Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
Mais voici que dans le même temps la nouvelle reine, Marie de Luxembourg, mourut brusquement, à Issoudun, en accouchant avant terme d'un enfant qui n'était pas viable. On ne pouvait décemment déclarer la guerre pendant le deuil, d'autant que le roi Charles était vraiment très abattu et presque incapable de tenir conseil. Le sort le poursuivait, décidément, dans son destin d'époux. Trompé d'abord, ensuite veuf... Il fallut que Valois, tout souci cessant, s'employât à découvrir une troisième épouse au roi, lequel s'inquiétait, devenait aigre, et reprochait à chacun le manque d'héritier où se trouvait le royaume. Lord Mortimer dut donc attendre qu'on ait réglé cette affaire-Monseigneur de Valois eût volontiers proposé une de ses dernières filles à marier, si les âges avaient pu s'assortir ; malheureusement même l'aînée, celle qui avait été offerte naguère au prince héritier d'Angleterre, ne comptait pas douze ans. Et Charles le Bel n'était guère enclin à patienter. Restait une autre cousine germaine, fille celle-là de Monseigneur Louis d'Évreux, défunt à présent, et nièce de Robert d'Artois. Cette Jeanne d'Évreux n'avait guère d'éclat mais était bien faite, et, surtout, elle avait l'âge requis pour être mère. Monseigneur de Valois, plutôt que d'engager de longues et difficiles tractations au-delà des frontières, encouragea toute la cour à pousser Charles vers cette union. Trois mois après la mort de Marie de Luxembourg, une nouvelle dispense était demandée au pape.
Le mariage eut lieu le 5 juillet. Quatre jours plus tôt, Charles avait décidé la confiscation de l'Aquitaine et du Ponthieu pour révolte et défaut d'hommage. Le pape Jean XXII, comme il le jugeait de sa mission chaque fois qu'éclatait un conflit entre deux souverains, écrivit au roi Edouard, l'engageant à venir prêter l'hommage pour qu'un des LA LOUVE DE FRANCE
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points du litige au moins fût apaisé. Mais l'armée de France était déjà sur pied et se rassemblait à Orléans, tandis qu'une flotte s'équipait dans les ports pour attaquer les côtes anglaises. Parallèlement, le roi d'Angleterre avait ordonné quelques levées d'hommes en Aquitaine, et messire Ralph Basset réunissait ses bannières ; le comte de Kent revenait en France, mais par l'Océan cette fois, et pour exercer dans le duché la lieutenance que lui avait commise son demi-frère.
Allait-on partir? Non, car il fallut encore que Monseigneur de Valois courût à Bar-sur-Aube pour y conférer avec Léopold de Habsbourg au sujet de l'élection au Saint Empire, et conclure un traité par lequel Habsbourg s'engageait à ne point être candidat, moyennant sommes d'argent, pensions et revenus dès à présent fixés, dans le cas où Valois serait élu empereur. Roger Mortimer attendait toujours...
Enfin le 1er août, par une chaleur écrasante où les chevaliers cuisaient comme en marmite sous leur cuirasse, Charles de Valois, superbe, lourd, portant cimier à son casque et cotte brodée d'or par-dessus son armure, se fit élever en selle. Il avait à ses côtés son second fils, le comte d'Alençon, son neveu Philippe d'Évreux, nouveau beau-frère du roi, le connétable Gaucher de Châtillon, Lord Mortimer de Wigmore, et enfin Robert d'Artois qui, monté sur un cheval à sa taille, pouvait surveiller toute l'armée.
Monseigneur de Valois partant pour cette campagne, sa seconde campagne de Guyenne, qu'il avait voulue, décidée, fabriquée presque, était-il joyeux, heureux ou simplement satisfait? Nullement. Il était d'humeur morose, parce que Charles IV avait refusé de signer sa commission de lieutenant général du roi en Aquitaine. Si quelqu'un vraiment avait droit à ce titre, n'était-ce pas Charles de Valois? Et quel visage faisait-il, alors que le comte de Kent, ce damoiseau, ce nourrisson, avait reçu, lui, la lieutenance du roi Edouard!
Le roi Charles le Bel, qui n'était capable de décider de rien, avait ainsi de brusques et bizarres obstinations à refuser ce qu'on lui demandait de plus évidemment nécessaire. Charles de Valois pestait ferme ce jour-là et ne cachait pas à ses voisins la petite opinion dans laquelle il tenait son neveu et souverain. En vérité, ce niais couronné, cet oison, valait-il qu'on se donnât tant de peine à gouverner pour lui le royaume?
Le vieux connétable Gaucher de Châtillon, qui commandait théoriquement l'armée, puisque Valois n'avait pas de commission officielle, plissait ses paupières de tortue sous son heaume de forme démodée. Il était un peu sourd, mais à soixante-quatorze ans, faisait encore bonne figure en selle.
Lord Mortimer avait acheté ses armes chez Tolomei. Sous la ventaille levée de son casque, on voyait briller ses yeux aux reflets durs,
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de la même couleur que l'acier neuf. Comme il marchait, par la faute de son roi, contre son pays, il portait une cotte d'armes de velours noir, en signe de deuil. La date de ce départ, il ne l'oublierait pas: on était le 1er août 1324, fête de Saint-Pierre-ès-Liens, et il y avait un an, jour pour jour, qu'il s'était évadé de la tour de Londres.
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Philippe VI pouvait-il faire moins, envers cet hôte chevaleresque, que d'offrir un tournoi en son honneur?
Ainsi dans la plaine d'Évreux, sur les bords de l'Iton, le roi de France et le roi de Bohême, amis fraternels, allaient se livrer fausse bataille... avec plus de monde sous les armes que n'en avait le fils de ce même roi de Bohême pour s'opposer à l'Italie entière. Les lices, c'est-à-dire l'enclos du tournoi, étaient tracées dans une vaste prairie plate où elles formaient un rectangle de trois cents pieds sur deux cents, fermé par deux palissades, la première à claire-voie et faite de poteaux terminés en pointe, la seconde, à l'intérieur, un peu plus basse et bordée d'une épaisse main courante. Entre les deux palissades se tenaient, pendant les épreuves, les valets d'armes des tournoyeurs.
Du côté de l'ombre avaient été bâtis les échafauds, trois grandes tribunes couvertes de toile et décorées de bannières: celle du milieu pour les juges, et les deux autres pour les dames. Tout autour, dans la plaine, se pressaient les pavillons des valets et palefreniers; c'était là qu'on venait admirer, en se promenant, les montures de tournoi ; sur chaque pavillon flottaient les armes de son propriétaire.
