Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 5/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

accordé.

Le Trésor de l'Église faisait prospérer toutes les activités humaines. Il avait fallu construire de nouveaux établissements bordeliers et agrandir le quartier des follieuses, car tous les moines, moinillons, clercs, diacres et sous-diacres qui hantaient Avignon n'étaient pas forcément des saints. Les consuls avaient fait afficher sur panonceaux de sévères ordonnances : " // est fait défense aux femmes publiques et maquerelles de demeurer dans les bonnes mes, de se parer des mêmes atours que les femmes honnêtes, de porter voile en public et de toucher de la main le pain et les fruits dans les boutiques sous peine d'être obligées d'acheter les marchandises qu'elles ont tâtées. Les courtisanes mariées seront expulsées de la ville et déférées aux juges si elles viennent à y rentrer. " Mais, en dépit des ordonnances, les courtisanes se paraient des plus beaux tissus, achetaient les plus beaux fruits, racolaient dans les rues nobles, et se mariaient sans peine tant elles étaient prospères

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et recherchées. Elles regardaient avec assurance les femmes dites honnêtes mais qui ne se conduisaient guère mieux, à cette seule différence que le sort leur avait fourni des amants de plus haut rang.

Non seulement Avignon, mais tout le pays environnant se transformait. De l'autre côté du pont Saint-Bénézet, sur la rive de Villeneuve, le cardinal Arnaud de Via, un neveu du pape, faisait édifier une énorme collégiale; et déjà l'on appelait la tour de Philippe le Bel "la vieille tour" parce qu'elle datait de trente ans. Mais sans Philippe le Bel, qui avait naguère imposé à ia papauté le séjour d'Avignon, tout cela eût-il existe-1'? A Bédarrides, à Châteauneuf, à Noves, d'autres églises, d'autres châteaux, sortaient de terre.

Bouville en éprouvait quelque fierté personnelle Non seulement parce qu'il se sentait concerné par tous les actes de ce roi, mais encore parce qu'il avait pendant de longues années tenu la charge de grand chambellan auprès de Philippe le Bel et qu'il se pensait un peu responsable de l'actuel pontificat.

N'était-ce pas lui, Bouville, qui. voici neuf ans, après une épuisante course à la recherche des cardinaux éparpillés entre Carpentras et Orange, avait le premier p;oposé le cardinal Duèze pour être le candidat de la cour de France? Les ambassadeurs se croient volontiers seuls inventeurs de leurs missions lorsqu'elles ont réussi. Et Bouville, se rendant au banquet que le pape Jean XXII offrait en son honneur, gonflait le ventre en imaginant bomber le torse, secouait ses cheveux blancs sur son col de fourrure, et parlait assez haut à ses écuyers dans les rues d'Avignon. Une chose, en tout cas, paraissait bien acquise: le Saint-Siège ne retournerait pas en Italie. On en avait fini avec les illusions entretenues sous le pontificat précédent. Les praticiens romains pouvaient bien s'agiter contre Jean XXII et le menacer, s'il ne regagnait pas la Ville éternelle, de créer un schisme en élisant un autre pape qui occuperait vraiment le trône de saint Pierre22. L'ancien bourgeois de Cahors avait su répondre aux princes de Rome, en ne leur accordant que quatre chapeaux sur les seize qu'il avait imposés depuis son avènement. Tous les autres chapeaux rouges étaient allés à des Français.

- Voyez-vous, messire comte, avait dit le pape Jean à Bouville, quelques jours plus tôt, lors de la première audience, et s'exprimant par ce souffle de voix avec lequel il commandait en maître à la chrétienté... voyez-vous, messire comte, il faut gouverner avec ses amis contre ses ennemis. Les princes qui usent leurs jours et leurs forces à se gagner leurs adversaires mécontentent leurs vrais soutiens et ne s'acquièrent que de faux amis, toujours prêts à les trahir. Il n'était besoin, pour se convaincre de la volonté du pape de demeurer en France, que de voir le château qu'il venait de construire sur la place de l'ancien évêché, et qui dominait la ville de ses créneaux,

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tours et mâchicoulis. L'intérieur était distribué entre des cloîtres spacieux, des salles de réception et des appartements splendidement décorés sous des plafonds d'azur semés d'étoiles, comme le ciel23. Il y avait deux huissiers de la première porte, deux huissiers de la seconde, cinq pour la troisième, et quatorze huissiers encore pour les autres portes. Le maréchal du palais commandait à quarante courriers et à soixante-trois sergents d'armes.

"Tout ceci ne représente pas un établissement provisoire", se disait Bouville en suivant le maréchal venu l'attendre en personne à la porte du palais, et qui le guidait à travers les salles. Et pour savoir avec qui le pape Jean avait choisi de gouverner, il suffit à Bouville d'entendre nommer les dignitaires qui venaient de prendre place, dans la salle des festins tendue de tapisseries de soie, à la longue table étincelante de vaisselle d'or et d'argent. Le cardinal-archevêque d'Avignon, Arnaud de Via, était fils d'une sour du pape. Le cardinal-chancelier de l'Église romaine, c'est-à-dire le premier ministre du monde chrétien, homme assez large et solide, bien assis dans sa pourpre, était Gaucelin Duèze, fils de Pierre Duèze, le propre frère du pape que le roi Philippe V avait anobli. Neveu du pape encore, le cardinal Raymond Le Roux. Un autre neveu, Pierre de Vicy, gérait la maison pontificale, mandatait les dépenses, dirigeait les deux panetiers, les quatre sommeliers, les maîtres de l'écurie et de la maréchalerie, les six chambriers, les trente chapelains, les seize confesseurs pour les pèlerins de passage, les sonneurs de cloches, les balayeurs, les porteurs d'eau, les lavandières, les archiatres apothicaires et barbiers.

Le moindre des "neveux" ici attablés n'était certes pas le cardinal Bertrand du Pouget, légat itinérant pour l'Italie, et dont on chuchotait... mais qui donc ici ne chuchotait pas?... qu'il était un fils naturel qu'aurait eu Jacques Duèze au temps qu'il n'avait pas encore, à quarante ans passés, quitté son Quercy natal !

Tous les parents du pape Jean, jusqu'aux cousins issus de germains, logeaient en son palais et partageaient ses repas; deux d'entre eux habitaient même dans l'entresol secret, sous la salle à manger. Tous étaient pourvus d'emplois, celui-là parmi les cent chevaliers nobles, celui-ci comme dispensateur des aumônes, cet autre comme maître de la chambre apostolique qui administrait tous les bénéfices ecclésiastiques, annales, décimes, subsides, caricatifs, droits de dépouilles et taxes de Sacrée Pénitencerie. Plus de quatre cents personnes formaient cette cour dont la dépense annuelle dépassait quatre mille florins.

