Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 16/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

Ce samedi du début de septembre, il a invité à Reuilly quelques seigneurs de ses amis dont le sire de Brécy, le chevalier de Hangest et l'archidiacre d'Avranches, et même le vieux comte de Bouville, à demi aveugle, qu'il a fait prendre en litière. Pour ceux qui voulaient se lever matin, il a offert une petite chasse au vol.

A présent ses hôtes sont réunis dans la salle de justice où lui-même, en vêtements de campagne, se tient familièrement assis dans son grand faudesteuil. La comtesse de Beaumont, son épouse, est présente, et aussi le notaire Tesson qui a posé sur une table son écritoire et ses plumes. 1162

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- Mes bons sires, mes amis, dit-il, j'ai requis votre compagnie afin que vous me portiez conseil. Les gens sont toujours flattés qu'on requière leur avis... Les jeunes écuyers nobles présentent aux invités les breuvages d'avant repas, les vins aux aromates, les dragées épicées, et les amandes émondées sur des coupes de vermeil. Ils sont attentifs à ne faire ni bruit ni faute en leur service; ils ouvrent tout grands leurs yeux; ils se préparent des souvenirs ; ils diront plus tard : " J'étais ce jour-là chez Monseigneur Robert ; il y avait le comte de Bouville qui avait été chambellan du roi Philippe le Bel..."

Robert parle posément, sérieusement : une certaine dame de Divion, qu'il ne connaît que peu, s'est venue proposer pour lui remettre une lettre qu'elle tient, avec d'autres, de l'évêque Thierry d'Hirson... dont elle était la douce amie, confie-t-il en baissant un peu la voix. La Divion demande argent, naturellement ; ces femmes-là sont toutes de même sorte! Mais le document semble d'importance. Toutefois, avant de l'acquérir, Robert veut s'assurer qu'on ne le gruge pas, que cette lettre est bonne, qu'elle peut servir comme pièce à son procès et que ce n'est pas là quelque ouvre de faussaire fabriquée seulement pour lui soutirer monnaie. C'est pourquoi il a convié ses amis, qui sont d'avis sage et plus habiles que lui en matière d'écrits, à examiner la pièce. De temps en temps Robert lance un coup d'oil à sa femme pour s'assurer de l'effet produit. Jeanne incline la tête, imperceptiblement ; elle admire la grosse malice de son époux, et comme ce géant retors joue bien les naïfs quand il veut tromper. Il fait l'inquiet, le soupçonneux... Les autres ne vont pas manquer d'approuver si bonne lettre ; ayant approuvé ils ne se dédiront plus de leur opinion, et à travers les milieux de la cour et du Parlement se répandra la nouvelle que Robert tient en main la preuve de son droit.

- Faites entrer cette dame Divion, dit Robert avec un air sévère. Jeanne de Divion apparaît, bien provinciale, bien modeste; de la guimpe de lin sort son visage triangulaire, aux yeux cernés d'ombre. Elle n'a pas besoin de contrefaire l'intimidée ; elle l'est. Elle sort d'une grande bourse d'étoffe un parchemin roulé d'où pendent plusieurs sceaux, et le remet à Robert qui le déploie, le considère un moment, puis le passe au notaire. - Examinez les sceaux, maître Tesson.

Le notaire vérifie l'attache des lacets de soie, incline sur le vélin son énorme bonnet noir et son profil en croissant de lune.

- C'est bien le sceau du feu comte votre grand-père, Monseigneur, dit-il d'un ton convaincu. - Voyez, mes bons sires, dit Robert.

On se transmet le document de main en main. Le sire de Brécy confirme que les sceaux des bailliages d'Arras et de Béthune sont

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excellents ; le comte de Bouville approche la pièce de ses yeux fatigués ; il ne distingue que la tache verte au bas de la lettre; il palpe la cire, douce sous le doigt, et les larmes s'échappent de ses paupières :

- Ah! murmure-t-il, le sceau de cire verte de mon bon maître Philippe le Bel ! Et il y a un moment de grand attendrissement, un instant de silence où l'on respecte les longs souvenirs de ce vieux serviteur de la couronne.

La Divion, qui se tient en retrait contre un mur, échange un regard discret avec la comtesse de Beaumont.

- A présent, lisez-nous cela, maître Tesson, commande Robert. Et le notaire" ayant repris le parchemin, commence :

- Nous, Robert de France, pair et comte d'Artois... Les formules initiales ont la tournure habituelle ; l'assistance écoute avec calme.

- ... et ci déclarons en présence des seigneurs de Saint-Venant, de Saint-Paul, de Waillepayelle, chevaliers, qui scelleront de leurs sceaux, et de maître Thierry d'Hirson, mon clerc... Quelques regards se sont portés vers la Divion qui baisse le nez. " Habile, habile, d'avoir mentionné l'évêque Thierry, pense Robert ; cela authentifie les témoignages sur son rôle; tout cela s'enchaîne bien. "

- ... que lors du mariage de notre fils Philippe nous lui avons fait investiture de notre comté, nous en réservant la jouissance notre vie durant, et que notre fille Mahaut y a consenti et qu'elle a renoncé à ladite comté...

