Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
- Par premier devoir, insistait Edouard. Adonc, mes Lords, s'il survenait, tandis que nous avons guerre en Écossse, que le roi de France me veuille requérir pour sa guerre à lui, en Flandre, en Lombardie ou ailleurs, je devrais tout quitter pour venir le joindre, faute de quoi il aurait droit de saisir mon duché. Cela ne se peut.
Un des barons de l'escorte, Lord Montaigu, fut saisi d'une grande admiration pour un prince qui faisait montre d'une sagesse si précoce, et d'une non moins précoce fermeté. Montaigu avait vingt-huit ans.
- Je pense que nous allons avoir un bon roi, déclarait-il. J'ai plaisir à le servir. Désormais on le vit toujours auprès d'Edouard III, lui fournissant conseil et appui. Et finalement le roi de seize ans l'avait emporté. Les conseillers de Philippe de Valois, eux aussi, voulaient la paix et surtout qu'on en finît de ces discussions. L'essentiel n'était-il pas que le roi d'Angleterre fût venu? On n'avait pas assemblé le royaume et la moitié de l'Europe pour que l'entrevue se soldât par un échec. - Soit, qu'il rende l'hommage simple, avait dit Philippe VI à son chancelier, comme s'il ne s'était agi que de régler une figure de danse ou une entrée en tournoi. Je lui donne raison; à sa place, je ferais sans doute de même.
C'est pourquoi, dans la cathédrale emplie de seigneurs jusqu'au plus profond des chapelles latérales, Edouard III s'avançait à présent, l'épée au flanc, le manteau brodé de lions tombant à longs plis de ses épaules, et ses cils blonds baissés sous la couronne. L'émotion ajoutait à la pâleur habituelle de son visage. Son extrême jeunesse était plus frappante sous ces lourds ornements. Il y eut un moment où toutes les femmes dans l'assistance, le cour étreint de tendresse, furent amoureuses de lui.
Deux évêques et dix barons le suivaient.
Le roi de France, en manteau semé de lis, était assis dans le chour, un peu plus haut que les autres rois, reines et princes souverains qui l'entouraient et formaient comme une pyramide de couronnes. Il se leva, majestueux et courtois, pour accueillir son vassal qui s'arrêta à trois pas de lui.
Un grand rai de soleil, traversant les vitraux, venait les toucher comme une épée céleste. 1136
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Messire Miles de Noyers, chambellan, maître au Parlement et maître à la Chambre aux deniers, se détacha des pairs et grands officiers et se plaça entre les deux souverains. C'était un homme d'une soixantaine d'années, au visage sérieux, et que ni son office ni ses vêtements d'apparat ne semblaient impressionner. D'une voix forte et bien posée,
il dit:
- Sire Edouard, le roi notre maître et puissant seigneur n'entend point vous recevoir ici pour toutes les choses qu'il tient et se doit de tenir en Gascogne et en Agenais, comme les tenait et devait tenir le roi Charles IV, et qui ne sont point contenues dans l'hommage. Alors Henri de Burghersh, chancelier d'Edouard, s'approcha pour faire pendant à Miles de Noyers et répondit:
- Sire Philippe, notre maître et seigneur le roi d'Angleterre, ou tout autre pour lui et par lui, n'entend renoncer à nul droit qu'il doit avoir en la duché de Guyenne et ses appartenances, et entend qu'aucun droit nouveau ne soit, par cet hommage, acquis au roi de France. Telles étaient les formules de compromis, ambiguës à souhait, sur lesquelles on s'était mis d'accord, et qui, ne précisant rien, ne réglaient rien. Chaque mot comportait un sous-entendu. Du côté français, on voulait signifier que les terres de confins, saisies sous le règne précédent pendant la campagne commandée par Charles de Valois, resteraient directement rattachées à la couronne de France. Ce n'était que la confirmation d'un état de fait. Pour l'Angleterre, les termes " tout autre pour lui et par lui " étaient une allusion à la minorité du roi et à l'existence du Conseil de régence ; mais le "par lui" pouvait également concerner, dans l'avenir, les attributions du sénéchal en Guyenne, ou de tout autre lieutenant royal. Quant à l'expression "aucun droit nouveau", elle constituait un entérinement des droits acquis jusqu'à ce jour, c'est-à-dire y compris le traité de 1327. Mais ce n'était pas dit explicitement. Ces déclarations, comme celles généralement de tous traités de paix ou d'alliance depuis le début des âges et entre toutes nations, dépendaient entièrement pour leur application du bon ou du mauvais vouloir des gouvernements. Pour l'heure, la présence des deux princes face à face témoignait d'un désir réciproque de vivre en bonne
harmonie.
Le chancelier Burghersh déroula un parchemin où pendait le sceau d'Angleterre et lut, au nom du vassal :
- " Sire, je deviens votre homme de la duché de Guyenne et de ses appartenances que je clame tenir de vous comme duc de Guyenne et pair de France, selon la forme des paix faites entre vos devanciers et les nôtres, et selon ce que nous et nos ancêtres, rois d'Angleterre et ducs de Guyenne, avons fait pour la même duché envers vos devanciers, rois de France. " Et l'évêque tendit à Miles de Noyers la cédule qu'il venait de lire, et dont la rédaction était fort écourtée par rapport à Fhommage-lige. Miles de Noyers dit alors en réponse : - Sire, vous devenez homme du roi de France, mon seigneur, pour la duché de Guyenne et ses appartenances que vous reconnaissez tenir de lui, comme duc de Guyenne et pair de France, selon la forme des paix faites entre ses devanciers, rois de France, et les vôtres, et selon ce que vous et vos ancêtres, rois d'Angleterre et ducs de Guyenne, avez fait pour la même duché envers ses devanciers, rois de France.
Tout cela pourrait fournir belle matière à procédure le jour qu'on cesserait d'être d'accord. Edouard III dit alors :
- En vérité.
Miles de Noyers confirma par ces mots :
- Le roi notre Sire vous reçoit, sauves ses protestations et retenues dessus dites. Edouard franchit les trois pas qui le séparaient de son suzerain, se déganta, remit ses gants à Lord Montaigu, et, tendant ses mains fines et blanches, les posa dans les larges paumes du roi de France. Puis les deux rois échangèrent un baiser de bouche.
On s'aperçut alors que Philippe VI n'avait pas à beaucoup se pencher pour atteindre le visage de son jeune cousin. La différence entre eux était surtout de corpulence. Le roi d'Angleterre, qui avait encore à grandir, serait sûrement lui aussi de belle taille.
Les cloches se remirent à sonner dans la plus haute tour. Et chacun se sentait content. Pairs et dignitaires s'adressaient des hochements de tête satisfaits. Le roi Jean de Bohême, sa belle barbe châtaine étalée sur la poitrine, avait une attitude noblement rêveuse. Le comte Guillaume le Bon et son frère Jean de Hainaut échangeaient des sourires avec les seigneurs anglais. Une bonne chose, en vérité, se trouvait accomplie.