Les quatre premiers jours de la rencontre furent consacrés aux joutes individuelles, aux défis que se lançaient deux à deux les seigneurs présents. Certains voulaient leur revanche d'une défaite essuyée dans une précédente rencontre; d'autres, qui ne s'étaient jamais encore mesurés, souhaitaient s'éprouver; ou bien l'on poussait deux jouteurs fameux à s'affronter. Les tribunes s'emplissaient plus ou moins, selon la qualité des adversaires. Deux jeunes écuyers avaient-ils pu, en faisant démarches, obtenir les lices pour une demi-heure de grand matin? Les échafauds alors n'étaient que maigrement garnis de quelques amis ou parents. Mais qu'on annonçât une rencontre entre le roi de Bohême et messire Jean de Hainaut, arrivé tout exprès de la Hollande avec vingt chevaliers, les tribunes menaçaient de crouler. C'était alors que les dames arrachaient une manche de leur robe pour la remettre au chevalier de leur choix, fausse manche souvent, où la soie n'était cousue par-dessus la vraie manche que par quelques fils faciles à casser, ou bien vraie manche, chez certaines dames osées qui se plaisaient à découvrir un beau bras. Il y avait toute espèce de personnes, sur les gradins; car en cette grande affluence qui faisait d'Évreux comme une foire de noblesse, on ne pouvait point trop trier. Quelques follieuses de haut vol, aussi parées que les baronnes, et plus jolies souvent et de plus fines manières, parvenaient à se glisser aux meilleures places, jouaient de l'oil et provoquaient les hommes à d'autres tournois. 1250
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Philippe VI pouvait-il faire moins, envers cet hôte chevaleresque, que d'offrir un tournoi en son honneur?
Ainsi dans la plaine d'Évreux, sur les bords de l'Iton, le roi de France et le roi de Bohême, amis fraternels, allaient se livrer fausse bataille... avec plus de monde sous les armes que n'en avait le fils de ce même roi de Bohême pour s'opposer à l'Italie entière. Les lices, c'est-à-dire l'enclos du tournoi, étaient tracées dans une vaste prairie plate où elles formaient un rectangle de trois cents pieds sur deux cents, fermé par deux palissades, la première à claire-voie et faite de poteaux terminés en pointe, la seconde, à l'intérieur, un peu plus basse et bordée d'une épaisse main courante. Entre les deux palissades se tenaient, pendant les épreuves, les valets d'armes des tournoyeurs.
Du côté de l'ombre avaient été bâtis les échafauds, trois grandes tribunes couvertes de toile et décorées de bannières: celle du milieu pour les juges, et les deux autres pour les dames. Tout autour, dans la plaine, se pressaient les pavillons des valets et palefreniers; c'était là qu'on venait admirer, en se promenant, les montures de tournoi ; sur chaque pavillon flottaient les armes de son propriétaire.
Les quatre premiers jours de la rencontre furent consacrés aux joutes individuelles, aux défis que se lançaient deux à deux les seigneurs présents. Certains voulaient leur revanche d'une défaite essuyée dans une précédente rencontre; d'autres, qui ne s'étaient jamais encore mesurés, souhaitaient s'éprouver ; ou bien l'on poussait deux jouteurs fameux à s'affronter. Les tribunes s'emplissaient plus ou moins, selon la qualité des adversaires. Deux jeunes écuyers avaient-ils pu, en faisant démarches, obtenir les lices pour une demi-heure de grand matin? Les échafauds alors n'étaient que maigrement garnis de quelques amis ou parents. Mais qu'on annonçât une rencontre entre le roi de Bohême et messire Jean de Hainaut, arrivé tout exprès de la Hollande avec vingt chevaliers, les tribunes menaçaient de crouler. C'était alors que les dames arrachaient une manche de leur robe pour la remettre au chevalier de leur choix, fausse manche souvent, où la soie n'était cousue par-dessus la vraie manche que par quelques fils faciles à casser, ou bien vraie manche, chez certaines dames osées qui se plaisaient à découvrir un beau bras. Il y avait toute espèce de personnes, sur les gradins; car en cette grande affluence qui faisait d'Évreux comme une foire de noblesse, on ne pouvait point trop trier. Quelques follieuses de haut vol, aussi parées que les baronnes, et plus jolies souvent et de plus fines manières, parvenaient à se glisser aux meilleures places, jouaient de l'oil et provoquaient les hommes à d'autres tournois. 1248
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s'entraînait soi-même dans les vergers dont les oiseaux s'enfuyaient, effrayés par ces charges, ces chocs de lances et grands cliquetis d'épées. Les petits barons mettaient trois heures à essayer leur cervelière.
Pour se faire la main, les châtelains organisaient des tournois locaux où les hommes d'âge, fronçant le sourcil, gonflant les joues, jugeaient des coups en regardant leurs cadets s'éborgner. Après quoi l'on s'attablait pour dîner longuement, bâfrant, buvant et discutant. Ces jeux guerriers, de baronnie à baronnie, finissaient par être aussi coûteux que de vraies campagnes.
Enfin on se mettait en route ; le grand-père avait décidé à la dernière minute d'être du voyage, et le fils de quatorze ans avait eu gain de cause ; il servirait de petit écuyer. Les destriers d'armes, qu'il ne fallait point fatiguer, étaient conduits en main ; les coffres aux robes et aux cuirasses étaient chargés sur des mulets. Les goujats de service traînaient les pieds dans la poussière. On logeait aux hôtelleries des couvents ou bien chez quelque parent dont le manoir se trouvait sur le chemin, et qui lui-même se rendait au tournoi. Un lourd souper encore, copieusement arrosé, et à l'aube crevant on repartait tous ensemble.
Ainsi, de halte en halte, les troupes grossissaient, jusqu'à la rencontre, en formidable appareil, du sire comte dont on était vassal. On lui baisait la main ; quelques banalités s'échangeaient qui seraient longuement commentées. Les dames faisaient sortir des coffres une de leurs robes nouvelles et l'on s'agrégeait à la suite du comte, déjà longue d'une demi-lieue et toutes bannières flottantes sous le soleil de début d'été.
De fausses armées, équipées de lances épointées, d'épées sans tranchant et de masses sans poids, franchissaient alors la Seine, l'Eure, la Risle, ou montaient de la Loire, pour se rendre à une fausse guerre où rien n'était sérieux sinon les vanités.
Dès huit jours avant le tournoi, il ne restait plus chambre ou soupente à louer en toute la ville d'Évreux. Le roi de France tenait sa cour dans la plus grande abbaye, et le roi de Bohême, en l'honneur duquel les fêtes étaient données, logeait chez le comte d'Évreux, roi de Navarre. Singulier prince que ce Jean de Luxembourg, roi de Bohême, parfaitement impécunieux, couvert de plus de dettes que de terres, qui vivait aux crochets du Trésor de France mais n'eût pas imaginé de paraître en moins grand équipage que l'hôte dont il tirait ses ressources ! Luxembourg avait près de quarante ans, et en paraissait trente; on le reconnaissait à sa belle barbe châtaine, soyeuse et déployée, à sa tête rieuse et altière, à ses mains avenantes, toujours tendues. C'était un prodige de vivacité, de force, d'audace, de gaieté, de bêtise aussi. D'une stature voisine de celle de Philippe VI, il était
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s'entraînait soi-même dans les vergers dont les oiseaux s'enfuyaient effrayés par ces charges, ces chocs de lances et grands cliquetis d'épée^ Les petits barons mettaient trois heures à essayer leur cervelière.