- Ah ! mais c'est chose capitale, cela, s'écrie Robert. C'est plus que je n'attendais ! Jamais nul ne m'avait dit que Mahaut eût consenti ! Vous voyez, mes amis, quelle est sa vilenie!... Continuez, maître Tesson.

Les assistants sont fort impressionnés. On hoche la tête, on se regarde... Oui, la pièce est d'importance.

- ... et à présent que Dieu a rappelé à lui notre cher et bien-aiméfils le comte Philippe, demandons à notre seigneur le roi, s'il nous vient qu'à la guerre Dieu fasse sa volonté de nous, que notre seigneur le roi veille à ce que les hoirs de notre fils n'en soient pas déshérités. Les têtes continuent d'approuver avec dignité; le chevalier de Hangest, qui est du Parlement, écarte les mains, en direction de Robert, d'un geste qui signifie: "Monseigneur, votre procès est gagné."

Le notaire achève :

- ... et avons ceci scellé de notre sceau, en notre hôtel d'Arras, le vingt-huitième jour de juin de l'an de grâce treize cent vingt-deux.

Robert ne peut réprimer un sursaut. La comtesse de Beaumont pâlit. La Divion, contre son mur, se sent mourir.

Ils ne sont pas les seuls à avoir entendu treize cent vingt-deux. Dans r

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l'auditoire les têtes se sont tournées avec surprise vers le notaire qui lui-même donne quelques signes d'affolement.

- Vous avez lu treize cent vingt-deux? demande le chevalier de Hangest. C'est treize cent et deux que vous voulez dire, l'année de la mort du comte Robert?

Maître Tesson voudrait bien pouvoir s'accuser d'un lapsus ; mais le texte est là, sous les yeux, portant clairement treize cent vingt-deux. Et l'on va demander à revoir la pièce. Comment cela a-t-il pu se produire? Ah ! Monseigneur Robert va être d'une humeur ! Et lui-même, Tesson, dans quelle affaire s'est-il laissé engager. Au Châtelet... c'est au Châtelet que tout cela va finir ! Il fait ce qu'il peut pour réparer le désastre ; il bredouille :

- Il y a un vice d'écriture... Mais oui, bien sûr, c'est treize cent et deux qu'il faut lire... Et prestement, il tremple sa plume dans l'encre, rature, biffe quelques lettres, rétablit la date correcte.

- Est-ce bien à vous de corriger ainsi ? lui dit le chevalier de Hangest d'un ton un peu choqué. - Mais oui, messire, dit le notaire ; il y a deux points marqués sous le mot, et c'est l'habitude des notaires de corriger les mots mal écrits sous lesquels des points sont mis... - Cela est vrai, confirme l'archidiacre d'Avranches.

Mais l'incident a détruit toute la belle impression produite par la lecture.

Robert appelle un écuyer, lui commande à l'oreille de faire hâter le repas, et puis s'efforce de ranimer la conversation :

- En somme, maître Tesson, pour vous la lettre est bonne?

- Certes, Monseigneur, certes, s'empresse de répondre Tesson. - Et pour vous aussi, messire l'archidiacre?

- Je la pense bonne.

- Peut-être, dit le sire de Brécy d'une voix amicale, devriez-vous la faire comparer avec d'autres lettres du feu comte d'Artois, de la même année...

- Et le moyen, mon bon, répond Robert, le moyen de comparer quand ma tante Mahaut tient tout en ses registres ! Je crois la pièce bonne. On n'invente pas pareilles choses ! Moi-même je n'en savais pas tant, et particulièrement que Mahaut eût renoncé. A ce moment une sonnerie de trompes résonne dans la cour. Robert frappe dans ses mains. - On corne l'eau, Messeigneurs ! Passons à nous laver les mains, et allons dîner.

Il écumait en arpentant la chambre de la comtesse son épouse, et le plancher tremblait sous son pas.

- Et vous l'avez lue ! Et Tesson l'a lue ! Et la Divion l'a lue ! et personne, personne de vous n'a été capable de voir ce malheureux vingt-deux qui risque de faire crouler tout notre édifice ! - Mais vous-même, mon ami, répond calmement Jeanne de Beaumont, vous avez lu et relu cette lettre, et vous en étiez fort satisfait il me semble.

- Eh oui ! je l'ai lue, et moi non plus je n'ai pas vu ce vice ! Lire des yeux et lire de voix, ce n'est pas la même chose. Et pouvais-je penser qu'on allait commettre pareille sottise! Il a fallu que cet âne de notaire... Et l'autre âne qui a écrit la lettre... comment s'appelle-t-il celui-là? Rossignol?... Cela se prétend capable de rédiger une pièce, cela vous extrait plus d'argent qu'il n'en faut pour bâtir, et ce n'est même pas capable de tracer la bonne date ! Je vais le faire saisir ce Rossignol, pour qu'on le fouette jusqu'au sang !

