Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 30/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

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II me touche le cour, le pape Aubert, quand il se moque de lui-même, tristement, et semble reconnaître ses erreurs, pour me faire plaisir.

Il était assis sur un piètre faudesteuil dont je n'aurais pas voulu pour siège dans mon premier évêché ; comme à l'accoutumée, il s'est tenu penché tout le long de l'entretien. Un grand nez busqué, dans le prolongement du front, de grandes narines, de grands sourcils levés très haut, de grandes oreilles dont le lobe sort du bonnet blanc, les coins de la bouche abaissés dans la barbe frisée. Il est de corps puissamment charpenté, et l'on s'étonne qu'il ait une santé si fragile. Un sculpteur sur pierre travaille à fixer son image, pour son gisant. Parce qu'il ne veut pas de statue debout : ostentation... Mais il accepte, tout de même, d'avoir un tombeau. Il était dans un jour à se complaindre. Il continua : " Chaque pape, mon frère, doit vivre, à sa manière, la passion de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. La mienne est dans l'échec de toutes mes ^entreprises. Depuis que la volonté de Dieu m'a hissé au sommet de l'Église, je me sens les mains clouées. Qu'ai-je accompli, qu'ai-je réussi durant ces trois années et demie?" La volonté de Dieu, certes, certes; mais reconnaissons qu'elle a choisi de s'exprimer un peu à travers ma modeste personne. Ce qui me permet quelque liberté avec le Saint-Père. Mais il est des choses, malgré tout, que je ne peux pas lui dire. Je ne puis lui dire, par exemple, que les hommes qui se trouvent investis d'une autorité suprême ne doivent pas chercher à trop modifier le monde pour justifier leur élévation. Il y a chez les grands humbles une forme sournoise d'orgueil qui est souvent la cause de leurs échecs.

Les projets du pape Innocent, ses hautes entreprises, je les connais bien. Il y en a trois, qui se commandent l'une l'autre. La plus ambitieuse: réunir les Églises latine et grecque, sous l'autorité de la catholique, bien sûr; ressouder l'Orient et l'Occident, rétablir l'unité du monde chrétien. C'est le rêve de tout pape depuis mille ans. Et j'avais, avec Clément VI, fort avancé les choses, plus loin qu'elles ne le furent jamais, et, en tout cas, qu'elles ne le sont à présent. Innocent a repris le projet à son compte et comme si l'idée lui était venue, toute neuve, par Visitation du Saint-Esprit. Ne disputons point.

Pour y parvenir, seconde entreprise, et préalable à la première: réinstaller la papauté à Rome, parce que l'autorité du pape sur les chrétiens d'Orient ne saurait être acceptée que si elle s'exprime du haut du trône de saint Pierre. Constantinople, présentement en défaillance, pourrait sans perdre l'honneur s'incliner devant Rome, non devant Avignon. Là-dessus, vous le savez, je diffère tout à fait d'opinion. Le raisonnement serait juste à condition que le pape lui-même ne s'expose pas à être plus faible encore à Rome qu'il ne l'est en Provence... Or, pour rentrer à Rome, il fallait d'abord, troisième dessein, se 1496 LES ROIS MAUDITS

réconcilier avec l'Empereur. Ce qui fut entrepris, par priorité. Voyons donc où nous en sommes de ces beaux projets... On s'est hâté, contre mon conseil, de couronner l'empereur Charles, élu depuis huit ans, et sur lequel nous avions barre tant que nous lui tenions haute la dragée de son sacre. A présent, nous ne pouvons plus rien sur lui. Il nous a remerciés par sa Bulle d'Or, que nous avons dû gober, perdant notre autorité non seulement sur l'élection à l'Empire, mais encore sur les finances de l'Église dans l'Empire. Ce n'est pas une réconciliation, c'est une capitulation. Moyennant quoi, l'Empereur nous a généreusement laissé les mains libres en Italie, c'est-à-dire nous a fait la grâce de nous permettre de les poser dans un nid de frelons. En Italie, le Saint-Père a envoyé le cardinal Alvarez d'Albornoz, qui est plus capitaine que cardinal, pour préparer le retour à Rome. Albornoz a commencé par se cheviller à Cola di Rienzi, qui domina Rome un moment. Né dans une taverne du Trastevere, ce Rienzi était un de ces hommes du peuple à visage de César comme il en surgit de temps en temps là-bas, et qui captivent les Romains en leur rappelant que leurs aïeux ont commandé à tout l'univers. D'ailleurs, il se donnait pour fils d'empereur, s'étant découvert bâtard d'Henri VII de Luxembourg, mais il resta seul de cet avis. Il avait choisi le titre de tribun, il portait toge de pourpre, et siégeait au Capitule, sur les ruines du temple de Jupiter. Mon ami Pétrarque le saluait comme le restaurateur des antiques grandeurs de l'Italie. Ce pouvait être un pion sur notre damier, mais à avancer avec discernement, et non pas en misant tout notre jeu dessus. Il fut assassiné voici deux ans par les Colonna, parce qu'Albornoz tardait à lui envoyer secours. Maintenant tout est à reprendre; et l'on n'a jamais été aussi loin de rentrer à Rome, où l'anarchie est pire que par le passé. Rome, il faut en rêver toujours, et

n'y retourner jamais.

Quant à Constantinople... Oh ! nous sommes très avancés en paroles. L'empereur Paléologue est prêt à nous reconnaître; il en a pris l'engagement solennel; il viendrait jusqu'à s'agenouiller devant nous, s'il pouvait seulement sortir de son étroit empire. Il ne met qu'une seule condition : qu'on lui envoie une armée pour se délivrer de ses ennemis. Au point qu'il se trouve, il accepterait de reconnaître un curé de campagne, contre cinq cents chevaliers et mille hommes de pied... Ah! vous aussi, vous vous en étonnez! Si l'unité des chrétiens, si la réunion des Églises ne tient qu'à cela, ne peut-on expédier vers la mer grecque cette petite armée? Eh bien, non, mon bon Archambaud, on ne le peut point. Parce que nous n'avons pas de quoi l'équiper et l'aligner en solde. Parce que notre belle politique a produit ses effets ; parce que, pour désarmer nos détracteurs, nous avons résolu de nous réformer et de revenir à la pureté de l'Église des origines... Quelles

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origines? Bien audacieux celui qui affirme qu'il les connaît vraiment! Quelle pureté ! Dès qu'il y eut douze apôtres, il s'y trouva un traître !

Et de commencer à supprimer les commendes et bénéfices qui ne s'accompagnent point de la cure des âmes... "les brebis doivent être gardées par un pasteur, non par un mercenaire"... et d'ordonner que soient éloignés des divins mystères ceux qui amassent richesses... " faisons-nous semblables aux pauvres "... et d'interdire tous tributs qui proviendraient des prostituées et des jeux de dés... mais oui, nous sommes descendus dans de tels détails... ah! c'est que les jeux de dés poussent à proférer des blasphèmes ; point d'argent impur ; ne nous engraissons pas du péché, lequel, devenant meilleur marché, ne fait que croître et s'étaler.