Pour se faire la main, les châtelains organisaient des tournois locau^ où les hommes d'âge, fronçant le sourcil, gonflant les joues, jugeaier\t des coups en regardant leurs cadets s'éborgner. Après quoi l'o^ s'attablait pour dîner longuement, bâfrant, buvant et discutant. Ces jeux guerriers, de baronnie à baronnie, finissaient par être aus^ coûteux que de vraies campagnes.
Enfin on se mettait en route ; le grand-père avait décidé à la dernière minute d'être du voyage, et le fils de quatorze ans avait eu gain de cause; il servirait de petit écuyer. Les destriers d'armes, qu'il ne fallait point fatiguer, étaient conduits en main ; les coffres aux robes et aux cuirasses étaient chargés sur des mulets. Les goujats de service traînaient les pieds dans la poussière. On logeait aux hôtelleries des couvents ou bien chez quelque parent dont le manoir se trouvait sur le chemin, et qui lui-même se rendait au tournoi. Un lourd souper encore, copieusement arrosé, et à l'aube crevant on repartait tous ensemble.
Ainsi, de halte en halte, les troupes grossissaient, jusqu'à la rencontre, en formidable appareil, du sire comte dont on était vassal. On lui baisait la main ; quelques banalités s'échangeaient qui seraient longuement commentées. Les dames faisaient sortir des coffres une de leurs robes nouvelles et l'on s'agrégeait à la suite du comte, déjà longue d'une demi-lieue et toutes bannières flottantes sous le soleil de début d'été.
De fausses armées, équipées de lances épointées, d'épées sans tranchant et de niasses sans poids, franchissaient alors la Seine, l'Eure, la Risle, ou montaient de la Loire, pour se rendre à une fausse guerre où rien n'était sérieux sinon les vanités.
Dès huit jours avant le tournoi, il ne restait plus chambre ou soupente à louer en toute la ville d'Évreux. Le roi de France tenait sa cour dans la plus grande abbaye, et le roi de Bohême, en l'honneur duquel les fêtes étaient données, logeait chez le comte d'Évreux, roi de Navarre. Singulier prince que ce Jean de Luxembourg, roi de Bohême, parfaitement impécunieux, couvert de plus de dettes que de terres, qui vivait aux crochets du Trésor de France mais n'eût pas imaginé de paraître en moins grand équipage que l'hôte dont il tirait ses ressources ! Luxembourg avait près de quarante ans, et en paraissait trente; on le reconnaissait à sa belle barbe châtaine, soyeuse et déployée, à sa tête rieuse et altière, à ses mains avenantes, toujours tendues. C'était un prodige de vivacité, de force, d'audace, de gaieté, de bêtise aussi. D'une stature voisine de celle de Philippe VI, il était
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mailles de fer, il donnait une étrange impression d'intrépidité et de grâce, de manque de sérieux aussi.
L'intense vacarme des cloches le surprit à la sortie du donjon et le grand soleil d'août l'éblouit. Le lévrier se mit à hurler.
On monta jusqu'au sommet de la Thomasse, la grosse tour ronde construite par Richard Cour de Lion. Que n'avait-il pas bâti, cet ancêtre? L'enceinte de la tour de Londres, Château-Gaillard en Normandie, la forteresse de La Réole...
La Garonne, large et miroitante, coulait au pied du coteau presque à pic, et son cours dessinait des méandres à travers la grande plaine fertile où le regard se perdait jusqu'à la lointaine ligne bleue des monts de l'Agenais.
- Je ne distingue rien, dit le comte de Kent qui s'attendait à voir les avant-gardes françaises aux abords de la ville.
- Mais si, Monseigneur, lui répondit-on en criant pour dominer le bruit du tocsin. Le long de la rivière, en amont, vers Sainte-Bazeille !
En plissant les yeux et en mettant la main en visière, le comte de Kent finit par apercevoir un ruban scintillant qui doubla.it celui du fleuve. On lui dit que c'était le reflet du soleil sur les cuirasses et les caparaçons des chevaux.
Et toujours ce fracas de cloches qui brisait l'air! Les sonneurs devaient avoir les bras rompus. Dans les rues de la ville, autour de l'hôtel communal surtout, la population s'agitait, fourmillante. Comme les hommes semblaient petits, observés depuis les créneaux d'une citadelle! Des insectes. Sur tous les chemins qui aboutissaient à la ville, se pressaient des paysans apeurés, qui tirant sa vache, qui poussant ses chèvres, qui aiguillonnant les boufs de son attelage. On abandonnait les champs en courant ; arriveraient bientôt les gens des bourgs environnants, leurs hardes sur le dos ou entassées dans les chariots. Tout le monde se logerait comme il pourrait, dans une ville déjà surpeuplée par la troupe et les chevaliers de Guyenne,
- Nous ne commencerons vraiment à pouvoir compter les Français que dans deux heures, et ils ne seront pas sous les murs avant la nuit, dit le sénéchal.
- Ah ! c'est piètre saison pour faire la guerre, dit avec humeur le sire de Bergerac qui avait dû s'enfuir de Sainte-Foy-la-Grande quelques jours plus tôt, devant l'avance française. - Pourquoi donc n'est-ce pas bonne saison? demanda le comte de Kent en montrant le ciel pur et cette belle campagne qui s'étendait devant eux.
Il faisait un peu chaud, certes, mais cela ne valait-il pas mieux que la pluie et la boue? S'ils avaient connu, ces gens d'Aquitaine, les guerres d'Ecosse, ils se seraient bien gardés de se plaindre. - Parce qu'on est à un mois des vendanges, Monseigneur, dit le sire LA LOUVE DE FRANCE
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de Montpezat; parce que les vilains vont gémir de voir fouler leurs récoltes, et nous opposer leur mauvaise volonté. Le comte de Valois connaît bien ce qu'il fait; déjà, en 1294, il a agi de la sorte, ravageant tout pour lasser le pays plus vite.
Le duc de Kent haussa les épaules. Le pays bordelais n'en était pas à quelques barriques près, et guerre ou pas guerre, on continuerait de boire du claret. Il circulait en haut de la Thomasse une petite brise inattendue qui pénétrait dans la chemise ouverte du jeune prince et lui glissait agréablement sur la peau. Comme le seul fait de vivre procurait parfois une sensation merveilleuse !
