Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
Seule la main d'Orleton resta baissée.
Philippe de Valois, qui se sentait soudain épuisé, se disait: "C'est chose faite, c'est chose faite. " II entendit l'archevêque Guillaume de Trye, son ancien précepteur, dire : - Longue vie au régent du royaume de France, pour le bien du peuple et de la Sainte Église.
Le chancelier Jean de Cherchemont avait préparé le document qui devait clore le conseil et en entériner la décision ; il ne restait que le nom à inscrire. Le chancelier traça en grandes lettres celui du " très puissant, très noble et très redouté seigneur Philippe, comte de Valois ", et puis donna lecture de cet acte qui non seulement attribuait la régence, mais encore désignait le régent, si l'enfant à naître était une fille, pour devenir roi de France.
Tous les assistants apposèrent en bas du document leur signature et leur sceau privé; tous, sauf le duc de Guyenne, c'est-à-dire son représentant Monseigneur Adam Orleton qui refusa en disant : - On ne perd jamais rien à défendre son droit, même si l'on sait qu'il ne peut pas triompher. L'avenir est grand, et dans les mains de Dieu.
Philippe de Valois s'était approché du catafalque et regardait le corps de son cousin, la couronne encadrant le front cireux, le long sceptre d'or posé le long du manteau, les bottes scintillantes. On crut qu'il priait, et ce geste lui valut le respect.
Robert d'Artois vint auprès de lui et lui murmura:
- Si ton père te voit, en ce moment, il doit être bien heureux, le cher homme... Encore deux mois à attendre.
IV LE ROI TROUVÉ
Les princes de ce temps-là avaient besoin d'un nain. Les couples de pauvres gens considéraient presque comme une chance de mettre au monde un avorton de cette sorte ; ils avaient la certitude de le vendre un jour à quelque grand seigneur, sinon au roi lui-même. Car le nain, nul n'eût songé à en douter, était un être intermédiaire entre l'homme et l'animal domestique. Animal, parce qu'on pouvait lui mettre un collier, l'affubler, comme un chien dressé, de vêtements grotesques, et lui envoyer des coups de pied aux fesses ; homme, parce qu'il parlait et s'offrait volontairement, moyennant salaire et nourriture, à ce rôle dégradant. Il avait à bouffonner sur ordre, sautiller, pleurer ou niaiser comme un enfant, et cela même quand ses cheveux devenaient blancs. Sa petitesse faisait ressortir la grandeur du maître. On se le transmettait par héritage ainsi qu'un bien de propriété. Il était le symbole du " sujet ", de l'individu soumis à autrui par nature, et créé tout exprès, semblait-il, pour témoigner de la division de l'espèce humaine en races différentes, dont certaines avaient pouvoir absolu sur les autres. L'abaissement comportait des avantages ; le plus petit, le plus faible, le plus difforme, prenait place parmi les mieux nourris et les mieux vêtus. Il était également permis et même ordonné à ce disgracié de dire aux maîtres de la race supérieure ce qui n'eût été toléré de nul autre. Les moqueries, les reproches, les insultes que tout homme, même le plus dévoué, adresse parfois en pensée à celui qui le commande, le nain les proférait pour le compte de tous, comme par délégation.
Il existe deux sortes de nains : ceux à long nez, à face triste et à double bosse, et ceux à gros visage, nez court et torse de géant monté sur de minuscules membres noués. Le nain de Philippe de Valois, Jean le Fol, était de la seconde sorte. Sa tête arrivait juste à hauteur des tables. Il LE LIS ET LE LION
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portait grelots au sommet de son bonnet et sur les épaules de ses robes de soie. Ce fut lui qui vint dire un jour à Philippe, en tournoyant et en ricanant : - Tu sais, mon Sire, comment le peuple te nomme? On t'appelle "le roi trouvé". Car le Vendredi saint, 1er avril de l'an 1328, Madame Jeanne d'Évreux, veuve de Charles IV, avait fait ses couches. Rarement dans l'Histoire, sexe d'enfant fut observé avec plus d'attention à l'issue des flancs maternels. Et quand on vit que c'était une fille qui naissait, chacun reconnut bien que la volonté divine s'était exprimée et l'on en éprouva un grand soulagement. Les barons n'avaient pas à revenir sur leur choix de la Chandeleur. Dans une assemblée immédiate, où seul le représentant de l'Angleterre fit entendre, par principe, une voix discordante, ils confirmèrent à Philippe l'octroi de la couronne.
Le peuple poussait un soupir. La malédiction du grand-maître Jacques de Molay paraissait épuisée. La branche aînée de la race capétienne s'achevait par trois bourgeons sèches.
L'absence de garçon, en toute famille, fut toujours considérée comme un malheur ou un signe d'infériorité. A plus forte raison pour une maison royale. Cette incapacité des fils de Philippe le Bel à produire des descendants mâles semblait bien la manifestation d'un châtiment. L'arbre allait pouvoir repartir du pied.
De soudaines fièvres saisissent les peuples, dont il faudrait chercher la cause dans le déplacement des astres, tant elles échappent à toute autre explication: vagues d'hystérie cruelle, comme l'avaient été la croisade des pastoureaux et le massacre des lépreux, ou vagues d'euphorie délirante comme celle qui accompagna l'avènement de Philippe de Valois. Le nouveau roi était de belle taille et possédait cette majesté musculaire nécessaire aux fondateurs de dynastie. Son premier enfant était un fils âgé déjà de neuf ans et qui paraissait robuste; il avait également une fille, et Ton savait, les cours ne font point mystère de ces choses, qu'il honorait presque chaque nuit sa boiteuse épouse avec un entrain que les années ne ralentissaient pas. Doué d'une voix forte et sonore, il n'était pas un bafouilleur comme ses cousins Louis Hutin et Charles IV, ni un silencieux comme Philippe le Bel ou Philippe V. Qui pouvait s'opposer à lui, qui pouvait-on lui opposer? Qui songeait à écouter, dans cette liesse où roulait la France, la voix de quelques docteurs en droit payés par l'Angleterre pour formuler, sans conviction, des représentations?
Philippe VI arrivait au trône dans le consentement unanime. Et pourtant il n'était qu'un roi de raccroc, un neveu, un cousin de 1116
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roi comme il y en avait tant, un homme fortuné parmi son parentage ; pas un roi désigné par Dieu à la naissance, pas un roi reçu; un roi " trouvé " le jour qu'on en manquait. Ce mot inventé par la rue ne diminuait en rien la confiance et la joie ; ce n'était qu'une de ces expressions d'ironie dont les foules aiment à nuancer leurs passions et qui leur donnent l'illusion de la familiarité avec le pouvoir. Jean le Fol, lorsqu'il répéta cette parole à Philippe, eut droit à une bourrade dont il exagéra la rudesse en se frottant les côtes et en poussant des cris aigus ; il venait tout de même de prononcer le maître mot d'un destin.
Car Philippe de Valois, comme tout parvenu, voulut prouver qu'il était bien digne, par valeur naturelle, de la situation qui lui était échue, et répondre en tout à l'image qu'on peut se faire d'un roi.