Pourquoi se disputer, s'aigrir, se menacer, porter plainte devant les Parlements, confisquer les fiefs, assiéger les villes, se battre méchamment, dépenser or, fatigue et sang de chevaliers, quand, avec un peu de bon vouloir, chacun mettant du sien, on pouvait si bien s'accorder? Le roi d'Angleterre avait pris place sur le trône préparé pour lui, un peu au-dessous de celui du roi de France. Il ne restait plus qu'à entendre messe.
Pourtant Philippe VI paraissait attendre quelque chose encore et, tournant la tête vers ses pairs, cherchait du regard Robert d'Artois dont la couronne dépassait de haut toutes les autres. Robert avait les yeux mi-clos. Il essuyait de son gant rouge la sueur qui lui coulait des tempes, encore qu'il fit dans la cathédrale une bienfaisante fraîcheur. Mais le cour lui battait vite en cet instant. Et
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n'ayant pas pris garde que son gant déteignait, il avait comme une traînée de sang sur la joue. Brusquement il se leva de sa stalle. Sa décision était prise.
- Sire, s'écria-t-il en s'arrêtant devant le trône de Philippe, puisque tous vos vassaux sont ici assemblés...
Miles et Noyers et l'évêque Burghersh, quelques instants auparavant, avaient parlé à voix ferme et claire, audible dans tout l'édifice. Or on eut l'impression, quand Robert ouvrit la bouche que des oisillons avaient gazouillé avant lui.
- ... et puisqu'à tous vous devez votre justice, continua-t-il, justice je viens vous demander. - Monseigneur de Beaumont, mon cousin, par qui vous a-t-il été fait tort? demanda gravement Philippe VI.
- Il m'a été fait tort, Sire, par votre vassale dame Mahaut de Bourgogne qui tient indûment, par cautèle et félonie, les titres et possessions de la comté d'Artois qui me reviennent par droits de mes pères.
On entendit alors une voix presque aussi forte s'écrier : - Allons, cela devait bien arriver !
C'était Mahaut d'Artois qui venait de parler.
11 y avait eu quelques mouvements de surprise dans l'assistance, mais non de stupeur. Robert agissait comme le comte de Flandre l'avait fait le jour du sacre. Il semblait que l'usage s'établît à présent, quand un pair se jugeait lésé, qu'il exprimât sa plainte en ces sortes d'occasions solennelles, et avec, visiblement, l'accord préalable du roi.
Le duc Eudes de Bourgogne interrogeait du regard sa sour la reine de France, laquelle lui répondait de même, et par geste des mains ouvertes, pour lui faire comprendre qu'elle était la première étonnée et ne se trouvait au courant de rien.
- Mon cousin, dit Philippe, pouvez-vous produire pièces et témoignages pour certifier votre droit? - Je le puis, dit fermement Robert.
- Il ne le peut, il ment ! s'écria Mahaut qui quitta les stalles et vint rejoindre son neveu devant le roi.
Comme ils se ressemblaient, Robert et Mahaut, sous leurs couronnes et leurs manteaux identiques, animés de la même fureur, et le sang affluant à leurs encolures de taureau ! Mahaut portait, elle aussi, le long de son flanc de géante guerrière, le grand glaive de pair de France à garde d'or. Mère et fils, ils eussent sans doute moins sûrement montré l'évidence de leur parenté. - Ma tante, dit Robert, niez-vous donc que le traité de mariage du noble comte Philippe d'Artois, mon père, me faisait, moi, son premier hoir à naître, héritier de l'Artois, et que vous avez profité de mon enfance, quand mon père fut mort, pour me dépouiller? LE LIS ET LE LION
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- Je nie tout ce que vous dites, méchant neveu qui me voulez honnir. - Niez-vous qu'il y ait eu traité de mariage?
- Je le nie ! hurla Mahaut.
Alors un vaste murmure de réprobation s'éleva de l'assistance, et même on entendit distinctement le vieux comte de Bouville, ancien chambellan de Philippe le Bel, pousser un " Oh ! " scandalisé. Sans que chacun eût les mêmes raisons que Bouville, curateur au ventre de la reine Clémence lors de la naissance de Jean Ier le Posthume, de connaître les capacités de Mahaut dans le mensonge et son aplomb dans le crime, il était flagrant qu'elle niait l'évidence. Un mariage entre un fils d'Artois, prince à la fleur de lis10, et une fille de Bretagne n'avait pu se conclure sans un contrat ratifié par les pairs de l'époque et par le roi. Le duc Jean de Bretagne le disait à ses voisins. Cette fois Mahaut passait les bornes. Qu'elle continuât, comme elle l'avait fait dans ses deux procès, d'exciper de la vieille coutume d'Artois, laquelle jouait en sa faveur par suite du décès prématuré de son frère, soit ! mais non de nier qu'il y ait eu contrat. Elle confirmait tous les soupçons, et d'abord celui d'avoir fait disparaître les pièces.
Philippe VI s'adressa à l'évêque d'Amiens.
- Monseigneur, veuillez porter jusqu'à nous les Saints évangiles et les présenter au plaignant... Il prit un temps et ajouta :
- ... ainsi qu'à la défenderesse.
Et quand ce fut fait : "
- Acceptez-vous l'un comme l'autre, mon cousin, ma cousine, d'assurer vos dires par serment prononcé sur les Très Saints Évangiles de la Foi, par-devant nous, votre suzerain, et les rois nos parents, et tous vos pairs ici assemblés?
Il était vraiment majestueux, Philippe, en prononçant cela, et son fils, le jeune prince Jean, âgé de dix ans, le considérait les yeux écarquillés, le menton un peu pendant, avec une admiration éperdue. Mais la reine de France, Jeanne la Boiteuse, avait un mauvais pli cruel de chaque côté de la bouche, et ses doigts tremblaient. La fille de Mahaut, Jeanne la Veuve, l'épouse de Philippe le Long, rnince et sèche, était devenue aussi blanche de visage que sa blanche robe de reine douairière. Et blême aussi, la petite-fille de Mahaut, la jeune duchesse de Bourgogne, tout comme le duc Eudes, son époux. On eût dit qu'ils allaient s'élancer pour retenir Mahaut de jurer. Toutes les têtes se tendaient, dans un grand silence.
- J'accepte ! dirent d'une même voix et Mahaut et Robert.
- Dégantez-vous, leur dit l'évêque d'Amiens. Mahaut portait des gants verts, que la chaleur avait également fait déteindre. Si bien que les deux mains énormes qui se tendirent au- 1140
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dessus du Saint Livre étaient l'une rouge comme le sang et l'autre verte comme le fiel. - Je jure, prononça Robert, que la comté d'Artois est mienne et que je produirai lettres et témoignages qui établiront mes droits et possessions.
- Mon beau neveu, s'écria Mahaut, osez-vous jurer que telles lettres vous les avez jamais vues ou possédées?
Yeux gris dans yeux gris, mentons carrés chargés de graisse, et presque visage contre visage, ils se défiaient. " Gueuse, pensa Robert, c'est donc bien toi qui les as volées." Et comme, en de telles circonstances, il faut être déterminé, il répondit clairement :
- Oui, je le jure. Mais vous, ma belle tante, osez-vous jurer que telles lettres n'ont point existé, et que vous n'en avez jamais eu connaissance ni possession en vos mains? - J'en fais serment, répondit-elle avec une égale détermination et en regardant Robert avec une égale haine.