Accoudé aux pierres tièdes du créneau, le comte de Kent se laissait aller à rêver. Il était, à vingt-trois ans, lieutenant du roi pour tout un duché, c'est-à-dire investi de toutes les prérogatives royales et figurant, en sa personne, le roi lui-même. 11 était celui qui disait : " Je veux ! " et auquel on obéissait. Il pouvait ordonner: "Pendez!"... Il ne songeait pas à le dire, d'ailleurs, mais il pouvait le faire. Et puis, surtout, il était loin de l'Angleterre, loin de la cour de Westminster, loin des lubies, des colères, des suspicions de son demi-frère Edouard II, loin des Despensers. Ici, il se trouvait enfin livré à lui-même, son seul maître, et maître de tout ce qui l'entourait. Une armée venait à sa rencontre qu'il allait charger et vaincre, il n'en doutait pas. Un astrologue lui avait annoncé qu'entre sa vingt-quatrième et sa vingt-sixième année il accomplirait ses plus hautes actions, qui le mettraient fort en vue... Ses songes d'enfance devenaient brusquement réels. Une grande plaine, des cuirasses, une autorité souveraine... Non, vraiment, il ne s'était, depuis sa naissance, senti plus heureux d'exister. La tête lui tournait un peu, d'une griserie qui ne lui venait de rien d'autre que de lui-même, et de cette brise qui passait contre sa poitrine, et de ce vaste horizon... - Vos ordres, Monseigneur ? demanda messire Basset qui commençait à s'impatienter. Le comte de Kent se retourna et regarda le petit sénéchal avec une nuance d'étonnement hautain. - Mes ordres? dit-il. Mais faites sonner les busines18, messire sénéchal, et mettez votre monde à cheval. Nous allons nous porter en avant et charger.
- Mais avec quoi, Monseigneur?
- Mais pardieu, avec nos troupes, Basset !
- Monseigneur, nous avons ici, à toute peine, deux cents armures, et il nous en vient plus de quinze cents à rencontre, aux chiffres que nous avons. N'est-il pas vrai, messire de Bergerac?
Le sire Réginald de Pons de Bergerac approuva de la tête. Le courtaud sénéchal avait le cou plus rouge et plus gonflé que de coutume; vraiment il était inquiet et près d'éclater devant tant d'inconsciente légèreté.
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- Et des renforts, nulle nouvelle? dit le comte de Kent.
- Eh non, Monseigneur! Toujours rien! Le roi votre frère, pardonnez mon propos, nous laisse par trop choir.
Il y avait quatre semaines qu'on attendait ces fameux renforts d'Angleterre. Et le connétable de Bordeaux qui, lui, avait des troupes, en prenait prétexte pour ne pas bouger, puisqu'il avait reçu l'ordre exprès du roi Edouard de se mettre en route aussitôt que les renforts arriveraient. Le jeune comte de Kent n'était pas aussi souverain qu'il y paraissait... Par suite de cette attente et de ce manque d'hommes - à se demander si les renforts annoncés étaient seulement embarqués ! - on avait permis à Monseigneur de Valois de se promener à travers le pays, d'Agen à Marmande et de Bergerac à Duras, comme dans un parc de plaisance. Et maintenant que Valois était là, à portée du regard, avec son gros ruban d'acier, on ne pouvait toujours rien faire.
- C'est aussi votre conseil, Montpezat? demanda le comte de Kent. - A regret, Monseigneur, oh ! bien à regret, répondit le baron de Montpezat en mordant ses noires moustaches.
- Et vous, Bergerac? questionna encore Kent.
- J'en ai les larmes de rage, dit Pons de Bergerac avec l'accent bien chantant qu'avaient tous les seigneurs de la région.
Edmond de Kent se dispensa d'interroger les barons de Budos et de Fargues de Mauvezin ; ceux-là ne parlaient ni le français, ni l'anglais, mais seulement le gascon, et Kent ne comprenait rien à leurs palabres. Leurs visages d'ailleurs fournissaient suffisante réponse. - Alors faites fermer les portes, messire sénéchal, et installons-nous pour être assiégés. Et puis quand les renforts arriveront, ils prendront les Français à revers, et ce sera peut-être mieux ainsi, dit le comte de Kent pour se consoler.
Il gratta du bout des doigts le front de son lévrier, et puis se réaccouda aux pierres tièdes pour observer la vallée. Un vieil adage disait : " Qui tient La Réole tient la Guyenne. " On tiendrait le temps qu'il faudrait.
Une avance trop aisée est presque aussi épuisante, pour une troupe, qu'une retraite. Faute de trouver devant soi une résistance qui permît de s'arrêter, fût-ce une journée, et de reprendre haleine, l'armée de France marchait, marchait, sans relâche, depuis plus de trois semaines, depuis vingt-cinq jours exactement. Le grand ost, bannières, armures, goujats, archers, chariots, forges, cuisines, et puis les marchands et les bordeliers à la suite, s'étirait sur plus d'une lieue. Les chevaux blessaient au garrot, et il ne se passait pas de quart d'heure que l'un ne se déferrât. Beaucoup de chevaliers avaient dû renoncer à porter leurs cuirasses qui, la chaleur aidant, leur provoquaient plaies et
furoncles aux jointures. La piétaille traînait ses lourds souliers cloutés. En plus, les belles prunes noires d'Agen, qui semblaient mûres sur les arbres, avaient purgé avec violence les soldats assoiffés et chapardeurs ; on en voyait qui quittaient la colonne à tout instant pour aller baisser leurs chausses le long du chemin.
Le connétable Gaucher de Châtillon somnolait le plus qu'il pouvait, à cheval. Près de cinquante ans de métier des armes et huit guerres ou campagnes lui en avaient donné l'entraînement. - Je vais dormir un petit, annonçait-il à ses deux écuyers.
Ceux-ci, réglant le pas de leurs montures, venaient se placer de part et d'autre du connétable, de façon à bien l'encadrer pour le cas où il aurait glissé de côté; et le vieux chef, les reins appuyés au troussequin, ronflait dans son heaume.
Robert d'Artois suait sans maigrir et répandait à vingt pas une odeur de fauve. Il avait fait amitié avec un des Anglais qui suivaient Mortimer, ce long baron de Maltravers qui ressemblait à un cheval, et il lui avait même offert de marcher dans sa bannière parce que l'autre était fort joueur et toujours prêt, aux haltes, à manier le cornet de dés.
Charles de Valois ne décolérait pas. Entouré de son fils d'Alençon, de son neveu d'Évreux, des deux maréchaux Mathieu de Trye et Jean des Barres, et de son cousin Alphonse d'Espagne, il s'emportait contre tout, contre le climat intolérable, contre la touffeur des nuits et la fournaise des jours, contre les mouches, contre la nourriture trop grasse. Le vin qu'on lui servait n'était que piquette de manant. Pourtant on était dans un pays de crus fameux? Où donc ces gens-là cachaient-ils leurs bonnes barriques? Les oufs avaient mauvais golt, le lait était aigre. Monseigneur de Valois se réveillait parfois avec des nausées, et depuis quelques jours il éprouvait dans la poitrine une douleur sournoise qui l'inquiétait. Et puis la piétaille n'avançait pas, non plus que les grosses bouches à poudre fournies par les Italiens et dont les patins de bois semblaient coller aux chemins. Ah ! si l'on avait pu faire la guerre seulement avec la chevalerie!... - Il semble que je sois voué au soleil, disait Valois. Ma première campagne, quand j'avais quinze ans, je l'ai faite ainsi, mon cousin Alphonse, par une chaleur brûlante, dans votre Aragon pelé, dont je fus un moment roi, contre votre grand-père.