Quand, huit ans plus tôt, le conclave de Lyon avait porté au trône de saint Pierre un vieillard épuisé, diaphane, dont on attendait, dont on espérait même, qu'il rendît l'âme la semaine suivante, il ne restait rien dans le Trésor papal. En huit années, ce même petit vieillard, qui LA LOUVE DE FRANCE

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avançait ainsi qu'une plume poussée par le vent, avait si bien administré les finances de l'Église, si bien taxé les adultères, les sodomites, les incestueux, les voleurs, les criminels, les mauvais prêtres et les évêques coupables de violence, vendu si cher les abbayes, fait contrôler si justement les ressources et biens ecclésiastiques qu'il s'était assuré les plus gros revenus du monde et possédait les moyens de rebâtir une ville. Il pouvait largement nourrir sa famille et régner par elle. Il n'était chiche ni de dons aux pauvres ni de présents aux riches, offrant à ses visiteurs joyaux et saintes médailles d'or dont l'approvisionnait son fournisseur habituel, le Juif Boncour. Enfoui, plutôt qu'assis, dans un fauteuil au dossier immense, et les pieds posés sur deux épais coussins de soie d'or, le pape Jean présidait cette longue tablée qui tenait à la fois du consistoire et du dîner de famille. Bouville, placé à sa droite, le regardait avec fascination. Comme le Saint-Père avait changé, depuis son élection! Non pas d'apparence: le temps semblait sans prise sur ce mince visage pointu, ridé, mobile, au crâne enfermé dans un bonnet bordé de fourrure, aux petits yeux de souris, sans cils ni sourcils, à la bouche d'une extrême étroitessc où la lèvre supérieure rentrait un peu sous la gencive sans dents. Jean XXII portait ses quatre-vingts ans plus facilement que bien d'autres la cinquantaine: ses mains en donnaient la preuve, lisses, à peine parcheminées, et dont les jointures jouaient avec beaucoup de liberté. Mais c'était à l'attitude, au ton de la voix, aux propos, que l'on pouvait juger de la transformation. Cet homme qui avait dû son chapeau de cardinal à un faux en écriture royale, puis sa tiare à deux ans d'intrigues sourdes, de corruptions électorales, parachevées par un mois de simulation d'une maladie incurable, paraissait avoir reçu une nouvelle âme, par la grâce du vicariat suprême. Parvenu au sommet des ambitions humaines, délivré d'avoir à rien désirer pour lui-même, toutes ses forces, toute la redoutable mécanique cérébrale qui l'avaient conduit à ce faîte s'employaient, de manière absolument détachée, au seul bien de l'Église tel qu'il le concevait. Et quelle activité il y dépensait ! Parmi ceux qui l'avaient élu, croyant qu'il disparaîtrait vite et laisserait la Curie gouverner en son nom, combien se repentaient à présent! Jean XXII leur menait la vie dure. Un grand souverain de l'Église en vérité. Il s'occupait de tout, tranchait de tout. Il n'avait pas hésité à excommunier, au mois de mars précédent, l'empereur d'Allemagne Louis de Bavière, le destituant du même coup et ouvrant cette succession au Saint Empire pour laquelle le roi de France et le comte de Valois s'agitaient tant. Il intervenait dans les différends des princes chrétiens, les rappelant, comme il était dans sa mission d'universel pasteur, à leurs devoirs de paix. En ce moment, il se penchait sur le 908

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conflit d'Aquitaine, et avait déjà arrêté, dans les audiences données à Bouville, les modalités de son action.

Les souverains de France et d'Angleterre seraient priés de prolonger la trêve signée par le comte de Kent, à La Réole. et qui arrivait à expiration en ce mois de décembre. Monseigneur de Valois n'utiliserait pas les quatre cents hommes d'armes et les mille arbalétriers nouveaux que le roi Charles IV lui avait envoyés ces jours derniers à Bergerac. Mais le roi Edouard serait impérativement invité à rendre l'hommage au roi de France, dans les plus brefs délais. Les deux souverains devraient remettre en liberté les seigneurs gascons qu'ils détenaient respectivement, et ne leur tenir aucune rigueur pour avoir pris le parti de l'adversaire. Enfin le pape allait écrire à la reine Isabelle pour la conjurer d'employer toutes ses forces à rétablir la concorde entre son époux et son frère. Le pape Jean ne se faisait aucune illusion, pas plus que Bouville, sur l'influence dont disposait la malheureuse reine. Mais le fait que le Saint-Père s'adressât à elle ne manquerait pas de lui restituer un certain crédit et de faire hésiter ses ennemis à la maltraiter davantage. Ensuite, Jean XXII conseillerait qu'elle se rendît à Paris, toujours en mission de conciliation, afin de présider à la rédaction du traité qui ne laisserait à l'Angleterre, du duché d'Aquitaine, qu'une mince bande côtière avec Saintes, Bordeaux, Dax et Bayonne. Ainsi les désirs politiques du comte de Valois, les machinations de Robert d'Artois, les voux secrets de Lord Mortimer allaient recevoir du Saint-Père une aide majeure.

Bouville, ayant rempli avec succès la première partie de sa mission, pouvait manger de bon appétit le civet d'anguilles, délectable, parfumé, onctueux, qui emplissait son écuelle d'argent. - Les anguilles nous viennent de l'étang des Martigues, fit remarquer à Bouville le pape Jean. Les appréciez-vous?

Le gros Bouville, la bouche pleine, ne put répondre que d'un regard émerveillé.

La cuisine pontificale était somptueuse, et même les menus du vendredi y constituaient un régal rare. Thons frais, morues de Norvège, lamproies et esturgeons, accommodés de vingt manières et nappés de vingt sauces, se suivaient en procession sur des plats rutilants. Le vin d'Arbois coulait comme de l'or dans les timbales. Les crus de Bourgogne, du Lot ou du Rhône, accompagnaient les fromages.

Le Saint-Père, pour sa part, se contentait de grignoter du bout des gencives une cuillerée de pâté de brochet et de sucer un gobelet de lait. Il s'était mis en tête que le pape ne devait prendre que des aliments

blancs.

Bouville avait à traiter d'un deuxième problème, et non moins délicat, pour le compte de Monseigneur de Valois. Un ambassadeur se

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909 doit d'aborder de biais les questions épineuses; aussi Bouville crut parler fin en disant : - Très Saint-Père, la cour de France a suivi avec beaucoup d'attention le concile de Valladolid qui fut tenu, voici deux ans, par votre légat, et où il a été ordonné que les clercs eussent à quitter leurs concubines...

- ... sous peine s'ils ne le faisaient, enchaîna le pape Jean de sa petite voix rapide et étouffée, d'être privés dans les deux mois de la tierce partie des fruits de leurs bénéfices, et deux mois après d'un autre tiers, et encore après deux mois d'être privés de tout. En vérité, messire comte, l'homme est pécheur même s'il est prêtre, et nous savons bien que nous n'arriverons pas à supprimer tout péché. Mais au moins, pour ceux qui s'y entêteront, cela emplira nos coffres qui servent à faire le bien. Et beaucoup aussi éviteront de rendre publics leurs scandales. - Et ainsi les évêques cesseront, comme ils ont trop coutume de le faire, d'assister en personne au baptême et au mariage de leurs enfants illégitimes.

Ayant dit cela, Bouville brusquement rougit. Était-ce bien habile de parler d'enfants illégitimes justement devant le cardinal du Pouget? Un faux pas. Mais personne ne semblait y avoir pris garde. Bouville se hâta donc de poursuivre :

- Mais d'où vient, Très Saint-Père, qu'une punition plus forte ait été décrétée contre les prêtres dont les concubines ne sont pas chrétiennes?