- Il vous faudra le faire prendre à Saint-Jacques, mon ami, où il est en pèlerinage avec vos deniers. - A son retour, alors !

- Ne craignez-vous pas qu'il parle un peu trop haut pendant qu'on le fouettera? Robert haussa les épaules.

- Heureux encore que la chose se soit passée ici, et non en lecture devant le Parlement ! Il vous faudra veiller davantage, ma mie, pour les autres pièces, à ce que de telles erreurs ne se commettent plus.

Madame de Beaumont trouvait injuste que la colère de son époux se tournât contre elle. Elle déplorait l'erreur tout autant que lui, s'en attristait également, mais après tout le mal qu'elle s'était donné, après s'être écorché les mains à couper la cire de tant de sceaux, elle estimait que Robert eût pu se contenir et ne pas la traiter en coupable.

- Après tout, Robert, pourquoi vous acharnez-vous tant à ce procès? Pourquoi risquez-vous et me faites risquer, ainsi qu'à tant de personnes de votre entourage, d'être un jour convaincus de mensonge et de faux?

- Ce ne sont pas des mensonges, ce ne sont pas des faux ! hurla Robert. C'est le vrai que je veux faire éclater aux yeux de tous, alors qu'on s'est obstiné à le cacher ! - Soit, c'est le vrai, dit-elle ; mais un vrai, avouez-le, qui a mauvaise apparence. Craignez, sous de tels habits, qu'on ne le reconnaisse pas ! Vous avez tout, mon ami ; vous êtes pair du royaume, frère du roi par moi qui suis sa sour, et tout-puissant en son Conseil ; vos revenus sont larges, et ce que je vous ai apporté par dot et héritage fait votre fortune enviable par tous. Que ne laissez-vous l'Artois ! Ne pensez-vous pas que nous avons assez joué à un jeu qui peut nous coûter fort cher? - Ma mie, vous raisonnez bien mal et je m'étonne de vous entendre, vous si sage d'ordinaire, parler de la sorte. Je suis premier baron de

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France, mais un baron sans terre. Mon petit comté de Beaumont, qui ne m'a été donné qu'en compensation, est domaine de la couronne : je ne l'exploite pas, on m'en sert les revenus. On m'a élevé à la pairie, vous venez de le dire vous-même, parce que le roi est votre frère ; or, Dieu puisse nous le garder longtemps, mais un roi n'est pas éternel. Nous en avons vu suffisamment passer ! Que Philippe vienne à mourir, est-ce moi qui aurai la régence? Que sa mâle boiteuse d'épouse, qui me hait et qui vous hait, s'appuie sur la Bourgogne pour régenter, serai-je aussi puissant, et le Trésor me paiera-t-il toujours mes revenus? Je n'ai point d'administration, je n'ai point de justice, je n'ai pas vraiment de grands vassaux, je ne peux point tirer de ma terre des hommes à moi qui me doivent toute obéissance et que je puisse placer aux emplois. Qui nantit-on des charges aujourd'hui? Des gens venus de Valois, d'Anjou, du Maine, des apanages et fiefs du bon Charles, votre père. Où puise-je mes propres serviteurs? Parmi ceux-là. Je vous le répète, je n'ai rien. Je ne puis lever de bannières assez nombreuses qui fassent trembler devant moi. La puissance vraie ne se compte qu'au nombre de châtellenies qu'on commande et dont on peut tirer des hommes de guerre. Ma fortune ne repose que sur moi, sur mes bras, sur la place que j'occupe au Conseil ; mon crédit n'est fondé que sur la faveur, et la faveur ne tient que ce que Dieu le veut. Nous avons des fils ; eh bien ! pensez à eux, ma mie, et comme il n'est pas bien sûr qu'ils aient hérité ma cervelle, je voudrais bien leur laisser la couronne d'Artois... qui est leur lot par juste héritage ! Il n'en avait jamais dit aussi long sur ses pensées profondes, et la comtesse de Beaumont, oubliant ses griefs du moment précédent, voyait son mari lui apparaître sous un jour nouveau, non plus seulement comme le colosse rusé dont les intrigues l'amusaient, le mauvais sujet capable de toutes les coquineries, le trousseur de toutes les filles qu'elles fussent nobles, bourgeoises ou servantes, mais comme un vrai grand seigneur, raisonnant les lois de sa condition. Charles de Valois, lorsque autrefois il courait après un royaume ou une couronne d'empereur, et cherchait pour ses filles des alliances souveraines, justifiait ses actes par de semblables soucis. A ce moment un écuyer frappa à la porte: la dame de Divion demandait à parler au comte, de toute urgence.

- Que me veut-elle encore, celle-là? Elle ne craint donc pas que je l'écrase? Faites-la venir. La Divion apparut, hagarde, porteuse d'une très mauvaise nouvelle. Ses deux mesquines en Artois, Marie la Blanche et Marie la Noire, celles qui l'avaient aidée à acheter plusieurs des sceaux de la fausse lettre, se trouvaient en prison, appréhendée par les sergents de la comtesse Mahaut. MAHAUT ET BÉATRICE

- Que le diable vous fasse sécher les entrailles à tous, mauvaises gens que vous êtes ! criait la comtesse Mahaut. Comment? je fais saisir ces deux femmes, par lesquelles on pouvait tout savoir, et pas plus tôt elles sont prises, voici qu'on les relâche?