Il s'adressait à Alphonse d'Espagne, héritier du trône d'Aragon, lui rappelant sans ménagement les luttes qui avaient divisé leurs familles. Mais il pouvait se le permettre, car Alphonse était bien débonnaire, prêt à tout accepter pour contenter chacun, prêt à partir pour la croisade puisqu'on l'en avait prié, et à combattre les Anglais pour s'entraîner à la croisade. - Ah ! la prise de Gérone ! continuait Valois, je m'en souviendrai toujours. Quelle bouilloire! Le cardinal de Cholet, n'ayant pas de
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couronne sous la main pour mon sacre, me coiffa de son chapeau. J'étouffais sous ce grand feutre rouge. Oui, j'avais quinze ans... Mon noble père, le roi Philippe le Hardi, mourut à Perpignan des fièvres qu'il avait prises là-bas...
Il s'était assombri en parlant de son père. Il pensait que celui-ci était mort à quarante ans. Son frère aîné, Philippe le Bel, avait trépassé à quarante-six, et son demi-frère Louis d'Évreux à quarante-trois. Lui-même en avait maintenant cinquante-quatre, depuis mars; il avait montré qu'il était le plus robuste de la famille. Mais combien de temps encore la Providence lui accorderait-elle? - Et la Campanie, et la Romagne, et la Toscane, d'autres pays où il fait chaud ! poursuivit-il. Traverser toute l'Italie depuis Naples, en pleine saison de soleil, jusqu'à Sienne et Florence, pour en chasser les Gibelins comme je l'ai fait, il y a... laissez-moi compter... 1301, vingt-trois ans !... Et ici même, en Guyenne dans l'année 94, c'était aussi l'été !
Toujours l'été.
- Dites-moi, Charles, il fera pire chaleur encore à la croisade, lança ironiquement Robert d'Artois. Vous nous voyez chevauchant contre le Soudan d'Egypte? Et là-bas, il paraît que la vigne est petite culture. On va lécher le sable.
- Oh! la croisade, la croisade... répondit Valois avec une grande lassitude irritée. Sait-on même si elle partira, la croisade, avec toutes les traverses qu'on me met ! Il est beau de vouer sa vie au service des royaumes et de l'Église, mais on finit par être las d'user toujours ses forces pour des ingrats.
Les ingrats, c'était le pape Jean XXII qui rechignait à accorder les subsides, comme si vraiment il avait voulu décourager l'expédition; c'était surtout le roi Charles IV qui, non seulement, différait toujours d'envoyer la commission de lieutenant à Charles de Valois, au point que cela en devenait offensant, mais en plus venait de profiter de l'éloignement de ce dernier pour se porter lui-même candidat à l'Empire. Et le pape, naturellement, avait accordé soutien officiel à cette candidature. Ainsi, toute la belle machination montée par Valois avec Léopold de Habsbourg s'écroulait. On le tenait pour niais, le Sire Charles le Bel, et de fait il l'était; mais il s'entendait assez bien aux coups fourrés... Valois avait reçu la nouvelle le jour même, vingt-cinquième d'août. Mauvaise Saint-Louis, en vérité !
Il était de si méchante humeur, et si occupé à chasser les mouches de son visage, qu'il en oubliait de regarder le paysage. Il ne vit La Réole que lorsqu'on fut devant, à quatre ou cinq portées d'arbalète.
La Réole, bâtie sur un éperon rocheux et dominée elle-même par un cercle de vertes collines, surplombait la Garonne. Découpée sur le ciel pâlissant, serrée dans ses remparts de bonne pierre ocre que dorait le soleil couchant, montrant ses clochers, les tours de son château, la LA LOUVE DE FRANCE
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haute charpente de son hôtel de ville au clocheton ajouré, et tous ses toits de tuiles rouges pressés les uns contre les autres, elle ressemblait aux miniatures qui représentaient Jérusalem dans les Livres d'heures. Une jolie ville, vraiment. En outre, sa position élevée en faisait une idéale place de guerre ; le comte de Kent n'était pas sot de l'avoir choisie pour s'y enfermer. Il ne serait pas facile d'enlever cette forteresse.
L'armée s'était arrêtée, attendant les ordres. Mais Monseigneur de Valois n'en donnait pas. Il boudait. Que le connétable, que les maréchaux prissent les décisions qui leur paraîtraient bonnes. Lui, n'étant pas lieutenant du roi, ne se chargeait plus d'aucune responsabilité. - Venez, Alphonse, allons nous rafraîchir, dit-il au cousin d'Espagne. Le connétable tournait la tête dans son heaume pour saisir ce que lui disaient ses chefs de bannières. Il envoya le comte de Boulogne en reconnaissance. Boulogne revint au bout d'une heure, ayant décrit le tour de la ville du côté des collines. Toutes les portes étaient closes, et la garnison ne donnait aucun signe de sortie. On décida donc de camper là, et les bannières s'installèrent un peu comme elles voulurent. Les vignes qui lançaient leurs sarments entre les arbres et les hauts échalas constituaient d'agréables abris en forme de tonnelles. L'armée était fourbue et s'endormit dans le clair crépuscule, avec l'apparition des premières étoiles. Le jeune comte de Kent ne put résister à la tentation de l'audace. Après une insomnieuse nuit dont il avait trompé l'attente en jouant au trémerel19 avec ses écuyers, il manda le sénéchal Basset, lui commanda de faire armer sa chevalerie et, avant l'aube, sans sonner trompe, sortit de la ville, par une poterne basse.
Les Français, ronflant dans les vignes, ne s'éveillèrent que lorsque le galop des chevaliers gascons fut sur eux. Ils dressèrent des têtes étonnées pour les rabaisser aussitôt, et voir les sabots de la charge leur passer à ras du front. Edmond de Kent et ses compagnons s'en donnaient à plaisir parmi ces groupes ensommeillés, taillant de l'épée, frappant de leurs masses d'armes, abattant les lourds fléaux plombés sur des jambes nues, des côtes que ne protégeaient ni mailles ni cuirasses. On entendait les os craquer, et un chemin de hurlements s'ouvrait dans le camp français. Les tentes de quelques grands seigneurs s'écroulaient. Mais bientôt une rude voix domina la mêlée, qui criait : " A moi Châtillon ! " Et la bannière du connétable, de gueules à trois pals de vair au chef d'or, un dragon pour cimier, deux lions d'or pour tenir, flotta dans le soleil levant. C'était le vieux Gaucher qui, de son campement sagement établi en retrait, accourait à la rescousse avec ses vassaux. Les appels: "Artois en avant!... A moi Valois!" répon- 894
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dirent à droite et à gauche. A demi équipés, certains à cheval, d'autres à pied, les chevaliers se ruaient à l'adversaire.
Le camp était trop vaste, trop disséminé, et les chevaliers français trop nombreux pour que le comte de Kent pût poursuivre longtemps ses ravages. Déjà les Gascons voyaient s'amorcer devant eux un mouvement de tenailles. Kent n'eut que le temps de faire tourner bride et de regagner au galop les portes de La Réole où il s'engouffra ; et puis, ayant adressé compliment à chacun, et son armure délacée, il s'en alla dormir, l'honneur sauf.
