépouilles d'une folle armée décapitée. Car pour se bien distinguer pendant la bataille, les tour-noyeurs, par-dessus leur tortil ou leur couronne comtale, faisaient fixer à leur heaume les emblèmes les plus voyants ou les plus étranges : qui un aigle, qui un dragon, qui une femme nue, ou une sirène, ou une licorne dressée. De plus, de longues écharpes de soie, aux couleurs du seigneur, étaient accrochées à ces casques.

Dans l'après-midi, les dames vinrent à l'hôtellerie et, précédées des juges et des deux chefs de tournoi, c'est-à-dire les rois de France et de Bohême, furent invitées à faire le tour du cloître, tandis qu'un héraut, s'arrêtant devant chaque heaume, en nommait le possesseur. - Messire Jean de Hainaut... Monseigneur le comte de Blois... Monseigneur d'Évreux, roi de Navarre...

Certains des heaumes étaient peints, de même que les épées et les hampes des lances, d'où les surnoms de leurs propriétaires : le Chevalier aux armes blanches, le Chevalier aux armes noires. - Messire le maréchal Robert Bertrand, le chevalier au Vert Lion... Venait ensuite un heaume rouge monumental, et que sommait une tour d'or:

- Monseigneur Robert d'Artois, comte de Beaumont-le-Roger... La reine qui, au premier rang des dames, avançait de son pas inégal, fit le geste d'étendre la main. Philippe VI l'arrêta en lui relevant le poignet, et, feignant de l'aider à marcher, lui dit à mi-voix: - Ma mie, je vous le défends bien !

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LES ROIS MAUDITS

La reine Jeanne eut un sourire méchant.

- C'eût été pourtant bonne occasion, murmura-t-elle à sa voisine et belle-sour, la jeune duchesse du Bourgogne.

Car, selon les règles du tournoi, si une dame touchait un des heaumes, le chevalier auquel ce heaume appartenait se trouvait "recommandé", c'est-à-dire qu'il n'avait plus le droit de participer à la rencontre. Les autres chevaliers s'assemblaient pour le battre à coups de hampes, à son entrée en lice ; son cheval était donné aux sonneurs de trompettes; lui-même juché de force sur la main courante qui entourait les lices et obligé d'y demeurer, à califourchon, ridiculement, pendant tout le temps du tournoi. On infligeait tel traitement d'infamie à celui qui avait médit d'une dame, ou forfait d'autre manière à l'honneur, soit en prêtant argent à usure, soit pour " parole faussée ". Le mouvement de la reine n'avait pas échappé à Madame de Beaumont, qu'on vit pâlir. Elle s'approcha du roi son frère et lui

adressa des reproches.

- Ma sour, lui répondit Philippe VI avec une expresssion sévère, remerciez-moi plutôt que de vous plaindre.

Le soir, pendant les danses, chacun était au courant de l'incident. La reine avait fait mine de "recommander" Robert d'Artois. Celui-ci montrait son visage des très mauvais jours. Pour les caroles, il refusa ostensiblement la main à la duchesse de Bourgogne, et alla se planter devant la reine Jeanne, laquelle ne dansait jamais à cause de son infirmité ; il resta là un long instant, le bras arrondi comme s'il l'invitait, ce qui était méchant affront de revanche. Les épouses cherchaient des yeux leurs maris ; les violes et les harpes se faisaient entendre dans un silence angoissé. Il eût suffi du plus léger éclat pour que le tournoi fût avancé d'une nuit et que la mêlée commençât aussitôt, dans la salle de

bal.

L'entrée du roi d'armes, escorté de ses hérauts, et qui venait pour une nouvelle proclamation, produisit une utile diversion.

- " Or, oyez, hauts et puissants princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers qui êtes au tournoi parties ! Je vous fais assavoir de par Messeigneurs les juges diseurs que chacun de vous soit demain dedans les rangs à l'heure de midi, en armes et prêt pour tournoyer, car à une heure après midi les juges feront couper les cordes pour commencer le tournoi, auquel il y aura de riches dons par les dames donnés. Outre plus, je vous avise que nul d'entre vous ne doit amener dedans les rangs valets à cheval pour vous servir outre la quantité, à savoir: quatre valets pour princes, trois pour comtes, deux pour chevaliers et un pour écuyers, et des valets de pied chacun à son plaisir, comme ainsi en ont ordonné les juges. Outre plus, s'il plaît à vous tous, vous lèverez la main dextre en haut vers les saints, et tous ensemble promettrez que nul d'entre vous audit tournoi ne frappera à son escient d'estoc, ni non plus de la ceinture jusque plus bas; LE LIS ET LE LION

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et d'autre part, si, par cas d'aventure, le heaume choit de la tête à aucun d'entre vous, nul autre ne le touchera tant que son heaume ne sera remis et lacé; et vous vous soumettrez, si vous en faites autrement, à perdre armure et destrier, et à être criés bannis du tournoi les autres fois. Et ainsi vous jurez et promettez par la foi, sur votre honneur. " Tous les tournoyeurs présents levèrent la main et crièrent :

- Oui, oui, nous le jurons !