La comtesse Mahaut, en son château de Conflans sur la Seine, près de Vincennes, venait d'apprendre, quelques minutes plus tôt, que les deux servantes de la Divion, arrêtées sur son ordre par le bailli d'Arras, avaient été libérées. Sa colère était grande et "les mauvaises gens" auxquels ses malédictions s'adressaient n'étaient représentés pour l'heure que par la seule Béatrice d'Hirson, sa demoiselle de parage, sur laquelle elle déchargeait sa fureur. Le bailli d'Arras était un oncle de Béatrice, un frère cadet de feu l'évêque Thierry.

- Ces mesquines, Madame... n'ont été relâchées que sur un ordre du roi, présenté par deux sergents d'armes, répondit calmement Béatrice.

- Allons donc ! le roi se moque bien de deux servantes qui tiennent cuisine dans un faubourg d'Arras ! Elles ont été relâchées sur l'ordre de mon Robert qui a couru chez le roi pour obtenir leur élargissement. A-t-on seulement pris le nom des sergents? S'est-on assuré qu'ils étaient bien des officiers royaux? - Ils se nomment Maciot l'Allemant et Jean Le Servoisier, Madame... répondit Béatrice avec la même calme lenteur.

- Deux sergents d'armes de Robert ! Je connais ce Maciot l'Allemant; il est de ceux que mon gueux de neveu emploie à tous ses méchants coups. Et d'abord, comment Robert a-t-il été averti que les servantes de la Divion avaient été prises? demanda Mahaut en jetant sur sa dame de parage un regard chargé de soupçon.

- Monseigneur Robert a gardé beaucoup d'intelligences en Artois... vous ne l'ignorez pas, Madame.

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- Je souhaite, dit Mahaut, qu'il n'en ait pas trouvé parmi les gens qui me touchent de près... Mais c'est déjà me trahir que de mal me servir, et je suis trahie de toutes parts. Ah ! depuis la mort de Thierry, on dirait que vous n'avez plus de cour pour moi. Des ingrats ! Je vous ai tous couverts de mes bienfaits ; depuis quinze ans je te traite comme ma propre fille... Béatrice d'Hirson abaissa ses longs cils noirs et regarda vaguement le dallage. Son visage ambré, lisse, aux lèvres bien ourlées, ne trahissait aucun sentiment, ni humilité, ni révolte, simplement une certaine fausseté par cet abaissement des cils extraordinairement longs derrière lesquels s'abritait le regard.

- ... Ton oncle Denis, dont j'ai fait mon trésorier pour complaire à Thierry, me gruge et me dérobe ! Où sont les comptes des cerises de mon verger qu'il a vendues cet été sur le marché de Paris? Un jour viendra où j'exigerai contrôle de ses registres ! Vous avez tout, terres, maisons, châteaux achetés avec les profits que vous faites sur moi ! Ton oncle Pierre, un niais, que je nomme bailli, pensant que d'être si sot au moins il me sera fidèle, le voilà qui n'est plus même capable de tenir closes les portes de mes prisons ! On en sort comme on veut, comme d'une auberge ou d'un bordeau !

- Mon oncle pouvait-il refuser, Madame... devant le cachet du roi? - Et les quatre jours qu'elles ont passés en geôle, qu'ont-elles dit ces servantes de mauvaise putain? Les a-t-on fait parler? Ton oncle les a-t-il soumises à la question? - Mais, Madame, dit Béatrice toujours de la même voix lente, il ne le pouvait sans ordre de justice. Voyez ce qui est advenu à votre bailli de Béthune...

D'un geste de sa grande main tavelée, Mahaut balaya l'argument. - Non, vous ne me servez plus avec cour, dit-elle, ou plutôt vous m'avez toujours mal servie ! Mahaut vieillissait. L'âge marquait son corps de géante; un rude duvet blanc croissait sur ses joues qui s'empourpraient au moindre mécontentement ; la montée du sang lui découpait alors comme une bavette rouge sur la gorge. Au cours de l'année précédente elle avait connu plusieurs graves altérations de santé. Cette période lui était funeste, de toutes les manières. Depuis son parjure d'Amiens et la constitution de la commission d'enquête, son caractère s'aigrissait, jusqu'à devenir odieux. De plus, son esprit se fatiguait ; 'elle mettait un peu toutes choses sur le même plan. La grêle avait-elle gâté les rosés qu'elle faisait cultiver par milliers dans ses jardins, ou bien quelque accident était-il survenu aux machines hydrauliques qui alimentaient les cascades artificielles de son château d'Hesdin? Sa colère s'abattait, comme tempête, sur les jardiniers, sur les ingénieurs, sur les écuyers, sur Béatrice.

