Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 20/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

Tandis que le duc Eudes était replacé debout par ses valets, Robert descendait de cheval et offrait à son adversaire le combat à pied. Masse et épée en main, les deux tours de fer s'avancèrent l'une vers l'autre, d'un pas un peu titubant, pour s'accabler de coups. Miles surveillait Robert d'Artois, prêt à le disqualifier au premier manquement. Mais Robert observait les règles, n'attaquait pas plus bas que la ceinture, ne frappait que de taille. De sa masse d'armes, il martelait le heaume du duc de Bourgogne, écrasant le dragon qui le surmontait. Et bien que la masse ne pesât qu'une livre, l'autre devait en avoir le crâne rudement ébranlé, car il commençait à mal se défendre et son épée battait l'air plus qu'elle ne touchait Robert. En voulant esquiver, Eudes de Bourgogne perdit l'équilibre ; Robert lui posa un pied sur la poitrine et la pointe de son épée au laçage du heaume ; le duc cria merci. Il s'était rendu et devait quitter le combat. Robert se fit remonter en selle et passa au galop, fièrement, devant les tribunes. Une dame enthousiaste arracha sa manche que Robert cueillit, du bout de la lance.

- Monseigneur Robert devrait ces jours-ci montrer moins de superbe, dit Miles de Noyers. - Bah ! dit Raoul de Brienne, le roi le protège.

- Jusques à quand? répliqua Miles de Noyers. Madame Mahaut semble avoir trépassé un peu vite, et Madame Jeanne la Veuve également. Et puis, il y a cette Béatrice d'Hirson, leur dame de parage, qui a disparu, et que sa famille vainement recherche... Le duc de Bourgogne agira sagement en faisant goûter ses plats.

- Vous avez bien changé de sentiment à l'égard de Robert. L'autre année, vous lui paraissiez tout acquis.

- C'est que, l'autre année, je n'avais pas encore à instruire son affaire dont je viens de diriger la seconde enquête...

- Ah! voici messire de Hainaut qui attaque, dit le connétable. Jean de Hainaut, qui secondait le roi de Bohême, se dépensait follement; il n'était pas de seigneur important, dans le parti du roi de France, qu'il ne fût venu défier; dès à présent on savait qu'il recevrait le trophée du vainqueur.

Le tournoi dura une pleine heure au bout de laquelle les juges firent sonner à nouveau les trompettes, ouvrir les barrières et disjoindre les rangs. Une dizaine de chevaliers et écuyers d'Artois, néanmoins, semblaient n'avoir pas entendu le signal et assommaient avec entrain quatre seigneurs bourguignons dans un coin des lices. Robert n'était pas parmi eux, mais certainement avait inspiré quelques-uns de

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ses partisans; la bagarre risquait de tourner au massacre. Le roi Philippe VI fut obligé de se faire déheaumer et, tête nue pour être reconnu, il alla, à l'admiration de tous, séparer les acharnés. Précédées des hérauts et des sonneurs, les deux troupes se reformèrent en cortège pour sortir de l'arène. Ce n'était plus qu'armures faussées, cottes en lambeaux, peintures écaillées, chevaux boiteux sous des housses déchirées. La rencontre se soldait par un mort et quelques estropiés à vie. Outre messire Jean de Hainaut, auquel irait le prix offert par la reine, tous les tournoyeurs recevraient en souvenir un présent, hanap de vermeil, coupe ou écuelle d'argent. Dans leurs pavillons aux portières relevées, les seigneurs se déharnachaient, montrant des visages bouillis, des mains écorchées à la jointure des gantelets, des jambes tuméfiées. En même temps on échangeait des commentaires.

- Mon heaume s'est faussé au tout début. C'est cela qui m'a gêné... - Si le sire de Courgent ne s'était pas jeté à votre rescousse, vous auriez vu, l'ami !

- Le duc Eudes n'a pas su tenir longtemps devant Monseigneur Robert !

- Ah! Brécy s'est bien comporté, je le reconnais!

Rires, courroux, halètements de fatigue; les tournoyeurs se dirigeaient vers les étuves, installées dans une grange voisine, et entraient aux baquets préparés, les princes d'abord, puis les barons, puis les chevaliers, et les écuyers en dernier. Il existait entre eux cette familiarité, amicale et solide, que créent les compétitions physiques; mais on devinait aussi quelques rancunes tenaces. Philippe VI et Robert d'Artois trempaient dans deux cuves jumelles. - Beau tournoi, beau tournoi, disait Philippe. Ah! mon frère, il faut que je te parle. - Sire, mon frère, je suis tout à t'entendre.

La démarche qu'il avait à faire coûtait visiblement à Philippe. Mais pour parler cour à cour avec son cousin, son beau-frère, son ami de jeunesse et de toujours, quel meilleur moment pouvait-il trouver que celui-ci, où ils venaient de tournoyer ensemble, et où les cris qui emplissaient la grange, les grandes claques que les chevaliers s'appliquaient sur les épaules, les clapotis d'eau, la buée qui s'élevait des cuves, isolaient parfaitement leur entretien? - Robert, ton procès est mauvais parce que tes lettres sont fausses. Robert dressa au-dessus du baquet ses cheveux rouges, ses joues

rouges.

- Non, mon frère, elles sont vraies! Le roi prit un visage désolé. - Robert, je t'en conjure, ne t'obstine pas en si mauvaise voie. J'ai fait pour toi le plus que j'ai pu, et contre l'avis de beaucoup, tant dans

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ma famille que dans mon Conseil. Je n'ai accepté de remettre l'Artois à la duchesse de Bourgogne que sous réserve de tes droits. J'ai imposé pour gouverner Ferry de Picquigny, un homme à toi dévoué. J'ai offert à la duchesse que l'Artois lui soit racheté pour t'être remis... - Il n'était pas besoin de lui racheter l'Artois, puisqu'il est à moi ! Devant tant d'obstination butée, Philippe VI eut un geste d'irritation. Il cria à son chambrier : - Trousseau! Un peu plus d'eau fraîche, je te prie. Puis il poursuivit : - Ce sont les communes d'Artois qui n'ont pas voulu payer le prix pour changer de maître; qu'y puis-je?... L'ordonnance d'ouvrir ton procès attend depuis un mois. Depuis un mois je refuse de la signer parce que je ne veux pas que mon frère soit confronté à de basses gens qui vont le souiller d'une boue dont je ne suis pas sûr qu'il se puisse laver. Chaque homme est faillible ; nul d'entre nous n'a commis que de louables choses. Tes témoins ont été payés ou menacés ; ton notaire a parlé; les faussaires sont écroués, et leurs aveux recueillis d'avoir écrit tes lettres. - Elles sont vraies, répéta Robert.

Philippe VI soupira. Que d'efforts faut-il faire pour sauver un homme malgré lui ! - Je ne dis pas, Robert, que tu en sois vraiment coupable. Je ne dis pas, comme on le prétend, que tu aies mis la main à ces lettres. On te les a apportées, tu les as crues bonnes, tu as été trompé... Robert, dans son baquet, contractait les mâchoires.

- Peut-être même, continua Philippe, est-ce ma propre sour, ton épouse, qui t'a abusé. Les femmes ont de ces faussetés, parfois, croyant nous servir! Fausseté est leur nature. Vois la mienne, qui n'a pas répugné à dérober mon sceau.