La consternation régnait dans le camp français où l'on entendait gémir les blessés. Parmi les morts, dont le nombre s'élevait à près de soixante, se trouvaient Jean des Barres, l'un des maréchaux, et le comte de Boulogne, commandant de l'avant-garde. On déplorait que ces deux seigneurs, vaillants hommes de guerre, eussent rencontré une fin aussi soudaine et absurde. Assommés à leur réveil ! Mais la prouesse de Kent inspira le respect. Charles de Valois lui-même, qui, la veille encore, déclarait qu'il ne ferait qu'une bouchée de ce jeune homme s'il le rencontrait en champ clos, prit un air pénétré, presque glorieux, pour dire :
- Eh ! Messeigneurs, il est mon neveu, ne l'omettez point !
Et oubliant du coup ses blessures d'amour-propre, ses malaises et le poids de la saison, il se mit, après que de somptueux honneurs funèbres eurent été rendus au maréchal des Barres, à préparer le siège de la ville. Il y montra autant d'activité que de compétence car, tout gros vaniteux qu'il était, il n'en était pas moins remarquable homme de guerre.
Toutes les routes d'accès à La Réole furent coupées, la région surveillée par des postes disposés en profondeur. Des fossés, remblais, et autres ouvrages de terre furent entrepris à petite distance des murs pour y mettre les archers à l'abri. On commença de construire, aux endroits les plus propices, des plates-formes pour y installer les bouches à poudre. En même temps on élevait des échafaudages destinés aux arbalétriers. Monseigneur de Valois était partout sur les chantiers, inspectant, ordonnant, poussant à l'ouvre. En retrait, dans l'amphithéâtre des collines, les chevaliers avaient fait dresser leurs trefs ronds au sommet desquels flottaient les bannières. La tente de Charles de Valois, placée de façon à dominer le camp et la cité assiégée, semblait un vrai château de toile brodée.
Le trente août, Valois reçut enfin sa commission tant attendue. Son humeur alors acheva de se transformer et il parut ne plus faire de doute pour lui que la guerre fût comme déjà gagnée. Deux jours plus tard, Mathieu de Trye, le maréchal survivant, Pierre de Cugnières et Alphonse d'Espagne, précédés de busines sonnantes et de la bannière blanche des parlementaires, s'avancèrent jusqu'au pied des murs de La Réole pour faire sommation au comte de Kent, d'ordre LA LOUVE DE FRANCE
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du puissant et haut seigneur Charles, comte de Valois, lieutenant du roi de France en Gascogne et Aquitaine, d'avoir à se rendre et remettre en leurs mains tout le duché pour faute de foi et hommage non rendu.
A quoi le sénéchal Basset, se hissant sur la pointe des pieds pour apparaître aux créneaux, répondit, d'ordre du haut et puissant seigneur Edmond, comte de Kent, lieutenant du roi d'Angleterre en Aquitaine et Gascogne, que la sommation était irrecevable et que le comte ne quitterait la ville ni ne remettrait le duché, sauf à être délogé par la force. La déclaration de siège ayant été faite dans les règles, chacun retourna à ses tâches. Monseigneur de Valois mit à l'ouvrage les trente mineurs prêtés à lui par l'évêque de Metz. Ces mineurs devaient percer des galeries souterraines jusque sous les murs, puis y placer des barils de poudre auxquels on mettrait le feu. L'ingeniator Hugues, qui appartenait au duc de Lorraine, promettait miracle de cette opération. Le rempart s'ouvrirait comme une fleur au printemps. Mais les assiégés, alertés par les coups sourds, disposèrent des récipients pleins d'eau sur les chemins de ronde. Et là où ils virent à la surface de l'eau se former des rides, ils surent que les Français, en dessous, creusaient une sape. Ils en firent autant de leur côté, travaillant la nuit, alors que les mineurs de Lorraine travaillaient de jour. Un matin, les deux galeries s'étant rejointes, il se passa sous terre, à la lueur des lumignons, une atroce boucherie dont les survivants ressortirent couverts de sueur, de poussière sombre et de sang, le regard affolé comme s'ils remontaient des enfers.
Alors, les plates-formes de tir étant prêtes, Monseigneur de Valois décida d'utiliser ses bouches à feu.
C'étaient de gros tuyaux de bronze épais, cerclés de fer, et reposant sur des affûts de bois sans roue. Il fallait dix chevaux pour traîner chacun de ses monstres, et vingt hommes pour les pointer, les caler, les charger. On construisait autour une sorte de caisse, faite d'épais madriers, et destinée à protéger les servants dans le cas où l'engin éclaterait.
Ces pièces venaient de Pisé. Les servants italiens les appelaient bombarda à cause du bruit qu'elles faisaient.
Tous les grands seigneurs, tous les chefs de bannières, s'étaient réunis pour voir fonctionner les bombardes. Le connétable Gaucher haussait les épaules et déclarait, l'air bougon, qu'il ne croyait pas aux vertus destructrices de ces machines. Pourquoi toujours faire confiance à des " novelletés ", alors qu'on pouvait se servir de bons mangonneaux, trébuchets et perrières qui, depuis des siècles, avaient produit leurs preuves? Pour réduire les villes qu'il avait prises, lui, Châtillon, avait-il eu besoin des fondeurs de Lombardie? Les guerres se gagnaient par 896
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la vaillance des âmes et la force des bras, et non point par recours à des poudres d'alchimistes qui sentaient un peu trop le soufre de Satan ! Les servants avaient allumé auprès de chaque engin un brasero où rougissait une broche de fer. Puis, ayant introduit la poudre à l'aide de grandes cuillers de fer battu, ils chargèrent chaque bombarde, d'abord d'une bourre d'étoupe, ensuite d'un gros boulet de pierre de près de cent livres, tout cela entonné par la gueule. Un peu de poudre fut déposé dans une gorge ménagée sur le dessus des culasses et qui communiquait par un mince orifice avec la charge intérieure.
Tous les assistants furent invités à se retirer de cinquante pas. Les servants des pièces se couchèrent, les mains sur les oreilles; un seul servant resta debout auprès de chaque bombarde pour mettre le feu à la poudre à l'aide des longues broches de fer rougies au feu. Et aussitôt que cela fut fait, il se jeta au sol et s'aplatit contre la caisse de l'affût. Des flammes rouges jaillirent et la terre trembla. Le bruit roula dans la vallée de la Garonne et s'entendit de Marmande à Langon. L'air était devenu noir autour des pièces, dont l'arrière s'était enfoncé dans le sol meuble par l'effet du recul. Le connétable toussait, crachait et jurait. Quand la poussière fut un peu dissipée, on vit qu'un des boulets était tombé chez les Français; une toiture, dans la ville, semblait éventrée. - Beaucoup de fracas pour peu de dégâts, dit le connétable. Avec de vieilles balistes à poids et à frondes, tous les boulets seraient arrivés au but sans qu'on soit à s'étouffer pour autant. Or, à l'intérieur de La Réole, personne n'avait compris tout d'abord pourquoi, du toit de maître Delpuch, notaire, une grande cascade de tuiles était soudain tombée dans la rue. On ne comprit pas non plus d'où venait ce coup de tonnerre, parti dans un ciel sans nuages, et que les oreilles perçurent un instant après. Puis maître Delpuch surgit de chez lui, en hurlant, parce qu'un gros boulet de pierre venait de choir
dans sa cuisine.