Parce que le roi exerce souverainement la justice, il envoya pendre dans les trois semaines le trésorier du dernier règne, Pierre Rémy, dont on assurait qu'il avait beaucoup trafiqué du Trésor. Un ministre des Finances au gibet est chose toujours qui réjouit un peuple ; les Français se félicitèrent ; on avait un roi juste.
Le prince est, par devoir et fonction, défenseur de la foi. Philippe prit un édit qui renforçait les peines contre les blasphémateurs et accroissait le pouvoir de l'inquisition. Ainsi le haut et bas clergé, la petite noblesse et les bigotes de paroisse se trouvèrent rassurés: on avait un roi pieux. Un souverain se doit de récompenser les services rendus. Or combien de services avaient été nécessaires à Philippe pour assurer son élection ! Mais un roi doit veiller également à ne point se faire d'ennemis parmi ceux qui se sont montrés, sous ses prédécesseurs, bons serviteurs des intérêts publics. Aussi, tandis qu'étaient maintenus dans leurs charges presque tous les anciens dignitaires et officiers royaux, de nouvelles fonctions furent créées ou bien l'on doubla celles qui existaient afin de donner place aux soutiens du nouveau règne, et satisfaire à toutes les recommandations présentées par les grands électeurs. Et comme la maison de Valois avait déjà train royal, ce train se superposa à celui de l'ancienne dynastie, et ce fut une grande ruée aux emplois et aux bénéfices. On avait un roi généreux.
Un roi se doit encore d'apporter la prospérité à ses sujets. Philippe VI s'empressa de diminuer et même, dans certains cas, de supprimer les taxes que Philippe IV et Philippe V avaient mises sur le négoce, sur les marchés publics et sur les transactions des étrangers, taxes qui, de l'avis de ceux qui les acquittaient, entravaient les foires et le commerce.
Ah! le bon roi que voilà, qui faisait cesser les tracasseries des receveurs de Finances ! Les Lombards, prêteurs habituels de son père et auxquels lui-même devait encore si gros, le bénissaient. Nul ne songeait que la fiscalité des anciens règnes produisait ses effets à long LE LIS ET LE LION
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terme et que si la France était riche, si Ton y vivait mieux que nulle part au monde, si l'on y était vêtu de bon drap et souvent de fourrure, si l'on y voyait des bains et étuves jusque dans les hameaux, on le devait aux précédents Philippe qui avaient su assurer l'ordre dans le royaume, l'unité des monnaies, la sécurité du travail.
Un roi... un roi doit aussi être un sage, l'homme le plus sage parmi son peuple. Philippe commença de prendre un ton sentencieux pour énoncer, de cette belle voix qui était la sienne, de graves principes où l'on reconnaissait un peu la manière de son précepteur, l'archevêque Guillaume de Trye.
"Nous qui toujours voulons raison garder...", disait-il chaque fois qu'il ne savait quel parti prendre. Et quand il avait fait fausse route, ce qui lui arrivait fréquemment, et se trouvait contraint d'interdire ce qu'il avait ordonné Pavant-veille, il déclarait avec autant d'assurance: "Raisonnable chose est de modifier son propos. "
"En toute chose, mieux vaut prévenir qu'être prévenu", énonçait encore pompeusement ce roi qui en vingt-deux ans de règne ne cesserait d'aller de surprise en surprise malheureuse ! Jamais monarque ne débita de plus haut autant de platitudes. On croyait qu'il réfléchissait ; en vérité il ne pensait qu'à la sentence qu'il allait pouvoir formuler pour se donner l'air de réfléchir; mais sa tête était creuse comme une noix de la mauvaise saison. Un roi, un vrai roi, n'oublions pas, se doit d'être brave, et preux, et fastueux ! En vérité Philippe n'avait d'aptitude que pour les armes. Pas pour la guerre, mais bien pour les armes, les joutes, les tournois. Instructeur de jeunes chevaliers, il eût fak merveille à la cour d'un moindre baron. Souverain, son hôtel ressembla à quelque château des romans de la Table Ronde, qui étaient beaucoup lus à l'époque et dont il s'était fort farci l'imagination. Ce ne furent que tournois, fêtes, festins, chasses, divertissements, puis tournois encore avec débauche de plumes sur les heaumes, et chevaux plus parés que des femmes.
Philippe s'occupait très gravement du royaume, une heure par jour, après une joute d'où il revenait ruisselant ou un banquet dont il sortait la panse lourde et l'esprit nuageux. Son chancelier, son trésorier, ses officiers innombrables prenaient les décisions pour lui, ou bien allaient chercher leurs ordres auprès de Robert d'Artois. Celui-ci, en vérité, commandait plus que le souverain.
Nulle difficulté ne se présentait que Philippe n'en appelât au conseil de Robert, et l'on obéissait de confiance au comte d'Artois, sachant que tout décret de sa part serait approuvé par le roi. De la sorte on alla au sacre, où l'archevêque Guillaume de Trye devait poser la couronne sur le front de son ancien élève. Les fêtes, à la fin mai, durèrent cinq jours. 1118
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II semblait que tout le royaume fût arrivé à Reims. Et non seulement le royaume, mais encore une partie de l'Europe avec le superbe et impécunieux roi Jean de Bohême, le comte Guillaume de Hainaut, le marquis de Namur et le duc de Lorraine. Cinq jours de réjouissances et de ripailles ; une profusion, une dépense comme les bourgeois rémois n'en avaient jamais vu. Eux qui subvenaient aux frais des fêtes, et qui avaient rechigné devant le coût des derniers sacres, cette fois fournissaient le double, le triple, d'un cour joyeux. Il y avait cent ans qu'au royaume de France" on n'avait autant bu : on servait à cheval dans les cours et sur les places. La veille du couronnement, le roi arma chevalier Louis de Crécy, comte de Flandre et de Nevers, avec la plus grande pompe possible. Il avait été décidé, en effet, que ce serait le comte de Flandre qui tiendrait le glaive de Charlemagne pendant le sacre, et le porterait au loi. Et l'on s'étonnait que le connétable eût consenti à se dessaisir de cette fonction traditionnelle. Encore fallait-il que le comte de Flandre fût chevalier. Philippe VI pouvait-il montrer avec plus d'éclat l'amitié dans laquelle il tenait son cousin flamand?
Or, le lendemain, pendant la cérémonie dans la cathédrale, lorsque Louis de Bourbon, grand chambrier de France, ayant chaussé le roi des bottes fleudelisées, appela le comte de Flandre pour présenter l'épée, ce dernier ne bougea pas.
Louis de Bourbon répéta :
- Monseigneur le comte de Flandre !
Louis de Crécy resta immobile, debout, les bras croisés.
- Monseigneur le comte de Flandre, proclama le duc de Bourbon, si vous êtes céans, ou quelque personne pour vous, venez accomplir votre devoir, et ci vous sommons de paraître à peine de forfaiture.