Aucun d'eux n'avait pu vraiment marquer un point sur l'autre. La balance demeurait immobile, avec, dans chaque plateau, le poids du faux serment qu'ils s'étaient obligés mutuellement à prononcer.
- Dès demain, commissaires seront nommés pour mener enquête et éclairer ma justice. Qui a menti sera châtié par Dieu; qui a dit vrai sera établi dans son droit, dit Philippe en faisant signe à l'évêque d'emporter l'Évangile.
Dieu n'est pas obligé d'intervenir directement pour punir le parjure, et le Ciel peut rester muet. Les mauvaises âmes recèlent en elles-mêmes la suffisante semence de leur propre malheur. DEUXIÈME PARTIE
LES JEUX DU DIABLE
I
LES TÉMOINS
Toute jeunette, et pas plus grosse encore que le pouce, une poire pendait hors de l'espalier. Sur le banc de pierre, trois personnages étaient assis; le vieux comte de Bouville, au centre, qu'on interrogeait, et, à sa droite, le chevalier de Villebresme, commissaire du roi, et de l'autre côté le notaire Pierre Tesson qui prenait la déposition par écrit.
Le notaire Tesson portait bonnet de clerc sur un énorme crâne en dôme d'où tombaient des cheveux plats; il avait le nez pointu, le menton exagérément long et effilé, et son profil faisait penser au premier quartier de la lune.
- Monseigneur, dit-il avec grand respect, puis-je à présent vous lire votre témoignage? - Faites, messire, faites, répondit Bouville.
Et sa main se dirigea, tâtonnante, vers le petit fruit vert dont il éprouva la dureté. "Le jardinier aurait dû veiller à rattacher la branche ", pensa-t-il.
Le notaire se pencha vers Fécritoire posée sur ses genoux et commença : - Le dix-septième jour du mois de juin de l'an 1329 nous, Pierre de Villebresme, chevalier... Le roi Philippe VI n'avait pas laissé les choses traîner. Deux jours après l'esclandre d'Amiens et les serments prononcés dans la cathédrale, il avait nommé une commission pour instruire l'affaire ; et moins d'une semaine après le retour de la cour à Paris, l'enquête était déjà commencée. - ... et nous, Pierre Tesson, notaire du roi, sommes venus ouïr... - Maître Tesson, dit Bouville, êtes-vous le même Tesson qui se trouvait précédemment attaché à l'hôtel de Monseigneur Robert d'Artois?
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- Le même, Monseigneur...
- Et à présent vous voici notaire du roi ? Fort bien, fort bien, je vous en complimente...
Bouville se redressa un peu, croisa les mains par-dessus son ventre rond. Il était vêtu d'une vieille robe de velours, trop longue et démodée, comme on en portait au temps de Philippe le Bel, et qu'il usait dans
son jardin.
Il se tournait les pouces, trois fois dans un sens, trois fois dans l'autre. La journée serait belle et chaude, mais la matinée gardait encore quelque trace des fraîcheurs de la nuit... - ... sommes venus ouïr haut et puissant seigneur le comte Hugues de Bouville, et l'avons entendu en le verger de son hôtel sis non loin le Préaux-Clercs...
- Comme le voisinage a changé depuis que mon père a fait construire cette demeure, dit Bouville. En ce temps-là, depuis l'abbaye Saint-Germain-des-Prés jusqu'à Saint-André-dés-Arts, il n'y avait guère que trois hôtels: celui de Nesle, sur le bord de la rivière, celui de Navarre, en retrait, et le second séjour des comtes d'Artois qui leur servait de campagne, car autour ce n'étaient encore que prés et champs... Et voyez à présent comme tout s'est bâti!... Toutes les fortunes neuves ont voulu s'établir de ce côté ; les chemins sont devenus des rues. Jadis, par-dessus mon mur, je ne voyais que des herbages ; et maintenant, par le peu de lumière que mes yeux ont encore, je n'aperçois que des toits. Et le bruit! Le bruit qui se fait dans ce quartier! On se croirait tout juste au cour de la Cité. Si j'avais encore un peu d'âge devant moi, je vendrais cette maison et ferais bâtir ailleurs. Mais en est-il seulement question...
Et sa main s'éleva de nouveau, hésitante, vers la petite poire verte au-dessus de lui. Attendre la maturité d'un fruit, c'était bien tout le temps d'espérance auquel il osait encore prétendre, et le plus long projet qu'il s'autorisât. Il perdait la vue depuis de nombreux mois déjà. Le monde, les êtres, les arbres ne lui apparaissaient plus que comme au travers d'un mur d'eau. On a été actif et important, on a voyagé, siégé aux conseils royaux et participé à de grands événements ; et l'on finit dans son jardin, la pensée ralentie et la vue brouillée, seul et presque oublié, sauf lorsque les gens plus jeunes ont à faire appel à vos
souvenirs...
Maître Pierre Tesson et le chevalier de Villebresme échangèrent un regard de lassitude. Ah ! ce n'était pas un témoin aisé que le vieux comte de Bouville dont le propos s'égarait sans cesse sur des banalités vagues ; or il était homme trop noble et trop vieux pour qu'on pût le brusquer. Le notaire reprit :
- ... lequel nous a déclaré, de sa voix, les choses ci-après écrites, à savoir: que lorsqu'il était chambellan de notre Sire Philippe le Bel avant
que celui-ci ne devînt roi, il eut connaissance du traité de mariage conclu entre feu Monseigneur Philippe d'Artois et Madame Blanche de Bretagne, et qu'il eut ledit traité entre les mains, et qu'audit traité il était précisément inscrit que la comté d'Artois irait par droit d'héritage audit Monseigneur Philippe d'Artois et, après lui, à ses hoirs mâles, issus dudit mariage... Bouville agita la main :
- Je n'ai point assuré cela. J'ai eu le traité en mains, comme je vous l'ai dit et comme je l'ai indiqué à Monseigneur Robert d'Artois lui-même quand il m'est venu visiter l'autre jour, mais je n'ai point souvenance, en toute conscience, de l'avoir lu.
- Et pourquoi, Monseigneur, auriez-vous tenu ce traité devers vous, si ce n'était point pour le lire? demanda le sire de Villebresme.
- Pour le porter au chancelier de mon maître, afin qu'il le scellât, car le traité fut revêtu, cela je m'en souviens bien, du sceau de tous les pairs dont mon maître Philippe le Bel était, en tant que premier fils de la couronne. - Ceci est à noter, Tesson, dit Villebresme. Tous les pairs ont apposé leur sceau... Sans même avoir lu la pièce, Monseigneur, vous saviez bien que l'héritage d'Artois y était assuré au comte Philippe et à ses hoirs mâles?