- Oui, les femmes sont fausses, dit Robert avec colère. Tout cela est manège de femmes monté entre ton épouse et sa belle-sour de Bourgogne. Je ne connais point les viles gens dont on m'oppose les aveux extorqués !

- Je veux également tenir pour calomnie, reprit plus bas Philippe, ce qu'on dit de la mort de ta tante...

- Elle avait dîné chez toi !

- Mais sa fille n'y avait pas dîné, quand elle trépassa en deux jours. - Je n'étais pas le seul ennemi qu'elles se fussent acquis en leur mauvaise vie, répondit Robert d'un ton de feinte indifférence.

Il sortit de la cuve et réclama des toiles pour se sécher. Philippe en fit autant. Ils étaient l'un devant l'autre, nus, la peau rosé, et fortement velus. Leurs serviteurs attendaient à quelques pas, avec les vêtements d'apparat sur les bras.

- Robert, j'attends ta réponse, dit le roi.

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- Quelle réponse?

_ Que tu renonces à l'Artois, pour que je puisse éteindre l'affaire... _ Et pour que tu puisses aussi reprendre la parole que tu m'avais donnée avant d'être roi. Sire, mon frère, aurais-tu donc oublié qui t'a porté au trône, qui t'a rallié les pairs, qui t'a gagné ton sceptre?

Philippe de Valois prit Robert par les poignets et, le regardant droit dans les yeux: - Si j'avais oublié, Robert, crois-tu que je te parlerais en ce moment comme je le fais?... Pour la dernière fois, renonce.

- Jamais, répondit le géant en secouant la tête.

- C'est au roi que tu refuses?

- Oui, Sire, au roi que j'ai fait. Philippe desserra les doigts.

- Alors, si tu ne veux point sauver ton honneur de pair, dit-il, moi je veillerai à sauver mon honneur de roi !

IX LES TOLOMEI

- Faites-moi pardon, Monseigneur, de ne pouvoir me lever pour vous mieux accueillir, dit Spinello Tolomei, d'une voix haletante, à l'entrée de Robert d'Artois.

Le vieux banquier était allongé sur un lit dressé dans son cabinet de travail; une couverture légère laissait deviner la forme de son gros ventre et de sa poitrine amenuisée. Une barbe de huit jours semblait, sur ses joues effondrées, comme un dépôt de sel, et sa bouche bleuie cherchait l'air. Mais de la fenêtre, donnant sur la rue des Lombards, ne venait aucune fraîcheur. Paris cuisait, sous le soleil d'un après-midi d'août.

Il ne restait plus beaucoup de vie dans le corps de messer Tolomei, plus beaucoup de vie dans le regard de son seul oil ouvert qui n'exprimait rien qu'un mépris fatigué, comme si quatre-vingts ans d'existence avaient été un bien inutile effort.

Autour du lit se tenaient quatre hommes au teint basané, aux lèvres minces, aux yeux luisants comme des olives noires, et tous vêtus également de robes sombres. - Mes cousins Tolomeo Tolomei, Andréa Tolomei, Giaccomo Tolomei... dit le moribond en les désignant. Et puis vous connaissez mon neveu, Guccio Baglioni... A trente-cinq ans, les tempes de Guccio étaient déjà blanches. - Ils sont tous venus de Sienne pour me voir mourir... et aussi pour d'autres choses, ajouta lentement le vieux banquier.

Robert d'Artois, en chausses de voyage, le buste un peu penché sur le siège qu'on lui avait avancé, regardait le vieillard avec cette fausse attention des gens qu'obsédé un très grave souci. - Monseigneur d'Artois est un ami, j'ose le dire, reprit Tolomei à l'adresse de ses parents. Tout ce qu'on pourra faire pour lui doit être fait; il nous a sauvés, souvent, et il n'a pas dépendu de lui cette fois...

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Comme les cousins siennois n'entendaient guère le français, Guccio leur traduisit, rapidement, les paroles de l'oncle ; les cousins hochèrent, d'un même mouvement, leurs faces sombres. - Mais, si c'est d'argent que vous avez nécessité, Monseigneur, hélas, hélas, et malgré tout mon dévouement pour vous, nous ne pouvons rien. Vous savez trop pourquoi... On sentait que Spinello Tolomei économisait ses forces. Il n'avait pas besoin de s'étendre longuement. A quoi bon commenter la situation dramatique où se débattaient, depuis quelques mois, les banquiers italiens?

En janvier, le roi avait rendu une ordonnance par laquelle tous les Lombards se voyaient menacés d'expulsion. Ce n'était pas là chose nouvelle ; chaque règne, en ses moments difficiles, brandissait la même menace et raflait aux Lombards une part de leur fortune en les obligeant à racheter leur droit de séjour. Pour compenser la perte, les banquiers augmentaient pendant un an le taux d'usure. Mais l'ordonnance cette fois s'accompagnait d'une plus grave mesure. Toutes les créances que les Italiens détenaient sur des seigneurs français se trouvaient, de par la volonté royale, annulées; et il était interdit aux débiteurs de s'acquitter, si même ils en avaient le vouloir ou la possibilité. Des sergents royaux, montant la garde aux portes des comptoirs, faisaient rebrousser chemin aux honnêtes clients qui venaient rembourser. Les banquiers italiens en auraient pleuré ! - Et cela parce que la noblesse s'est trop endettée pour ces folles fêtes, pour tous ces tournois où elle veut briller devant le roi ! Même sous Philippe le Bel nous ne fûmes pas traités de telle façon. - J'ai plaidé pour vous, dit Robert.

- Je sais, je sais, Monseigneur. Vous avez toujours défendu nos compagnies. Mais voilà, vous n'êtes guère mieux en grâce que nous, à présent... Nous pouvions croire que les choses s'arrangeraient comme les autres fois. Mais avec la mort de Macci dei Macci, le dernier coup nous a été porté ! Le vieil homme tourna son regard vers la fenêtre, et se tut.

Macci dei Macci, l'un des plus grands financiers italiens en France, auquel Philippe VI depuis le début de son règne avait confié, sur le conseil de Robert, l'administration du Trésor, venait d'être pendu la semaine précédente après jugement sommaire.

Guccio Baglioni, la voix chargée de colère contenue, dit alors : - Un homme qui avait mis tout son labeur, toute son astuce au service de ce royaume. Il se sentait plus français que s'il était né sur la Seine ! S'est-il enrichi en son office davantage que ceux qui l'ont fait pendre? C'est toujours sur les Italiens qu'on frappe parce qu'ils n'ont pas moyens de se défendre !

Les cousins siennois captaient ce qu'ils pouvaient du discours; au LE LIS ET LE LION

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nom de Macci dei Macci, leurs sourcils étaient remontés jusqu'au milieu du front, et, les paupières fermées, ils avaient émis une même lamentation de gorge.

- Tolomei, dit Robert d'Artois, je ne viens pas vous emprunter de l'argent, mais vous prier de m'en prendre.

Si affaibli qu'il fût, messer Tolomei releva légèrement le torse, tant l'annonce était surprenante. - Oui, reprit Robert, je voudrais vous remettre tout mon trésor de monnaie contre des lettres de change. Je pars. Je quitte le royaume.