Un grand silence s'était fait sous les voûtes et un étonnement apeuré se peignait sur les visages des prélats, des barons, des dignitaires ; mais le roi restait impassible, et Robert d'Artois reniflait, nez en l'air, comme s'il s'intéressait au jeu du soleil à travers les vitraux. Enfin le comte de Flandre consentit à avancer, s'arrêta devant le roi, s'inclina et dit : - Sire, si l'on avait appelé le comte de Nevers ou le sire de Crécy, je me fusse approché plus tôt. - Mais quoi, Monseigneur, répondit Philippe VI, n'êtes-vous point comte de Flandre? - Sire, j'en porte le nom, mais n'en ai point le profit.
Philippe VI prit alors son meilleur air royal, poitrine gonflée, regard vague, et son grand nez pointé vers l'interlocuteur pour prononcer bien calmement : - Mon cousin, que me dites-vous donc?
- Sire, reprit le comte, les gens de Bruges, d'Ypres, de Poperingue et de Cassel m'ont bouté dehors mon fief, et ne me tiennent plus pour leur comte ni seigneur; c'est à peine si je puis tout furtivement me rendre à Gand tant le pays est en rébellion. Alors Philippe de Valois abattit sa large paume sur le bras du trône, geste qu'il avait vu bien souvent faire à Philippe le Bel et qu'il reproduisait, inconsciemment, tant son oncle avait été l'incarnation véritable de la majesté.
- Louis, mon beau cousin, déclara-t-il lentement et fortement, nous vous tenons pour comte de Flandre, et, par les dignes onctions et sacrement que nous recevons aujourd'hui, vous promettons que jamais ne prendrons paix ni repos avant que de vous avoir remis en possession de votre comté.
Alors le comte de Flandre s'agenouilla et dit :
- Sire, grand merci.
Et la cérémonie continua.
Robert d'Artois clignait de l'oil à ses voisins, et l'on comprit alors que cet esclandre était coup monté. Philippe VI tenait les promesses faites par Robert pour assurer son élection. Philippe d'Évreux apparaissait ce même jour, sous son manteau de roi de Navarre. Aussitôt après la cérémonie, le roi réunit les pairs et barons, les princes de sa famille, les seigneurs d'au-delà du royaume venus assister à son sacre, et, comme si l'affaire ne souffrait une heure d'attente, il délibéra avec eux du moment où il irait attaquer les rebelles de Flandre. Le devoir d'un roi preux est de défendre le droit de ses vassaux! Quelques esprits prudents, estimant que le printemps était déjà fort avancé et qu'on risquait de n'être prêt qu'à la mauvaise saison - ils avaient encore en mémoire l'ost boueux de Louis Hutin - conseillaient de remettre l'expédition à un an. Le vieux connétable Gaucher leur fit honte en s'écriant d'une voix forte : - Qui bon cour a pour la bataille, toujours trouve le temps
convenant !
A soixante-dix-huit ans, il éprouvait quelque hâte à commander sa dernière campagne, et ce n'était pas pour tergiverser de la sorte qu'il avait accepté de se dessaisir tout à l'heure du glaive de Charlemagne. - Ainsi l'Anglois, qui est par-dessous cette rébellion, prendra bonne leçon, dit-il encore en grommelant.
Ne lisait-on pas, dans les romans de chevalerie, les exploits des héros de quatre-vingts ans, capables de renverser leurs ennemis en bataille et de leur fendre le heaume jusqu'à l'os du crâne? Les barons allaient-ils montrer moins de vertu que le vieux vétéran impatient de partir en guerre avec son sixième roi?
Philippe de Valois, se levant, s'écria :
- Qui m'aime bien me suivra !
Dans le mouvement général d'enthousiasme qui suivit cette parole, 1120
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on décida de convoquer l'ost pour la fin juillet, et à Arras, comme par hasard. Robert allait pouvoir en profiter pour remuer un peu le comté de sa tante Mahaut. Et de la sorte, au début d'août, on entra en Flandre.
Un bourgeois du nom de Zannequin commandait les quinze mille hommes des milices de Fumes, de Dixmude, de Poperingue et de Cassel. Voulant prouver qu'il savait les usages, Zannequin adressa un cartel au roi de France pour lui demander jour de bataille. Mais Philippe méprisa ce manant qui prenait des manières de prince, et fit répondre aux Flamands qu'étant gens sans chef ils auraient à se défendre comme ils pourraient. Puis il envoya ses deux maréchaux, Mathieu de Trye et Robert Bertrand, dit " le chevalier au Vert Lion ", incendier les environs de Bruges. Quand les maréchaux rentrèrent ils furent grandement félicités; chacun se réjouissait de voir au loin de pauvres maisons flamber. Les chevaliers désarmés, vêtus de riches robes, se faisaient visite d'une tente à l'autre, mangeaient sous des pavillons de soie brodée, et jouaient aux échecs avec leurs familiers. Le camp français ressemblait tout à fait au camp du roi Arthur dans les livres à images, et les barons se prenaient pour autant de Lancelot, d'Hector et de Galaad. Or il arriva que le vaillant roi, qui préférait prévenir plutôt qu'être prévenu, dînait en compagnie, joyeusement, quand les quinze mille hommes de Flandre envahirent son camp. Ils brandissaient des étendards peints d'un coq sous lequel était écrit :
Le jour que ce coq chantera Le roi trouvé ci entrera.
Ils eurent tôt fait de ravager la moitié du camp, coupant les cordes des pavillons, renversant les échiquiers, bousculant les tables de festin et tuant bon nombre de seigneurs. Les troupes d'infanterie françaises prirent la fuite ; leur émoi devait les porter sans souffler jusqu'à Saint-Omer, à quarante lieues en arrière.
Le roi n'eut que le temps de passer une cotte aux armes de France, se couvrir la tête d'un bassinet de cuir blanc et sauter sur son destrier pour rassembler ses héros. Les adversaires, en cette bataille, avaient chacun commis une lourde faute, par vanité. Les chevaliers français avaient méprisé les communaux de Flandre ; mais ceux-ci, afin de montrer qu'ils étaient gens de guerre autant que les seigneurs, s'étaient équipés d'armures; or, ils venaient à pied !
Le comte de Hainaut et son frère Jean, dont les cantonnements se trouvaient un peu à l'écart, se lancèrent les premiers pour prendre les
Flamands à revers et désorganiser leur attaque. Les chevaliers français, rameutés par le roi, purent alors se ruer sur cette piétaille qu'alourdissait un orgueilleux équipement, la culbuter, la fouler aux sabots des lourds destriers, en faire massacre. Les Lancelot et les Galaad se contentaient de pourfendre et d'assommer, laissant leurs valets d'arme achever au couteau les vaincus. Qui cherchait à fuir était renversé par un cheval à la charge ; qui s'offrait à se rendre était dans l'instant égorgé. Il resta sur le terrain treize mille Flamands qui formaient un fabuleux monceau de fer et de cadavres, et l'on ne pouvait rien toucher, herbe, harnais, homme ou bête, qui ne fût poisseux de sang.