- Je l'ai ouï dire, répondit Bouville, et ne puis rien certifier d'autre. La manière qu'avait ce jeune Villebresme de lui faire déclarer plus qu'il ne voulait l'irritait un peu. Il n'était pas né, ce garçon, et son père était encore bien loin de l'engendrer, quand s'étaient passés les faits sur lesquels il enquêtait ! Les voilà bien, ces petits officiers royaux, tout gonflés de leur charge neuve. Un jour ils se retrouveraient, eux aussi, vieux et seuls, contre l'espalier de leur jardin... Oui, Bouville se souvenait de ces choses inscrites au traité de mariage de Philippe d'Artois. Mais quand en avait-il entendu parler pour la première fois? Au moment du mariage même, en 1282, ou bien quand le comte Philippe était mort, en 98, de ses blessures reçues à la bataille de Fumes? Ou bien encore après que le vieux comte Robert II eut été tué à la bataille de Courtrai, en 1302, ayant survécu de quatre ans à son fils, d'où le procès entre sa fille Mahaut et son petit-fils Robert III l'actuel...
On demandait à Bouville de fixer un souvenir qui pouvait se placer à un quelconque moment sur une période de plus de vingt ans. Et ce n'étaient pas seulement le notaire Tesson et ce sire de Villebresme qui étaient venus lui presser la cervelle, mais Monseigneur Robert d'Artois lui-même, plein de courtoisie et de révérence, il fallait en convenir, mais tout de même parlant fort, s'agitant beaucoup et écrasant les fleurs du jardin sous ses bottes.
- Alors rectifions de la sorte, dit le notaire ayant corrigé son texte :
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...et qu'il eut ledit traité entre les mains, mais ne le tint que peu, et aussi se souvient qu'il fut scellé du sceau des douze pairs; et encore que le comte de Bouville nous a déclaré avoir ouï dire, alors, qu'audit traité était précisément inscrit que la comté d'Artois... Bouville approuva de la tête. Il aurait préféré qu'on supprimât ce petit " alors ", " ouï dire, alors... " que le notaire avait introduit dans sa phrase. Mais il était fatigué de lutter. Et un mot a-t-il tellement
d'importance?
- ... irait à ses hoirs mâles issus dudit mariage; et encore nous a certifié que le traité fut bien placé aux registres de la cour, et encore tient pour vrai qu'il fut soustrait plus tard auxdits registres par manouvres de malice et sur l'ordre de Madame Mahaut d'Artois... - Je n'ai point dit cela non plus, fit Bouville.
- Vous ne l'avez point dit sous cette forme, Monseigneur, répondit Villebresme, mais cela ressort de votre déposition. Reprenons ce que vous avez certifié : d'abord que le traité de mariage a existé ; secondement que vous l'avez vu, troisièmement qu'il fut mis aux registres... - ... revêtu du sceau des pairs...
Villebresme échangea un nouveau regard lassé avec le notaire. - ... revêtu du sceau des pairs, répéta-t-il pour faire plaisir au témoin. Vous certifiez encore que ce traité excluait de l'héritage la comtesse Mahaut, et qu'il disparut des registres de sorte qu'il ne put être produit au procès qu'intenta Monseigneur Robert d'Artois à sa tante. Qui pensez-vous donc qui l'ait fait soustraire? Croyez-vous que ce soit le roi Philippe le Bel qui en ait donné l'ordre? La question était perfide. N'avait-on pas dit bien souvent que Philippe le Bel, pour avantager la belle-mère de ses deux derniers fils, avait rendu en sa faveur un jugement de complaisance? Bientôt on irait prétendre que c'était Bouville lui-même qui avait été chargé de faire disparaître les pièces !
- Ne mêlez pas, messire, la mémoire du roi le Bel, mon maître, à un acte si vilain, répondit-il avec dignité.
Par-dessus les toits et les frondaisons, les cloches sonnèrent au clocher de Saint-Germain-des-Prés. Bouville pensa que c'était l'heure à laquelle on lui apportait une écuelle de fromage caillé ; son physicien lui avait recommandé d'en prendre trois fois le jour. - Donc, reprit Villebresme, il faut bien que le traité ait été enlevé à l'insu du roi... Et qui pouvait avoir intérêt à ce qu'il fût dérobé, sinon la comtesse Mahaut? Le jeune commissaire tapota du bout des doigts la piene du banc; il n'était pas mécontent de sa démonstration.
- Oh ! certes, fit Bouville, Madame Mahaut est capable de tout. Sur ce point, sa conviction ne datait pas de la veille. Il savait Mahaut coupable de deux crimes, et bien autrement graves qu'un vol de parchemins. Elle avait tué, assurément, le roi Louis X ; elle avait tué, sous ses yeux à lui, Bouville, un enfant de cinq jours qu'elle pensait être le roi posthume... et toujours pour garder sa comté d'Artois. Vraiment, c'était un souci bien sot que de se faire à son sujet scrupule d'exactitude! Elle avait volé le contrat de mariage de son frère, certainement, ce contrat dont elle avait le front de nier, et par serment, qu'il eût jamais existé! L'horrible femme... A cause d'elle, le véritable héritier des rois de France grandissait loin de son royaume, dans une petite ville d'Italie, chez un marchand lombard qui le croyait son fils... Allons ! Il ne fallait pas penser à cela. Bouville avait naguère versé ce secret, qu'il était seul à détenir, dans l'oreille papale. Ne plus y penser, jamais... de peur d'être tenté d'en parler. Et puis, que ces enquêteurs s'en aillent, au plus vite ! - Vous avez raison, laissez ce que vous avez écrit, dit-il. Où dois-je signer? Le notaire tendit la plume à Bouville. Celui-ci distinguait mal le bord du papier. Son paraphe sortit un peu de la feuille. On l'entendit encore marmonner :
- Dieu finira bien par lui faire expier ses fautes, avant de la remettre à la garde du diable. Un peu de poudre à sécher fut répandue sur sa signature. Le notaire replaça feuilles et écritoire dans son sac de cuir noir; puis les deux enquêteurs se levèrent pour prendre congé. Bouville les salua de la main sans se lever. Ils n'avaient pas fait cinq pas qu'ils n'étaient plus pour lui que deux ombres vagues se dissolvant derrière le mur d'eau.
L'ancien chambellan agita une clochette posée à côté de lui, pour réclamer son lait caillé. Diverses pensées le tracassaient. Comment son maître vénéré, le roi Philippe le Bel, au rendu de son jugement pour l'Artois, avait-il pu oublier l'acte qu'il avait auparavant ratifié, comment ne s'était-il pas soucié de la disparition de cette pièce? Ah! les meilleurs rois ne commettent pas seulement de belles actions...
Bouville se disait aussi qu'il irait un prochain jour faire visite au banquier Tolomei, afin de s'informer de Guccio Baglioni... et de l'enfant... mais sans insister, comme par une politesse de conversation. Le vieux Tolomei ne bougeait presque plus de son lit. C'étaient les jambes, chez lui, qui étaient prises. La vie s'en va ainsi ; pour l'un c'est l'oreille qui se ferme, pour l'autre les yeux qui s'éteignent, ou les membres qui cessent de se mouvoir. On compte le passé en années, mais on n'ose plus penser l'avenir qu'en mois ou en semaines.
"Vivrai-je encore quand ce fruit sera mûr, et le pourrai-je cueillir?" songeait le comte de Bouville en regardant la poire de l'espalier.
Messire Pierre de Machaut, seigneur de Montargis, était un homme 1148
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qui ne pardonnait jamais les injures, même aux morts. Le trépas de ses ennemis ne suffisait pas à apaiser ses ressentiments.