- La raison en est bien simple, messire comte, répondit le pape Jean. Le décret vise justement l'Espagne qui compte quantité de Maures... où nos clercs recrutent bien facilement des compagnes que rien ne gêne à forniquer avec la tonsure.

Il se tourna légèrement dans son grand siège, et un très bref sourire passa sur ses lèvres étroites. Il avait vu la direction où l'ambassadeur du roi de France cherchait à tirer l'entretien. Et maintenant il attendait, à la fois défiant et amusé, que messire de Bouville eût avalé une gorgée, afin de se donner courage, et affecté un air faussement aisé pour dire:

- Il est certain, Très Saint-Père, que ce concile a pris de sages édits qui nous serviront grandement lors de la croisade. Car nous aurons maints clercs et aumôniers pour accompagner nos armées, et qui s'avanceront en pays maure; il serait mauvais qu'ils donnassent l'exemple de la méconduite. Après quoi Bouville respira mieux, le mot de croisade était dit. Le pape Jean plissa les paupières, joignit les doigts.

- Il serait mauvais également, répondit-il posément, que la même licence se mît à proliférer dans les nations chrétiennes pendant que leurs armées auraient affaire outre-mer. Car on a toujours constaté, messire comte, que lorsque les armées de guerre sont loin à se battre, 910 LES ROIS MAUDITS

et qu'on a puisé dans les peuples les combattants les plus vaillants, il fleurit toutes sortes de vices dans ces royaumes comme si, la force s'éloignant, le respect qu'on doit aux lois de Dieu partait du même coup. Les guerres offrent de grandes occasions de péché... Monseigneur de Valois est-il toujours aussi ferme sur cette croisade dont il veut honorer notre pontificat? - Eh bien! Très Saint-Père, les députés de la Petite Arménie... - Je sais, je sais, dit le pape Jean en écartant et rapprochant ses maigres doigts. C'est moi-même qui ai envoyé ces députés à Monseigneur de Valois.

- Il nous parvient de toutes parts que les Maures, sur les rivages... - Je sais. Les rapports me parviennent en même temps qu'à Monseigneur de Valois. Les conversations particulières s'étaient arrêtées le long de la grande table. L'évêque Pierre de Mortemart qui accompagnait Bouville dans sa mission, et dont on disait qu'il serait bientôt promu cardinal, prêtait l'oreille, et tous les neveux et cousins, prélats ou dignitaires, en faisaient autant. Les cuillers glissaient sur le fond des assiettes comme sur du velours. Le souffle singulièrement assuré, mais sans timbre, qui sortait de la bouche du Saint-Père était difficile à saisir, et il fallait une grande habitude pour le capter d'un peu loin.

- Monseigneur de Valois, que j'aime d'un amour très paternel, nous a fait consentir la dîme ; mais jusqu'à présent cette dîme ne lui a servi qu'à confisquer l'Aquitaine et à soutenir sa candidature au Saint Empire. Ce sont entreprises très nobles, mais qui ne s'appellent point croisades. Je ne suis nullement certain, l'an prochain, de consentir à nouveau cette dîme et moins encore, messire comte, de consentir aux subsides supplémentaires que l'on rne demande pour l'expédition. Bouville reçut durement le coup. Si c'était là tout ce qu'il devait rapporter à Paris, Charles de Valois entrerait dans une belle fureur.

- Très Saint-Père, répondit-il en s'efforçant à la froideur, il avait semblé au comte de Valois comme au roi Charles que vous étiez sensible a l'honneur que la chrétienté pourrait retirer... - L'honneur de la chrétienté, mon cher fils, est de vivre en paix, coupa le pape en frappant légèrement sur la main de Bouviile.

- Fst-ce attenter à la paix chrétienne que de vouloir ramener les Infidèles a la vraie foi et d'aller combattre chez eux l'hérésie?

- L'hérésie ! L'hérésie ! répondit le pape Jean dans un chuchotement. Occupons-nous donc d'abord d'arracher celle qui fleurit dans nos nations et ne nous soucions point tant d'aller presser les abcès sur le visage du voisin quand la lèpre ronge le nôtre! L'hérésie est mon souci, et je m'entends assez bien je crois à la poursuivre. Mes tribunaux fonctionnent, et j'ai besoin de l'aide de tous mes clercs, comme de celle de tous les princes chrétiens, pour la traquer. Si la chevalerie d'Europe LA LOUVE DE FRANCE

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prend le chemin de l'Orient, le diable aura champ libre en France, en Espagne et en Italie ! Depuis combien de temps Cathares, Albigeois, et Spirituels se tiennent-ils en paix? Pourquoi ai-je fragmenté le gros diocèse de Toulouse, qui était leur repaire, et créé seize nouveaux évêchés dans la Langue d'oc? Et vos pastoureaux dont les bandes ont déferlé jusqu'à nos remparts voici bien peu d'années, n'étaient-ils pas conduits par l'hérésie? Ce n'est pas sur le temps d'une seule génération que l'on extirpe un tel mal. Il faut attendre les fils des petits-fils pour en avoir fini. Tous les prélats présents pouvaient témoigner de la rigueur avec laquelle Jean XXII poursuivait l'hérésie. Si l'on avait consigne de se montrer coulant, moyennant finances, contre les petits péchés de la nature humaine, les bûchers en revanche flambaient haut contre les erreurs de l'esprit. On répétait volontiers le mot de Bernard Délicieux, moine franciscain qui avait entrepris de lutter contre l'inquisition dominicaine, et poussé l'audace jusqu'à prêcher en Avignon. "Saint Pierre et saint Paul, disait-il, ne pourraient eux-mêmes se défendre d'hérésie, s'ils revenaient en ce monde et étaient poursuivis par les Accusateurs. " Délicieux avait été condamné à la réclusion perpétuelle. Mais, en même temps, le Saint-Père donnait diffusion à certaines idées étranges, issues de sa vivace intelligence, et qui, émises du haut de la chaire pontificale, n'étaient pas sans provoquer de grands remous parmi les docteurs des facultés de théologie. Ainsi s'était-il prononcé contre l'Immaculée Conception de la Vierge Marie qui ne constituait pas un dogme, certes, mais dont le principe était généralement admis. Il admettait tout au plus que le Seigneur eût purifié la Vierge avant sa naissance, mais à un moment, déclarait-il, difficile à préciser. Jean XXII, d'autre part, ne croyait pas à la Vision béatifique, en tout cas jusqu'au Jugement dernier, déniant par là qu'il y eût encore aucune âme en Paradis et, partant, en Enfer.

Pour beaucoup de théologiens, de telles propositions fleuraient un peu le soufre. Aussi, à cette table même, se trouvait assis un grand cistercien nommé Jacques Fournier, ancien abbé de Fontfroide qu'on appelait " le cardinal blanc " et qui employait toutes les ressources de sa science apologétique à soutenir et justifier les thèses hardies du Saint-Père24. Celui-ci poursuivait :

- Veuillez donc, messire comte, ne point trop vous mettre en tracas pour l'hérésie des Maures. Faisons garder nos côtes contre leurs navires, mais laissons-les au jugement du Seigneur tout-puissant dont ils sont, après tout, les créatures, et qui avait bien sans doute quelque intention sur eux. Qui de nous peut affirmer ce qu'il advient des âmes qui n'ont pas encore été touchées par la grâce de la révélation?