- Vous, Monseigneur? Votre procès va-t-il si mal? Le jugement a-t-il été rendu contre vous? - Il va l'être dans quatre semaines. Sais-tu, banquier, comment me traite ce roi dont j'ai épousé la sour et qui jamais, sans moi, n'eût été roi? Il a envoyé son bailli de Gisors corner à la porte de tous mes châteaux, à Conches, à Beaumont, à Orbec, qu'il m'ajournait pour la Saint-Michel devant son lit de justice. Feinte justice où l'arrêt contre moi est déjà rendu. Philippe a mis tous ses chiens à mes trousses: Sainte-Maure, son mauvais chancelier, Forget, son trésorier voleur, Mathieu de Trye, son maréchal, et Miles de Noyers pour leur faire la voie. Les mêmes qui se sont alliés contre vous, les mêmes qui ont pendu votre ami Mâche des Mâche ! C'est la mâle reine, c'est la boiteuse qui a gagné, c'est la Bourgogne qui l'emporte, et la vilenie. Ils ont jeté en geôle mes notaires, mon aumônier, et tourmenté mes témoins pour les obliger à se renier. Eh bien ! qu'ils me jugent ; je ne serai pas là. Ils m'ont volé l'Artois, qu'ils me honnissent à loisir ! Ce royaume ne m'est plus rien, et son roi est mon ennemi ; je m'en vais hors des frontières pour lui faire tout le mal que je pourrai ! Demain je suis à Conches pour envoyer mes chevaux, ma vaisselle, mes joyaux et mes armes vers Bordeaux, et les mettre sur un vaisseau d'Angleterre ! Ils veulent saisir et mon corps et mes biens ; ils ne me prendront pas !

- Est-ce en Angleterre que vous allez, Monseigneur? demanda Tolomei. - Je demande d'abord refuge à ma sour, la comtesse de Namur. - Votre épouse part-elle avec vous?

- Mon épouse me rejoindra plus tard. Alors voilà, banquier : mon trésor de monnaie contre lettres de change sur vos comptoirs de Hollande et d'Angleterre. Et gardez pour vous deux livres sur vingt.

Tolomei déplaça un peu sa tête sur l'oreiller, et entama avec son neveu et ses cousins une conversation en italien dans laquelle Robert ne saisissait que des bribes. Il captait mots de débita... rimborso... deposito... En acceptant l'argent d'un seigneur français, la compagnie des Tolomei ne contrevenait-elle pas à l'ordonnance? Non, puisqu'il ne s'agissait pas d'un règlement de dettes, mais d'un deposito...

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Puis Tolomei tourna de nouveau vers Robert d'Artois son visage de sel et ses lèvres bleuies. - Nous aussi, Monseigneur, nous partons ; ou plutôt eux partent... dit-il en désignant ses parents. Ils vont emporter tout ce que nous avons ici. Nos Compagnies en ce moment sont divisées. Les Bardi, les Peruzzi hésitent; ils pensent que le pire est passé, et qu'en courbant un peu l'échiné... Ils sont comme les Juifs qui font toujours confiance aux lois et croient qu'on les tiendra quittes lorsqu'ils auront payé leur rouelle ; ils payent la rouelle et ensuite on les mène au bûcher! Alors, les Tolomei, eux, s'en vont. Ce départ causera quelque surprise car nous emportons en Italie tout l'argent qui nous a été confié ; le plus gros en est déjà acheminé. Puisqu'on refuse de nous payer les dettes, eh bien, nous emportons les dépôts24!

Une dernière expression de malice glissa sur les traits effondrés du vieil homme. - Je ne laisserai à la terre de France que mes os qui sont petite richesse, ajouta-t-il. - La France, en vérité, ne nous a pas été bonne, dit Guccio Baglioni. - Eh quoi ! elle t'a donné un fils, ce n'est pas si mal !

- C'est vrai, dit Robert d'Artois, vous avez un garçon. Il pousse bien? - Grand merci, Monseigneur, répondit Guccio. Oui, il est bientôt plus haut que moi ; il a quinze ans. Mais il montre peu de goût pour la banque.

- Il y viendra, il y viendra, dit le vieillard... Alors, Monseigneur, nous acceptons. Confiez-nous votre trésor de monnaie ; nous le ferons sortir et vous remettrons lettres de change pour le montant, sans en rien retenir. La monnaie fraîche est toujours serviable. - Je t'en sais gré, Tolomei ; mes coffres seront portés à la nuit. - Quand l'argent commence à fuir un royaume, le bonheur de ce royaume est mesuré. Vous aurez votre revanche, Monseigneur; je ne la verrai point, mais je vous le dis, vous aurez votre revanche ! L'oil gauche, habituellement clos, s'était ouvert ; Tolomei le regardait des deux yeux ; le regard de la vérité, enfin. Et Robert d'Artois se sentit l'âme toute remuée, parce qu'un vieux Lombard qui allait bientôt mourir l'observait intensément.

- Tolomei, j'ai vu des hommes courageux, lutter jusqu'au bout en bataille ; tu es aussi courageux qu'eux, à ta manière. Un sourire triste passa sur les lèvres du banquier. - Ce n'est point du courage, Monseigneur, au contraire. Si je ne faisais pas de banque, j'aurais si peur en ce moment !

Sa main amaigrie se leva de la couverture et fit signe à Robert d'approcher. LE US ET LE LION

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Robert se pencha, comme pour recueillir une confidence.

- Monseigneur, dit Tolomei, laissez-moi bénir mon dernier client. Et il traça du pouce un signe de croix sur les cheveux du géant, ainsi que les pères italiens ont coutume de le faire au front de leurs fils, lorsqu'ils partent pour un long voyage. X

LE LIT DE JUSTICE

Au centre d'une estrade à degrés, sur un siège aux bras terminés par des têtes de lion, Philippe VI était assis, couronne en tête et revêtu du manteau royal. Une grande broderie de soie, aux armes de France, ondulait au-dessus de lui; il se penchait de temps à autre, tantôt à sa gauche vers son cousin le roi de Navarre, tantôt à sa droite vers son parent le roi de Bohême, pour les prendre à témoin du regard, et leur faire apprécier combien sa mansuétude avait été longue.

Le roi de Bohême secouait sa belle barbe châtaine, d'un air à la fois confondu et indigné. Se pouvait-il qu'un chevalier, un pair de France, comme l'était Robert d'Artois, un prince à la fleur de lis, se fût conduit de telle façon, eût mis la main à d'aussi sordides entreprises que celles en ce moment énumérées, se fût compromis avec des gens d'aussi méchante espèce? Au rang des pairs laïques, on voyait siéger pour la première fois l'héritier du trône, le prince Jean, anormalement grand pour ses treize ans, enfant au regard sombre et lourd, au menton trop long, et que son père venait de créer duc de Normandie.

A la suite du jeune prince se trouvaient le comte d'Alençon, frère du roi, les ducs de Bourbon et de Bretagne, le comte de Flandre, le comte d'Étampes. Il y avait deux tabourets vides : celui du duc de Bourgogne, qui ne pouvait siéger étant partie dans le procès, et celui du roi d'Angleterre, lequel ne s'était même pas fait représenter.