Son père, pourvu d'un haut emploi au temps du Roi de fer, en avait été destitué par Enguerrand de Marigny, et la fortune de la famille en avait grandement souffert. La chute du tout-puissant Enguerrand avait été pour Pierre de Machaut une revanche personnelle ; le grand jour de sa vie restait celui où, comme écuyer du roi Louis Hutin, il avait conduit Monseigneur de Marigny au gibet. Conduit, c'était manière de dire ; accompagné, plutôt, et pas au premier rang, mais parmi nombre de dignitaires plus importants que lui. Toutefois, les années passant, ces seigneurs l'un après l'autre étaient décédés, ce qui permettait à messire Pierre de Machaut, chaque fois qu'il racontait ce trajet mémorable, de s'avancer d'une place dans la hiérarchie du cortège. D'abord il s'était contenté d'avoir défié des yeux messire Enguerrand debout sur sa charrette et de lui avoir bien prouvé par son visage que quiconque nuisait aux Machaut, si élevé fût-il, bientôt en recueillait malheur.
Ensuite, le souvenir embellissant les choses, il assurait que Marigny, pendant cette ultime promenade, non seulement l'avait reconnu mais encore s'était adressé à lui en disant tristement: - Ah! c'est vous, Machaut! Vous triomphez à présent; je vous ai nui, je m'en repens. Aujourd'hui, après quatorze ans écoulés, il semblait qu'Enguerrand de Marigny allant à son supplice n'ait eu de paroles que pour Pierre de Machaut et, de la prison jusqu'à Montfaucon, ne lui eût rien celé de l'état de sa conscience.
Petit, les sourcils gris joints au-dessus du nez, la jambe raidie par une mauvaise chute en tournoi, Pierre de Machaut continuait de faire soigneusement graisser des cuirasses qu'il n'endosserait plus jamais. Il était vaniteux autant que rancunier, et Robert d'Artois le savait bien qui avait pris la peine d'aller le visiter deux fois pour qu'il lui parlât justement de cette fameuse chevauchée auprès de la charrette de
messire Enguerrand.
- Eh bien! contez donc tout cela aux commissaires du roi qui viendront vous demander témoignage sur mon affaire, avait dit Robert. Les avis d'un homme aussi preux que vous l'êtes sont choses d'importance ; vous éclairerez le roi et vous acquerrez grande gratitude de sa part comme de la mienne. Vous a-t-on jamais pensionné pour les services que votre père et vous-même rendîtes au royaume?
- Jamais.
Quelle injustice! Alors que tant d'intrigants, de bourgeois, de parvenus, s'étaient fait mettre pendant les derniers règnes sur la liste des dons de la cour, comment avait-on pu oublier un homme d'aussi grande vertu que messire de Machaut? Oubli volontaire, à n'en pas douter, et inspiré par la comtesse Mahaut qui avait toujours eu partie liée avec Enguerrand de Marigny !
Robert d'Artois veillerait personnellement à ce que cette iniquité fût réparée. Si bien que lorsque le chevalier de Villebresme, toujours flanqué du notaire Tesson, se présenta chez l'ancien écuyer, celui-ci ne mit pas moins de zèle à répondre aux questions que le commissaire à les poser.
L'interrogatoire eut lieu dans un jardin voisin, comme c'était l'usage de justice, les dépositions devant être faites en lieu ouvert et à l'air libre.
A entendre Pierre de Machaut, on eût cru que l'exécution de Marigny s'était passée l'avant-veille. - Ainsi, disait Villebresme, vous étiez, messire, devant la charrette quand le sire Enguerrand en fut descendu auprès du gibet?
- Je suis monté dans la charrette, répondit Machaut, et d'ordre du roi Louis X je demandai au condamné de quelles fautes de gouvernement il voulait s'accuser avant de comparaître devant Dieu.
En réalité, c'était Thomas de Marfontaine qui avait été chargé de cet office, mais Thomas de Marfontaine était mort depuis longtemps...
- Et Marigny continua de se donner pour innocent de toutes les fautes qui lui avaient été reprochées pendant son procès ; il reconnut néanmoins... ce sont ses propres paroles où l'on retrouve bien sa fourberie... "avoir pour des causes justes accompli des actions injustes". Alors je lui demandai quelles étaient ces actions, et il m'en cita plusieurs, comme d'avoir destitué mon père, le sire de Montargis, et aussi d'avoir soustrait aux registres royaux le traité de mariage du feu comte d'Artois afin de servir l'intérêt de Madame Mahaut et de ses filles, les brus du roi. - Ah ! c'est donc lui qui fit accomplir ce retrait ? Il s'en est accusé ! s'écria Villebresme. Voilà qui est important. Notez, Tesson, notez.
Le notaire n'avait pas besoin de cet encouragement et grattait son papier avec entrain. Le bon témoin que ce sire de Machaut !
- Et savez-vous, messire, demanda Tesson prenant à son tour la parole, si le sire Enguerrand fut payé pour cette forfaiture?
Machaut eut une légère hésitation et ses sourcils gris se froncèrent. - Certes, il le fut, répondit-il. Car je lui demandai encore s'il était vrai qu'il eût reçu, comme on le disait, quarante mille livres de Madame Mahaut pour lui faire gagner son procès devant le roi. Et Enguerrand baissa la tête en signe d'assentiment et de grande honte, et il me répondit : " Messire de Machaut, priez Dieu pour moi ", ce qui était bien un aveu. Et Pierre de Machaut croisa les bras d'un air de mépris triomphant. - A présent tout est bien clair, dit Villebresme avec satisfaction. Le notaire transcrivait les derniers points de la déposition.
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LES ROIS MAUDITS
-Avez-vous entendu déjà beaucoup de témoins? demanda l'ancien ^Quatorze messire, et il nous en reste le double à entendre, dit VuTebS^nous 'sommes huit commissaires et deux notais à nous partager la besogne.
II
LE PLAIDEUR CONDUIT L'ENQUÊTE
Le cabinet de travail de Monseigneur d'Artois était décoré de quatre grandes fresques pieuses, assez platement peintes, où l'ocre et le bleu dominaient quatre figures de saints, " pour inspirer confiance ", disait le maître du lieu. A droite, saint Georges terrassait le dragon ; en face, saint Maurice, autre patron des chevaliers, se dressait en cuirasse et cotte azurée; sur le mur du fond, saint Pierre tirait de la mer ses inépuisables filets; sainte Madeleine, patronne des pécheresses, vêtue seulement de ses cheveux d'or, occupait la dernière paroi. C'était surtout vers ce mur-là que Monseigneur Robert aimait à porter les yeux.
Les poutres du plafond étaient pareillement peintes d'ocré, de jaune et de bleu, avec, de place en place, les blasons d'Artois, de Beaumont et de Valois. Des tables couvertes de brocarts, des coffres où traînaient des armes somptueuses, et de lourdes torchères de fer doré meublaient la pièce. Robert se leva de son grand siège et rendit au notaire les minutes des dépositions qu'il venait de parcourir.