Alors, la population courut aux remparts pour constater qu'il n'y avait dans le camp français aucune de ces hautes machines qui formaient l'équipement habituel des sièges. A la deuxième salve, on fut forcé d'admettre que bruit et projectiles sortaient de ces longs tubes couchés dans la colline, et que surmontait un panache de fumée. Chacun fut saisi d'effroi, et les femmes refluèrent vers les églises pour y prier contre cette invention du démon. Le premier coup de canon des guerres d'Occident venait d'être tiré20. Le 22 septembre au matin, le comte de Kent fut prié de recevoir messires Ramon de Labison, Jean de Mirai, Imbert Esclau, les frères Doat et Barsan de Pins, le notaire Hélie de Malenat, tous les six jurats de La Réole, ainsi que plusieurs bourgeois qui les accompagnaient. Les LA LOUVE DE FRANCE
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jurats présentèrent au lieutenant du roi d'Angleterre de longues doléances, et sur un ton qui s'écartait de la soumission et du respect. La ville était sans vivres, sans eau et sans toits. On voyait le fond des citernes, on balayait le sol des greniers, et la population n'en pouvait plus de cette pluie de boulets, de quart d'heure en quart d'heure, depuis plus de trois semaines. L'hôtel-Dieu regorgeait de malades et de blessés. On entassait dans les cryptes des églises les corps des gens tués dans les rues, des enfants écrasés dans leur lit. Les cloches de l'église Saint-Pierre s'étaient effondrées dans un vacarme de fin du monde, ce qui prouvait bien que Dieu ne protégeait pas la cause anglaise. En outre, il devenait urgent de vendanger, au moins dans les vignobles que les Français n'avaient pas ravagés, et l'on n'allait pas laisser pourrir sur ceps la récolte. La population, encouragée par les propriétaires et négociants, s'apprêtait à se soulever et à se battre avec les soldats du sénéchal, si de besoin, pour obtenir la reddition.
Tandis que les jurats parlaient, un boulet siffla dans l'air et l'on entendit un écroulement de charpente. Le lévrier du comte de Kent se mit à hurler. Son maître le fit taire d'un mouvement de lassitude excédée.
Depuis plusieurs jours déjà, Edmond de Kent savait qu'il aurait à se rendre. Il s'obstinait à la résistance, sans aucun motif raisonnable. Ses maigres troupes, déprimées par le siège, étaient hors d'état de soutenir un assaut. Tenter une nouvelle sortie contre un adversaire maintenant solidement retranché n'eût été qu'une folie. Et voici que les habitants de La Réole menaçaient de se révolter.
Kent se tourna vers le sénéchal Basset.
- Les renforts de Bordeaux, messire Ralph, y croyez-vous encore? demanda-t-il. Le sénéchal ne croyait plus à rien. Au bout de ses forces, il n'hésitait pas à accuser le roi Edouard et ses DesrJensers d'avoir laissé les défenseurs de La Réole dans un abandon qui ressemblait assez à une trahison.
Les sires de Bergerac, de Budos et de Montpezat ne montraient pas de plus joyeuses mines. Personne ne se souciait de mourir pour un roi qui témoignait si peu de soin à ses meilleurs serviteurs. La fidélité était par trop mal payée.
- Avez-vous une bannière blanche, messire sénéchal? dit le comte de Kent. Alors, faites-la hisser au sommet du château.
Quelques minutes plus tard, les bombardes se turent, et sur le camp français tomba ce grand silence surpris qui accueille les événements longtemps espérés. Des parlementaires sortirent de La Réole et furent conduits à la tente du maréchal de Trye, lequel leur communiqua les conditions générales de la reddition. La ville serait livrée, naturellement ; mais également le comte de Kent devrait signer et proclamer la
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remise de tout le duché entre les mains du lieutenant du roi de France. Il n'y aurait ni pillage, ni prisonniers, mais seulement des otages, et une indemnité de guerre à fixer. En outre, le comte de Valois priait le comte
de Kent à dîner.
Un grand festin fut apprêté dans le tref de toile brodée des lis de France où Monseigneur Charles vivait depuis près d'un mois. Le comte de Kent arriva sous ses plus belles armes, mais pâle et s'efforçant de contenir, sous un masque de dignité, son humiliation et son désespoir. Il était escorté du sénéchal Basset et de plusieurs seigneurs gascons. Les deux lieutenants royaux, le vainqueur et le vaincu, se parlèrent avec quelque froideur, s'appelant néanmoins "Monseigneur mon neveu ", " Monseigneur mon oncle ", ainsi que gens entre qui la guerre ne rompt point les liens de famille.
A table, Monseigneur de Valois fit asseoir le comte de Kent en face de lui. Les chevaliers gascons commencèrent de s'empiffrer comme ils n'en avaient point eu l'occasion depuis des semaines. On s'efforçait à la courtoisie, et de complimenter l'adversaire sur sa vaillance. Le comte de Kent fut félicité de sa sortie fougueuse qui avait coûté un maréchal aux Français. Kent répondit en marquant beaucoup de considération à son oncle pour ses dispositifs de siège et l'emploi de l'artillerie à feu. - Entendez-vous, messire connétable, et vous tous, Messeigneurs, s'écria Valois, ce que déclare mon noble neveu... que sans nos bombardes à boulets, la ville aurait pu tenir quatre mois? Qu'on en
garde souvenir !
Par-dessus les plats, les coupes et les brocs, Kent et Mortimer s'observaient.
Aussitôt le banquet achevé, les principaux chefs s'enfermèrent pour la rédaction de l'acte de trêve dont les articles étaient nombreux. Kent, à vrai dire, était prêt à céder sur tout, sauf sur certaines formules qui contestaient la légitimité des pouvoirs du roi d'Angleterre, et sur l'inscription des sires Basset et Montpezat en tête de la liste des otages. Car ces derniers ayant séquestré et pendu des officiers du roi de France, leur sort n'eût été que trop certain. Or Valois exigeait qu'on lui remît le sénéchal et le responsable de la révolte de Saint-Sardos.
Lord Mortimer participait aux négociations. Il suggéra d'avoir un entretien particulier avec le comte de Kent. Le connétable Gaucher s'y déclara opposé ; on ne laissait pas discuter d'une trêve par un transfuge du camp adverse ! Mais Robert d'Artois et Charles de Valois faisaient confiance à Mortimer. Les deux Anglais s'isolèrent donc dans un coin
du tref.