- Et ces peintures, faites il n'y a pas dix ans ! criait-elle en montrant les fresques de la galerie de Conflans... Quarante-huit livres parisis, je les ai payées à cet imagier que ton oncle Denis avait fait venir de Bruxelles, et qui m'avait bien garanti qu'il emploierait les couleurs les plus fines13 ! Pas même dix ans, et regarde donc ! L'argent des heaumes se ternit déjà et le bas de l'image est tout écaillé. Est-ce là bon travail honnête, je te le demande?

Béatrice s'ennuyait. La suite de Mahaut était nombreuse, mais composée seulement de gens âgés. Mahaut se tenait à présent assez éloignée de la cour de France qui était toute soumise à l'influence de Robert. Là-bas, à Paris, à Saint-Germain, autour du roi trouvé, c'étaient sans cesse joutes, tournois et fêtes, pour l'anniversaire de la reine, pour le départ du roi de Bohême, ou même sans raison, simplement pour se donner plaisirs. Mahaut n'y allait guère ou ne faisait que de brèves apparitions quand son rang de pair du royaume l'y obligeait. Elle n'était plus d'âge à danser caroles ni d'humeur à regarder les autres se divertir, surtout dans une cour où on la traitait si mal. Elle ne prenait même plus d'agrément à séjourner à Paris, en son hôtel de la rue Mauconseil ; elle vivait retraite entre les hauts murs de Conflans, ou bien à Hesdin qu'elle avait dû remettre en état après les dévastations exercées par Robert en 1316.

Tyrannique depuis qu'elle n'avait plus d'amant - le dernier avait été l'évêque Thierry d'Hirson qui se partageait entre elle et la Divion, d'où la haine que Mahaut vouait à cette femme - et redoutant d'être saisie de malaises nocturnes, elle obligeait Béatrice à dormir au bout de sa chambre où stagnaient des odeurs accumulées de vieillesse, de pharmacie et de mangeaille. Car Mahaut dévorait toujours autant, à toute heure saisie des mêmes fringales monstrueuses ; les tentures, les tapis sentaient le civet, la venaison, le brouet à l'ail. De fréquentes indigestions l'obligeaient à appeler mires, physiciens, barbiers et apothicaires ; les potions et bouillons d'herbes succédaient aux viandes marinées. Ah! où était le bon temps où Béatrice aidait Mahaut à empoisonner les rois ! Béatrice elle-même commençait à ressentir le poids des années. Sa jeunesse s'achevait. Trente-trois ans, c'est l'âge où toutes les femmes, même les plus perverses, contemplent les deux versants de leur vie, songent avec nostalgie aux saisons écoulées, et avec inquiétude aux saisons à venir. Béatrice était toujours belle et s'en assurait dans les yeux des hommes, ses miroirs préférés. Mais elle savait aussi qu'elle ne possédait plus absolument ce teint de fruit doré qui avait fait l'attrait de ses vingt ans ; l'oil très sombre, et qui ne laissait presque pas paraître de blanc entre les cils, était moins brillant au réveil; la hanche s'alourdissait un peu. C'était maintenant que les jours ne se devaient point perdre.

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Mais comment, avec cette Mahaut qui l'obligeait à coucher dans sa chambre, comment s'échapper pour rejoindre un amant de rencontre ou pour aller, à minuit, en quelque maison secrète, assister à une messe vaine et trouver, dans les pratiques du sabbat, les épices du plaisir? - Où es-tu à rêver? lui cria brusquement la comtesse.

- Je ne suis pas à rêver, Madame... répondit-elle en ramenant sur Mahaut son regard coulant ; je songe seulement que vous pourriez avoir meilleure fille que moi pour vous servir... Je pense à me marier.

C'était là savante méchanceté dont l'effet se manifesta sans retard. - Beau parti que tu feras ! s'écria Mahaut. Ah ! il sera bien pourvu, celui qui te prendra pour femme et qui pourra rechercher ton pucelage dans le lit de tous mes écuyers, avant que d'aller aussi y gagner ses cornes !

- A l'âge que j'ai, Madame, et où vous m'avez tenue fille pour vous servir... pucelage est plutôt malheur que vertu. C'est de toute façon chose plus commune que les maisons et les biens que j'apporterai à un mari.

- Si tu les gardes, ma fille ! Si tu les gardes ! Car ils ont été tondus sur mon dos ! Béatrice sourit, et son regard noir à nouveau se voila.

- Oh... Madame, dit-elle avec une extrême douceur, vous n'iriez point retirer vos bienfaits à qui vous a servie en choses si secrètes... et que nous avons accomplies ensemble? Mahaut la regarda avec haine.

Béatrice savait lui rappeler les cadavres royaux qui dormaient entre elles, les dragées du Hutin, le poison sur les lèvres du petit Jean Ier... et elle savait aussi comment la scène finirait, par une montée de sang au visage de la comtesse, par la bavette rouge marquée sur son cou bovin. - Tu ne te marieras pas ! Tiens, tiens, vois le mal que tu me fais, à me tenir tête, et sois contente, dit Mahaut en se laissant choir sur un siège. Le sang me monte aux oreilles qui sont toutes sonnantes ; il va falloir encore me faire saigner.