- Prenez bien garde, demain, dit le duc de Bourgogne à ses chevaliers, car notre cousin d'Artois pourrait se montrer mauvais et ne pas respecter toutes les semonces. Er puis l'on se remit à danser.

VIII HONNEUR DE PAIR, HONNEUR DE ROI

Chaque tournoyeur se trouvait dans le pavillon de drap brodé où flottait sa bannière et s'y faisait équiper. D'abord les chausses de mailles auxquelles on fixait les éperons; puis les plaques de fer qui couvraient les jambes et les bras; ensuite le haubert de cuir épais pardessus lequel on revêtait l'armure de corps, sorte de tonnelet de fer, articulé ou bien d'une seule pièce, selon les préférences. Venaient ensuite la cervelière de cuir pour protéger des chocs du heaume, et le heaume lui-même, empanaché ou surmonté d'emblèmes, et qui se laçait au col du haubert par des lanières de cuir. Par-dessus l'armure, on passait la cotte de soie, de couleur éclatante, longue, flottante, avec d'immenses manches festonnées qui pendaient aux épaules, et des armoiries brodées sur la poitrine. Enfin le chevalier recevait l'épée, au tranchant émoussé, et l'écu, large ou rondache. Dehors le destrier attendait, couvert d'une housse armoriée, mâchant son mors à longues branches, et le frontal protégé d'une plaque de fer sur laquelle était fixé, comme sur le heaume du maître, un aigle, un dragon, un lion, une tour ou un bouquet de plumes. Des valets d'armes tenaient les trois lances épointées dont chaque tournoyeur disposait, ainsi qu'une masse assez légère pour n'être pas meurtrière.

Les gens de noblesse se promenaient entre les pavillons, venaient assister au harnachement des champions, adressaient aux amis les derniers encouragements. Le petit prince Jean, fils aîné du roi, contemplait avec admiration ces préparatifs, et Jean le Fol, qui l'accompagnait, faisait des grimaces sous son bonnet à marotte. La foule populaire, nombreuse, était tenue à distance par une compagnie d'archers ; elle verrait surtout de la poussière, car, depuis

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quatre jours que les jouteurs piétinaient les lices, l'herbe était morte et le sol, bien qu'arrosé, se transformait en poudre.

Avant même que d'être à cheval, les tournoyeurs ruisselaient sous leur harnois dont les plaques de fer chauffaient au grand soleil de juillet. Ils perdraient bien quatre livres dans la journée. Les hérauts passaient en criant :

- Lacez heaumes, lacez heaumes, seigneurs chevaliers, et hissez bannières, pour convoyer la bannière du chef!

Les échafauds s'étaient emplis et les juges diseurs, parmi lesquels le connétable, messire Miles de Noyers et le duc de Bourbon, se trouvaient à leurs places dans la tribune centrale. Les trompes retentirent; les tournoyeurs, aidés par leurs valets, montèrent pesamment à cheval et se rendirent, qui devant la tente du roi de France, qui devant la tente du roi de Bohême, pour se former en cortège, deux par deux, chaque chevalier suivi de son porte-bannière, jusqu'aux lices, où ils firent leur entrée.

Des cordes séparaient l'enclos par moitié, dans le sens de la largeur. Les deux partis se rangèrent face à face. Après de nouvelles sonneries de trompettes, le roi d'armes s'avança pour répéter une dernière fois les conditions du tournoi.

Enfin il cria :

- Coupez cordes, hurlez bataille, quand vous voudrez!

Le duc de Bourbon n'entendait jamais ce cri sans un certain malaise, car c'était celui qu'autrefois poussait son père, Robert de Clermont, le sixième fils de Saint Louis, dans les crises de démence qui le saisissaient soudain au milieu d'un repas ou d'un conseil royal. Le duc lui-même préférait être juge plutôt que combattant.