- Elles vont en enfer, je pense, dit naïvement Bouville.

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LES ROIS MAUDITS - L'enfer, l'enfer ! souffla le frêle pape en haussant les épaules. Ne parlez donc point de ce que vous ignorez. Et ne me contez point non plus... nous sommes trop vieux amis, messire de Bouville... que c'est pour faire le salut des Infidèles que Monseigneur de Valois demande à mon Trésor douze cent mille livres de subsides. D'ailleurs, le comte de Valois, je le sais, n'a plus aussi grand désir de sa croisade.

- A vrai dire, Très Saint-Père, dit Bouville en hésitant un peu... sans être informé comme vous l'êtes, il me paraît toutefois...

"Oh! le mauvais ambassadeur! pensa le pape Jean. Si j'étais à sa place, mais je me ferais croire à moi-même que Valois a déjà réuni ses bannières, et je ne me tiendrais point quitte à moins de trois cent mille livres. "

II laissa Bouville suffisamment s'empêtrer.

- Vous direz à Monseigneur de Valois, déclara-t-il enfin, que nous renonçons à la croisade ; et comme je sais Monseigneur un fils très respectueux des décisions de la Sainte Église, je suis sûr qu'il s'inclinera.

Bouville se sentait fort malheureux. Certes, tout le monde était prêt à abandonner le projet de la croisade mais pas comme cela, en deux phrases, et sans contrepartie. - Je ne doute pas, Très Saint-Père, répondit Bouville, que Monseigneur de Valois ne vous obéisse ; mais il a déjà engagé, outre l'autorité de sa personne, de grandes dépenses. - Combien faut-il à Monseigneur de Valois pour ne pas trop souffrir d'avoir engagé son autorité personnelle?

- Très Saint-Père, je ne sais, dit Bouville rougissant, Monseigneur de Valois ne m'a pas chargé de répondre à telle question.

- Mais si, mais si! Je le connais assez pour savoir qu'il l'avait prévue. Combien? - Il a déjà beaucoup avancé aux chevaliers de ses propres fiefs afin d'équiper leurs bannières... - Combien?

- Il s'est préoccupé de cette nouvelle artillerie à poudre...

- Combien, Bouville?

- Il a passé grosses commandes d'armes de toutes sortes...

- Je ne suis pas homme de guerre, et ne vous demande point le compte des arbalètes. Je vous demande seulement de me dire la somme par laquelle Monseigneur de Valois se tiendrait pour dédommagé.

Il souriait de mettre son interlocuteur au gril. Et Bouville lui-même ne put s'empêcher de sourire à voir toutes ses grosses ruses percées comme une écumoire. Allons, il lui fallait le prononcer ce chiffre! Il prit une voix aussi chuchotante que celle du pape pour murmurer : - Cent mille livres...

Jean XXII hocha la tête et dit :

- C'est l'exigence habituelle du comte Charles. Il me paraît même LA LOUVE DE FRANCE

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que les Florentins, naguère, pour se libérer de l'aide qu'il leur avait portée, ont dû lui donner davantage. Aux Siennois, il en a coûté un peu moins pour qu'il consente à quitter leur ville. Le roi d'Anjou, en une autre occasion, a dû se saigner d'une somme identique pour le remercier d'un secours qu'il ne lui avait pas demandé ! C'est un moyen de finances comme un autre... Votre Valois, savez-vous, Bouville, est un bien gros larron! Allons, rapportez-lui la bonne nouvelle... Nous lui donnerons ses cent mille livres, et notre bénédiction apostolique ! Il était assez satisfait, en somme, de s'en tirer à ce prix. Et Bouville, pour sa part, se sentait bien aise; sa mission se trouvait accomplie. Discuter avec le souverain pontife comme avec quelque négociant lombard lui eût été vraiment pénible! Mais le Saint-Père avait de ces mouvements qui n'étaient peut-être pas exactement de la générosité, mais une simple estimation du prix dont il devait payer son pouvoir. - Vous souvenez-vous, messire comte, continuait le pape, du temps où vous m'apportiez, ici même, cinq mille livres de la part du comte de Valois pour assurer l'élection d'un cardinal français? En vérité, ce fut de l'argent placé à bon intérêt !

Bouville s'attendrissait toujours sur ses souvenirs. Il revoyait cette prairie brumeuse dans la campagne, au nord d'Avignon, ce pré du Pontet, et le curieux entretien qu'ils avaient eu, tous deux assis sur une murette.

- Oui, je me rappelle, Très Saint-Père, dit-il. Savez-vous que lorsque je vous vis approcher, ne vous ayant jamais rencontré, je crus qu'on m'avait trompé, que vous n'étiez pas cardinal, mais un tout jeune clerc qu'un prélat avait déguisé pour l'envoyer à sa place? Le compliment fit sourire le pape Jean. Lui aussi se rappelait. - Et ce jeune Siennois, Guccio Baglioni, qui travaillait dans la banque et vous accompagnait alors, qu'est-il devenu? demanda-t-il. Vous me l'avez ensuite envoyé à Lyon, où il me fut fort utile, pendant le conclave muré. J'en avais fait mon damoiseau. J'imaginais le voir reparaître. Il est bien le seul qui m'ait rendu un service autiefois et qui ne soit pas venu quêter une grâce ou une charge ! - Je ne sais, Très Saint-Père, je ne sais. Il est reparti pour son Italie natale. Moi non plus je n'en ai plus jamais reçu nouvelles.

Mais Bouville s'était troublé pour répondre, et ce trouble n'avait pas échappé au pape. - Il avait eu, si je me souviens bien, une mauvaise affaire de mariage, ou de faux mariage, avec une fille de noblesse qu'il avait rendue mère. Les frères le poursuivaient. N'est-ce pas cela? Ah ! certes, le Saint-Père disposait d'une terrible mémoire !

- Je suis surpris vraiment, insistait-il, que ce Baglioni, protégé par vous, protégé par moi, et exerçant le métier d'argent, n'en ait pas

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profité pour faire sa fortune. Cet enfant qu'il devait avoir, est-il né? A- t-il vécu?

- Oui, oui, il est né, dit hâtivement Bouville. Il vit quelque part en campagne, auprès de sa mère.

Il montrait de plus en plus de gêne.

- On m'a dit, qui donc m'a dit?... poursuivit le pape, que cette même demoiselle, ou dame, avait été nourrice du petit roi posthume qui vint à Madame Clémence de Hongrie pendant la régence du comte de Poitiers. Est-ce bien cela?

- Oui, oui, Très Saint-Père, je crois que c'est elle.

Un frémissement passa dans les mille rides qui grillageaient le visage du pape.

- Comment, vous croyez bien? N'étiez-vous pas curateur au ventre de Madame Clémence? Et au plus près d'elle quand le malheur de perdre son fils lui survint? Vous deviez bien savoir qui était la nourrice?