- Ne serait-ce, Madame, de manger trop qui vous oblige à vous faire tirer tant de sang? - Je mangerai ce qui me plaît, hurla Mahaut, et quand il me plaît ! Je n'ai pas besoin d'une ignorante comme toi pour décider ce qui m'est bon. Va me chercher du fromage anglais ! Et du vin ! Et ne tarde pas !

Il ne restait plus de fromage anglais aux resserres ; le dernier arrivage était épuisé. - Qui l'a mangé? On me vole ! Alors qu'on m'apporte un pâté en croûte ! "Eh oui! c'est cela. Bourre-toi, et crève!" pensait Béatrice en déposant le plateau. LE LIS ET LE LION

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Mahaut saisit une large tranche, à pleine main, et y mordit. Mais le craquement qu'elle entendit, et qui lui résonna dans le crâne, n'était pas seulement celui de la croûte ; elle venait de se casser une dent, une de plus.

Ses yeux, gris et injectés, s'élargirent un peu. Elle demeura immobile quelques instants, la tranche de pâté d'une main, un verre de vin dans l'autre, et la bouche ouverte avec une incisive, rompue au collet, qui s'était mise horizontale, contre la lèvre. Elle posa le verre, détacha sans peine la partie brisée de la dent. Elle mesurait de la langue la place vide sous la gencive, et tâtait la surface râpeuse, blessante de la racine. En même temps, elle contemplait entre ses gros doigts le petit morceau d'ivoire jauni, noir à la brisure, ce fragment d'elle-même qui l'abandonnait. Mahaut releva les yeux parce que Béatrice, devant elle, était en train de pouffer. Les bras croisés sur la taille, les épaules agitées, la demoiselle de parage ne pouvait plus contenir son fou rire. Avant qu'elle ait eu le temps de reculer, Mahaut fut sur elle et la gifla à la volée, par deux fois. Le rire de Béatrice s'arrêta net ; derrière les longs cils, les prunelles noires étincelèrent d'un éclat méchant, puis s'éteignirent aussitôt.

Ce soir-là, quand Béatrice aida la comtesse à se dévêtir, il semblait que la paix fût rétablie entre elles. Mahaut, revenue à son obsession, expliquait à Béatrice : - Comprends-tu pourquoi je tenais tant à ce qu'on questionnât ces deux femmes? Je suis certaine que la Divion aide Robert à fabriquer de fausses pièces, et je voudrais qu'on le prît la main dans le sac.

Elle suçait machinalement son chicot que le barbier avait limé. Béatrice, depuis la double gifle, mûrissait un projet.

- Puis-je, Madame... vous proposer un conseil? Accepteriez-vous de l'ouïr? - Mais oui, ma fille, parle, parle. Je suis vive, j'ai la main leste ; mais j'ai confiance en toi, tu le sais bien.

- Eh bien ! Madame, tout le mal vient de l'héritage de mon oncle Thierry... et de ce que vous n'avez point voulu payer ce qu'il laissait à la Divion. Une mauvaise créature, certes, et qui ne méritait pas tant ! Mais vous vous êtes fait là une ennemie qui tenait certains secrets de la bouche de mon oncle... et qui est en train de les vendre à Monseigneur Robert. C'est une chance encore que j'aie pu vider à temps le coffre d'Hirson... où mon oncle serrait certains de vos papiers ! Voyez quel usage en aurait pu faire cette mauvaise femme... Un peu d'argent et de terre que vous lui eussiez donnés... et le bec lui était scellé.

- Eh oui ! dit Mahaut, j'ai peut-être eu tort. Mais avoue que cette ribaude qui s'en va se chauffer dans les draps d'un évêque, et se fait

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encore porter au testament comme si elle était épouse légitime... Eh oui! j'ai peut-être eu tort... Béatrice aidait Mahaut à ôter sa chemise de jour. La géante levait ses énormes bras, découvrant aux aisselles une triste toison blanche ; la graisse formait bosse sur sa nuque, comme sur l'échiné des boufs ; la mamelle était lourde, affaissée, monstrueuse.

"Elle est vieille, pensait Béatrice, elle va mourir... mais quand? Jusqu'à son dernier jour, je vais vêtir et dévêtir ce vilain corps et user toutes mes nuits auprès... Et lorsqu'elle sera morte, que m'arrivera-t-il? Monseigneur Robert va sans doute gagner, avec l'appui du roi... La maison de Mahaut sera dispersée... "

Quand elle eut passé autour de Mahaut la chemise de nuit, Béatrice reprit : - Si vous faisiez offrir à cette Divion de lui payer le legs qu'elle réclame... et même quelque chose en sus, vous la ramèneriez sans doute dans votre parti; et, si elle a servi à votre neveu pour de mauvaises besognes, vous pourriez connaître lesquelles... et en tirer avantage. - C'est peut-être sagesse ce que tu dis là, répondit Mahaut. Mon comté vaut bien de dépenser un millier de livres, même pour payer le péché. Mais comment l'approcher, cette catin? Elle loge à l'hôtel de Robert qui doit la faire de près surveiller... et même la caresser un peu à l'occasion, car il n'a guère de dégoût. Il ne faudrait pas que la démarche fût éventée. - Je m'offre, Madame, à aller la voir et à lui parler. Je suis la nièce de Thierry. Il pourrait m'avoir confié pour elle quelque volonté...