- Fort bien, fort bonnes pièces, déclara-t-il, surtout le dire du sire de Machaut qui paraît très spontané, et complète tout à propos celui du comte de Bouville. Décidément vous êtes habile homme, maître Tesson de la Chicane, et je ne regrette point de vous avoir élevé là où vous êtes. Sous votre face de Carême jeûné, il se cache plus d'astuce que dans la tête creuse de bien des maîtres au Parlement. Il faut reconnaître que Dieu vous a doté d'assez de place pour loger votre cervelle.
Le notaire eut un sourire obséquieux et inclina son crâne démesuré, coiffé du bonnet qui ressemblait à un énorme chou noir. Les compliments moqueurs de Monseigneur d'Artois dissimulaient peut-être quelque promesse d'avancement.
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LES ROIS MAUDITS
- Est-ce là toute la récolte? Avez-vous d'autres nouvelles à me donner pour ce jour? ajouta Robert. Où en sommes-nous avec l'ancien bailli de Béthune?
La procédure est une passion, comme le jeu. Robert d'Artois ne vivait plus que pour son procès, ne pensait, n'agissait qu'en fonction de sa cause. Cette quinzaine-là, la seule affaire de son existence était de se procurer des témoignages. Son esprit y travaillait de l'aube au soir, et même la nuit il se réveillait, tiré du rêve par une inspiration soudaine, pour sonner son valet Lormet qui arrivait tout somnolent et rechignant, et lui demander : - Vieux ronfleur, ne m'as-tu pas parlé l'autre jour d'un certain Simon Dourin ou Dourier, qui fut clerc de plume chez mon grand-père? Sais-tu si l'homme vit toujours? Tâche demain à t'en enquérir.
A la messe, qu'il entendait chaque jour par convenance, il se surprenait à prier Dieu pour le succès de son procès. De la prière, il revenait tout naturellement à ses machinations, et se disait, pendant l'Évangile :
"Mais ce Gilles Flamand, qui fut autrefois écuyer de Mahaut et qu'elle a chassé pour quelque méfait... Voilà un homme, peut-être, qui pourrait témoigner pour moi. Il ne faut pas que j'oublie cela. "
On ne l'avait jamais vu plus assidu aux travaux du Conseil ; il passait chaque jour plusieurs heures au Palais et donnait l'impression de s'employer ferme aux tâches du royaume ; mais c'était seulement pour garder prise sur son beau-frère Philippe VI, se rendre indispensable et veiller à ce qu'on ne nommât aux emplois que des gens de son choix. Il suivait de fort près les arrêts de justice afin d'y puiser l'idée de quelque manouvre. De tout le reste, il se moquait. Qu'en Italie Guelfes et Gibelins continuassent à s'entre-déchirer, qu'Azzo Visconti ait fait assassiner son oncle Marco et barricadé la ville de Milan contre les troupes de l'empereur Louis de Bavière, tandis qu'en revanche Vérone, Vicence, Padoue, Trévise, se soustrayaient à l'autorité du pape protégé par la France, Monseigneur d'Artois le savait, l'entendait, mais n'y songeait qu'à peine.
Qu'en Angleterre le parti de la reine se trouvât en difficulté, et que l'impopularité de Roger Mortimer devînt chaque jour plus grande, Monseigneur d'Artois haussait les épaules. L'Angleterre, ces jours-là, ne l'intéressait pas, non plus que les lainiers des Flandres qui, pour les avantages de leur commerce, multipliaient les ententes avec les compagnies anglaises. Mais que maître Andrieu de Florence, chanoine-trésorier de Bourges, fût pourvu d'un nouveau bénéfice ecclésiastique, ou que le chevalier de Villebresme passât à la Chambre aux deniers, ah ! voilà qui était chose importante et ne pouvait supporter sursis ! C'est que maître LE LIS ET LE LION
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Andrieu, avec le sire de Villebresme, était des huit commissaires nommés pour instruire le procès d'Artois.
Ces commissaires, Robert les avait désignés à Philippe VI et pratiquement choisis... "Si l'on prenait Bouchait de Montmorency? il nous a toujours loyalement servis... Si l'on prenait Pierre de Cugnières? voilà un homme avisé que chacun s'accorde à respecter... " De même pour les notaires, dont ce Pierre Tesson depuis vingt ans attaché d'abord à l'hôtel de Valois, puis à la maison de Robert.
Jamais Pierre Tesson ne s'était senti si important ; jamais il n'avait été traité avec tant de familière amitié, comblé d'autant de pièces d'étoffes pour les robes de son épouse, et de petits sacs d'or pour lui-même. Néanmoins il était fatigué, parce que Robert harcelait son monde et que la vitalité de cet homme était tout bonnement épuisante.
D'abord Monseigneur Robert était presque toujours debout. Sans arrêt il arpentait son cabinet, entre les hautes figures de saints. Maître Tesson ne pouvait décemment s'asseoir en présence de si grand personnage qu'un pair de France. Or les notaires ont l'habitude de travailler assis. Maître Tesson peinait donc à soutenir son sac de cuir noir qu'il n'osait poser sur les brocarts, et dont il extrayait les pièces l'une après l'autre ; il redoutait d'achever ce procès avec un mal de reins pour la vie.
- J'ai vu, dit-il répondant à la question de Robert, l'ancien bailli Guillaume de la Planche, qui est présentement détenu au Châtelet. La dame de Divion était allée le visiter auparavant; il a bien témoigné comme nous l'attendions. Il demande que vous n'oubliiez point de parler à messire Miles de Noyers pour sa grâce, car son affaire est mauvaise et il risque fort d'être pendu n. - Je veillerai à ce qu'on le relâche ; qu'il dorme tranquille. Et Simon Dourier, l'avez-vous entendu? - Je ne l'ai pas entendu encore, Monseigneur, mais je l'ai approché. Il est prêt à déclarer par-devant les commissaires qu'il était présent le jour de 1302 où le comte Robert II, votre grand-père, peu avant de défunter, dicta la lettre qui confirmait votre droit à l'héritage d'Artois. - Ah ! Fort bien, fort bien.
- Je lui ai promis aussi qu'il serait repris dans votre hôtel et pensionné par vous. - Pourquoi en avait-il été chassé? demanda Robert. Le notaire esquissa le geste courbe de quelqu'un qui met de l'argent dans sa poche.
- Bah ! s'écria Robert, il est vieux à présent, il a eu le temps de se repentir ! Je lui donnerai cent livres l'an, le logement, et les draps.
- Manessier de Lannoy confirmera que les lettres soustraites furent brûlées par Madame Mahaut... Sa maison, comme vous le savez, allait
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être vendue pour payer ses dettes aux Lombards ; il vous a grande grâce de lui avoir conservé un toit.
- Je suis bon ; cela ne se sait pas assez, dit Robert. Mais vous ne m'apprenez rien sur Juvigny, l'ancien valet d'Enguerrand? Le notaire baissa le nez d'un air coupable. - Je n'en obtiens rien, dit-il ; il refuse ; il prétend qu'il ne sait pas, qu'il ne se souvient plus.
- Comment ! s'écria Robert, je suis allé moi-même au Louvre, où il est pensionné pour faire bien peu, et je lui ai parlé ! Et il s'obstine à ne pas se souvenir? Voyez donc si on ne peut le mettre un peu à la question. La vue des tenailles l'aidera peut-être à dire la vérité. - Monseigneur, répondit le notaire tristement, on tourmente les prévenus, mais pas encore les témoins.