Le résultat de toutes ces réformations c'est que les caisses sont vides, car l'argent pur ne coule qu'en très minces ruisseaux ; les mécontents ont décuplé, et il y a toujours des illuminés pour prêcher que le pape est hérétique.

Ah ! s'il est vrai que l'enfer est pavé de bonnes intentions, le cher Saint-Père en aura dallé un bon bout de chemin !

" Mon vénérable frère, ouvrez-moi toute votre pensée ; ne me cachez rien, même si ce sont reproches que vous avez à formuler à mon endroit. "

Puis-je lui dire que s'il lisait un peu plus attentivement ce que le Créateur écrit pour nous dans le ciel, il verrait alors que les astres forment de mauvaises conjonctions et de tristes quadrats sur presque tous les trônes, y compris le sien, sur lequel il n'est assis que, tout précisément, parce que la configuration est néfaste, car si elle était bonne ce serait sans doute moi qui m'y trouverais? Puis-je lui dire que lorsqu'on est en si piètre position sidérale, ce n'est point le temps d'entreprendre de renouveler la maison de fond en comble, mais seulement de la soutenir du mieux qu'on peut, telle qu'elle nous a été léguée, et qu'il ne suffit pas d'arriver du village de Pompadour en Limousin, avec des simplicités de paysan, pour être entendu des rois et réparer les injustices du monde? Le malheur du temps veut que les plus grands trônes ne sont point occupés par des hommes aussi grands que leur charge. Ah ! les successeurs n'auront pas la tâche facile ! Il me dit encore, en cette veille de départ : " Serais-je donc le pape qui aurait pu faire l'unité des chrétiens et qui l'aura manquée? J'apprends que le roi d'Angleterre assemble à Southampton cinquante bâtiments pour passer près de quatre cents chevaliers et archers et plus de mille chevaux sur le continent. " Je pense bien qu'il avait appris ; c'était moi qui lui avais fait donner la nouvelle. " C'est la moitié de ce qu'il me faudrait pour satisfaire l'empereur Paléologue. Ne pourriez-vous avec l'aide de notre frère le cardinal Capocci, dont je sais bien qu'il n'a pas tous vos mérites et que je ne parviens pas à aimer autant que je vous

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aime..." Farine, farine, pour m'endormir... "mais qui n'est pas sans crédit auprès du roi Edouard, ne pourriez-vous convaincre celui-ci, au lieu d'employer cette expédition contre la France... Oui, je vois bien ce que vous pensez... Le roi Jean, lui aussi, a convoqué son ost; mais il est accessible aux sentiments d'honneur chevaleresque et chrétien. Vous avez du pouvoir sur lui. Si les deux rois renonçaient à se combattre pour dépêcher ensemble partie de leurs forces vers Constan-tinople afin qu'elle puisse rallier le giron de la seule Église, quelle gloire n'en retireraient-ils pas? Tentez de leur représenter cela, mon vénérable frère; montrez-leur qu'au lieu d'ensanglanter leurs royaumes, et d'amasser les souffrances sur leurs peuples chrétiens, ils se rendraient dignes des preux et des saints... "

Je répondis: "Très Saint-Père, la chose que vous souhaitez sera la plus aisée du monde, aussitôt que deux conditions auront été remplies : pour le roi Edouard, qu'il ait été reconnu roi de France et sacré à Reims; pour le roi Jean, que le roi Edouard ait renoncé à ses prétentions et qu'il lui ait rendu l'hommage. Ces deux choses accomplies, je ne vois plus d'obstacles... - Vous vous moquez de moi, mon frère; vous n'avez pas la foi. - J'ai la foi, Très Saint-Père, mais je ne me sens pas capable de faire briller le soleil la nuit. Cela dit, je crois de toute ma foi que si Dieu veut un miracle, il pourra l'accomplir sans nous. "

Nous restâmes un moment sans parler, parce qu'on déversait un chariot de moellons dans une cour voisine et qu'une équipe de charpentiers s'était prise de bec avec les rouliers. Le pape abaissait son grand nez, ses grandes narines, sa grande barbe. Enfin, il me dit: "Au moins, obtenez d'eux qu'ils signent une nouvelle trêve. Dites-leur bien que je leur interdis de reprendre les hostilités entre eux. Si aucun prélat ou clerc s'oppose à vos efforts de paix, vous le privez de tous ses bénéfices ecclésiastiques. Et rappelez-vous que si les deux rois persistent à se faire la guerre, vous pouvez aller jusqu'à l'excommunication ; cela est écrit dans vos instructions. L'excommunication et l'interdit. "

Après ce rappel de mes pouvoirs, j'avais bien besoin de la bénédiction qu'il me donna. Car vous me voyez, Archambaud, dans l'état où est l'Europe, excommunier les rois de France et d'Angleterre? Edouard aurait aussitôt libéré son Église de toute obédience au Saint-Siège, et Jean aurait envoyé son connétable assiéger Avignon. Et Innocent, qu'aurait-il fait, à votre avis? Je vais vous le dire. Il m'aurait désavoué, et levé les excommunications. Tout cela, ce n'étaient que paroles.

Le lendemain donc, nous partîmes.

Trois jours plus tôt, le 18 juin, les troupes du duc de Lancastre avaient débarqué à La Hague. QUATRIÈME PARTIE

L'ÉTÉ DES DÉSASTRES

I

LA CHEVAUCHÉE NORMANDE

Tout ne peut être tout le temps néfaste... Ah! vous avez noté, Archambaud, que c'était l'une de mes sentences favorites... Eh! oui, au sein de tous les revers, de toutes les peines, de tous les mécomptes, nous sommes toujours gratifiés de quelque bien qui nous vient réconforter. Il suffit seulement de le savoir apprécier. Dieu n'attend que notre gratitude pour nous prouver davantage sa mansuétude.

Voyez, après cet été calamiteux pour la France, et bien décevant, je le confesse, pour mon ambassade, voyez comme nous sommes favorisés par la saison, et le beau temps que nous avons pour continuer notre voyage ! C'est un encouragement du ciel. Je craignais, après les pluies que nous eûmes en Berry, de rencontrer l'intempérie, la bourrasque et la froidure à mesure que nous avancerions vers le nord. Aussi m'apprêtais-je à me calfeutrer dans ma litière, à m'emmitoufler de fourrures et à nous soutenir de vin chaud. Or voici tout le contraire; l'air s'est adouci, le soleil brille, et ce décembre est comme un printemps. Cela se voit parfois en Provence; mais je n'attendais pas pareille lumière qui ensoleille la campagne, pareille tiédeur qui fait suer les chevaux sous les housses, pour nous accueillir à notre entrée en Champagne. Il faisait presque moins chaud, je vous assure, quand j'arrivai à Breteuil en Normandie, au début de juillet, pour y trouver le roi.

Car, parti d'Avignon le 21 du mois de juin, j'étais le 12 juillet... ah! bon, vous vous souvenez; je vous l'ai déjà dit... et le Capocci était malade... c'est cela... du train auquel je l'avais mené... Ce que le roi Jean faisait à Breteuil? Le siège, le siège du château, au terme d'une courte chevauchée normande qui n'avait pas été pour lui un gros triomphe, c'est le moins qu'on puisse dire.