La bataille du mont Cassel, commencée en déroute, s'achevait en victoire totale pour la France. On en parlait déjà comme d'un nouveau Bouvines.
Or le vrai vainqueur n'était pas le roi, ni le vieux connétable Gaucher, ni Robert d'Artois, si grande vaillance qu'ils eussent prouvée en s'éboulant comme avalanche dans les rangs adverses. Celui qui avait tout sauvé était le comte Guillaume de Hainauî. Mais ce fut Philippe VI, son beau-frère, qui moissonna la gloire.
Un roi aussi puissant que l'était Philippe ne pouvait plus tolérer aucun manquement de la part de ses vassaux. On envoya donc sommation au roi anglais, duc de Guyenne, de venir rendre hommage et de se hâter.
Il n'est guère de défaites salutaires, mais il est des victoires malheureuses. Peu de journées devaient coûter aussi cher à la France que celle de Cassel, car elle accrédita plusieurs idées fausses : à savoir d'abord que le nouveau roi était invincible, et ensuite que les gens de pied ne valaient rien à la guerre. Crécy, vingt ans plus tard, serait la conséquence de cette illusion. En attendant, quiconque avait bannière, quiconque portait lance, et jusqu'au plus simple écuyer, considérait avec pitié, du haut de sa selle, les espèces inférieures qui s'en allaient à pied. Cet automne-là, vers le milieu du mois d'octobre, Madame Clémence de Hongrie, la reine à la mauvaise fortune qui avait été la seconde épouse de Louis Hutin, mourut à trente-cinq ans, en l'ancien hôtel du Temple, sa demeure. Elle laissait tant de dettes qu'une semaine après sa mort tout ce qu'elle possédait, bagues, couronnes, joyaux, meubles, linge, orfèvrerie, et jusqu'aux ustensiles de cuisine, fut mis aux enchères sur la demande des prêteurs italiens, les Bardi et les Tolomei.
Le vieux Spinello Tolomei, traînant la jambe, poussant le ventre, un oil ouvert et l'autre clos, fut à cette vente où six orfèvres-priseurs, commis par le roi, firent les estimations. Et tout fut dispersé de ce qui avait été donné à la reine Clémence en une année de précaire bonheur. 1122
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Quatre jours durant on entendit les priseurs, Simon de Clokettes, Jean Pascon, Pierre de Besançon et Jean de Lille, crier:
- Un bon chapeau d'or5, auquel il y a quatre gros rubis balais, quatre grosses émeraudes, seize petits balais, seize petites émeraudes et huit rubis d'Alexandrie, prisé six cents livres. Vendu au roi !
- Un doigt, où il y a quatre saphirs dont trois carrés et un cabochon, prisé quarante livres. Vendu au roi !
- Un doigt, où il y a six rubis d'Orient, trois émeraudes carrées et trois diamants d'émeraude, prisé deux cents livres. Vendu au roi !
- Une écuelle de vermeil, vingt-cinq hanaps, deux plateaux, un bassin, prisés deux cents livres. Vendus à Monseigneur d'Artois, comte de Beaumont !
- Douze hanaps en vermeil émaillé aux armes de France et de Hongrie, une grande salière en vermeil portée par quatre babouins, le tout pour quatre cent quinze livres. Vendus à Monseigneur d'Artois, comte de Beaumont !
- Une boursette brodée d'or, semée de perles et de doubles, et dedans la bourse il y a un saphir d'Orient. Prisée seize livres. Vendue au roi !
La compagnie des Bardi acheta la pièce la plus chère : une bague portant le plus gros rubis de Clémence de Hongrie et estimée mille livres. Ils n'avaient pas à la payer, puisque cela viendrait en diminution de leurs créances, et ils étaient sûrs de pouvoir la revendre au pape lequel, autrefois leur débiteur, disposait maintenant d'une fabuleuse richesse. Robert d'Artois, comme pour prouver que les hanaps et autres services à boire n'étaient pas son seul souci, acquit encore une bible en français, pour trente livres. Les habits de chapelle, tuniques, dalmatiques, furent achetés par l'évêque de Chartres. Un orfèvre, Guillaume le Flament, eut à bon compte le couvert en or de la reine défunte.
Des chevaux de l'écurie, on tira six cent quatre-vingt-douze livres. Le char de Madame Clémence et le char de ses demoiselles suivantes furent mis aussi à l'encan. Et quand tout fut enlevé de l'hôtel du Temple, on eut le sentiment de fermer une maison maudite. Il semblait vraiment cette année-là que le passé s'éteignait, comme de lui-même, pour faire place nette au nouveau règne. L'évêque d'Arras, Thierry d'Hirson, chancelier de la comtesse Mahaut, mourut au mois de novembre. Il avait été pendant trente ans le conseiller de la comtesse, un peu son amant aussi, et son serviteur en toutes ses intrigues. La solitude s'installait autour de Mahaut. Robert d'Artois fit
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nommer au diocèse d'Arras un ecclésiastique du parti Valois, Pierre Roger6. Tout était défavorable à Mahaut, tout se montrait favorable à Robert dont le crédit ne cessait de grandir, et qui accédait aux suprêmes honneurs.
Au mois de janvier 1329, Philippe VI érigeait en pairie le comté de Beaumont-le-Roger; Robert devenait pair du royaume.
Le roi d'Angleterre tardant à rendre son hommage, on décida de saisir à nouveau le duché de Guyenne. Mais avant de mettre la menace à exécution armée, Robert d'Artois fut envoyé en Avignon pour obtenir l'intervention du pape Jean XXII.
Robert passa, au bord du Rhône, deux semaines enchanteresses. Car Avignon, où tout l'or de la chrétienté affluait, était, pour qui aimait la table, le jeu et les belles courtisanes, une ville d'agrément sans égal, sous un pape octogénaire et ascète, retrait dans les problèmes d'administration financière, de politique et de théologie.
Le nouveau pair de France eut plusieurs audiences du Saint-Père ; un festin fut donné en son honneur au château pontifical, et il s'entretint doctement avec nombre de cardinaux. Mais, fidèle aux goûts de sa tumultueuse jeunesse, il eut rapport aussi avec des gens de plus douteux aloi. Où qu'il fût, Robert attirait à lui, et sans prendre aucune peine, la fille légère, le mauvais garçon, l'échappé de justice. N'eût-il existé dans la ville qu'un seul receleur, il le découvrait dans le quart d'heure. Le moine chassé de son ordre pour quelque gros scandale, le clerc accusé de larcin ou de faux serments piétinaient dans son antichambre pour quêter son appui. Dans les rues, il était souvent salué par des passants de basse mine dont il cherchait vainement à se rappeler en quel bordel de quelle ville il les avait autrefois rencontrés. Il inspirait confiance à la truanderie, c'était un fait, et qu'il fût à présent le second prince du royaume français n'y changeait rien. Son vieux valet Lormet le Dolois, trop âgé à présent pour les longs voyages, ne l'accompagnait pas. Un gaillard plus jeune, mais formé à pareille école, Gillet de Nelle, emplissait le même rôle et se chargeait des mêmes besognes. Ce fut Gillet qui rabattit sur Monseigneur Robert un certain Maciot l'Allemant, sergent d'armes sans emploi, mais prêt à tout faire, et qui était originaire d'Arras. Ce Maciot avait bien connu l'évêque Thierry d'Hirson. Or l'évêque Thierry, en ses dernières années, avait une amie de cour et de couche, une certaine Jeanne de Divion, de vingt bonnes années plus jeune que lui, et qui se plaignait assez haut maintenant des ennuis que lui causait la comtesse Mahaut, depuis la mort de l'évêque. Si Monseigneur voulait entendre cette dame de Divion...