Parmi les pairs ecclésiastiques on reconnaissait Monseigneur Jean de Marigny, comte-évêque de Beauvais, et Guillaume de Trye, duc-archevêque de Reims.

Pour donner plus de solennité à ce lit de justice, le roi y avait convoqué les archevêques de Sens et d'Aix, les évêques d'Arras, d'Autun, de Blois, de Forez, de Vendôme, le duc de Lorraine, le comte Guillaume de Hainaut et son frère Jean, et tous les grands officiers de LE LIS ET LE LION

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la couronne: le connétable, les deux maréchaux, Miles de Noyers, les sires de Châtillon, de Soyecourt, de Garencières qui étaient du Conseil étroit, et bien d'autres encore, assis en retour de l'estrade, le long des murs de la grand-salle du Louvre où se tenait l'audience. A même le sol, les jambes repliées sur des carreaux d'étoffe, étaient entassés les maîtres des requêtes et conseillers au Parlement, les clercs de justice et ecclésiastiques de petit rang. Debout en face du roi, à six pas, le procureur général, Simon de Bucy, entouré des commissaires d'enquête, lisait depuis deux heures les feuillets de son réquisitoire, le plus long qu'il ait eu à prononcer en toute sa carrière. Il avait dû reprendre tout l'historique de l'affaire d'Artois dont l'origine remontait à la fin de l'autre siècle, rappeler le premier procès de 1309, l'arrêt rendu par Philippe le Bel, la rébellion armée de Robert contre Philippe le Long en 1316, le second jugement de 1318, pour parvenir à la procédure présente, au faux serment d'Amiens, à l'enquête, à la contre-enquête, aux innombrables dépositions recueillies, aux subornations de témoins, à la fabrication des faux, aux arrestations de complices.

Tous ces faits mis en lumière l'un après l'autre, expliqués et commentés dans leur enchaînement, leur engrenage compliqué, constituaient non seulement l'un des plus grands procès de droit privé, et maintenant de droit criminel, jamais plaidé, mais encore intéressaient directement l'histoire du royaume sur une période d'un quart de siècle. L'assistance était à la fois fascinée et stupéfaite, stupéfaite par les révélations du procureur, fascinée parce qu'elle découvrait la vie secrète du grand baron devant lequel hier tous tremblaient encore, dont chacun cherchait à devenir l'ami, et qui avait si longtemps décidé de toute chose en la nation de France ! La dénonciation des scandales de la tour de Nesle, l'emprisonnement de Marguerite de Bourgogne, l'annulation du mariage de Charles IV, la guerre d'Aquitaine, le renoncement à la croisade, le soutien donné à Isabelle d'Angleterre, l'élection de Philippe VI, Robert avait été l'âme de tout cela, créant l'événement ou le dirigeant, mais toujours mû par une seule pensée, un seul intérêt : l'Artois, l'héritage d'Artois !

Combien étaient-ils, parmi les présents, qui devaient leur titre, leur fonction, leur fortune à ce parjure, ce faussaire, ce criminel... à commencer par le roi lui-même ! La place de l'accusé était symboliquement occupée dans le prétoire par deux sergents d'armes soutenant un grand panonceau de soie où figurait l'écu de Robert, "semé de France, au lambel de quatre pendants de gueules, chaque pendant chargé des trois châteaux d'or". Et chaque fois que le procureur prononçait le nom de Robert, il se tournait vers le panonceau comme s'il désignait la personne.

Il en est arrivé à la fuite du comte d'Artois :

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- " Nonobstant que l'ajournement lui ait été régulièrement signifié par maître Jean Loncle, garde de la baillie de Gisors, en ses demeures ordinaires, ledit Robert d'Artois, comte de Beaumont, a fait défaut devant notre Sire le roi et sa chambre de justice dûment convoquée au vingt-neuvième jour de septembre. Or il nous a été appris et confirmé de plusieurs parts que ledit Robert avait ses chevaux et son trésor sur un navire, à Bordeaux, embarqués, et ses monnaies d'or et d'argent dirigées par moyens interdits hors du royaume, et que lui-même, au lieu de se présenter devant la justice du roi, s'était retrait hors des frontières.

" Le six d'octobre 1331, la femme de Divion, reconnue coupable de nombreux méfaits accomplis pour le service dudit Robert et le sien propre, dont au premier chef faux en écritures et contrefaçon de sceaux, a été arse et brûlée à Paris, en la place aux Pourceaux, et ses os réduits en poudre, ceci par-devant Messeigneurs le duc de Bretagne, le comte de Flandre, le sire Jean de Hainaut, le sire Raoul de Brienne, connétable de France, les maréchaux Robert Bertrand et Mathieu de Trye, et messire Jean de Milon, prévôt de Paris, qui a rendu compte au roi de l'exécution... " Ceux qu'on venait de nommer baissèrent les yeux ; ils gardaient le souvenir de la Divion hurlant contre son poteau, et des flammes qui dévoraient sa robe de chanvre, et de la chair des jambes qui se gonflait, qui éclatait sous la brûlure, le souvenir aussi de l'atroce odeur que le vent d'octobre leur renvoyait au visage. Ainsi avait fini la maîtresse de l'ancien évêque d'Arras. - "Les douze et quatorze d'octobre, maître Pierre d'Auxerre, conseiller, et Michel de Paris, bailli, ont signifié à Madame de Beaumont, épouse dudit Robert, d'abord à Jouy-le-Châtel, puis à Conches, Beaumont, Orbec et Quatre-mares, ses demeures ordinaires, que le roi ajournait ledit pour juger, le quatorze de décembre. Or, ledit Robert, à cette date, a fait pour la seconde fois défaut. Par grand vouloir de mansuétude, notre Sire le roi a donné nouvel ajournement à quinzaine de la fête de la Chandeleur, et pour que ledit Robert ne pût point l'ignorer, proclamation en fut faite d'abord dans la Grand-Chambre du Parlement, ensuite à la Table de Marbre dans la grand-salle du Palais, et après portée à Orbec et Beaumont, et encore à Conches par les mêmes maîtres Pierre d'Auxerre et Michel de Paris, où ils ne purent parler à la dame de Beaumont, mais dirent leur proclamation à la porte de sa chambre, et à si haute voix qu'elle la pût entendre..." Chaque fois qu'on citait Madame de Beaumont, le roi passait la main sur son visage, tordait un peu son grand nez charnu. C'était de sa sour qu'il s'agissait ! - " Au Parlement de justice tenu par le roi à la date citée, ledit Robert d'Artois n'a point comparu, mais s'est fait représenter par

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maître Henry, doyen de Bruxelles, et maître Thiébault de Meaux, chanoine de Cambrai, avec procuration pour se présenter en sa place et proposer ses causes d'absence. Mais vu que l'ajournement était pour le lundi à quinzaine de la Chandeleur, et que la commission dont ils étaient porteurs désignait le mardi, pour cette raison leur commission ne put être reconnue valable, et défaut fut pour la troisième fois prononcé contre le défendeur. Or il est su et notoire que durant ce temps Robert d'Artois a voulu prendre refuge d'abord auprès de madame la comtesse de Namur, sa sour ; mais le roi notre Sire ayant donné défense à madame de Namur d'aider et de recueillir ce rebelle, elle a interdit audit Robert, son frère, le séjour en ses États. Et qu'ensuite ledit Robert a voulu prendre refuge auprès de Monseigneur le comte Guillaume sur ses États de Hainaut; mais qu'à l'instante demande du roi notre Sire, Monseigneur le comte de Hainaut a interdit de même audit Robert le séjour en ses États. Et encore ledit Robert a demandé refuge et asile au duc de Brabant, lequel duc, prié par notre Sire le roi de ne point faire droit à cette demande, a d'abord répondu que n'étant pas vassal au roi de France il pouvait accueillir qui lui plaisait, à sa convenance ; mais ensuite le duc de Brabant a cédé aux remontrances à lui présentées par Monseigneur de Luxembourg, roi de Bohême, et s'est courtoisement conduit en chassant Robert d'Artois de son duché25."