Le duc de Lancastre, je vous le rappelle, débarque en Cotentin le 18 juin. Soyez attentif aux dates; elles ont de l'importance, en

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l'occurrence... Les astres? Ah, non, je n'ai pas étudié particulièrement les astres de ce jour-là. Ce que je voulais dire, c'est qu'à la guerre, le temps et la rapidité comptent autant et parfois plus que le nombre des troupes.

Dans les trois jours, il fait sa jonction, à l'abbaye de Montebourg, avec les détachements du continent, celui que Robert Knolles, un bon capitaine, amène de Bretagne, et celui qu'a levé Philippe de Navarre. Qu'alignent-ils à eux trois? Philippe de Navarre et Godefroy d'Harcourt n'ont guère avec eux plus d'une centaine de chevaliers. Knolles fournit le plus fort contingent: trois cents hommes d'armes, cinq cents archers, pas tous anglais d'ailleurs; il y a là des Bretons qui viennent avec Jean de Montfort, prétendant au duché contre le comte de Blois qui est l'homme des Valois. Enfin, Lancastre compte à peine cent cinquante armures et deux cents archers, mais il a une grosse remonte de chevaux.

Lorsque le roi Jean II connut ces chiffres, il eut un grand rire qui le secoua de la panse aux cheveux. Pensait-on l'effrayer avec cette piteuse armée? Si c'était là tout ce que son cousin d'Angleterre pouvait réunir, il n'y avait pas de quoi s'inquiéter grandement. "J'avais bien raison, vous voyez, Charles, mon fils, vous voyez, Audrehem, de ne pas craindre de mettre mon gendre en geôle ; oui, j'avais bien raison de me moquer des défis de ces petits Navarre, puisqu'ils ne peuvent produire que si maigres alliés. "

Et il se donnait gloire d'avoir, dès le début du mois, appelé l'ost à Chartres. "N'était-ce pas bonne prévoyance, qu'en dites-vous, Audrehem, qu'en dites-vous, Charles, mon fils? Et vous voyez qu'il suffisait de convoquer le ban, et non l'arrière-ban. Qu'ils courent, ces bons Anglais, qu'ils s'enfoncent dans le pays. Nous allons fondre sur eux et les jeter dans la bouche de Seine. " On l'avait rarement vu si joyeux, m'a-t-on dit, et je le veux bien croire. Car ce perpétuel battu aime la guerre, au moins en rêve. Partir, donner des ordres du haut de son destrier, être obéi, enfin ! car à la guerre les gens obéissent... en tout cas au départ; laisser les soucis de finance ou de gouvernement à Nicolas Braque, à Lorris, à Bucy et aux autres ; vivre entre hommes, plus de femmes dans l'entourage ; bouger, bouger sans cesse, manger en selle, à grosses bouchées, ou bien sur un talus de route, à l'abri d'un arbre déjà chargé de petits fruits verts, recevoir le rapport des éclaireurs, prononcer de grandes paroles que chacun ira répétant... "si l'ennemi a soif, il boira son sang"... poser la main sur l'épaule d'un chevalier qui en rougit d'aise... "jamais las, Boucicaut... ta bonne épée fourmille, noble Coucy ! "...

Et pourtant, a-t-il remporté une seule victoire? Jamais. A vingt-deux ans, désigné par son père comme chef de guerre en Hainaut... ah! la belle appellation: chef de guerre!... il s'est remarquablement fait

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découdre par les Anglais. A vingt-cinq ans, avec un plus beau titre encore, à croire qu'il les invente: seigneur de la conquête... il a coûté fort cher aux populations du Languedoc, sans réussir, en quatre mois de siège, à s'emparer d'Aiguillon, au confluent du Lot et de la Garonne. Mais à l'entendre, tous ses combats furent prouesses, quelque triste issue ils aient eue. Jamais homme ne s'est acquis tant d'assurance dans l'expérience de la défaite.

Cette fois, il faisait durer son plaisir.

Le temps, pour lui, d'aller prendre l'oriflamme à Saint-Denis et, sans se presser, de gagner Chartres, déjà le duc de Lancastre, passé au sud de Caen, franchissait la Dives et s'en venait dormir à Lisieux. Le souvenir de la chevauchée d'Edouard III, dix ans plus tôt, et surtout du sac de Caen, n'était pas effacé. Des centaines de bourgeois occis dans les rues, quarante mille pièces de drap raflées, tous les objets précieux enlevés pour Poutre-Manche, et l'incendie de la ville évité de justesse... certes non, la population normande n'avait pas oublié et elle montrait plutôt de l'empressement à laisser passer les archers anglais. D'autant plus que Philippe d'Évreux-Navarre et messire Godefroy d'Harcourt faisaient bien savoir que ces Anglais étaient des amis. Le beurre, le lait et les fromages étaient abondants, le cidre gouleyant ; les chevaux dans ces prés gras ne manquaient pas de fourrage. Après tout, nourrir mille Anglais, un soir, coûtait moins cher que payer au roi, toute l'année ronde, sa gabelle, son fouage, et son impôt de huit deniers à la livre sur les marchandises.

A Chartres, Jean II trouva son ost moins rassemblé et moins prêt qu'il ne le croyait. Il comptait sur une armée de quarante mille hommes. A peine en dénombrait-on le tiers. Mais n'était-ce pas assez, n'était-ce pas déjà trop en regard de l'adversaire qu'il devait affronter? " Eh, je ne paierai point ceux qui ne se sont pas présentés ; ce sera tout avantage. Mais je veux qu'on leur adresse remontrances. "

Le temps de s'installer dans son tref fleurdelisé et d'expédier ces remontrances... "quand le roi veut, chevalier doit"... le duc de Lancastre, lui, était à Pont-Audemer, un fief du roi de Navarre. Il délivrait le château, qu'un parti français assiégeait vainement depuis plusieurs semaines, et renforçait un peu la garnison navarraise, à laquelle il laissait du ravitaillement pour un an; puis, piquant au sud, il allait piller l'abbaye du Bec-Hellouin.

Le temps, pour le connétable, duc d'Athènes, de mettre un peu d'ordre dans la cohue de Chartres... car ceux qui s'étaient présentés piétinaient les blés nouveaux depuis trois semaines et commençaient à s'impatienter... le temps surtout d'apaiser les discordes entre les deux maréchaux, Audrehem et Jean de Clermont, qui se haïssaient de bon cour, et Lancastre déjà était sous les murs du château de Conches dont il délogea les gens qui l'occupaient au nom du roi. Et puis il y mit le 1504 LES ROIS MAUDITS

feu. Ainsi les souvenirs de Robert d'Artois et ceux, plus frais, de Charles le Mauvais s'en allèrent en fumée. Il ne porte pajs bonheur, ce château-là... Et Lancastre se dirigea sur Breteuil. A part Évreux, toutes les places que le roi avait voulu saisir dans le fief de son gendre étaient reprises l'une après l'autre.