- Alors apprenez-lui que, si la mémoire ne lui revient pas, ses gages seront supprimés. Je suis bon; encore faut-il qu'on m'y aide.
Il saisit un chandelier de bronze qui pesait bien quinze livres et le fit sauter, tout en marchant, d'une main dans l'autre.
Le notaire pensa à l'injustice divine qui accorde tant de force musculaire à des gens qui ne l'emploient que pour s'amuser, et si peu aux pauvres notaires qui ont leur lourd sac de cuir noir à porter.
- Ne craignez-vous pas, Monseigneur, si vous supprimez à Juvigny ses gages, qu'il ne puisse les retrouver de la main de la comtesse
Mahaut?
Robert s'arrêta.
- Mahaut? s'écria-t-il, mais elle ne peut plus rien; elle se terre, elle a peur. L'a-t-on vue à la cour ces temps-ci? Elle ne bouge plus, elle tremble, elle sait qu'elle est perdue. - Dieu vous entende, Monseigneur, Dieu vous entende. Certes, nous gagnerons; mais cela n'ira pas sans encore quelques petites
traverses...
Tesson hésitait à continuer, non tant par crainte de ce qu'il avait à dire qu'à cause du poids du sac. Encore cinq ou dix minutes à rester
debout.
- J'ai été avisé, reprit-il, que nos gens d'enquête sont suivis en Artois, et nos témoins visités par d'autres que par nous. En outre, ces temps-ci, il y a eu certain va-et-vient de messagers entre l'hôtel de Madame Mahaut et Dijon. On a vu sa porte passée par divers chevaucheurs à la livrée de Bourgogne...
Mahaut cherchait à resserrer ses liens avec le duc Eudes, c'était chose bien claire. Or le parti de Bourgogne disposait à la cour de l'appui de
la reine.
- Oui, mais moi j'ai le roi, dit Robert. La gueuse perdra, Tesson, je vous l'affirme. - Il faudrait quand même produire les pièces, Monseigneur, parce LE LIS ET LE LION
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que sans pièces... A des dires on peut toujours opposer d'autres dires... Le plus tôt sera le mieux. Il avait de personnelles raisons pour insister. A inspirer tant de témoignages, voire à les extorquer par achat ou menaces, un notaire peut faire sa fortune, mais il risque aussi le Châtelet, et même la roue... Tesson ne souhaitait guère prendre la place de l'ancien bailli de Béthune. - Elles viennent, vos pièces, elles viennent ! Elles arrivent, je vous le dis! Croyez-vous que ce soit si facile de les obtenir?... A propos, Tesson, dit soudain Robert en désignant de l'index le sac de cuir noir, vous avez noté dans le témoignage du comte de Bouville que le traité de mariage avait été scellé par les douze pairs. Pourquoi avez-vous noté cela?
- Parce que le témoin l'a dit, Monseigneur.
- Ah oui... C'est très important, dit Robert songeur.
- Pourquoi donc, Monseigneur?
- Pourquoi? Parce que j'attends l'autre copie du traité, celle des registres d'Artois, qui doit m'être remise... et pour fort cher, d'ailleurs... Si les noms des douze pairs n'y figuraient pas, la pièce ne serait point bonne. Quels étaient les pairs en ce temps-là? Pour les ducs et comtes, c'est chose facile; mais les pairs d'Église, quels étaient-ils? Voyez comme il faut être attentif à tout? Le notaire regarda Robert avec un mélange d'inquiétude et d'admiration. - Savez-vous, Monseigneur, que si vous n'aviez pas été si grand sire, vous eussiez fait le meilleur notaire qui soit au royaume? Sans offense, je dis cela sans offense, Monseigneur! Robert sonna pour qu'on raccompagnât son visiteur.
A peine le notaire se fut-il retiré que Robert sortit par une petite porte ménagée entre les hanches de la Madeleine - un jeu de décoration qui l'amusait fort - et courut à la chambre de son épouse. En ayant chassé les dames de parage, il dit:
- Jeanne, ma bonne amie, ma chère comtesse, faites savoir à la Divion d'interrompre l'écriture du traité de mariage : il y faut le nom des douze pairs de l'an 82. Les savez-vous? Eh bien, moi non plus ! Où peut-on se les procurer sans donner l'éveil? Ah ! que de temps perdu ! Que de temps perdu !
La comtesse de Beaumont, de ses beaux yeux bleus limpides, contemplait son mari ; un vague sourire éclairait son visage. Son géant avait encore trouvé quelque motif d'agitation. Très calmement elle dit :
- A Saint-Denis, mon doux ami, à Saint-Denis, aux registres de l'abbaye. Nous y relèverons sûrement les noms des pairs. Je vais y envoyer Frère Henry, mon confesseur, comme s'il voulait faire quelque recherche savante...
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LES ROIS MAUDITS
Une expression de tendresse amusée, de gratitude joyeuse, passa sur le large visage de Robert. - Savez-vous, ma mie, dit-il en s'inclinant avec une grâce pesante, que si vous n'étiez pas si haute dame, vous eussiez fait le meilleur notaire du royaume?
Ils se sourirent, et dans les yeux de Robert la comtesse de Beaumont, née Jeanne de Valois, lut la promesse qu'il visiterait son lit le soir.
III LES FAUSSAIRES
On croit toujours, lorsqu'on s'engage sur le chemin du mensonge, que le trajet sera court et facile ; on franchit aisément et même avec un certain plaisir les premiers obstacles ; mais bientôt la forêt s'épaissit, la route s'efface, se ramifie en sentiers qui vont se perdre dans les marécages ; chaque pas bute, s'enfonce ou s'enlise ; on s'irrite ; on se dépense en démarches vaines dont chacune constitue une nouvelle imprudence.
A première vue, rien de plus simple que de contrefaire un vieux document. Une feuille de vélin jaunie au soleil et usée dans la cendre, la main d'un clerc soudoyé, quelques sceaux appliqués sur des lacets de soie : voilà qui ne semble requérir que peu de temps et des dépenses modiques. Pourtant, Robert d'Artois avait dû renoncer, provisoirement, à faire reconstituer le contrat de mariage de son père. Et cela, non seulement à cause de la recherche du nom des douze pairs, mais aussi parce qu'il fallait que l'acte fût rédigé en latin et que n'importe quel clerc n'était pas apte à fournir la formule utilisée naguère dans les traités des mariages princiers. L'ancien aumônier de la reine Clémence de Hongrie, instruit de ces matières, tardait à fournir l'entrée et l'issue de lettre ; on n'osait trop le presser de peur que la démarche ne prît un air suspect. Il y avait aussi la question des sceaux.
- Faites-les copier par un graveur de coins, d'après d'anciens cachets, avait dit Robert. Or les graveurs de sceaux étaient assermentés; celui de la cour, interrogé, avait déclaré qu'on ne pouvait imiter exactement un sceau, que deux coins jamais n'étaient identiques, et qu'une cire scellée d'un faux coin se reconnaissait aisément aux yeux des experts. Quant aux 1158
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coins originaux, ils étaient toujours détruits à la mort de leur propriétaire.