- Avez-vous grande inclination, my Lord, à vous en retourner si tôt en Angleterre?... demanda Mortimer. Kent ne répondit pas. LA LOUVE DE FRANCE
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- Pour y affronter le roi Edouard votre frère, dont vous connaissez assez l'injustice et qui vous fera grief d'une défaite que les Despensers vous ont ménagée? Car vous avez été trahi, my Lord, vous ne pouvez l'ignorer. Nous savions que des renforts vous étaient promis qui ne sont jamais partis d'Angleterre. Et l'ordre au sénéchal de Bordeaux de n'aller point à votre aide avant l'arrivée de ces renforts, n'est-ce pas là trahison? Ne vous surprenez pas de me voir si bien informé ; je n'en suis redevable qu'aux banquiers lombards... Mais vous êtes-vous demandé la cause d'une si félonne négligence à votre endroit? N'en voyez-vous pas le but?
Kent se taisait toujours, la tête un peu inclinée, et contemplait ses doigts. - Vainqueur ici, vous deveniez redoutable pour les Despensers, my Lord, reprit Mortimer, et preniez trop d'importance dans le royaume. Ils ont bien préféré vous faire subir le discrédit d'une reddition, fût-ce au prix de l'Aquitaine dont peu se soucient des hommes attentifs seulement à voler, l'une après l'autre, les baronnies des Marches. Comprenez-vous qu'il m'ait fallu, voici trois ans, me rebeller pour l'Angleterre contre son roi, ou pour le roi contre lui-même? Qui vous assure qu'aussitôt rentré vous ne serez pas à votre tour accusé de forfaiture et jeté en geôle? Vous êtes jeune encore, my Lord, et ne connaissez point ce dont ces mauvaises gens sont capables. Kent repoussa ses rouleaux blonds derrière son oreille, et répondit enfin : - Je commence, my Lord, à le connaître à mes dépens.
- Vous répugnerait-il de vous offrir pour premier otage, sous la garantie, bien sûr, que vous aurez traitement de prince? A présent que l'Aquitaine est perdue, et à jamais, je le crains, ce qu'il nous faut sauver, c'est le royaume lui-même, et c'est d'ici que nous le pouvons mieux faire. Le jeune homme leva vers Mortimer un regard surpris.
- Voici deux heures, dit-il, j'étais encore lieutenant du roi mon frère, et déjà vous m'invitez à entrer en révolte?
- Sans qu'il y paraisse, my Lord, sans qu'il y paraisse... Les grandes actions se décident en peu de temps.
- Combien m'en accordez-vous?
- Il n'en est besoin, my Lord, puisque vous avez déjà décidé. Ce ne fut pas un mince succès pour Roger Mortimer lorsque le jeune comte Edmond de Kent, revenant s'asseoir à la table de la trêve, annonça qu'il s'offrait pour premier otage. Mortimer, se penchant vers son épaule, lui dit : - A présent, il nous faut ouvrer pour sauver votre belle-sour et cousine, la reine. Elle mérite notre amour, et nous peut être du plus grand appui.
DEUXIEME PARTIE
ISABELLE AUX AMOURS
I
LA TABLE DU PAPE JEAN
L'église Saint-Agricol venait d'être entièrement reconstruite. La cathédrale des Doms, l'église des Frères Mineurs, celle des Frères Prêcheurs et des Augustiniens, avaient été agrandies et rénovées. Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem s'étaient construit une magnifique commanderie. Au-delà de la place au Change s'élevait une nouvelle chapelle Saint-Antoine, et l'on creusait les fondations de la future église Saint-Didier.
Le comte de Bouville, depuis une semaine, parcourait Avignon sans la reconnaître, sans plus rien trouver des souvenirs qu'il y avait laissés. Chaque promenade, chaque trajet était cause pour lui d'une surprise et d'un émerveillement. Comment une ville, en huit ans, pouvait-elle avoir changé si totalement d'aspect?
Car ce n'étaient pas seulement les sanctuaires qui étaient sortis de terre, ou bien avaient pris façades différentes, et montraient de toutes parts leurs flèches, leurs ogives, leurs rosaces, leurs broderies de pierre blanche que dorait un peu le soleil d'hiver et où chantait le vent du Rhône. Partout s'élevaient hôtels princiers, habitations de prélats, édifices communaux, demeures de bourgeois enrichis, maisons de compagnies lombardes, entrepôts, magasins. Partout on entendait le bruit patient, incessant et pareil à la pluie, du marteau des tailleurs de pierre, ces millions de petits coups de métal contre la roche tendre et par lesquels s'édifient les capitales. Partout la foule nombreuse, et souvent écartée par le cortège de quelque cardinal, partout la foule active, vivace, affairée, marchait dans les gravats, la sciure, la poussière calcaire. C'est le signe des âges de richesse que d'y voir les souliers brodés de la puissance se souiller aux déchets du bâtiment. Non, Hugues de Bouville ne reconnaissait plus rien. Le mistral lui jetait aux yeux, en même temps que la poussière des travaux, un
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LES ROIS MAUDITS
constant éblouissement. Les négoces, qui tous s'honoraient d'être fournisseurs du Très Saint-Père ou des éminences de son Sacré collège, regorgeaient des plus somptueuses marchandises de la terre, des velours les plus épais, des soieries, toiles d'or et passementeries les plus lourdes. Les bijoux sacerdotaux, croix pectorales, crosses, bagues, ciboires, ostensoirs, patènes, et puis aussi plats à manger, cuillers, gobelets, hanaps gravés d'armoiries tiarées ou cardinalices, s'entassaient sur les étagères du Siennois Tauro, du marchand Corboli et de maître Cachette, argenteurs. Il fallait des peintres pour décorer toutes ces nefs, ces voûtes, ces cloîtres, ces salles d'audience; les trois Pierre, Pierre du Puy, Pierre de Carmelère et Pierre Gaudrac, aidés de leurs nombreux élèves, étendaient l'or, Pazur, le carmin, et traçaient les figures du Zodiaque autour des scènes des deux Testaments. 11 fallait des sculpteurs; maître Macciolo de Spolète taillait dans le rouvre et le noyer les effigies des saints qu'il peignait ensuite ou recouvrait d'or. Et Ton saluait tics bu--dans les rues un homme qui n'était pas cardinal, mais que n'escortait pas moins une suite imposante d'acolytes et de serviteurs chargés de toises et de grands rouleaux de vélin; cet homme était messirc Guillaume de Coucouron, chef de tous les architectes pontificaux qui, depuis l'an 1317, rebâtissaient Avignon pour la dépense fabuleuse de cinq mille florins d'or. Les femmes, 4ans cette métropole religieuse, se vêtaient plus bellement qu'en aucun lieu du monde. Les voir sortir des offices, traverseï les rues, courir les boutiques, tenir cour en pleine rue, frileuse^ et rieuses, dans leurs manteaux fourrés, parmi des seigneurs empressés et des clercs fort délurés, était un enchantement du regard. Certaines allaient même fort aisément au bras d'un chanoine ou d'un évêque, et les deux robes avançaient, balayant la poussière blanche d'un pas bien