" Nous écraserons ces méchants à Breteuil ", dit fièrement Jean II quand son armée put enfin s'ébranler. De Chartres à Breteuil, il y a dix-sept lieues. Le roi voulut qu'on les couvrît en une seule étape. Dès midi, il paraît qu'on commença d'égrener des traînards. Quand les hommes parvinrent, fourbus, à Breteuil, Lancastre n'y était plus. Il avait enlevé la citadelle, pris la garnison française et installé en sa place une troupe solide, commandée par un bon chef navarrais, Sanche Lopez, auquel il laissait, là aussi, du ravitaillement pour un an.

Prompt à se consoler, le roi Jean s'écria: "Nous les taillerons à Verneuil; n'est-ce pas mes fils?" Le Dauphin n'osait dire ce qu'il m'a confié ensuite, à savoir qu'il lui semblait absurde de poursuivre mille hommes avec près de quinze mille. Il ne voulait point paraître moins assuré que ses frères cadets qui tous se modelaient sur leur père et faisaient les ardents, y compris le plus jeune, Philippe, qui n'a que

quatorze ans.

Verneuil au bord de l'Avre ; l'une des portes de la Normandie. La chevauchée anglaise y était passée la veille, tel un torrent ravageur. Les habitants virent arriver l'armée française comme un fleuve en crue.

Messire de Lancastre sachant ce qui déferlait vers lui, se garda bien de pousser vers Paris. Emmenant le gros butin qu'il avait fait en chemin, ainsi qu'un beau nombre de prisonniers, il reprit prudemment la route de l'ouest... " Sur Laigle, sur Laigle, ils sont partis sur Laigle ", indiquèrent les vilains. Entendant cela, le roi Jean se sentit marqué par l'attention divine. Vous voyez bien pourquoi... Mais non, Archam-baud, pas à cause de l'oiseau... Ah! vous y êtes... A cause de la Truie-qui-file... le meurtre de Monsieur d'Espagne... Là où avait été perpétré le crime, là même le roi arrivait pour accomplir le châtiment. Il ne permit pas à son armée de dormir plus de quatre heures. A Laigle, il allait rejoindre les Anglais et Navarrais, et ce serait l'heure, enfin, de sa vengeance.

Ainsi, le neuf juillet, ayant fait halte devant le seuil de la Truie-qui-file, le temps d'y ployer sa genouillère de fer... étrange spectacle pour l'armée que celui d'un roi en prière et en pleurs sur une porte d'auberge!... il apercevait enfin les lances de Lancastre, à deux lieues de Laigle, en lisière de la forêt de Tubouf... Tout cela, mon neveu, venait de se passer quand on me le conta, trois jours après.

" Lacez heaumes, formez batailles ", cria le roi.

Alors, pour une fois d'accord, le connétable et les deux maréchaux s'interposèrent. "Sire, déclara rudement Audrehem, vous m'avez

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toujours vu ardent à vous servir... - Et moi aussi, dit Clermont. - ... mais ce serait folie de nous engager sur-le-champ. Il ne faut plus demander un seul pas à vos troupes. Depuis quatre jours vous ne leur donnez point de répit, et ce jour même vous les avez menées avec plus grande hâte que jamais. Les hommes sont hors de souffle, voyez-les donc ; les archers ont les pieds en sang et s'ils n'avaient leur pique pour se soutenir, ils s'écrouleraient sur le chemin même. - Ah! cette pétaille, toujours, qui ralentit tout!" dit Jean II irrité. "Ceux qui chevauchent ne valent pas mieux, lui répliqua Audrehem. Maintes montures sont blessées au garrot par leur charge, et maintes autres boitent, qu'on n'a pu referger. Les hommes d'armure, à tant aller par la chaleur qu'il fait, ont le cul saignant. N'attendez rien de vos bannières, avant qu'elles n'aient pris repos. - Outre quoi, Sire, renchérit Clermont, voyez en quel territoire nous irions attaquer. Nous avons devant nous une forêt dense, où Messire de Lancastre s'est retrait. Il aura toute aisance de faire échapper son parti, cependant que nos archers vont s'empêtrer en taillis et nos lances charger les troncs d'arbres. "

Le roi Jean eut un moment d'humeur méchante, pestant contre les hommes et les circonstances qui faisaient échec à sa volonté. Puis il prit une de ces décisions surprenantes pour lesquelles ses courtisans l'appellent le Bon, afin que leur flatterie lui soit répétée. Il envoya ses deux premiers écuyers, Pluyan du Val et Jean de Corquilleray, vers le duc de Lancastre pour lui porter défi et lui demander bataille. Lancastre se tenait dans une clairière, ses archers disposés devant lui, tandis que des éclaireurs, partout, observaient l'armée française et repéraient des chemins de repli. Le duc aux yeux bleus vit donc arriver devers lui, escortés de quelques gens d'armes, les deux écuyers royaux qui arboraient pennon fleurdelisé à la hampe de leur lance, et qui soufflaient en cornet comme des hérauts de tournoi. Entouré de Philippe de Navarre, de Jean de Montfort et de Godefroy d'Harcourt, il écouta le discours suivant, que lui tint Pluyan du Val.

Le roi de France arrivait à la tête d'une immense armée, alors que le duc n'en avait qu'une petite. Aussi proposait-il audit duc de s'affronter le lendemain, avec un même nombre de chevaliers de part et d'autre, cent, ou cinquante, ou même trente, dans un lieu à convenir, et selon toutes les règles de l'honneur.

Lancastre reçut courtoisement les propositions du roi " qui se disait de France", mais n'en était pas moins partout réputé pour sa chevalerie. Il assura qu'il envisagerait la chose avec ses alliés, qu'il désignait de la main, car elle était trop sérieuse pour en décider seul. Les deux écuyers crurent pouvoir déduire de ces paroles que Lancastre donnerait réponse le lendemain. C'est sur cette assurance que le roi Jean commanda de dresser son 1506

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tref et plongea dans le sommeil. Et la nuit des Français fut celle d'une armée ronflante. Au matin, la forêt de Tubouf était vide. On y voyait des traces de passage, mais plus d'Anglais ni de Navarrais. Lancastre avait prudemment replié son monde vers Argentan. Le roi Jean II laissa éclater son mépris pour ces ennemis sans loyauté, seulement bons au pillage quand ils n'avaient personne devant eux, mais qui s'éclipsaient dès qu'on leur offrait combat. "Nous portons l'Étoile sur le cour, tandis que la Jarretière leur bat le mollet. Voilà ce qui nous distingue. Ce sont les chevaliers de la fuite. "

Mais songea-t-il à les prendre en chasse? Les maréchaux proposaient de jeter les bannières les plus fraîches sur la voie de Lancastre; à leur surprise, Jean II repoussa l'idée. On eût dit qu'il considérait la bataille gagnée dès lors que l'adversaire n'avait pas relevé son défi. Il décida donc de revenir vers Chartres pour y dissoudre l'ost. Au passage, il reprendrait Breteuil. Audrehem lui remontra que la garnison laissée à Breteuil par Lancastre était nombreuse, bien commandée et bien retranchée. "Je connais la place, Sire ; on ne l'enlève pas facilement. - Alors pourquoi les nôtres s'en sont-ils laissé déloger? lui répondit le roi Jean. Je conduirai le siège moi-même. "