Robert d'Artois constata, une fois de plus, qu'on s'instruit beaucoup auprès des gens de petite réputation. Certes, les mains du sergent
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Maciot n'étaient pas celles auxquelles on eût pu confier le plus sûrement sa bourse ; mais l'homme savait de fort intéressantes choses. Vêtu de neuf, et remonté d'un cheval bien gras, il fut expédié vers le nord.
Rentré à Paris au mois de mars, Robert se frottait les mains et affirmait que du nouveau allait se produire en Artois. Il parlait d'actes royaux dérobés jadis par l'évêque Thierry, pour le compte de Mahaut. Une femme au visage encapuchonné passa plusieurs fois la porte de son cabinet, et il eut avec elle de longues conférences secrètes. On le voyait de semaine en semaine plus confiant, plus joyeux, et annonçant avec plus de certitude la prochaine confusion de ses ennemis. Au mois d'avril, la cour d'Angleterre, cédant aux recommandations du pape, envoyait de nouveau à Paris l'évêque Orleton, avec une suite de soixante-douze personnes, seigneurs, prélats, docteurs, clercs et valets, pour négocier la formule d'hommage. C'était un vrai traité qu'on se disposait à conclure.
Les affaires d'Angleterre n'étaient pas au plus haut. Lord Mortimer n'avait guère accru son prestige en se faisant conférer la pairie et en obligeant le Parlement à siéger sous la menace de ses troupes. Il avait dû réprimer une révolte armée des barons unis autour d'Henri de Lancastre au Tors-Col, et il éprouvait de grandes difficultés à gouverner.
Au début de mai mourut le brave Gaucher de Châtillon, à l'entrée de sa quatre-vingtième année. Il était né sous Saint Louis, et avait exercé vingt-sept ans la charge de connétable. Sa rude voix avait souvent changé le sort des batailles et prévalu dans les conseils royaux. Le 26 mai, le jeune roi Edouard III, ayant dû emprunter, comme l'avait fait son père, cinq mille livres aux banquiers lombards afin de couvrir les frais de son voyage, s'embarquait à Douvres pour venir prêter hommage à son cousin de France.
Ni sa mère Isabelle, ni Lord Mortimer ne l'accompagnaient, craignant trop, s'ils s'étaient absentés, que le pouvoir ne passât en d'autres mains. Un souverain de seize ans, confié à la surveillance de deux évêques, allait donc affronter la plus impressionnante cour du monde. Car l'Angleterre était faible, divisée, et la France était tout. Il n'était pas de nation plus puissante que celle-ci dans l'univers chrétien. Ce royaume prospère, nombreux en hommes, riche d'industries, comblé par l'agriculture, mené par une administration encore compétente et par une noblesse encore active, semblait le plus enviable; et le roi trouvé qui le gouvernait depuis un an, ne récoltant que des succès, était bien le plus envié de tous les rois de la terre. LE GÉANT AUX MIROIRS
II voulait se montrer mais également se voir. Il voulait que sa belle épouse, la comtesse, que ses trois fils, Jean, Jacques, et Robert, dont l'aîné, à huit ans, promettait déjà de devenir grand et fort, il voulait que ses écuyers, les valets de sa chambre et tout son hôtel qu'il avait amené avec lui de Paris, le contemplassent bien dans l'éclat de sa splendeur; mais il désirait aussi s'apparaître et s'admirer.
A ce faire, il avait demandé tous les miroirs trouvables dans les bagages de son escorte, miroirs d'argent poli, ronds comme des assiettes, miroirs à manche, miroirs de vitre sur feuille d'étain, coupés à l'octogone dans un cadre de vermeil, et il les avait fait suspendre, les uns auprès des autres, à la tapisserie de la chambre qu'il occupait7. L'évêque d'Amiens serait bien content lorsqu'il verrait son beau tapis à images lacéré par les clous qu'on avait plantés dedans! Mais qu'importait ! Un prince de France pouvait se permettre cela. Monseigneur Robert d'Artois, seigneur de Conches et comte de Beaumont-le-Roger, souhaitait se contempler dans son costume de pair qu'il portait pour la première fois.
Il tournait, virait, avançait de deux pas, reculait, mais ne parvenait à saisir sa propre image que par fragments, comme les morceaux découpés d'un vitrail : à gauche, la garde d'or de la longue épée et, un peu plus haut, à droite, un morceau de poitrine où, sur la cotte de soie, étaient brodées ses armes ; ici l'épaule à laquelle s'accrochait par un fermail étincelant le grand manteau de pair, et près du sol les franges de la longue tunique retroussée par les éperons d'or ; et puis, tout au sommet, la couronne de pair à huit fleurons égaux, monumentale, sur laquelle il avait fait sertir tous les rubis achetés à la vente de feu la reine Clémence.
- Allons, je suis dignement vêtu, déclara-t-il. C'eût été pitié vraiment que je ne fusse pas pair, car la robe m'en sied bien.
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La comtesse de Beaumont, elle-même en tenue d'apparat, semblait ne partager qu'à demi l'orgueilleuse allégresse de son époux. - Êtes-vous sûr, Robert, demanda-t-elle d'une voix soucieuse, que cette dame arrive à temps? - Mais certes, mais certes, répondit-il. Et si même elle n'arrive pas ce matin, je n'en vais pas moins clamer ma requête, et je présenterai les pièces demain.
La seule gêne qu'éprouvait Robert en son beau costume lui venait d'avoir à le porter par la chaleur d'un été précoce. Il suait sous ce harnois d'or, de velours et de soies épaisses, et bien qu'il se fût baigné le matin aux étuves, il commençait de répandre un fort parfum de fauve. Par la fenêtre, ouverte sur un ciel éclatant de lumière, on entendait les cloches de la cathédrale sonnant à la volée et dominant le bruit que peut faire dans une ville le train de cinq rois et de leurs cours.
Ce 6 juin de l'an 1329, en effet, cinq rois étaient présents à Amiens. De mémoire de chancelier, on ne se souvenait pas de pareille entrevue. Pour recevoir l'hommage de son jeune cousin d'Angleterre, Philippe VI avait tenu à inviter ses parents ou alliés, les rois de Navarre, de Bohême, et de Majorque, ainsi que le comte de Hainaut, le duc d'Athènes et tous les pairs, ducs, comtes, évêques, barons et maréchaux.