Donc il fallait se procurer d'anciens actes pourvus des cachets dont on avait besoin, détacher ceux-ci, ce qui n'était pas opération aisée, et les reporter sur la fausse pièce. Robert conseilla à la Divion de rassembler ses efforts sur un document moins difficile et qui présentait une égale importance.
Le 28 juin 1302, avant de partir pour l'ost de Flandre, où il devait périr percé de vingt coups de lance, le vieux comte Robert II avait mis ses affaires en ordre et confirmé par lettre les dispositions qui assuraient à son petit-fils l'héritage du comté d'Artois.
- Et cela est vrai, tous les témoins l'affirment ! disait Robert à sa femme. Simon Dourier se rappelle même quels vassaux de mon grand-père étaient présents, et de quels bailliages on apposa les sceaux. Ce n'est rien d'autre que la vérité que nous ferons éclater là ! Simon Dourier, ancien notaire du comte Robert II, fournit la teneur de la déclaration, autant que sa mémoire la pouvait restituer. L'écriture en fut faite par un clerc de la comtesse de Beaumont, nommé Dufour ; mais le texte de Dufour avait trop de ratures, et puis sa main se reconnaissait.
La Divion alla en Artois porter ce texte à un certain Robert Rossignol, qui avait été clerc de Thierry d'Hirson, et qui recopia la lettre, non avec une plume d'oie, mais avec une plume de bronze, pour mieux déguiser son écriture.
Ce Rossignol, à qui l'on offrit en récompense un voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle où il avait promis de se rendre en accomplissement d'un vou de santé, avait un gendre appelé Jean Oliette qui s'entendait assez bien à détacher les sceaux. Cette famille décidément était pleine de ressources! Oliette enseigna son savoir à la dame de
Divion.
Celle-ci revient à Paris, s'enferme avec Madame de Beaumont et une seule servante, Jeannette la Mesquine12 ; et voilà les trois femmes s'exerçant, à l'aide d'un rasoir chauffé et d'un crin de cheval trempé dans une liqueur spéciale qui l'empêchait de casser, à détacher les cachets de cire de vieux documents. On partageait le sceau en deux; puis on chauffait l'une des moitiés et on la réappliquait sur l'autre, en prenant entre elles les lacets de soie ou la queue de parchemin de la nouvelle pièce. Enfin on cuisait un peu le bord de la cire pour faire disparaître la trace de la coupure.
Jeanne de Beaumont, Jeanne de Divion et Jeanne la Mesquine se firent ainsi la main sur plus de quarante sceaux ; elles ne travaillaient jamais deux fois au même endroit, se cachant tantôt dans une chambre de l'hôtel d'Artois, tantôt à l'hôtel de l'Aigle, ou encore en des demeures de campagne.
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Robert pénétrait parfois dans la pièce, pour jeter un coup d'oeil sur l'opération. - Alors, mes trois Jeanne sont au labeur! lançait-il avec bonne humeur. C'était la comtesse de Beaumont qui, des trois, était la plus habile.
- Doigts de femme, doigts de fée, disait Robert en baisant courtoisement la main de son épouse. Le tout n'était pas de savoir détacher les sceaux ; encore fallait-il se procurer ceux dont on avait besoin.
Le sceau de Philippe le Bel était aisé à trouver; il existait partout des actes royaux. Robert se fit confier par l'évêque d'Évreux une lettre concernant sa seigneurie de Conches, pièce qu'il avait à consulter, prétendit-il, et qu'il ne rendit jamais.
En Artois, la Divion mit ses amis Rossignol et Oliette, ainsi que deux autres mesquines, Marie la Blanche et Marie la Noire, à rechercher les anciens cachets de bailliages et de seigneuries. Bientôt tous les sceaux furent réunis, sauf un seul, le plus important, celui du feu comte Robert II. La chose pouvait paraître absurde, mais c'était ainsi: tous les actes de famille étaient enfermés aux registres d'Artois, sous la garde des clercs de Mahaut, et Robert, mineur lors de la mort de son grand-père, n'en détenait aucun.
La Divion, grâce à une sienne cousine, approcha un personnage nommé Ourson le Borgne, qui possédait une patente du feu comte, scellée avec "lacs de foi", et qui paraissait disposé à s'en défaire moyennant trois cents livres. Madame Jeanne de Beaumont avait bien dit qu'on achetât la pièce à n'importe quel prix; mais la Divion ne possédait pas tant d'argent en Artois ; et messire Ourson le Borgne, méfiant, n'acceptait pas de se défaire de sa patente contre seules promesses. La Divion, à bout de ressources, se souvint d'avoir un mari qui vivait assez benoîtement dans la châtellenie de Béthune. Il ne lui avait jamais montré trop d'aigre jalousie, et maintenant que l'évêque Thierry était mort... Elle recourut à lui. Sans doute, c'étaient beaucoup de gens, à présent, mis dans la confidence ; mais il fallait bien en passer par là. Le mari ne voulut pas prêter d'argent, mais consentit à se défaire d'un bon cheval sur lequel il avait été en tournoi et que la Divion fit accepter à messire Ourson en complément de gages, lui laissant également les quelques bijoux qu'elle avait sur elle.
Ah ! elle se dépensait, la Divion ! Elle ne ménageait ni son temps, ni sa peine, ni ses démarches, ni ses voyages. Ni sa langue. Et puis elle faisait attention à ne plus rien égarer ; elle dormait la tête sur ses clefs.
La main crispée par l'angoisse, elle découpa au rasoir le sceau du feu comte Robert. Un sceau qui coûtait trois cents livres! Et comment retrouver le semblable si par malheur il allait se briser? 1160
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Monseigneur Robert s'impatientait un peu, parce que tous les témoins, maintenant, étaient entendus, et que le roi lui demandait, fort aimablement, et par marque d'intérêt, si les pièces dont il avait juré l'existence seraient bientôt présentées.
Encore deux jours, encore un jour de patience ; Monseigneur Robert allait être content ! IV LES INVITÉS DE REUILLY
Robert d'Artois, pendant la saison chaude, et quand le service du royaume ou les soucis de son procès lui en laissent le temps, aime à passer les fins de semaine à Reuilly, dans un château qui appartient à sa femme par héritage Valois.
Les prairies et les forêts entretiennent une agréable fraîcheur autour de cette demeure. Robert garde là son oisellerie de chasse. La maisonnée est nombreuse, car beaucoup de jeunes nobles, avant d'obtenir la chevalerie, se placent chez Robert pour y être écuyers, sommeliers, ou valets de sa chambre. Qui ne parvient pas à entrer dans la maison du roi s'efforce d'être attaché à celle du comte d'Artois, se fait recommander par des parents influents et, une fois accepté, cherche à se distinguer par son zèle. Tenir la bride du cheval de Monseigneur, lui tendre le gant de cuir sur lequel se posera son faucon muscadin, apporter son couvert à table, incliner sur ses puissantes mains l'aiguière à eau, c'est s'avancer un peu dans la hiérarchie de l'État ; venir secouer son oreiller, au matin, pour l'éveiller, c'est presque secouer l'oreiller du Bon Dieu, puisque Monseigneur, chacun s'accorde à le dire, fait à la cour la pluie et le beau temps.