Et c'est là, mon neveu, que je le rejoignis, en compagnie de Capocci, le 12 juillet. II

LE SIEGE DE BRETEUIL

Le roi Jean nous reçut armé en guerre, comme s'il allait lancer l'assaut dans la demi-heure. Il nous baisa l'anneau, nous demanda nouvelles du Saint-Père, et, sans écouter la réponse un peu longue, dissertante et fleurie, dans laquelle Niccola Capocci s'était engagé, il me dit : " Monseigneur de Périgord, vous arrivez à point pour assister à un beau siège. Je sais la vaillance qu'on a dans votre famille, et qu'on y est expert aux arts de la guerre. Les vôtres toujours ont très hautement servi le royaume, et si vous n'étiez prince d'Église, vous seriez sans doute maréchal à mon ost. Je gage qu'ici vous allez prendre plaisir. "

Cette manière de ne s'adresser qu'à moi, et pour me complimenter sur ma parentèle, déplut au Capocci, qui n'est pas de très haut lignage, et qui crut bon de dire que nous n'étions pas là pour nous émerveiller de prouesses de guerre, mais pour parler de paix chrétienne. Je sus aussitôt que les choses n'iraient guère entre mon colégat et le roi de France, surtout quand ce dernier eut vu mon neveu Robert de Durazzo auquel il fit force amitiés, le questionnant sur la cour de Naples et sur sa tante la reine Jeanne. Il faut dire qu'il était très beau, mon Robert, tournure superbe, visage rosé, cheveux soyeux... la grâce et la force tout ensemble. Et je vis poindre dans l'oil du roi cette étincelle qui ordinairement luit au regard des hommes quand passe une belle femme. "Où prendrez-vous vos quartiers?" demanda-t-il. Je lui dis que nous nous accommoderions dans une abbaye voisine.

Je l'observai bien, et le trouvai assez envieilli, épaissi, alourdi, le menton plus pesant sous la barbe peu fournie, d'un jaune pisseux. Et il avait pris l'habitude de balancer la tête, comme s'il était gêné au col ou à l'épaule par quelque limaille dans sa chemise d'acier. Il voulut nous montrer le camp, où notre arrivée avait produit quelque remous de curiosité. "Voici Sa Sainte Éminence Monseigneur de Périgord qui nous est venu visiter ", disait-il à ses bannerets, comme

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si nous étions venus tout exprès pour lui porter l'aide du ciel. Je distribuai les bénédictions. Le nez de Capocci s'allongeait de plus en

plus.

Le roi tenait beaucoup à me faire connaître le chef de son engeignerie auquel il semblait accorder plus d'importance qu'à ses maréchaux ou même son connétable. "Où est l'Archiprêtre?... A-t-on vu l'Archiprê-tre?... Bourbon, faites appeler l'Archiprêtre... " Et je me demandais ce qui pouvait bien valoir le surnom d'archiprêtre au capitaine qui commandait les machines, mines et artillerie à poudre.

Étrange bonhomme que celui qui vint à nous, monté sur de longues pattes arquées prises dans des jambières et des cuissots d'acier ; il avait l'air de marcher sur des éclairs. Sa ceinture, très serrée sur le surcot de cuir, lui donnait une tournure de guêpe. De grandes mains aux ongles noirs et qu'il tenait écartées du corps, à cause des cubitières de métal qui lui protégeaient les bras. Une gueule assez louche, maigre, aux pommettes saillantes, aux yeux étirés, et l'expression goguenarde de quelqu'un qui est toujours prêt à s'offrir pour un quart de sol la figure d autrui. Et pour coiffer le tout, un chapeau de Montauban, à larges bords, tout en fer, avançant en pointe au-dessus du nez, avec deux fentes pour pouvoir regarder à travers quand il baissait la tête. " Où étais-tu l'Archiprêtre? On te cherchait", dit le roi qui précise à mon intention: "Arnaud de Cervole, sire de Vélines. - Archiprêtre, pour vous servir... Monseigneur cardinal...", ajoute l'autre d'un ton moqueur qui ne me plaît guère.

Et soudain, je me rappelle... Vélines, c'est de chez nous, Archam-baud... bien sûr, près de Sainte-Foy-la-Grande, aux limites du Périgord et de la Guyenne. Et le bonhomme avait bel et bien été archiprêtre, un archiprêtre sans latin ni tonsure, certes, mais archiprêtre quand même. Et d'où cela? Mais tout naturellement de Vélines, son petit fief, dont il s'était fait attribuer la cure, touchant ainsi à la fois les redevances seigneuriales et les revenus ecclésiastiques. Il ne lui en coûtait que de payer un vrai clerc, au rabais, pour assurer le travail d'Église... jusqu'à ce que le pape Innocent lui supprime son bénéfice, comme toutes autres commendes de cette nature, au début du pontificat. "Les brebis doivent être gardées par un pasteur... " ; ce que je vous contais l'autre jour. Alors, envolée l'archiprêtrise de Vélines ! J'avais eu à connaître de l'affaire entre cent de même sorte, et je savais que le gaillard ne portait pas la cour d'Avignon au plus haut de son cour. Pour une fois, je dois dire, je donnais pleine raison au Saint-Père. Et je devinai que ce Cervole n'allait pas, lui non plus, me faciliter les choses.

"L'Archiprêtre m'a fait un fier travail à Évreux, et la ville est redevenue nôtre ", me dit le roi pour mettre en valeur son artificier. "C'est même la seule que vous ayez reprise au Navarrais, Sire", lui répondit Cervole avec un bel aplomb. "Nous en ferons autant de QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

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Breteuil. Je veux un beau siège, comme celui d'Aiguillon. - A ceci près que vous n'avez jamais pris Aiguillon, Sire."

Diantre, me dis-je, l'homme est bien en cour, pour parler avec cette franchise. " C'est qu'on ne m'en a point, hélas, laissé le temps ", dit tristement le roi. Il fallait être l'Archiprêtre... je me suis mis moi aussi à l'appeler l'Archiprêtre, puisque tout le monde le nommait ainsi... il fallait être cet homme-là pour balancer son chapeau de fer et murmurer, devant son souverain: "Le temps, le temps... six mois..." Et il fallait être le roi Jean pour s'obstiner à croire que le siège d'Aiguillon, qu'il avait conduit dans l'année même où son père se faisait écraser à Crécy, représentait un modèle de l'art militaire. Une entreprise ruineuse, interminable. Un pont qu'il avait ordonné de construire pour approcher la forteresse, et dans un si bon emplacement que les assiégés l'avaient détruit six fois. Des machines compliquées qu'on avait dû acheminer à grands frais et grande lenteur, depuis Toulouse... et pour un résultat parfaitement nul.

Eh bien ! c'était là-dessus que le roi Jean fondait sa gloire et qu'il autorisait son expérience. En vérité, acharné comme il est à régler ses rancunes envers le destin, il voulait prendre, à dix ans de distance, sa revanche d'Aiguillon, et prouver que ses méthodes étaient les bonnes; il voulait laisser dans la mémoire des nations le souvenir d'un grand siège.