Six mille chevaux du côté français, et six cents du côté anglais. Ah ! Charles de Valois n'aurait pas désavoué son fils, ni son gendre Robert d'Artois, s'il avait pu voir cette assemblée ! Le nouveau connétable, Raoul de Brienne, pour son entrée en fonctions, avait eu la charge d'organiser le logement. Il s'en était tiré au mieux, mais il avait maigri de cinq livres. Le roi de France occupait, avec sa famille, le palais épiscopal dont une aile avait été réservée à Robert d'Artois.
Le roi d'Angleterre était installé à la Malmaison8, les autres rois dans les maisons bourgeoises. Les serviteurs dormaient dans les couloirs, les écuyers campaient autour de la ville avec les chevaux et les trains de bagages.
Une foule innombrable était venue de la province proche, des comtés voisins, et même de Paris. Les badauds passaient les nuits sous les porches.
Tandis que les chanceliers des deux royaumes discutaient une dernière fois des termes de l'hommage et pour tomber d'accord, au bout de leurs palabres, sur l'impossibilité d'arriver à rien de précis, toute la noblesse d'Occident, depuis six jours, s'amusait de joutes et de tournois, de spectacles joués, de jongleries, de danses, et festoyait en de fantastiques ripailles qui, servies dans les vergers des palais, commençaient au grand soleil pour s'achever aux étoiles. LE LIS ET LE LION
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Des hortillonnages de l'Amiénois arrivaient, par barques plates poussées à la perche sur les étroits canaux, des monceaux d'iris, de renoncules, de jacinthes et de lis qu'on déchargeait sur les quais du marché d'eau pour aller les répandre dans les rues, les cours et les salles où devaient passer les rois9. La ville était saturée du parfum de toutes ces fleurs écrasées, de ce pollen qui collait aux semelles et qui se mêlait à la forte odeur des chevaux et de la foule. Et les vivres ! Et les vins ! Et les viandes ! Et les farines ! Et les épices ! On poussait les troupeaux de boufs, de moutons et de porcs vers les abattoirs qui fonctionnaient en permanence; d'incessants charrois apportaient dans les cuisines des palais daims, cerfs, sangliers, chevreuils, lièvres, et tous les poissons de la mer, les esturgeons, les saumons, les bars, et la pêche de rivière, les longs brochets, les brèmes, les tanches, les écrevisses, et toutes les volailles, les plus fins chapons, les plus grasses oies, les faisans aux couleurs vives, les cygnes, les hérons en leur blancheur, les paons ocellés. Partout les tonneaux étaient en perce.
Quiconque arborait la livrée d'un seigneur, fût-ce le dernier laquais, faisait l'important. Les filles étaient folles. Les marchands italiens étaient venus de toutes parts à cette foire fabuleuse qu'organisait le roi. Les façades d'Amiens disparaissaient sous les soieries, les brocarts, les tapis pendus aux fenêtres, pour pavoiser.
Il y avait trop de cloches, de fanfares et de cris, trop de palefrois et de chiens, trop de victuailles et de breuvages, trop de princes, trop de voleurs, trop de putains, trop de luxe et trop d'or, trop de rois ! La tête en éclatait.
Le royaume se grisait de se contempler en sa puissance comme Robert d'Artois se grisait de lui-même, devant ses miroirs.
Lormet, son vieux serviteur, vêtu de neuf lui aussi, mais quand même bougon dans toute cette fête... oh ! pour peu de chose, parce que Gillet de Nelle prenait trop de place dans la maison, parce qu'on ne cessait de voir de nouveaux visages autour du maître... s'approcha de Robert et lui dit à mi-voix :
- La dame que vous attendez est là. Le géant se retourna d'un bloc. - Conduis-la-moi, répondit-il.
Il adressa un long clin d'oil à la comtesse sa femme, puis, à grands gestes, poussa son monde vers la porte en criant :
- Sortez tous, formez-vous en cortège dans la cour.
Il resta seul un moment, devant la fenêtre, regardant la foule massée aux abords de la cathédrale pour admirer les entrées et contenue avec peine par un cordon d'archers. Les cloches, là-haut, continuaient leur vacarme ; une odeur de gaufres chaudes montant d'un éventaire s'était mêlée à l'air, brusquement ; les rues alentour étaient pleines ; et l'on
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voyait à peine miroiter le canal du Hocquet tant les barques s'y touchaient. Robert d'Artois se sentait triomphant, et il le serait davantage encore tout à l'heure, quand il s'avancerait vers son cousin Philippe, dans la cathédrale, et prononcerait certaines paroles qui ne manqueraient pas de faire trembler de surprise les rois, les ducs et barons assemblés. Et chacun ne s'en repartirait pas aussi joyeux qu'il était venu. A commencer par sa chère tante Mahaut et par le duc bourguignon.
Ah ! certes, Robert allait bien étrenner son costume de pair ! Vingt ans et plus de lutte opiniâtre recevraient ce jour leur récompense. Et pourtant, dans cette grande joie orgueilleuse qui l'habitait, il reconnaissait comme une fissure, un regret. D'où ce sentiment pouvait-il lui venir, alors que tout lui souriait, que tout se conformait à ses souhaits? Soudain il comprit: l'odeur des gaufres. Un pair de France, qui va réclamer le comté de ses pères, ne peut descendre dans la rue, en couronne à huit fleurons, pour manger une gaufre. Un pair de France ne peut plus gueuser, se mêler à la multitude, pincer le sein des filles et, le soir, brailler entre quatre ribaudes, comme il le faisait lorsqu'il était pauvre et qu'il avait vingt ans. Cette nostalgie le rassura. " Allons, se dit-il, le sang n'est pas encore éteint ! "
La visiteuse se tenait près de la porte, intimidée, et n'osant troubler les méditations d'un seigneur coiffé d'une aussi grosse couronne.
C'était une femme d'environ trente-cinq ans, à visage triangulaire et pommettes pointues. Le chaperon rabattu d'une cape de voyage cachait à demi ses cheveux nattés, et sa respiration soulevait sa poitrine, fort ronde et pleine, sous la guimpe de lin blanc. "Mâtin! il ne s'ennuyait pas, Pévêque!" pensa Robert quand il s'aperçut de sa présence. Elle fléchit un genou dans un geste de révérence. Il étendit sa large main gantée et chargée de rubis.
- Donnez, fit-il.
- Je ne les ai point, Monseigneur, répondit la femme. Le visage de Robert changea d'expression. - Comment, vous n'avez point les pièces? s'écria-t-il. Vous m'aviez assuré que vous me les porteriez aujourd'hui !
- J'arrive du château d'Hirson, Monseigneur, où je me suis introduite le jour d'hier, en compagnie du sergent Maciot. Nous sommes allés au coffre de fer'scellé dans le mur, pour l'ouvrir avec les fausses clefs.
- Et alors?
- Il avait déjà été visité. Nous l'avons trouvé vide. - Fort bien, belle nouvelle ! dit Robert dont les joues pâlirent un peu. Voici un grand mois que vous me lanternez. " Monseigneur, je puis vous remettre les actes qui vous rendront la possession de votre comté !