Bouville se sentit devenir pourpre. Il aurait dû se méfier quand le Saint-Père avait prononcé le nom de Guccio Baglioni, et se dire qu'une intention se cachait derrière ce souvenir. Le détour était un peu plus habile que les siens propres, lorsqu'il passait par le concile de Valladolid pour en arriver aux finances du comte de Valois. D'abord, le Saint-Père devait sûrement avoir des nouvelles de Guccio, puisque ses banquiers, les Bardi, travaillaient avec les Tolomei de Sienne. Les petits yeux gris du pape ne quittaient pas les yeux de Bouville, et les questions continuaient : - Madame Mahaut d'Artois a eu un gros procès où vous avez dû témoigner? Qu'y a-t-il eu de vrai, cher sire comte, dans cette affaire?

- Oh! Très Saint-Père, rien que ce que la justice a éclairé. Des malveillances, des propos rapportés dont Madame Mahaut a voulu se

laver.

Le repas touchait à sa fin et les écuyers, passant les aiguières et les bassins, versaient l'eau sur les doigts des convives. Deux chevaliers nobles s'approchaient pour tirer en arrière le siège du Saint-Père.

- Sire comte, dit celui-ci, j'ai été bien heureux de vous revoir. Je ne sais, vu mon grand âge, si cette joie me sera accordée une autre fois...

Bouville, qui s'était levé, respira mieux. L'instant des adieux semblait arriver, qui allait mettre un terme à cet interrogatoire.

- ... Aussi, avant votre départ, reprit le pape, je veux vous faire la plus grande grâce que je puisse accorder à un chrétien. Je vais vous entendre moi-même en confession. Accompagnez-moi dans ma chambre.

II LA PÉNITENCE EST POUR LE SAINT-PÈRE

- Péchés de chair? Certainement, puisque vous êtes homme... Péchés de gourmandise? Il suffit de vous voir; vous êtes gras... Péchés d'orgueil? Vous êtes grand seigneur... Mais votre état même vous oblige à l'assiduité dans vos dévotions ; donc tous ces péchés, qui sont le fonds commun de l'humaine nature, vous vous en accusez et en êtes absous aussi souvent que vous vous approchez de la sainte table.

Étrange confession où le premier vicaire de l'Église romaine prononçait tout ensemble les questions et les réponses. Sa voix feutrée était parfois couverte par des cris d'oiseaux, car le pape avait dans sa chambre un perroquet enchaîné et, voletant sous une grande cage, des perruches, des serins, et de ces petits oiseaux des îles, rouges, qu'on appelle cardinaux. Le sol de la pièce, dallé de carreaux peints, disparaissait en partie sous des tapis d'Espagne. Les murs et les sièges étaient tendus de vert et les courtines du lit, les rideaux des fenêtres également faits de lin vert. Sur cette couleur de forêt, les oiseaux vivants mettaient des taches colorées, comme des fleurs25. Un angle formait salle de bains, avec une baignoire de marbre. Dans la garde-robe, attenante à la chambre, manteaux blancs, camails grenats et ornements sacerdotaux emplissaient de vastes penderies.

Le gros Bouville, en entrant, avait eu un mouvement pour s'agenouiller ; mais le Saint-Père, très simplement, l'avait fait asseoir auprès de lui dans un des fauteuils verts. On ne pouvait, en vérité, traiter un pénitent avec plus d'égards. L'ancien chambellan de Philippe le Bel en était tout abasourdi, et rassuré à la fois, car il avait appréhendé vraiment d'avoir à confesser, lui grand dignitaire, et au souverain pontife, toutes les poussières d'une vie, toutes les petites scories, les mauvais désirs, les vilaines actions, toute la lie qui tombe au fond de l'âme avec les jours et les ans. Or, ces péchés-là, le Saint-Père semblait

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les tenir pour broutilles ou, tout au moins, pour être du ressort de plus humbles prêtres. Mais Bouville n'avait pas remarqué, en sortant de table, le regard échangé entre les cardinaux Gaucelin Duèze, du Pouget, et le "cardinal blanc". Ceux-là connaissaient bien cette ruse habituelle du pape Jean : la confession post-prandiale, dont il se servait pour s'entretenir vraiment seul à seul avec un interlocuteur important, et qui lui permettait d'être éclairé sur des secrets d'État. Qui pouvait résister à cette offre abrupte, aussi flatteuse que terrifiante? Tout s'unissait pour amollir les consciences, à la fois la surprise, la crainte religieuse et une digestion commençante. - L'essentiel pour un homme, reprit le pape, est d'avoir bien rempli l'état particulier où Dieu l'a placé en ce monde, et c'est en ce domaine que les fautes lui sont comptées le plus sévèrement. Vous avez été, mon fils, chambellan d'un roi et chargé, sous trois autres, des plus hautes missions. Avez-vous toujours été bien exact en l'accomplissement de ces devoirs? - Je pense, mon Père, Très Saint-Père, veux-je dire, m'être acquitté de mes tâches avec zèle, avoir été, autant que je l'ai pu, loyal serviteur de mes suzerains...

Il s'interrompit brusquement, se rendant compte qu'il n'était pas là pour prononcer son propre éloge. Il se reprit, et changeant de ton: - Je dois m'accuser d'avoir échoué en certaines missions que j'aurais pu mener à bien... Voilà, Très Saint-Père: je n'ai pas eu toujours l'esprit assez délié et me suis parfois aperçu trop tard d'erreurs que j'avais commises.

- Ce n'est pas un péché que d'avoir quelque retard dans la cervelle ; cela nous peut venir à tous et c'est justement le contraire de l'esprit de malice. Mais avez-vous commis en vos missions, ou à la suite d'elles, des fautes graves telles que faux témoignage... homicide... Bouvilie secoua la tête, de droite à gauche, d'un mouvement de dénégation. Mais les petits yeux gris, sans cils ni sourcils, tout brillants et lumineux dans le visage ridé, restaient fixement attachés sur lui.

- fîtes-vous bien certain? Voici l'occasion, mon cher fils, de parfaitement vous purifier i'âme' Faux témoignage, jamais? demanda le pape.

Bouville, à nouveau, se sentit mal à Taise. Que signifiait cette insistance? L e perroquet eut un cri rauque, sur son perchoir, et Bouville sursauta.

- Une chose, à vrai dire, Très Saint-Père, m'alourdit l'âme, mais je ne sais si c'est vraiment un péché, ni quel nom de péché lui donner. Je n'ai pas commis l'homicide moi-même, je vous en assure, mais une fois je n'ai pas su l'empêcher. Et ensuite, j'ai dû porter faux témoignage ; mais je ne pouvais agir autrement.

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- Contez-moi donc cela, messire comte, dit le pape. Ce fut son tour de se reprendre : - Confessez-moi ce secret qui tant vous pèse, mon cher fils !

- Certes, il me pèse, dit Bouville, et plus encore depuis la mort de ma bonne épouse Marguerite, avec qui je le partageais. Et souvent je me répète que si je viens à mourir sans en avoir fait personne dépositaire...

Des larmes brusquement lui étaient venues.

- Comment n'ai-je pas songé plus tôt, Très Saint-Père, à vous le confier?... Je vous le disais : j'ai la cervelle souvent lente... Ce fut après la mort du roi Louis Dixième, l'aîné fils de mon maître Philippe le Bel...