Et c'était pour cela que, négligeant de poursuivre un ennemi qu'il aurait pu battre sans beaucoup de peine, il venait de planter son tref devant Breteuil. Encore, s'adressant à l'Archiprêtre, fort versé dans le nouvel usage des destructions par la poudre, on eût pu croire qu'il avait résolu de miner les murailles du château, comme on avait fait à Évreux. Mais non. Ce qu'il demandait à son maître de l'engeignerie, c'était d'élever des constructions d'assaut qui permettraient de passer pardessus les murs. Et les maréchaux et les capitaines écoutaient, pleins de respect, les ordres du roi et s'affairaient à les accomplir. Aussi longtemps qu'un homme commande, fût-ce le pire imbécile, il y a des gens pour croire qu'il commande bien.

Quant à l'Archiprêtre... j'eus l'impression que l'Archiprêtre se moquait de tout. Le roi voulait des rampes, des échafaudages, des beffrois; eh bien, on lui en construirait, et l'on demanderait paiement en conséquence. Si ces appareils d'autrefois, ces machineries d'avant les pièces à feu n'apportaient pas le résultat escompté, le roi n'aurait à s'en prendre qu'à lui-même. Et l'Archiprêtre ne laisserait à personne le soin de le lui dire ; il avait sur le roi Jean cet ascendant qu'ont parfois les soudards sur les princes, et il ne se gênait pas pour en user, une fois que le trésorier lui avait aligné sa solde et celle de ses compagnons.

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La petite ville normande se transforma en un immense chantier. On creusait des retranchements autour du château. La terre retirée des fossés servait à établir des plates-formes et des pentes d'assaut. Ce n'était que bruits de pelles et de charrois, grincements d'essieux, claquements de fouets et jurons. Je me serais cru revenu à Villeneuve.

Les haches retentissaient dans les forêts a voisinantes. Certains villageois des parages faisaient leurs affaires, s'ils vendaient de la boisson. D'autres avaient la mauvaise surprise de voir soudain six goujats démolir leur grange pour en emporter les poutres. " Service du roi ! " C'était vite dit. Et les pioches de s'attaquer aux murs de torchis, et les cordes de tirer sur les bois de colombages, et bientôt, dans un grand craquement, tout s'écroulait. "Il aurait bien pu aller se planter ailleurs, le roi, plutôt que de nous envoyer ces malfaisants qui nous ôtent nos toits de dessus la tête ", disaient les manants. Ils commençaient à trouver que le roi de Navarre était un meilleur maître, et que même la présence des Anglais pesait moins lourd que celle du roi de France.

Je restai donc à Breteuil un morceau de juillet, au grand dam de Capocci qui aurait préféré le séjour de Paris... moi aussi je l'eusse préféré !... et qui envoyait en Avignon des missives pleines d'acrimonie où il laissait entendre fielleusement que je me plaisais plus à contempler la guerre qu'à faire avancer la paix. Or comment, je vous le demande, pouvais-je faire avancer la paix sinon en parlant au roi, et où pouvais-je lui parler, sinon au siège dont il ne paraissait pas vouloir s'éloigner? Il passait ses journées à tourner autour des travaux en compagnie de l'Archiprêtre ; il usait son temps à vérifier un angle d'attaque, à s'inquiéter d'un épaulement, et surtout à regarder monter la tour de bois, un extraordinaire beffroi sur roues où l'on pourrait loger force archers, avec tout un armement d'arbalètes et de traits à feu, une machine comme on n'en avait point vu depuis les temps antiques. Il ne suffisait pas d'en bâtir les étages ; il fallait encore trouver assez de peaux de boufs pour revêtir cet énorme échafaud ; et puis construire un chemin dur et plat, pour pouvoir l'y pousser. Mais quand elle serait prête, la tour, on verrait des choses étonnantes ! Le roi me conviait souvent à souper, et là je pouvais l'entretenir. " La paix? me disait-il. Mais c'est tout mon désir. Voyez, je suis en train de dissoudre mon ost, gardant juste avec moi ce qu'il me faut pour ce siège. Attendez que j'aie pris Breteuil, et aussitôt après je veux bien faire la paix, pour complaire au Saint-Père. Que mes ennemis me soumettent leurs propositions. - Sire, disais-je, il faudrait savoir quelles propositions vous seriez prêt à considérer... - Celles qui ne seront pas contraires à mon honneur. " Ah ! ce n'était pas tâche facile ! Ce fut moi, hélas, qui eus à lui apprendre, car j'étais mieux informé que

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lui, que le prince de Galles rassemblait des troupes à Libourne et à La Réole pour une nouvelle chevauchée.

"Et vous me parlez de paix, Monseigneur de Périgord? - Précisément, Sire, afin d'éviter que de nouveaux malheurs... - Cette fois, je ne permettrai pas que le prince d'Angleterre s'ébatte en Languedoc comme il le fit l'an passé. Je vais convoquer l'ost de nouveau, pour le Ier août, à Chartres. "

Je m'étonnai qu'il laissât partir ses bannières pour les rappeler, une semaine plus tard. Je m'en ouvris, discrètement, au duc d'Athènes, à Audrehem, car tout ce monde venait me voir et se confiait à moi. Non, le roi s'obstinait, par un souci d'économie qui ne lui ressemblait guère, à renvoyer d'abord le ban, qu'il avait appelé le mois précédent, pour le rappeler, avec l'arrière-ban. Quelqu'un avait dû lui dire, Jean d'Artois peut-être ou une aussi fine cervelle, qu'il épargnerait ainsi quelques jours de solde. Mais il aurait pris un mois de retard sur le prince de Galles. Oh ! oui, il lui fallait faire la paix ; et plus il attendrait, moins elle serait négociable à sa satisfaction. Je connus mieux l'Archiprêtre, et je dois dire que le bonhomme m'amusa. Le Périgord le rapprochait de moi ; il vint me demander de lui faire rendre son bénéfice. Et en quels termes ! " Votre Innocent... - Le Saint-Père, mon ami, le Saint-Père... lui disais-je. - Bon, le Saint-Père v si vous voulez, m'a supprimé ma commende pour le bon ordre de l'Église... ah! c'est ce que l'évêque m'a dit. Eh quoi? Croit-il donc qu'il n'y avait pas d'ordre à Vélines, avant lui? La cure des âmes, messire cardinal, vous pensez que je ne l'exerçais point? Il aurait fait beau voir qu'un agonisant trépassât sans les sacrements. A la moindre maladie, j'envoyais le tonsuré. Ça se paye, les sacrements. Et les gens qui passaient devant ma justice : amende. Ensuite, à confesse ; et la taxe de pénitence. Les adultères, la même chose. Je sais comment ça se mène, moi, les bons chrétiens. " Je lui disais : " L'Église a perdu un archiprêtre, mais le roi a gagné un bon chevalier. " Car Jean II l'avait armé chevalier, l'an passé.