Mahaut regarda attentivement le visage calme, presque souriant, de sa demoiselle de parage. - Tu risques gros, dit-elle. Si jamais Robert l'apprend...

- Je sais. Madame... je sais ce que je risque ; mais le péril n'est point pour m'effrayer, dit Béatrice en ramenant sur la comtesse, qui s'était couchée, la couverture brodée. - Allons, tu es une bonne fille, dit Mahaut. La joue ne te brûle pas trop? - Si, Madame, toujours... pour vous servir...

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Lormet l'avait reçue à la petite porte de l'hôtel, celle qu'empruntaient les fournisseurs, comme si la visiteuse avait été une quelconque fripière ou brodeuse venue livrer une commande. D'ailleurs, vêtue d'une pèlerine de léger drap gris dont le capuchon lui couvrait les cheveux, Béatrice d'Hirson ne se distinguait en rien d'une ordinaire bourgeoise. Elle avait immédiatement reconnu le vieux serviteur personnel de Monseigneur d'Artois ; mais elle n'en avait pas montré d'étonnement, pas plus qu'elle n'en témoignait à traverser les deux cours, les bâtiments de service, et à voir qu'on la conduisait vers les appartements seigneuriaux. Lormet allait devant, le souffle un peu bruyant, et se retournait de temps en temps pour jeter par-dessus l'épaule un regard défiant sur cette fille trop belle, à la démarche glissante et balancée, et qui ne paraissait nullement intimidée.

"Qu'ont à faire ici les gens de Mahaut? bougonnait intérieurement Lormet. Quel plat de sa façon cette gueuse vient-elle cuire à nos fourneaux? Ah ! Monseigneur Robert est bien imprudent de lui avoir laissé franchir l'huis ! La dame Mahaut sait bien comment agir ; ce n'est pas la plus laide de ses femmes qu'elle lui dépêche ! "

Un couloir voûté, une tapisserie, une porte basse qui tourna sur des gonds bien huilés, et Béatrice vit, aux trois murs, saint Georges dardant sa lance, saint Maurice appuyé sur son glaive et saint Pierre tirant ses filets.

Monseigneur Robert se tenait debout au milieu de la pièce, les jambes largement écartées, les bras croisés sur le poitrail et le menton posé sur le col.

Béatrice abaissa ses longs cils, et se sentit parcourue d'un délectable frémissement de crainte et de satisfaction mêlées.

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- Vous ne vous attendiez point à me voir, je pense, dit Robert d'Artois. - Oh ! si, Monseigneur... répondit Béatrice de sa voix lente ; c'était bien vous que j'espérais approcher.

Elle avait fait le nécessaire pour cela, et si peu déguisé, pendant une semaine, ses émissaires auprès de la Divion que tout l'hôtel devait être averti.

La réponse surprit un peu Robert.

- Alors, que venez-vous faire? M'annoncer la mort de ma tante Mahaut? - Oh ! non, Monseigneur... Madame Mahaut s'est seulement cassé une dent.

- Belle nouvelle, dit Robert, mais qui ne me paraît pas valoir le dérangement. Vous envoie-t-elle en messagère? Voit-elle qu'elle a perdu sa cause et veut-elle à présent traiter avec moi? Je ne traiterai pas!

- Oh! non, Monseigneur... Madame Mahaut ne veut pas traiter puisqu'elle sait qu'elle gagnera. - Elle gagnera? En vérité ! Contre cinquante-cinq témoins, tous accordés pour reconnaître les vols et tromperies commis à mon endroit?

Béatrice sourit.

- Madame Mahaut en aura bien soixante, Monseigneur, pour prouver que vos témoins disent faux, et qui auront été payés le même prix...

- Ah ça ! la belle ; est-ce pour me narguer que vous êtes entrée ici? Les témoins de votre maîtresse ne vaudront rien parce que les miens appuient de bonnes pièces, que je montrerai. - Ah! vraiment, Monseigneur? dit Béatrice d'un ton faussement respectueux. Alors c'est que Madame Mahaut se trompe sur la raison de la grande recherche de sceaux qui se fait en Artois, ces temps-ci... pour votre maison.

- On recherche des sceaux, dit Robert irrité, parce qu'on recherche toutes pièces anciennes, et que mon nouveau chancelier veille à mettre ordre en mes registres. - Ah! vraiment, Monseigneur... répéta Béatrice.

- Mais ce n'est pas à vous de m'interroger! C'est moi qui vous demande ce que vous cherchez ici. Vous venez soudoyer mes gens?