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Je sais où ils sont muchés. Donnez-moi une terre et des revenus, je vous les porterai la semaine prochaine. " Et puis la semaine passe et une autre encore... " Les Hirson se tiennent au château ; je ne puis y paraître quand ils sont là. " "A présent j'y suis allée, Monseigneur, mais la clef que j'avais n'était point la bonne. Patientez un peu... " Et le jour enfin que je dois présenter les deux pièces au roi...
- Les trois, Monseigneur : le traité du mariage du comte Philippe, votre père, la lettre du comte Robert, votre grand-père, et celle de Monseigneur Thierry.
- Mieux encore! les trois! Vous arrivez pour me dire tout niaisement : " Je ne les ai point ; le coffre était vide ! " Et vous pensez que je vais vous croire?
- Mais demandez au sergent Maciot qui m'accompagnait! Ne voyez-vous pas, Monseigneur, que j'en ai encore plus grand meschef que vous?
Un méchant soupçon passa dans le regard de Robert d'Artois qui, changeant de ton, demanda: - Dis-moi, la Divion, ne serais-tu pas en train de me truffer? Cherches-tu à me soutirer davantage, ou bien m'aurais-tu trahi pour Mahaut?
- Monseigneur ! Qu'allez-vous imaginer ! s'écria la femme au bord des larmes. Quand toute la peine et le dénuement où je suis me viennent de la comtesse Mahaut qui m'a volée de tout ce que mon cher seigneur Thierry m'avait laissé par son testament! Ah! je lui souhaite bien autant de mal que vous pouvez le faire, à Madame Mahaut ! Pensez, Monseigneur : douze ans je fus la bonne amie de Thierry, à cause de quoi beaucoup de gens me montraient du doigt. Pourtant, un évêque, c'est un homme tout pareillement aux autres ! Mais les gens ont de la méchanceté... La Divion recommençait son histoire que Robert avait déjà entendue au moins trois fois. Elle parlait vite ; sous des sourcils horizontaux, son regard semblait tourné en dedans comme chez les êtres qui ruminent sans cesse leurs propres affaires et ne sont attentifs à rien d'autre qu'à eux-mêmes.
Forcément, elle ne pouvait rien espérer de son mari dont elle s'était séparée pour vivre dans la maison de l'évêque Thierry. Elle reconnaissait que son mari s'était montré plutôt accommodant, peut-être parce qu'il avait, lui, cessé de bonne heure d'être un homme... Monseigneur comprenait ce qu'elle voulait dire. C'était pour la mettre à l'abri du besoin, en remerciement de toutes les bonnes années qu'elle lui avait données, que l'évêque Thierry l'avait inscrite sur son testament pour plusieurs maisons, somme en or et revenus. Mais il se méfiait de Madame Mahaut qu'il était obligé de nommer exécutrice testamentaire.
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- Elle m'a toujours vue de mauvais oil, à cause de ce que j'étais plus jeune qu'elle, et qu'autrefois Thierry, c'est lui-même qui me l'a confié, avait dû passer par sa couche. Il savait bien qu'elle me jouerait méchamment quand il ne serait plus là, et que tous les Hirson, qui sont contre moi, à commencer par la Béatrice, la plus mauvaise, qui est demoiselle de parage de Mahaut, s'arrangeraient pour me chasser de la maison et me priver de tout. Robert n'écoutait plus l'intarissable bavarde. Il avait posé sur un coffre sa lourde couronne et réfléchissait en frottant ses cheveux roux. Sa belle machination s'écroulait. " La plus petite pièce probante, mon frère, et j'autorise aussitôt l'appel des jugements de 1309 et 1318 ", lui avait dit Philippe VI. "Mais comprends que je ne puis faire à moins, quelque volonté que j'aie de te servir, sans me déjuger devant Eudes de Bourgogne, avec les conséquences que tu devines. " Or ce n'était pas une petite pièce, mais des pièces massues, les actes même que Mahaut avait fait disparaître afin de capter l'héritage d'Artois, qu'il s'était
targué de fournir ! - Et dans quelques minutes, dit-il, je dois être à la cathédrale, pour l'hommage.
- Quel hommage? demanda la Divion.
- Celui du roi d'Angleterre, voyons !
- Ah ! c'est donc cela qu'il y a si grande presse dans la ville que je ne pouvais avancer.
Elle ne voyait donc rien, cette sotte, tout occupée à remâcher ses infortunes personnelles, elle ne se rendait compte ni ne s'informait de
rien!
Robert se demanda s'il n'avait pas été bien léger en accordant crédit aux dires de cette femme, et si les pièces, le coffre d'Hirson, la confession de l'évêque avaient jamais existé autrement qu'en imagination. Et Maciot l'Allemant, était-il dupe lui aussi, ou bien de connivence?
- Dites le vrai, la femme ! Jamais vous n'avez vu ces lettres.
- Mais si, Monseigneur ! s'écria la Divion pressant des deux mains ses pommettes pointues. C'était au château d'Hirson, le jour que Thierry se sentit malade, avant de se faire transporter en son hôtel d'Arras. " Ma Jeannette, je veux te prémunir contre Madame Mahaut, comme je m'en suis prémuni moi-même", il m'a dit. "Les lettres scellées qu'elle a fait retraire des registres pour dérober Monseigneur Robert, elle les croit toutes brûlées. Mais ce sont celles des registres de Paris qui sont allées au feu, devant elle. Les copies gardées aux registres d'Artois "... ce sont les propres paroles de Thierry, Monseigneur... "je lui ai assuré les avoir fait ardoir, mais je les ai conservées ici, et j'y ai joint une lettre de moi. " Et Thierry m'a conduite au coffre caché dans un creux du mur de son cabinet, et il m'a fait lire les feuilles toutes
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chargées de sceaux, que même je n'en pouvais croire mes yeux ni que pareilles vilenies fussent possibles. Il y avait aussi huit cents livres en or dans le coffre. Et il m'a remis la clef au cas qu'il lui survînt malheur.
- Et lorsque vous êtes allée une première fois à Hirson...
- J'avais confondu la clef avec une autre ; je l'ai perdue, c'est sûr. Vraiment la calamité s'acharne sur moi ! Quant tout commence d'aller mal...
Et brouillonne, de plus ! Elle devait dire la vérité. On ne s'invente pas aussi bête lorsqu'on veut tromper. Robert l'aurait volontiers étranglée, si cela avait pu servir à quelque chose. - Ma visite a dû donner l'éveil, ajouta-t-elle; on a découvert le coffre et forcé les verrous. C'est la Béatrice, à coup sûr...
La porte s'entrouvrit et Lormet passa la tête. Robert le renvoya, d'un geste de la main. - Mais après tout, Monseigneur, reprit Jeanne de Divion comme si elle cherchait à racheter sa faute, ces lettres, on pourrait aisément les refaire, ne croyez-vous pas? - Les refaire?
- Dame, puisqu'on sait ce qu'il y avait dedans ! Moi je le sais bien, je puis vous répéter, presque parole pour parole, la lettre de Monseigneur Thierry.