Tout n'est pas mauvais, dans ce Cervole. Il a, pour parler des bords de notre Dordogne, des accents tendres qui surprennent. L'eau verte de la vaste rivière où se reflètent nos manoirs, le soir, entre les peupliers et les frênes ; les prairies grasses au printemps, la chaleur sèche des étés qui fait mûrir les orges jaunes ; les soirs qui sentent la menthe ; les raisins de septembre où nous mordions, enfants, dans des grappes chaudes... Si tous les hommes de France aimaient leur terre autant que l'aime cet homme-là, le royaume serait mieux défendu. Je finis par comprendre les raisons de la faveur donc il jouissait. D'abord, il avait rejoint le roi dans la chevauchée de Saintonge, en 51, une petite équipée, mais qui avait permis à Jean II de croire qu'il serait un roi victorieux. L'Archiprêtre lui avait amené sa troupe, vingt 1512

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armures et soixante sergents de pied. Comment les avait-il pu rassembler, à Vélines? Toujours est-il que cela formait une compagnie. Mille écus d'or, réglés par le trésorier des guerres, pour le service d'une année... Cela permettait au roi de dire: "Nous sommes compagnons de longtemps, n'est-ce pas vrai, l'Archiprêtre? "

Ensuite, il avait servi sous Monsieur d'Espagne, et, malin, ne manquait jamais de le rappeler devant le roi. C'était même sous les ordres de Charles d'Espagne, dans la campagne de 53, qu'il avait chassé les Anglais de son propre château de Vélines et des terres avoisinantes, Montcarret, Montaigne, Montravel... Les Anglais tenaient Libourne et y avaient grosse garnison d'archers. Mais lui, Arnaud de Cervole, tenait Sainte-Foy et n'était pas disposé à se la laisser enlever... " Je suis contre le pape parce qu'il m'a ôté mon archiprêtrise ; je suis contre l'Anglais parce qu'il a ravagé mon château; je suis contre le Navarrais parce qu'il a occis mon connétable. Ah ! que n'ai-je été à Laigle, auprès de lui, pour le défendre! "... C'était baume pour les oreilles du roi. Et puis, enfin, l'Archiprêtre excelle aux nouveaux engins à feu. Il les aime, il les apprivoise, il s'en amuse. Rien ne lui plaît tant, il me l'a dit, que d'allumer une mèche, après de souterraines préparations, et de voir une tour de château s'ouvrir comme une fleur, comme un bouquet, projetant en l'air hommes et pierres, piques et tuiles. A cause de cela, il est entouré, sinon d'estime, du moins d'un certain respect; car beaucoup, parmi les plus hardis chevaliers, répugnent à s'approcher de ces armes du diable que lui manie comme en se jouant. Il y a des gens ainsi, chaque fois qu'apparaissent de nouveaux procédés de guerre, qui en ont le sens immédiat et se font une réputation de leur emploi. Alors que les valets d'armes, les mains sur les oreilles, courent à mettre à l'abri, et que même les barons et les maréchaux reculent prudemment, Cervole, une lumière amusée dans l'oil, regarde rouler les barils de poudre, donne des ordres nets, enjambe les fougasses, se coule dans les sapes en rampant sur ses cubitières, ressort, bat tranquillement le briquet, prend son temps pour gagner un angle mort ou s'accroupir derrière un muret, tandis que part le tonnerre, que la terre tremble et que les murs s'entrouvrent. Pareilles tâches exigent des équipes solides. Cervole a formé la sienne ; des brutes habiles, des amateurs de massacre, ravis de répandre la terreur, de briser, de détruire. Il les paye bien; car le risque vaut salaire. Et il va flanqué de ses deux lieutenants qu'on croirait choisis pour leurs noms: Gaston de la Parade et Bernard d'Orgueil. Entre nous, le roi Jean aurait mieux employé ces trois artificiers-là, Breteuil serait tombé en une semaine. Mais non ; il voulait son beffroi roulant. Cependant que la grande tour s'élevait, don Sanche Lopez, ses Navarrais et ses Anglais, enfermés dans le château, n'avaient pas l'air autrement émus. Les gardes se relayaient, à heures fixes, sur les QUAND UN ROI PERD LA FRANCE

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chemins de ronde. Les assiégés, bien pourvus de vivres, avaient la mine grasse. De temps en temps, ils envoyaient une volée de flèches sur les terrassiers, mais avec parcimonie, pour ne pas user inutilement leurs munitions. Ces tirs, q*ui se produisaient parfois au passage du roi, lui procuraient des illusions d'exploit... "Avez-vous vu? Tout un vol de flèches est arrivé sur lui, et point n'a bronché notre Sire ; ah ! le bon roi... " et permettaient à l'Archiprêtre, à l'Orgueil, à la Parade de lui crier : " Gardez-vous, Sire, on vous ajuste ! "... en lui faisant rempart de leur corps contre des traits qui venaient finir dans l'herbe, à leurs pieds. Il ne sentait pas bon, l'Archiprêtre. Mais il faut convenir que tout le monde puait, que tout le camp puait, et que c'était surtout par l'odeur que Breteuil était assiégée! La brise charriait des senteurs d'excréments, car tous ces hommes qui pelletaient, charroyaient, sciaient, clouaient, se soulageaient au plus près de leur labeur. On ne se lavait guère, et le roi lui-même, constamment en cuirasse...

Usant d'autant de parfums et d'essences que je pouvais, j'eus le temps de bien observer les faiblesses du roi Jean. Ah ! c'est merveille que tant d'inconscience ! Il avait là deux cardinaux mandés par le Saint-Père pour tenter une grande paix générale; il recevait des courriers de tous les princes d'Europe qui blâmaient sa conduite envers le roi de Navarre et lui donnaient conseil de le libérer; il apprenait que les aides, partout, rentraient mal, et que non seulement en Normandie, non seulement à Paris, mais dans le royaume entier, l'humeur des gens était mauvaise et toute prête à la révolte ; il savait, surtout, que deux armées anglaises s'apprêtaient contre lui, celle de Lancastre en Cotentin, qui recevait renforts, et celle d'Aquitaine... Mais rien n'avait d'importance, à ses yeux, que le siège d'une petite place normande, et rien ne l'en pouvait distraire. S'obstiner sur le détail sans plus apercevoir l'ensemble est un grand vice de nature, chez un prince.

Durant tout un mois, Jean II n'alla qu'une fois à Paris, quatre jours, et pour y commettre la sottise que je vous dirai. Et le seul édit dont il n'ait pas alors laissé le soin à ses conseillers fut pour faire crier dans les bourgs et bailliages, à six lieues autour de Breteuil, que toutes manières de maçons, charpentiers, foueurs, mineurs, houeurs, coupeurs de bois et autres manouvriers vinssent devers lui, de jour comme de nuit, portant les instruments et outils nécessaires à leurs métiers, afin de travailler aux pièces de siège.

La vue de son grand beffroi mobile, son atournement d'assaut comme il l'appelait, l'emplissait de satisfaction. Trois étages ; chaque plate-forme assez large pour que deux cents hommes y puissent tenir et combattre. Cela ferait donc six cents soldats au total qui occuperaient cette machine extraordinaire, quand on aurait apporté assez de

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fagots et fascines, charrié assez de pierres et tassé de terre pour lui former le chemin où elle roulerait sur ses quatres roues énormes.