Philippe VI se tourna et vers le comte de Hainaut et vers le roi de Bohême, leur adressant à chacun un signe d'amicale et triste gratitude. Philippe souffrait, visiblement ; et il n'était pas le seul. Si coupable que fût Robert d'Artois, ceux qui l'avaient connu l'imaginaient errant de petite cour en petite cour, accueilli un jour, banni le lendemain, repartant plus loin pour être chassé encore. Pourquoi avait-il mis tant d'acharnement à sa propre perte, quand le roi, jusqu'au bout, lui avait ouvert les bras?

- "Nonobstant que l'enquête fût close, après soixante et seize témoins entendus, dont quatorze retenus aux prisons royales, et la justice du roi suffisamment éclairée, nonobstant que les charges énumérées fussent assez apparentes, notre Sire le roi, par amitié ancienne, a fait savoir audit Robert d'Artois qu'il lui donnait sauf-conduit pour rentrer au royaume et en ressortir s'il lui plaisait, sans qu'il lui soit causé de mal ni à lui ni à ses gens, afin qu'il pût entendre les charges, présenter sa défense, reconnaître ses torts et obtenir sa grâce. Or ledit Robert, loin de saisir cette offre de clémence, n'est point rentré au royaume, mais, en ses divers séjours, il s'est abouché à toutes sortes de mauvaises gens, bannis et ennemis du roi, et il a averti moult personnes, qui l'ont répété, de son intention .de faire périr par glaive ou maléfice le chancelier, le maréchal de Trye et divers conseillers de

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notre Sire le roi, et enfin il a prononcé les mêmes menaces contre le roi lui-même. "

L'assistance bourdonna d'un long murmure indigné.

- "Toutes ces choses susdites étant sues et notoires, vu que ledit Robert d'Artois a été ajourné une dernière fois, par publications régulièrement faites, à ce présent mercredi huit avril avant Pâques fleuries, et que le citons à comparaître pour la quatrième fois... " Simon de Bucy s'interrompit et fit signe à un sergent massier, lequel prononça à très haute voix : - Messire Robert d'Artois, comte de Beaumont-le-Roger, à comparaître ! Tous les regards se tournèrent instinctivement vers la porte comme si l'accusé allait vraiment entrer. Quelques secondes passèrent, dans un silence total. Puis le sergent frappa le sol de sa masse, et le procureur

poursuivit :

- ... "et constatons que ledit Robert fait défaut, en conséquence, au nom de notre Sire le roi, requérons : que ledit Robert soit déchu des titres, droits et prérogatives de pair du royaume, ainsi que de tous ses autres titres, seigneuries et possessions ; outre plus que ses biens, terres, châteaux, maisons et tous objets, meubles ou immeubles lui appartenant soient confisqués et remis au Trésor, pour qu'il en soit disposé selon la volonté du roi ; outre plus que ses armoiries soient détruites en présence des pairs et barons, pour jamais ne paraître plus sur bannière ou sur sceau, et sa personne à toujours bannie des terres du royaume, avec interdiction à tous vassaux, alliés, parents et amis du roi notre Sire de lui donner abri ; enfin requérons que la présente sentence soit à cris proclamée et à trompes aux carrefours principaux de Paris, et signifiée aux baillis de Rouen, Gisors, Aix et Bourges, ainsi qu'aux sénéchaux de Toulouse et de Carcassonne, pour qu'il en soit fait exécution... de par le roi. "

Maître Simon de Bucy se tut. Le roi semblait rêver. Son regard erra un moment sur l'assemblée. Puis inclinant la tête, d'abord à droite,

ensuite à gauche :

- Mes pairs, votre conseil, dit-il. Si nul ne parle c'est qu'il

approuve !

Aucune main ne se leva, aucune bouche ne s'ouvrit.

La paume de Philippe VI frappa la tête du lion au bras du fauteuil : - C'est chose jugée !

Le procureur alors commanda aux deux sergents qui tenaient l'écusson de Robert d'Artois de s'avancer jusqu'au pied du trône. Le chancelier Guillaume de Sainte-Maure, l'un de ceux que Robert, dans son exil, menaçait de mort, s'avança vers le panonceau, demanda le glaive d'un des sergents et en attaqua le bord de l'étoffe. Puis, dans un long crissement de soie, l'écusson fut partagé.

LE US ET LE LION

1273

La pairie de Beaumont avait vécu. Celui pour lequel elle avait été instituée, le prince de France descendant du roi Louis VIII, le géant à la force fameuse, aux intrigues infinies, n'était plus qu'un proscrit; il n'appartenait plus au royaume sur lequel ses ancêtres avaient régné, et rien en ce royaume ne lui appartenait plus.

Pour les pairs et les seigneurs, pour tous ces hommes dont les armoiries étaient comme l'expression non seulement de la puissance mais presque de l'existence, qui faisaient flotter ces emblèmes sur leurs toits, sur leurs lances, sur leurs chevaux, qui les brodaient sur leur propre poitrine, sur la cotte de leurs écuyers, sur la livrée de leurs valets, qui les peignaient sur leurs meubles, les gravaient sur leur vaisselle, en marquaient hommes, bêtes et choses qui à quelque degré dépendaient de leur volonté ou constituaient leurs biens, cette déchirure, sorte d'excommunication laïque, était plus infamante encore que le billot, la claie ou la potence. Car la mort efface la faute et le déshonneur s'éteint avec le déshonoré. " Mais tant qu'on est vivant, on n'a jamais toute partie perdue ", se disait Robert d'Artois, errant hors de sa patrie sur des routes hostiles, et se dirigeant vers de plus vastes crimes. QUATRIÈME PARTIE

LE BOUTE-GUERRE

I

LE PROSCRIT

Pendant plus de trois années Robert d'Artois, comme un grand fauve blessé, rôda aux frontières du royaume.

Parent de tous les rois et princes d'Europe, neveu du duc de Bretagne, oncle du roi de Navarre, frère de la comtesse de Namur, beau-frère du comte de Hainaut et du prince de Tarente, cousin du roi de Naples, du roi de Hongrie et de bien d'autres, il était, à quarante-cinq ans, un voyageur solitaire devant lequel les portes de tous les châteaux se fermaient. Il avait deJ'argent à suffisance, grâce aux lettres de change des banques siennoises, mais jamais un écuyer ne se présentait à l'auberge où il était descendu pour le prier à dîner chez le seigneur du lieu. Quelque tournoi se donnait-il dans les parages? On se demandait comment éviter d'y convier Robert d'Artois, le banni, le faussaire, que naguère on eût installé à la place d'honneur. Et un ordre lui était délivré avec une déférence froide, par le capitaine de ville: Monseigneur le comte suzerain le priait de porter plus loin ses pas. Car Monseigneur le comte suzerain, ou le duc, ou le margrave, ne voulait pas se brouiller avec le roi de France et ne se sentait tenu à aucun égard envers un homme si déshonoré qu'il n'avait plus ni blason ni bannière.