Bouville regarda le pape et se sentit comme déjà soulagé. Enfin il allait pouvoir se décharger l'âme de ce fardeau qu'il portait depuis huit années. Le pire moment de sa vie, à coup sûr, et dont le remords le poignait sans trêve. Que n'était-il pas venu plus tôt avouer tout cela au pape ! A présent Bouville parlait aisément. Il racontait comment, ayant été nommé curateur au ventre de la reine Clémence, après le trépas de Louis Hutin, il avait, lui Bouville, craint que la comtesse Mahaut d'Artois ne fit une criminelle entreprise et contre la reine et contre l'enfant qu'elle portait alors. En ce temps-là, Monseigneur Philippe de Poitiers, frère du roi décédé, réclamait la régence contre le comte de Valois et contre le duc de Bourgogne...

A ce souvenir, Jean XXII leva un instant les yeux vers les poutres peintes du plafond, et une expression songeuse passa sur son étroit visage. Il revit le matin de 1316, où lui-même, à Lyon, était venu annoncer à Philippe de Poitiers la mort de son frère Louis X, ayant appris la nouvelle justement de ce petit Lombard Baglioni...

Donc Bouville craignait un crime de la part de la comtesse d'Artois, un nouveau crime car on disait beaucoup qu'elle était l'auteur du trépas de Louis Hutin, par enherbement. Elle avait les meilleures raisons de le haïr, car il venait de lui confisquer son comté. Mais elle avait toutes bonnes raisons aussi, Louis disparu, de souhaiter que le comte de Poitiers, son gendre, accédât au trône. Le seul obstacle à cela était l'enfant que portait la reine, qui naquit et qui fut un mâle. - Infortunée reine Clémence... dit le pape.

Mahaut d'Artois, choisie comme marraine, devait à ce titre amener le nouveau petit roi aux barons, lors de la cérémonie de présentation. Bouville était sûr, et madame de Bouville autant que lui, que si la terrible Mahaut voulait perpétrer un forfait, elle n'hésiterait pas à le faire pendant la présentation, seule occasion pour elle de tenir l'enfant. Bouville et sa femme avaient donc décidé de cacher l'enfant royal pendant ces heures-là, et de remettre à sa place dans les bras de Mahaut le fils d'une nourrice qui n'avait que quelques jours de plus. Sous les 918

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langes d'apparat, personne ne pourrait s'apercevoir de la substitution, puisque nul n'avait encore vu l'enfant de la reine Clémence et pas même celle-ci, atteinte de grande fièvre et presque mourante.

- Et puis en effet, Très Saint-Père, dit Bouville, l'enfant que j'avais remis à la comtesse Mahaut et qui se portait à merveille l'heure d'avant, mourut en quelques instants devant tous les barons. C'est cette petite créature innocente que j'ai livrée au trépas. Et le crime s'accomplit si vite, et j'étais si troublé, que je n'ai pas songé à crier aussitôt: "Cet enfant n'est pas le roi ! " Et après, ce fut trop tard. Comment expliquer...

Le pape, un peu penché en avant et les mains jointes sur sa robe, ne perdait pas un mot du récit. - Alors l'autre enfant, le petit roi, qu'est-il devenu, Bouville? Qu'en avez-vous fait? - Il existe, Très Saint-Père, il vit. Nous l'avons, ma défunte femme et moi, confié à la nourrice. Oh ! avec bien de la peine. Car la malheureuse nous haïssait, vous le pensez bien, et gémissait de douleur. A force de supplications, de menaces aussi, nous lui avons fait jurer sur les Évangiles de garder le petit roi comme s'il était son enfant, et de ne jamais rien révéler à qui que ce fût, même en confession.

- Oh, oh... murmura le Saint-Père.

- Si bien que le petit roi Jean, le vrai roi de France en somme, est élevé présentement dans un manoir d'Ile-de-France, sans qu'il sache qui il est, sans que personne le sache, à part cette femme qu'on croit sa mère... et moi-même.

- Et cette femme?...

- ... est Marie de Cressay, l'épouse du jeune Lombard Guccio Baglioni. Tout s'éclairait maintenant pour le pape.

- Et Baglioni, lui, ignore tout?

- Tout, j'en suis assuré, Très Saint-Père. Car la dame de Cressay, pour garder son serment, a refusé de le revoir, ainsi que nous le lui avions ordonné. Le garçon est reparti tout aussitôt pour l'Italie. Il pense que son fils est vivant. Il s'en inquiète parfois dans ses lettres à son oncle, le banquier Tolomei...

- Mais pourquoi, Bouville, pourquoi, puisque vous aviez la preuve du crime, et combien facile à administrer, n'avez-vous pas dénoncé la comtesse Mahaut?... Quand je songe, ajouta le pape Jean, que dans le même temps elle m'envoyait son chancelier afin que je soutienne sa cause contre son neveu Robert...

Le pape pensait soudain que Robert d'Artois, ce géant tapageur, ce semeur de brouilles, cet assassin sans doute, lui aussi - car il semblait bien qu'il eût trempé dans le meurtre de Marguerite de Bourgogne, à Château-Gaillard - ce terrible baron, valait peut-être mieux, à tout LA LOUVE DE FRANCE

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prendre, que sa cruelle tante, et qu'en luttant contre elle, il n'avait probablement pas tous les torts de son côté. Un monde de grands loups que celui des cours souveraines ! Et dans chaque royaume, il en allait de même. Était-ce pour gouverner, apaiser, conduire ce troupeau de fauves que Dieu lui avait inspiré, à lui chétif petit bourgeois de Cahors, l'ambition d'une tiare dont il était à présent coiffé et qui, par moments, lui pesait un peu?...

- Je me suis tu, Très Saint-Père, reprit Bouville, par le conseil surtout de ma défunte épouse. Comme j'avais manqué le bon instant de confondre la meurtrière, mon épouse m'a représenté avec justesse que si nous révélions la vérité, Mahaut s'acharnerait sur le petit roi, et sur nous-mêmes. Il fallait lui laisser croire que son crime avait réussi. Ce fut donc l'enfant de la nourrice qu'on inhuma à Saint-Denis parmi les rois.

Le pape réfléchissait. - Ainsi, dans le procès fait à Madame Mahaut l'année suivante, les accusations étaient fondées? dit-il.

- Certes, certes, elles l'étaient! Monseigneur Robert avait pu mettre la main sur une empoisonneuse, une nécromancienne, nommée Isabelle de Fériennes, qui avait livré à une demoiselle de parage de la comtesse Mahaut le poison dont celle-ci tua d'abord le roi Louis, puis l'enfant présenté aux barons. Cette Isabelle de Fériennes, ainsi que son fils Jean, furent conduits à Paris pour y faire leurs aveux. Vous pensez comme cela servait bien Monseigneur Robert! Leur déposition fut recueillie, et il apparut clairement qu'ils étaient les fournisseurs de la comtesse, car ils lui avaient déjà auparavant procuré le philtre par lequel elle se vantait d'avoir réconcilié sa fille Jeanne avec son gendre le comte de Poitiers...