Le regard absent, l'index tendu pour ponctuer les phrases, elle commença de réciter : - " Je me sens grandement coupable de ce que j'ai tant cette chose celée que les droits de la comté d'Artois appartiennent à Monseigneur Robert, par les convenances qui furent faites au mariage de Monseigneur Philippe d'Artois et de Madame Blanche de Bretagne, convenances établies en double paire de lettres scellées, desquelles lettres j'en ai une, et l'autre fut retraite des registres de la cour par l'un de nos grands seigneurs... Et toujours j'ai eu vouloir qu'après la mort de Madame la comtesse, à qui pour complaire et sur les ordres de laquelle j'ai agi, si Dieu la rappelait avant moi, je rendrai audit Monseigneur Robert ce que je détenais... " La Divion égarait ses clefs, mais pouvait se souvenir d'un texte qu'elle avait lu une fois. Il y a des cervelles construites de la sorte ! Et elle proposait à Robert, comme chose la plus naturelle au monde, de faire des faux. Elle n'avait visiblement aucun sens du bien et du mal, n'établissait aucune distinction entre le moral et l'immoral, l'autorisé et l'interdit. Était moral ce qui lui convenait. En quarante-deux ans de vie, Robert avait commis presque tous les péchés possibles : il avait tué, menti, dénoncé, pillé, violé. Mais user de faux en écritures, cela ne lui était pas encore arrivé.
- Il y a aussi l'ancien bailli de Béthune, Guillaume de la Planche, 1132
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qui doit se souvenir et pourrait nous aider, car il était clerc chez Monseigneur Thierry en ce temps-là.
- Où est-il, cet ancien bailli? demanda Robert.
- En prison.
Robert haussa les épaules. De mieux en mieux ! Ah ! il avait commis une erreur à se trop presser. Il aurait dû attendre de tenir les documents, et non pas se contenter de promesses. Mais aussi, il y avait cette occasion de l'hommage, que le roi lui-même lui avait conseillé de saisir...
Le vieux Lormet, de nouveau, passa la tête par l'entrebâillement de la porte.
- Oui ! je sais, lui cria Robert avec impatience. Il y a juste la place à traverser.
- C'est que le roi s'apprête à descendre, dit Lormet d'un ton de reproche.
- Bon, je viens.
Le roi, après tout, n'était que son beau-frère, et roi parce que lui, Robert, avait fait le nécessaire. Et cette chaleur ! Il se sentait ruisseler sous son manteau de pair. Il s'approcha de la fenêtre, regarda la cathédrale aux deux tours inégales et ajourées. Le soleil frappait de biais la grande rosace de vitraux. Les cloches continuaient de sonner, couvrant les rumeurs de
la foule.
Le duc de Bretagne, suivi de son escorte, montait les marches du porche central.
Ensuite, à vingt pas d'intervalle, s'avançait d'une démarche boiteuse le duc de Bourbon, la traîne de son manteau soulevée par deux écuyers.
Puis s'approchait le cortège de Mahaut d'Artois. Elle pouvait avoir le pas ferme, aujourd'hui, la dame Mahaut! Plus haute que la plupart des hommes, et le visage fort rouge, elle saluait le peuple, de petites inclinations de tête, d'un air impérial. C'était elle la voleuse, la menteuse, l'empoisonneuse de rois, la criminelle qui soustrayait les actes scellés aux registres royaux ! Si près de la confondre, de remporter sur elle, enfin, la victoire à laquelle il travaillait depuis vingt ans, Robert allait-il être forcé de renoncer... et pour quoi? pour une clef égarée par une concubine d'évêque? Est-ce que, contre les méchants, il ne convient pas d'user des mêmes méchancetés? Doit-on se montrer si regardant sur le choix des procédés quand il s'agit de faire triompher le bon droit?
A y bien penser, si Mahaut avait en sa possession les pièces retrouvées dans le coffre forcé du château d'Hirson - et à supposer qu'elle ne les eût pas immédiatement détruites comme tout portait à le croire - elle était bien empêchée de jamais les produire, ou de faire allusion à leur existence, puisque ces pièces constituaient la preuve de sa culpabilité. Elle serait bien prise, Mahaut, si on venait lui opposer
des lettres toutes pareilles aux documents disparus ! Que n'avait-il la journée devant lui pour pouvoir réfléchir, s'informer davantage... Il fallait qu'avant une heure il eût décidé, et tout seul. - Je vous reverrai, la femme; mais tenez-vous coite, dit-il.
De fausses écritures, tout de même, c'était gros risque...
Il reprit sa monumentale couronne, s'en coiffa, jeta un regard aux miroirs qui lui renvoyèrent son image éclatée en trente morceaux. Puis il partit pour la cathédrale. VI
L'HOMMAGE ET LE PARJURE
" Fils de roi ne saurait s'agenouiller devant fils de comte ! "
Cette formule, c'était un souverain de seize ans qui, tout seul, l'avait trouvée et imposée à ses conseillers pour qu'eux-mêmes l'imposassent aux légistes de France.
- Voyons, Monseigneur Orleton, avait dit le jeune Edouard III en arrivant à Amiens; l'an passé vous étiez ici pour soutenir que j'avais plus de droits au trône de France que mon cousin Valois, et vous accepteriez à présent que je me jette à terre devant lui? Peut-être parce qu'il avait souffert, pendant son enfance, d'assister aux désordres dus à l'indécision et à la faiblesse de son père, Edouard III, pour la première fois qu'il était livré à lui-même, voulait qu'on revînt à des principes clairs et sains. Et pendant ces six jours passés à Amiens, il avait tout fait remettre en cause.
- Mais Lord Mortimer tient beaucoup à la paix avec la France, disait John Maltravers. - My Lord sénéchal, l'interrompait Edouard, vous êtes ici pour me garder, je pense, non pour me commander.
Il éprouvait une aversion mal déguisée pour le baron à longue figure qui avait été le geôlier et, bien certainement, l'assassin d'Edouard II. D'avoir à subir la surveillance et même, pour mieux dire, l'espionnage de Maltravers, indisposait fort le jeune souverain, qui reprenait : - Lord Mortimer est notre grand ami, mais il n'est pas le roi, et ce n'est point lui qui va rendre l'hommage. Et le comte de Lancastre qui préside au Conseil de régence, et seul de ce fait peut prendre décisions en mon nom, ne m'a point instruit, avant mon départ, de rendre indistinctement n'importe quelle sorte d'hommage. Je ne rendrai point l'hommage-lige. L'évêque de Lincoln, Henry de Burghersh, chancelier d'Angleterre, lui aussi du parti Mortimer, mais moins inféodé que ne l'était
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Maltravers et de plus brillant esprit, ne pouvait, en dépit du tracas causé, qu'approuver ce souci du jeune roi de défendre sa dignité, en même temps que les intérêts de son royaume. Car non seulement l'hommage-lige obligeait le vassal à se présenter sans armes ni couronne, mais encore il impliquait, par le serment prononcé à genoux, que le vassal devenait, par premier devoir, l'homme de son suzerain.