Et Robert repartait à l'aventure, escorté de son seul valet Gillet de Nelle, un assez mauvais sujet qui, sans effort, eût mérité de se balancer aux fourches d'un gibet, mais qui vouait à son maître, comme Lormet jadis, une fidélité sans limite. Robert lui donnait, en compensation, cette satisfaction plus précieuse que de gros gages : l'intimité avec un grand seigneur dans l'adversité. Combien de soirées, durant cette errance, ne passèrent-ils pas à jouer aux dés, attablés dans l'angle d'une mauvaise taverne ! Et quand le besoin de gueuser les démangeait un peu, ils entraient ensemble en quelqu'un de ces bordeaux qui étaient nombreux en Flandre, et offraient bon choix de lourdes ribaudes.

C'était en de tels lieux, de la bouche de marchands qui revenaient 1278

LES ROIS MAUDITS

des foires, ou de maquerelles qui avaient fait parler des voyageurs, que Robert apprenait les nouvelles de France.

A l'été 1332, Philippe VI avait marié son fils Jean, duc de Normandie, à la fille du roi de Bohême, Bonne de Luxembourg. " Voilà donc pourquoi Jean de Luxembourg m'a fait expulser de chez son parent de Brabant, se disait Robert; voilà de quel prix on a payé ses services." Les fêtes données pour ces noces, à Melun, avaient, à ce qu'on racontait, dépassé en splendeur toute autre dans le passé.

Et Philippe VI avait profité de ce grand rassemblement de princes et de noblesse pour faire coudre solennellement la croix sur son manteau royal. Car la croisade, cette fois, était décidée. Pierre de la Palud, patriarche de Jérusalem, l'avait prêchée à Melun, tirant les larmes aux six mille invités de la noce, dont dix-huit cents chevaliers d'Allemagne. L'évêque Pierre Roger la prêchait à Rouen dont il venait de recevoir le diocèse, après ceux d'Arras et de Sens. Le passage général était décidé pour le printemps 1334. On hâtait la construction d'une grande flotte dans les ports de Provence, à Marseille, à Aiguës-Mortes. Et déjà l'évêque Marigny voguait, chargé d'aller porter défi au Soudan d'Egypte !

Mais si les rois de Bohême, de Navarre, de Majorque, d'Aragon, qui vivaient à la table de Philippe, si les ducs, comtes et grands barons, ainsi qu'une certaine chevalerie éprise d'aventure, avaient suivi avec enthousiasme l'exemple du roi de France, la petite noblesse de terroir montrait, elle, moins d'empressement à saisir les croix de drap rouge tendues par les prédicateurs, et à s'embarquer pour les sables d'Egypte. Le roi d'Angleterre, pour sa part, pressait l'instruction militaire de son peuple, mais ne donnait aucune réponse touchant les projets vers la Terre sainte. Et le vieux pape Jean XXII, d'ailleurs en grave querelle avec l'Université de Paris et son recteur Buridan sur les problèmes de la vision béatifïque, faisait la sourde oreille. Il n'avait accordé à la croisade qu'une bénédiction réticente, et il rechignait au partage des frais... En revanche les marchands d'épices, d'encens, de soieries, de reliques, les fabricants d'armures et les constructeurs de bateaux poussaient beaucoup à l'entreprise.

Philippe VI avait déjà organisé la régence, pour la durée de son absence, et fait jurer aux pairs, aux barons, aux évêques, s'il venait à trépasser outre-mer26, qu'ils obéiraient en tout à son fils Jean et lui remettraient sans discussion la couronne.

" C'est donc que Philippe n'est point tellement assuré de sa légitimité, pensait Robert d'Artois, s'il engage à reconnaître son fils dès à présent. "

Accoudé devant un pot de bière, Robert n'osait pas dire à ses informateurs de rencontre qu'il connaissait tous les grands personnages dont ils lui parlaient; il n'osait pas dire qu'il avait jouté contre

LE LIS ET LE LION

1279

le roi de Bohême, procuré la mitre à Pierre Roger, qu'il avait fait sauter le roi d'Angleterre sur ses genoux et dîné à la table du pape. Mais il notait tout, pour en faire un jour son profit. La haine le soutenait. Aussi longtemps qu'en lui resterait la vie, aussi longtemps resterait la haine. En quelque endroit qu'il prît auberge, c'était la haine qui l'éveillait avec le premier rayon de jour filtrant entre les volets d'une chambre inconnue. La haine était le sel de ses repas, le ciel de sa route.

On dit que les hommes forts sont ceux qui savent reconnaître leurs torts. Il en est de plus forts, peut-être, qui ne les reconnaissent jamais. Robert appartenait à cette seconde espèce. Il rejetait toutes fautes sur les autres, morts et vivants, sur Philippe le Bel, Enguerrand, Mahaut, sur Philippe de Valois, Eudes de Bourgogne, le chancelier Sainte-Maure. Et d'étape en étape, il ajoutait à la liste de ses ennemis sa sour de Namur, son beau-frère de Hainaut, et Jean de Luxembourg, et le duc de Brabant.

A Bruxelles, il recruta un avoué véreux nommé Huy et son secrétaire Berthelot; c'était par des gens de procédure qu'il commençait à remonter sa maison.

A Louvain, l'avoué Huy lui dénicha un moine de mauvaise mine et de douteuse vie, Frère Henry de Sagebran, qui s'y connaissait davantage en envoûtes et pratiques sataniques qu'en litanies et ouvres de charité. Avec Frère Henry de Sagebran, l'ancien pair de France, se souvenant des leçons de Béatrice d'Hirson, baptisa des poupées de cire et les perça d'aiguilles en les nommant Philippe, Sainte-Maure ou Mathieu de Trye.

- Et celle-là, vois-tu, soigne-la bien, perce-la depuis la tête tout le long du corps car elle s'appelle Jeanne, la boiteuse reine de France. Ce n'est point vraiment la reine, c'est une diablesse! Il se fournit aussi d'une encre invisible pour écrire certaines formules qui, tracées sur un parchemin, procuraient le sommeil éternel. Encore fallait-il que le parchemin fût glissé dans le lit de qui l'on voulait se débarrasser ! Frère Henry de Sagebran, chargé d'un peu d'argent et de beaucoup de promesses, partit pour la France, tel un bon moine mendiant, avec, sous son froc, une grosse provision de parchemins à dormir.

Gillet de Nelle, de son côté, racolait des meurtriers à solde, des voleurs par vocation, des échappés de prison, gaillards à gueules basses, auxquels le crime répugnait moins que le travail à la journée. Et quand Gillet en eut fait une petite troupe, bien instruite, Robert les envoya au royaume de France avec mission d'agir de préférence pendant les grandes réunions ou fêtes. - Les dos offrent au couteau des cibles faciles quand tous les yeux 1280 LES ROIS MAUDITS

sont tournés vers les lices, ou toutes les oreilles tendues pour écouter prêcher croisade.