- Magie, sorcellerie ! Vous pouviez bien faire griller la comtesse, chuchota le pape. - Plus à ce moment, Très Saint-Père, plus à ce moment. Car le comte de Poitiers était devenu roi et protégeait beaucoup Madame Mahaut, si fort même que je suis assuré dans le fond de mon âme qu'il avait partie liée avec elle, au moins dans le second crime. Le petit visage du pape se fripa davantage sous le bonnet fourré. Jean XXII aimait bien le roi Philippe V auquel il devait sa tiare, et avec lequel il s'était toujours parfaitement accordé pour toutes les questions de gouvernement. Les dernières paroles de Bouville le peinaient. - Sur l'un et sur l'autre, le châtiment de Dieu s'est appesanti, reprit Bouville, puisqu'ils ont chacun perdu dans l'année leur unique héritier mâle. La comtesse a vu mourir son seul fils qui avait dix-sept ans. Et le jeune roi Philippe a été privé du sien, qui lui était né depuis seulement quelques mois; et il n'en eut plus jamais d'autre... Mais pour l'accusation élevée contre elle, la comtesse sut se défendre. Elle invoqua

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l'irrégularité de la procédure engagée devant le Parlement, l'indignité de ses accusateurs, elle représenta que son rang de pair de France ne la rendait justiciable que de la Chambre des Barons. Toutefois, afin, disait-elle, de faire triompher son innocence, elle supplia son gendre... ce fut une belle scène de fausseté publique!... de poursuivre l'enquête et de lui donner moyen de confondre ses ennemis. La nécromancienne de Fériennes et son fils furent entendus à nouveau, mais après avoir subi la question. Leur état n'était pas beau, et le sang leur collait sur tout le corps. Ils se rétractèrent complètement, déclarèrent mensonges leurs aveux premiers et prétendirent qu'ils y avaient été conduits par caresses, prières, promesses et aussi violences de personnes dont, selon l'acte des greffiers, il convenait de taire le nom pour le moment. Puis le roi Philippe le Long tint lui-même lit de justice et fit comparaître tous ses proches et parents, et tous les familiers de feu son frère, le comte de Valois, le comte d'Évreux, Monseigneur de Bourbon, Monseigneur Gaucher le connétable, messire de Beaurnont, le maître de l'hôtel, et la reine Clémence, elle-même, leur demandant, sous la foi du serment, s'ils savaient ou croyaient que le roi Louis et son fils Jean fussent mons autrement que de mort naturelle. Comme aucune preuve ne pouvait être produite, comme la séance avait lieu devant tous, et que la comtesse Mahaut se tenait assise à côté du roi, chacun déclara, bien que pour beaucoup ce fût à contre-conviction, que ces trépas étaient dus à l'ouvre de nature.

- Mais vous-même, vous avez eu à comparaître? Le gros Bouville baissa le front. - J'ai porté faux témoignage, Très Saint-Père, dit-il. Mais que pouvais-je quand toute la cour, les pairs, les oncles du roi, les plus proches serviteurs, la reine veuve elle-même, certifiaient sous serment l'innocence de Madame Mahaut? C'est moi qu'on eût alors accusé de mensonge et de fable ; et l'on m'eût envoyé me balancer à Montfaucon.

Il semblait si malheureux, si abattu, si triste, que l'on imaginait soudain, sur son gros visage charnu, les traits du petit garçon qu'il avait été un demi-siècle plus tôt. Le pape eut un mouvement de pitié.

- Apaisez-vous, Bouville, dit-il en se penchant et en lui mettant la main sur l'épaule. Et ne vous reprochez pas d'avoir mal agi. Dieu vous avait posé un problème un peu lourd pour vous. Votre secret, je le prends à mon compte. L'avenir dira si vous avez bien fait ! Vous avez voulu sauver une vie qui vous avait été confiée par le devoir de votre état, et vous l'avez sauvée. Combien en auriez-vous exposé d'autres, si vous aviez parlé!

- Ah ! Très Saint-Père, oui, je suis apaisé ! dit l'ancien chambellan. Mais le petit roi caché, que va-t-il devenir? Que faut-il en faire?

- Attendez sans rien changer. J'y penserai et vous le ferai savoir. Allez en paix, Bouville... Quant à Monseigneur de Valois, cent mille

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livres sont à lui mais pas un florin de plus. Qu'il me laisse en repos avec sa croisade, et qu'il s'accorde avec l'Angleterre.

Bouville mit genou en terre, porta la main du Saint-Père à ses lèvres, avec effusion, se releva et gagna la porte à reculons puisque l'audience semblait terminée. Le pape le rappela du geste.

- Mon fils, et votre absolution? Vous ne la voulez donc point? Un moment plus tard le pape Jean, demeuré seul, parcourait à petits pas glissants son cabinet de travail. Le vent du Rhône passait sous les portes et gémissait à travers le beau palais neuf. Les perruches pépiaient dans leur cage. Les tisons du brasero s'assombrissaient. Jean XXII réfléchissait au difficile problème, à la fois de conscience et d'État, qui se posait à lui. L'héritier véritable de la couronne de France était un enfant ignoré, caché dans une cour de ferme. Deux personnes seulement au monde, ou plutôt trois personnes à présent, le savaient. La peur retenait les deux premières de parler. Que convenait-il de faire, quel parti prendre, quand deux rois déjà, depuis la naissance de cet enfant, s'étaient succédé au trône, deux rois dûment sacrés, oints du saint chrême? Révéler l'affaire et jeter la France dans le plus terrible désordre dynastique? De la semence de guerre, encore!

Un autre sentiment également incitait le pape à garder le silence, et ce sentiment concernait la mémoire du roi Philippe le Long. Oui, Jean XXII l'avait bien aimé, ce jeune homme, et l'avait aidé de toutes les façons possibles. C'était même le seul souverain qu'il eût jamais admiré et auquel il gardât reconnaissance. Ternir son souvenir revenait pour Jean XXII à se ternir lui-même ; car, sans Philippe le Long, fût-il jamais devenu pape? Et voilà que Philippe se révélait avoir été un criminel, le complice d'une criminelle tout au moins... Mais était-ce au pape Jean, était-ce à Jacques Duèze, de jeter la première pierre, lui qui devait à de si grosses fourberies et sa pourpre et sa tiare? Et s'il lui avait été absolument nécessaire, pour assurer son élection, de laisser commettre un meurtre... "Seigneur, Seigneur, merci de m'avoir épargné pareille tentation... Mais était-ce bien moi qui devais être chargé du soin de vos créatures?... Et si la nourrice parle un jour, qu'arrivera-t-il? Peut-on se fier à langue de femme? Il serait bon, Seigneur, que vous m'éclairiez quelquefois ! J'ai absous Bouville, mais la pénitence est pour moi. "

II s'était agenouillé sur le coussin vert de son prie-Dieu ; il demeura là, longtemps, ses mains maigres enserrant son petit front ridé.