Le roi Jean était si fier de son beffroi qu'il avait invité à le voir monter et mettre en ouvre. Ainsi s'en étaient venus le bâtard de Castille, Henri de Trastamare, ainsi que le comte de Douglas. " Messire Edouard a son Navarrais, mais moi j'ai mon Écossais ", disait joliment le roi. A la différence près que Philippe de Navarre apportait aux Anglais la moitié de la Normandie, tandis que messire de Douglas n'apportait rien d'autre au roi de France que sa vaillante épée.

J'entends encore le roi nous expliquer : " Voyez, messeigneurs : cet atournement peut être poussé au point que l'on veut des remparts, les surplomber, permettre aux assaillants de jeter dans la place toutes sortes de carreaux et projectiles, d'attaquer à hauteur même des chemins de ronde. Les cuirs qu'on cloue dessus ont pour objet d'amortir les flèches." Et moi qui m'obstinais à lui parler des conditions de la paix !

L'Espagnol et l'Écossais n'étaient pas seuls à contempler l'énorme tour de bois. Les gens de messire Sanche Lopez la regardaient aussi, avec prudence, car l'Archiprêtre avait monté d'autres machines qui arrosaient copieusement la garnison de balles de pierre et de traits à poudre. Le château était pour ainsi dire décoiffé. Mais les gens de Lopez n'avaient pas l'air tellement effrayés. Ils ménagaient des trous dans leurs propres murailles, à mi-hauteur. "Pour mieux pouvoir fuir", disait le roi.

Enfin le grand jour arriva. J'y fus, un peu en retrait sur une petite butte, car la chose m'intéressait. Le Saint-Siège a des troupes, et des villes qu'il nous faut pouvoir défendre... Le roi Jean II paraît, coiffé de son heaume couronné de fleurs d'or. De son épée flamboyante, il donne le signe de l'attaque, tandis que les trompes sonnent. Au sommet de la tour tendue de cuir flotte la bannière aux fleurs de lis, et, au-dessous, les bannières des troupes qui occupent les trois étages. C'est un bouquet d'étendards que ce beffroi ! Et voilà qu'il se meut. Hommes et chevaux lui sont attelés, par grappes, et l'Archiprêtre scande l'effort à grands coups de gueule... On m'a dit avoir employé pour mille livres de cordes de chanvre. L'engin progresse, très lentement avec des gémissements de bois et quelques oscillations, mais il progresse. De le voir ainsi avancer, se balançant un peu et tout hérissé de drapeaux, on dirait un navire qui va à l'abordage. Et il aborde, en effet, dans un grand tumulte. Déjà, on se bat sur les créneaux, à hauteur de la troisième plate-forme. Les épées se croisent, les flèches partent en vols serrés. L'armée qui enserre le château, tout entière tête levée, a le souffle suspendu. Là-haut se font de beaux exploits. Le roi, la ventaille ouverte, assiste, superbe, à ce combat dans les airs.

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Et puis soudain, un énorme fracas fait sursauter les troupes, et un jet de fumée enveloppe les bannières, au sommet du beffroi.

Messire de Lancastre avait laissé des bouches de canon à don Sanche Lopez, que celui-ci s'était bien gardé d'utiliser jusqu'à présent. Et voilà que ces bouches, par les trous ménagés dans la muraille, tirent à bout portant dans la tour roulante, crevant les peaux de boufs qui la recouvrent, fauchant des rangées d'hommes sur les plates-formes, brisant les pièces de charpente. Les balistes et les catapultes de l'Archiprêtre ont beau se mettre de la partie, elles ne peuvent empêcher qu'une deuxième salve ne soit tirée, puis une troisième. Ce ne sont plus seulement des boulets de fonte, mais aussi des pots enflammés, des sortes de feux grégeois qui viennent frapper le beffroi. Les hommes tombent, en hurlant, ou se ruent à dévaler les échelles, ou même se lancent dans le vide, affreusement brûlés. Les flammes commencent à jaillir du toit de la belle machine. Et puis, dans un craquement d'enfer, le plus haut étage s'effondre, écrasant ses occupants sous un brasier... De ma vie, Archambaud, je n'ai entendu plus effroyable clameur de souffrance ; et encore je n'étais pas au plus près. Les archers étaient pris dans un enchevêtrement de poutres incandescentes. Poitrines défoncées, leurs jambes, leurs bras cramaient. Les peaux de boufs, en brûlant, répandaient une odeur atroce. La tour se mit à pencher, à pencher, et alors qu'on croyait qu'elle allait s'écrouler, elle s'immobilisa, inclinée, flambant toujours. On y jeta de l'eau comme on put, on s'affaira à en retirer les corps écrasés ou brûlés, tandis que les défenseurs du château dansaient de joie sur les murailles en criant : " Saint Georges loyauté ! Navarre loyauté ! " Le roi Jean, devant ce désastre, semblait chercher autour de lui un coupable, alors qu'il n'y en avait d'autre que lui-même. Mais l'Archiprêtre était là, sous son chapeau de fer, et la grande colère qui allait éclater resta dans le heaume royal. Car Cervole était sans doute le seul homme de toute l'armée qui n'eût pas hésité à dire au roi : " Voyez votre ânerie, Sire. Je vous avais conseillé de creuser des mines, plutôt que de bâtir ces grands échafauds qui ne sont plus d'usage depuis bientôt cinquante ans. On n'est plus au temps des Templiers, et Breteuil n'est pas Jérusalem. " Le roi demanda simplement: "Cet atournement peut-il être réparé? - Non, Sire. - Alors cassez ce qu'il en reste. Cela servira à combler les fossés. "

Ce soir-là, je pensai opportun de l'entreprendre sérieusement sur les approches d'un traité de paix. Les revers ordinairement ouvrent l'oreille des rois à l'entendement de la sagesse. L'horreur dont nous venions d'être témoins me permettait d'en appeler à ses sentiments chrétiens. Et si son ardeur chevaleresque était avide de prouesses, le pape lui en offrait, à lui et aux princes d'Europe, de bien plus méritoires

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et plus glorieuses du côté de Constantinople. Je me fis rebuffer, ce qui remplit d'aise Capocci.

" J'ai deux chevauchées anglaises qui me menacent en mon royaume et ne puis différer de m'apprêter à leur courir sus. C'est là tout mon souci pour le présent. Nous reparlerons à Chartres, s'il vous plaît. "

Les dangers qu'il ignorait la veille lui paraissaient soudain d'urgence première.

Et Breteuil? Qu'allait-il décider pour Breteuil? Préparer un nouvel assaut demanderait un autre mois aux assiégeants. Les assiégés, pour leur part, s'ils n'avaient épuisé ni leurs vivres ni leurs munitions, avaient été pas mal éprouvés. Ils avaient des blessés, leurs tours étaient décoiffées. Quelqu'un parla de négocier, d'offrir à la garnison une reddition honorable. Le roi se tourna vers moi. " Eh bien, Monseigneur

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