A courir les routes, Robert avait maigri; la ride s'enfonçait davantage dans les muscles de sa face, et la méchanceté des sentiments qui l'animaient du réveil au soir, et jusque dans ses rêves, avait donné à ses traits leur expression définitive. Mais, en même temps, l'aventure lui rajeunissait l'âme. Il avait l'amusement de goûter, en ces pays nouveaux, à des nourritures nouvelles, à des femmes nouvelles aussi.

Si Liège l'expulsa, ce ne fut pas pour ses méfaits anciens mais parce que son Gillet et lui-même avaient transformé une maison louée à un certain sieur d'Argenteau en vrai repaire de follieuses, et que le bruit qui s'y faisait gâtait le sommeil du voisinage.

Il y avait de bons jours ; il y en avait de mauvais, comme celui où il apprit que le Frère Henry de Sagebran, avec ses parchemins à dormir pour l'éternité, s'était fait arrêter à Cambrai, et cet autre jour où l'un de ses meurtriers à solde reparut pour lui annoncer que ses compères n'avaient pu dépasser Reims et moisissaient à présent dans les prisons

du "roi trouvé".

Puis Robert tomba malade, de la plus sotte façon. Étant réfugié dans une maison en boidure d'un canal où se déroulaient des joutes d'eau, la curiosité lui fit passer la tête jusqu'au col à travers une nasse à poisson qui masquait la fenêtre. Il se poussa si bien qu'il ne put se retirer qu'après de longs efforts, en s'arrachant le cuir des joues au grillage de la nasse. L'infection se mit dans les écorchures et la fièvre bientôt le saisit, dont il grelotta quatre jours, tout près de trépasser. Dégoûté des Marches flamandes, il se rendit à Genève. Traînant ses chausses le long du lac, ce fut là qu'il apprit l'arrestation de la comtesse de Beaumont, son épouse, et de leurs trois enfants. Philippe VI, par représailles contre Robert, n'avait pas hésité à enfermer sa propre sour d'abord au donjon de Nemours, puis à Château-Gaillard. La prison de Marguerite ! Vraiment la Bourgogne prenait bien sa revanche.

De Genève, voyageant sous un nom d'emprunt et vêtu comme un quelconque bourgeois, Robert gagna Avignon. Il y resta deux semaines, cherchant à intriguer pour sa cause. Il trouva la capitale de la chrétienté débordante de richesses et de plus en plus dissolue. Ici les ambitions, les vanités, les vices ne s'adoubaient pas d'une cuirasse de tournoi, mais se dissimulaient sous des robes de prélats; les signes de la puissance ne s'étalaient pas en harnais d'argent ou en heaumes empanachés, mais en mitres incrustées de pierres précieuses, en ciboires d'or plus lourds que des hanaps de roi. On ne se défiait point en batailles, mais on se haïssait en sacristie. Les confessionnaux n'étaient pas sûrs ; et les femmes se montraient plus infidèles, plus méchantes, plus vénales que partout ailleurs, puisqu'elles ne pouvaient tirer noblesse que du péché. LE LIS ET LE LION

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Et pourtant nul ne voulait se compromettre pour l'ancien pair de France. On se rappelait à peine l'avoir connu. Même dans ce bourbier Robert apparaissait comme un pestiféré. Et la liste de ses rancunes s'allongeait.

Toutefois, il eut quelque consolation à constater, en écoutant les gens, que les affaires de son cousin Valois étaient moins brillantes qu'on eût pu le croire. L'Église cherchait à décourager la croisade. Quelle serait, une fois Philippe VI et ses alliés embarqués, la situation de l'Occident laissé à la discrétion de l'Empereur et du roi anglais? Si jamais ces deux souverains venaient à s'unir... Déjà le passage général avait été reculé de deux ans. Le printemps de 1334 s'était achevé sans que rien fût prêt. On parlait maintenant de l'année 36.

Pour sa part, Philippe VI, présidant lui-même une assemblée plénière des docteurs de Paris sur la montagne Sainte-Geneviève, brandissait la menace d'un décret d'hérésie contre le vieux pontife, âgé de quatre-vingt-dix ans, si celui-ci ne rétractait pas ses thèses théologiques. D'ailleurs, on donnait la mort de Jean XXII pour imminente ; mais il y avait dix-huit ans qu'on annonçait cela ! "Rester vivant, se répétait Robert, voilà toute l'affaire; durer, pour attendre le jour où l'on gagne. " Déjà le trépas de quelques-uns de ses ennemis venait lui rendre l'espérance. Le trésorier Forget était mort à la fin de l'autre année; le chancelier Guillaume de Sainte-Maure venait de mourir à son tour. Le duc Jean de Normandie, héritier de France, était gravement malade; et même Philippe VI, disait-on, subissait des ennuis de santé. Peut-être les maléfices de Robert n'avaient-ils pas été totalement inopérants...

Pour retourner en Flandre, Robert prit des habits de convers. Étrange frère, en vérité, que ce géant dont le capuchon dominait les foules, qui entrait d'un pas guerrier aux abbayes, et demandait l'hospitalité qu'on doit aux hommes de Dieu de la même voix qu'il eût demandé sa lance à un écuyer !

Dans un réfectoire de Bruges, la tête inclinée sur son écuelle, au bout de la longue table grasse, et faisant mine de murmurer des prières dont il ignorait le premier mot, il écoutait le frère lecteur, installé dans une petite niche creusée à mi-hauteur du mur, lire la vie des saints. Les voûtes renvoyaient la voix monotone sur la tablée des moines; et Robert se disait: "Pourquoi ne pas finir ainsi? La paix, la profonde paix des couvents, la délivrance de tout souci, le renoncement, le gîte assuré, les heures régulières, la fin de l'errance... "

Quel homme, fût-ce le plus turbulent, le plus ambitieux, le plus cruel, n'a pas connu cette tentation du repos, de la démission? A quoi bon tant de luttes, tant d'entreprises vaines, puisque tout doit s'achever dans la poudre du tombeau? Robert y songeait, de la même façon que, cinq ans plus tôt, il songeait à se retirer, avec sa femme et ses fils, dans

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une tranquille vie de seigneur terrien. Mais ce sont là pensées qui ne peuvent durer. Et chez Robert elles se présentaient toujours trop tard, à l'instant même où quelque événement allait le rejeter dans sa vocation véritable, qui était l'action et le combat. Deux jours plus tard, à Gand, Robert d'Artois rencontrait Jakob Van Artevelde.

L'homme était sensiblement du même âge que Robert : l'approche de la cinquantaine. Il avait le masque carré, la panse forte et les reins bien plantés sur les jambes ; il était fort mangeur et buveur solide, sans que jamais la tête lui tournât. En sa jeunesse, il avait fait partie de la suite de Charles de Valois à Rhodes, et accompli plusieurs autres voyages; il possédait son Europe. Ce brasseur de miel, ce grand négociant en draps, s'était, en secondes noces, marié à une femme noble.