III

LE CHEMIN DE PARIS

Qu'il sonnait clair, sous le fer des chevaux, le sol des routes françaises! Quelle musique heureuse produisait le crissement du gravier! Et l'air qu'on respirait, l'air léger du matin traversé de soleil, quel merveilleux parfum, quelle merveilleuse saveur il possédait ! Les bourgeons commençaient à s'ouvrir, et de petites feuilles vertes, tendres et plissées, venaient chercher pour une caresse le front des voyageurs jusqu'au milieu du chemin. L'herbe des talus et des prés d'Ile-de-France était moins riche, moins fournie, sans doute, que l'herbe d'Angleterre; mais pour la reine Isabelle, c'était l'herbe de la liberté, enfin, et de l'espérance.

La crinière de la jument blanche ondulait au rythme de la marche. Une litière, portée par deux mules, suivait à quelques toises. La reine trop heureuse, trop impatiente pour rester enfermée dans cette balancelle, avait préféré monter sa haquenée; pour un peu, elle eût galopé dans les herbages !

Boulogne, où elle s'était mariée quinze ans auparavant, Montreuil, Abbeville, Beauvais, avaient été les haltes de son voyage. Elle venait de passer la nuit précédente à Maubuisson, près de Pontoise, dans le manoir royal, où, pour la dernière fois, elle avait vu son père Philippe le Bel. Sa route était comme un pèlerinage à travers son propre passé. Il lui semblait remonter les étapes de sa vie pour revenir au départ. Mais quinze années malheureuses se pouvaient-elles abolir? - Votre frère Charles l'aurait sans doute reprise, disait Robert d'Artois qui cheminait à côté d'elle, et il nous l'aurait imposée pour reine, tant il continuait de la regretter et tant il montrait peu de décision au choix d'une nouvelle épouse.

De qui parlait Robert? Ah oui! de Blanche de Bourgogne. Il en parlait à cause de Maubuisson où, tout à l'heure, une cavalcade composée d'Henry de Sully, de Jean de Roye, du comte de Kent, de LA LOUVE DE FRANCE

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Lord Mortimer, de Robert d'Artois lui-même et de toute une troupe de seigneurs, était venue accueillir la voyageuse. Isabelle avait éprouvé un grand plaisir à se sentir de nouveau traitée en reine.

- Je crois que Charles, vraiment, prenait quelque plaisir secret à caresser les cornes qu'elle lui avait plantées, continuait Robert. Par malheur, par bonheur plutôt, la douce Blanche, l'année avant que Charles devînt roi, se fit engrosser en prison, par le geôlier!

Le géant chevauchait à gauche, du côté du soleil, et, monté sur un immense percheron pommelé, il portait de l'ombre sur la reine. Celle-ci poussait sa haquenée, s'efforçant de rester dans la lumière. Robert discourait sans trêve, tout à l'enthousiasme de la retrouvaille, et cherchant, dès ces premières lieues, à renouer les liens du cousinage et d'une ancienne amitié. Isabelle ne l'avait pas revu depuis onze ans ; il avait peu changé. La voix était toujours la même, et toujours la même aussi cette odeur de gros mangeur de venaison que son corps dégageait dans l'animation de la marche et que la brise portait autour de lui par bouffées. Il avait la main rousse et velue jusqu'à l'ongle, le regard méchant même lorsqu'il croyait le faire aimable, la panse dilatée par-dessus sa ceinture comme s'il eût avalé une cloche. Mais l'assurance de sa parole et de ses gestes était à présent moins feinte et appartenait définitivement à sa nature ; la ride qui encadrait la bouche s'était inscrite plus profondément dans la graisse.

- Et Mahaut, ma bonne gueuse de tante, a dû se résigner à l'annulation du mariage de sa fille. Oh ! non sans se débattre et plaider devant les évêques ! Mais elle a finalement été confondue. Votre frère Charles, poui une fois, s'obstina. Parce qu'il ne pardonnait pas l'affaire du geôlier et de la grossesse. Et quand il s'obstine, ce faible homme, on ne le fait plus démordre ! Au procès d'annulation, on n'a pas posé moins de trente et une questions aux témoins. On a exhumé de la poussière la dispense accordée par Clément V et qui permettait à Charles d'épouser une de ses parentes, mais sans que le nom en soit spécifié. Or qui, dans nos familles, se marie autrement qu'avec une cousine ou une nièce? Alors, Monseigneur Jean de Marigny, bien habilement, souleva l'empêchement de la parenté spirituelle. Mahaut était la marraine de Charles. Elle assurait que non. bien sûr, et qu'elle n'avait été au baptême que comme assistante et commère26. Alors tout le monde a comparu, barons, chambriers, valets, clercs, chantres, bourgeois de Creil où le baptême avait eu lieu, et tous ont répondu qu'elle avait bien tenu l'enfant pour le tendre ensuite à Charles de Valois, et qu'on ne pouvait s'y tromper vu qu'elle était la plus haute femme qui se trouvait en la chapelle et dépassait tout un chacun du chef. Voyez la belle menteuse ! Isabelle s'obligeait à écouter, mais en vérité elle n'était attentive qu'à 924

LES ROIS MAUDITS

elle-même et à un contact insolite qui tout à l'heure l'avait émue. Combien cela paraît surprenant aux doigts, soudain, des cheveux d'homme !

La reine leva les yeux vers Roger Mortimer qui était venu se placer à sa droite, d'un mouvement à la fois autoritaire et naturel comme s'il avait été son protecteur et son gardien. Elle regardait les boucles drues qui sortaient de son chaperon noir. On n'imaginait pas que ces cheveux-là fussent si soyeux au toucher !

Cela s'était fait par hasard dans le premier moment de la rencontre. Isabelle avait été surprise de voir apparaître Mortimer auprès du comte de Kent. Ainsi donc, en France, le rebelle, l'évadé, le proscrit Mortimer, marchait côte à côte avec le frère du roi d'Angleterre, et semblait presque avoir le pas sur lui.

Et Mortimer, sautant à terre, s'était élancé vers la reine pour baiser le bas de sa robe ; mais la haquenée ayant bougé, les lèvres de Roger s'étaient posées sur le genou d'Isabelle. Elle-mêmç avait machinalement appuyé la main sur la tête découverte de cet ami retrouvé. Et maintenant qu'on chevauchait, sur la route striée d'ombre par les branches, le contact soyeux des cheveux se prolongeait, comme encore perceptible et enfermé sous le velours du gant. - Mais le plus sérieux motif à la nullité du lien, outre que les contractants n'avaient pas l'âge canon pour copuler, fut fondé sur ceci que votre frère Charles, quand on le maria, manquait de discernement pour se chercher femme et de volonté pour exprimer son choix, vu qu'il était incapable, simple et imbécile, et que, partant, le contrat n'avait point de valeur. Inhabilis, simplex et imbecillus!... Et chacun, depuis votre oncle Valois jusqu'à la dernière chambrière, s'est accordé à prononcer sous serment qu'il était bien tout cela, à meilleure preuve que feu la reine sa mère elle-même le trouvait si bête qu'elle l'avait surnommé l'oison! Pardonnez, ma cousine, de vous parler ainsi de votre frère, mais enfin, c'est là le roi que nous avons. Gentil compagnon au demeurant, et de beau visage, mais de peu d'allant. Vous comprendrez qu'il faille gouverner à sa place. N'attendez pas d'aide de lui.

Continuer : partie 6 sur 34