Les hommes préposés avaient levé leurs haches; les cordes se rompirent. Les porte-bannières quittèrent les rangs ; les valets à cheval, armés de tronçons de lance qui n'avaient pas plus de trois pieds, s'alignèrent contre la main courante, prêts à se porter au secours de leurs maîtres. Puis la terre trembla sous les sabots de deux cents chevaux lancés au galop les uns contre les autres ; et la mêlée s'engagea.

Les dames, debout dans les tribunes, criaient en suivant des yeux le heaume de leur chevalier préféré. Les juges étaient attentifs à distinguer les coups échangés afin de désigner les vainqueurs. Le choc des lances, des étriers, des armures, de toute cette ferraille, produisait un vacarme infernal. La poussière faisait écran au soleil.

Dès le premier affrontement, quatre chevaliers furent jetés à bas de leur destrier et vingt autres eurent leur lance rompue. Les valets, répondant aux appels qui sortaient par la ventaille des heaumes, coururent porter des lances neuves aux tournoyeurs désarmés et relever les désarçonnés qui gigotaient comme des crabes retournés. L'un d'eux avait la jambe brisée et quatre hommes durent l'emporter.

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Miles de Noyers était maussade et, bien que juge diseur, ne s'intéressait qu'assez vaguement au spectacle. En vérité, on lui faisait perdre son temps. Il avait à présider aux travaux de la Chambre des Comptes, contrôler les arrêts du Parlement, veiller à l'administration générale du royaume. Et pour complaire au roi, il lui fallait se tenir là, à regarder des hurleurs casser des lances de frêne ! Il cachait peu ses

sentiments.

- Tous ces tournois coûtent trop cher ; ce sont profusions inutiles, et que le peuple blâme, disait-il à ses voisins. Le roi n'entend pas ses sujets parler dans les bourgs et les campagnes. Lorsqu'il passe, il ne voit que gens courbés à lui baiser les pieds; mais moi, je sais bien ce que me rapportent les baillis et les prévôts. Vaines dépenses d'orgueil et de futilité ! Et pendant ce temps rien ne se fait ; les ordonnances demeurent à signer pendant deux semaines ; on ne tient conseil que pour décider qui sera roi d'armes ou chevalier d'honneur. La grandeur d'un royaume ne se mesure pas à ces simulacres de chevalerie. Le roi Philippe le Bel le savait bien, qui, d'accord avec le pape Clément, avait fait interdire les tournois.

Le connétable Raoul de Brienne, la main en visière pour observer la mêlée, répondit:

- Certes, vous ne parlez point à tort, messire, mais vous négligez cet aspect du tournoi qu'il est un bon entraînement à la guerre.

- Quelle guerre? dit Miles de Noyers. Croyez-vous donc qu'on s'en ira en guerre avec ces gâteaux de noces sur la tête et ces manches festonnées qui pendent de deux aunes? Les joutes, oui, je vous le concède, entretiennent l'habileté au combat ; mais le tournoi, depuis qu'il ne se fait plus en armure de guerre et que le chevalier ne porte plus le poids véritable, a perdu tout sens. Il est même funeste, car nos jeunes écuyers qui n'ont jamais servi à l'ost croiront qu'à l'ennemi les choses se passent de pareille façon, et qu'on attaque seulement quand on crie "coupez cordes!". Miles de Noyers pouvait parler avec autorité, car il avait été maréchal à l'armée, du temps que son parent Gaucher de Châtillon débutait en la charge de connétable et que Brienne s'exerçait encore à la quintaine.

- Il est bon également que nos seigneurs apprennent à se connaître pour la croisade, dit le duc de Bourbon d'un air entendu.

Miles de Noyers haussa les épaules. Cela convenait bien au duc, ce couard légendaire, de prôner la croisade !

Messire Miles était las de veiller aux affaires de la France sous un souverain que tous s'accordaient à juger admirable et que lui, par longue expérience du pouvoir, tenait pour peu capable. Une certaine fatigue survient à poursuivre des efforts dans une voie que personne n'approuve, et Miles, qui avait commencé sa carrière à la cour de

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Bourgogne, se demandait s'il n'allait pas bientôt y retourner. Mieux valait administrer sagement un duché que follement un royaume ; or le duc Eudes, la veille, lui avait fait une invite en ce sens. Il chercha du regard le duc dans la mêlée et vit qu'il gisait au sol, renversé par Robert d'Artois. Alors Miles de Noyers reprit intérêt au tournoi.

Continuer : partie 20 sur 34