Hautain, imaginatif et dur, il avait pris grande autorité, d'abord sur sa ville de Gand, qu'il dominait complètement, puis sur les principales communes flamandes. Lorsque les foulons, les drapiers, les brasseurs, qui constituaient la vraie richesse du pays, voulaient faire des représentations au comte ou au roi de France, c'était à Jakob Van Artevelde qu'ils s'adressaient afin qu'il allât porter leurs voux ou leurs reproches d'une voix forte et d'une parole claire. Il n'avait aucun titre ; il était messire Van Artevelde, devant qui chacun s'inclinait. Les ennemis ne lui manquaient pas, et il ne se déplaçait qu'accompagné de soixante valets armés qui l'attendaient aux portes des maisons où il

dînait.

Artevelde et Robert d'Artois se jugèrent, se jaugèrent du premier coup d'oeil pour gens de même race, courageux de corps, habiles, lucides, animés du goût de dominer. Que Robert fût un proscrit gênait peu Artevelde; au contraire, ce pouvait être aubaine pour le Gantois que la rencontre de cet ancien grand seigneur, ce beau-frère de roi, naguère tout-puissant, et maintenant hostile à la France. Et pour Robert, ce bourgeois ambitieux apparaissait vingt fois plus estimable que les nobliaux qui lui interdisaient leur manoir. Artevelde était hostile au comte de Flandre, donc à la France, et puissant parmi ses concitoyens ; c'était là l'important. - Nous n'aimons pas Louis de Nevers qui n'est demeuré notre comte que parce qu'au mont Cassel le roi a massacré nos milices.

- J'y étais, dit Robert.

- Le comte ne vient parmi nous que pour nous demander l'argent qu'il dépense à Paris ; il ne comprend rien aux représentations et n'y veut rien comprendre ; il ne commande rien de son chef, et ne fait que transmettre les mauvaises ordonnances du roi de France. On vient de nous obliger à chasser les marchands anglais. Nous ne sommes point opposés, nous, aux marchands anglais, et nous nous moquons bien des

différends que le roi trouvé peut avoir avec son cousin d'Angleterre au sujet de la croisade ou du trône d'Ecosse22 ! A présent l'Angleterre, par représailles, nous menace de couper les livraisons de ses laines. Ce jour-là, nos foulons et tisserands, ici et dans toute la Flandre, n'auront plus qu'à briser leurs métiers et fermer leurs échoppes. Mais ce jour-là aussi, Monseigneur, ils reprendront leurs couteaux... et Hainaut, Brabant, Hollande, Zélande seront avec nous, car ces pays ne tiennent à la France que par les mariages de leurs princes, mais non par le cour du peuple, ni par son ventre ; on ne règne pas longtemps sur des gens qu'on affame. Robert écoutait Artevelde avec grande attention. Enfin un homme qui parlait clair, qui savait son sujet, et qui semblait appuyé sur une force véritable.

- Pourquoi, si vous devez vous révolter encore, dit Robert, ne pas vous allier franchement au roi d'Angleterre? Et pourquoi ne pas prendre langue avec l'empereur d'Allemagne qui est ennemi du pape, donc ennemi de la France qui tient le pape dans sa main? Vos milices sont courageuses, mais limitées à de petites actions parce qu'il leur manque des troupes à cheval. Faites-les soutenir d'un corps de chevaliers anglais, d'un corps de chevaliers allemands, et avancez-vous en France par la route d'Artois. Là, je gage de vous gagner encore plus de monde... Il voyait déjà la coalition formée et lui-même chevauchant à la tête d'une armée. - Croyez bien, Monseigneur, que j'y ai souvent pensé, répondit Artevelde, et qu'il serait aisé de parler avec le roi d'Angleterre, et même avec l'Empereur Louis de Bavière, si nos bourgeois y étaient prêts. Les hommes des communes haïssent le comte Louis, mais c'est néanmoins vers le roi de France qu'ils se tournent pour en obtenir justice. Ils ont fait serment au roi de France. Même quand ils prennent les armes contre lui, il demeure leur maître. En outre, et c'est là manouvre habile de la part de la France, on a contraint nos villes à reconnaître qu'elles verseraient deux millions de florins au pape si elles se révoltaient contre leur suzerain, et ceci sous menace d'excommunication si nous ne payions pas. Les familles redoutent d'être privées de prêtres et de messes.

- C'est-à-dire qu'on a obligé le pape à vous menacer d'excommunication ou de ruine, afin que vos communes se tiennent tranquilles durant la croisade. Mais qui pourra vous forcer à payer, quand l'ost de France sera en Egypte?

- Vous savez comment sont les petites gens, dit Artevelde ; ils ne connaissent leur force que lorsque le moment d'en user est passé.

Robert vida la grande chope de bière qui était devant lui ; il prenait goût à la bière, décidément. Il resta un moment silencieux, les yeux fixés sur la boiserie. La maison de Jakob Van Artevelde était belle et

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confortable ; les cuivres, les étains bien astiqués, les meubles de chêne y luisaient dans l'ombre. - C'est donc l'allégeance au roi de France qui vous empêche de contracter des alliances et de reprendre les armes?

- C'est cela même, dit Artevelde.

Robert avait l'imagination vive. Depuis trois ans et demi, il trompait sa faim de vengeance avec de petites pâtures, envoûtes, sortilèges, tueurs à gages qui n'arrivaient pas jusqu'aux victimes désignées. Soudain son espérance retrouvait d'autres dimensions ; une grande idée germait, enfin digne de lui.

- Et si le roi d'Angleterre devenait le roi de France? demanda-t-il. Artevelde regarda Robert d'Artois avec incrédulité, comme s'il doutait d'avoir bien entendu. - Je vous dis, messire : si le roi d'Angleterre était le roi de France? S'il revendiquait la couronne, s'il faisait établir ses droits, s'il prouvait que le royaume de France est sien, s'il se présentait comme votre

suzerain légitime?

- Monseigneur, c'est un songe que vous bâtissez là !

- Un songe? s'écria Robert. Mais cette querelle-là n'a jamais été jugée, ni la cause perdue ! Quand mon cousin Valois a été porté au trône... quand je l'ai porté au trône, et vous voyez la grâce qu'il m'en garde !... les députés d'Angleterre sont venus faire valoir les droits de la reine Isabelle et de son fils Edouard. Il n'y a pas si longtemps ; il y a moins de sept ans. On ne les a pas entendus parce qu'on ne voulait pas les entendre, et que je les ai fait reconduire à leur vaisseau. Vous appelez Philippe le roi trouvé; que n'en trouveriez-vous un autre! Et que penseriez-vous si l'on reprenait maintenant l'affaire, et qu'on vînt dire à vos foulons, vos tisserands, vos marchands, vos communaux : " Votre comte ne tient pas ses droits de bonne main; son hommage, il ne le devait point au roi de France. Votre suzerain, c'est celui de Londres ! " Un songe, en vérité, mais qui séduisait Jakob Van Artevelde. La laine qui arrivait du nord-ouest par la mer, les étoffes, rudes ou précieuses, qui repartaient par le même chemin, le trafic des ports, tout incitait la Flandre à tourner ses regards vers le royaume anglais. Du côté de Paris rien ne venait, sinon des collecteurs d'impôts.

Continuer : partie 21 sur 34