- Nul besoin, Monseigneur, puisque je suis parvenue jusqu'à vous. - Mais que me voulez-vous, à la parfin? s'écria-t-il.

Béatrice parcourait la pièce du regard. Elle vit la porte par laquelle elle était entrée, et qui s'ouvrait dans le ventre de la Madeleine. Elle eut un léger rire.

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- Est-ce par cette chatière que passent toujours les dames que vous recevez? Le géant commençait à s'énerver. Cette voix traînante, ironique, ce rire bref, ce regard noir qui brillait un instant et s'éteignait aussitôt derrière les longs cils recourbés, tout cela le troublait un peu.

" Prends garde, Robert, se disait-il, c'est là garce fameuse et qu'on ne doit pas t'envoyer pour ton bien ! "

II la connaissait de longue date, la demoiselle Béatrice ! Ce n'était pas la première fois qu'elle le provoquait. Il se rappelait comment à l'abbaye de Chaâlis, sortant d'un conseil nocturne autour du roi Charles IV à propos des affaires d'Angleterre, il avait trouvé Béatrice qui l'attendait sous les arches du cloître de l'hôtellerie. Et bien d'autres fois encore... A chaque rencontre, c'était le même regard attaché au sien, le même mouvement onduleux des hanches, le même soulèvement de poitrine. Robert n'était pas homme que la fidélité ligotait ; un tronc d'arbre habillé d'un jupon l'eût fait sortir de sa route. Mais cette fille, qui était à Mahaut et pour toutes besognes, lui avait toujours inspiré la prudence.

- Ma belle, vous êtes sûrement bien gueuse, mais peut-être également êtes-vous avisée. Ma tante croit qu'elle gagnera sa cause ; mais vous, l'oil plus ouvert, vous vous dites déjà qu'elle la perdra. Sans doute pensez-vous que le bon vent va cesser de souffler du côté de Conflans, et qu'il serait temps de se faire bien voir de ce Monseigneur Robert dont on a tant médit, auquel on a si grandement nui, et dont la main risque d'être lourde le jour de la vengeance. N'est-ce pas cela? Il marchait de long en large selon son habitude. Il portait une cotte courte qui lui moulait la panse; les énormes muscles de sa cuisse tendaient l'étoffe de ses chausses. Béatrice, à travers ses cils, ne cessait de l'observer, depuis la rousse chevelure jusqu'aux souliers. " Comme il doit peser lourd ! " pensait-elle. - Mais on n'acquiert pas mes faveurs par un sourire, sachez-le, continuait Robert. A moins que vous n'ayez grand besoin de monnaie et quelque secret à me vendre? Je récompense si l'on me sert, mais je suis sans pitié si l'on veut me truffer !

- Je n'ai rien à vous vendre, Monseigneur.

- Alors, demoiselle Béatrice, pour votre gouverne et salut, sachez que vous aurez avantage à prendre au large des portes de mon hôtel, quel que soit le prétexte à vous en approcher. Mes cuisines sont bien gardées, mes plats sont éprouvés, mon vin est essayé avant qu'on ne me le verse.

Béatrice se passa sur les lèvres la pointe de la langue, comme si elle goûtait une liqueur savoureuse.

"Il redoute que je l'empoisonne", se disait-elle.

Oh! qu'elle s'amusait, et qu'elle avait peur à la fois. Et Mahaut, 1176

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pendant ce temps, qui la croyait occupée à circonvenir la Divion ! Oh ! l'admirable moment ! Béatrice avait l'impression de tenir au creux de sa main plusieurs lacs invisibles et mortels. Encore fallait-il les bien assujettir.

Elle rabattit en arrière son capuchon, dénoua le cordon du col et ôta sa pèlerine. Ses cheveux sombres, épais, étaient tordus en tresse autour des oreilles. Sa robe de marbré, fort échancrée sur la poitrine, montrait la naissance généreuse des seins. Robert, qui aimait les femmes plantureuses, ne put s'empêcher de penser que Béatrice avait gagné en beauté depuis leur dernière rencontre. Béatrice étala sa pèlerine sur le dallage de façon qu'elle couvrît la moitié d'un rond. Robert eut un regard de surprise.

- Que faites-vous donc là?

Elle ne répondit pas, tira de son aumônière trois plumes noires qu'elle posa sur le haut de la pèlerine, les croisant pour former comme une petite étoile; puis elle se mit à tourner, décrivant de l'index un cercle imaginaire et murmurant des paroles incompréhensibles. - Mais que faites-vous? répéta Robert.

- Je vous ensorcelle... Monseigneur, répondit tranquillement Béatrice, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, ou tout au moins la chose la plus coutumière pour elle. Robert éclata de rire. Béatrice le regarda et lui prit la main comme pour l'amener à l'intérieur du cercle. La main de Robert se retira.

- Vous avez peur, Monseigneur? dit Béatrice en souriant.

Voilà bien la force des femmes ! Quel seigneur eût osé dire au comte Robert d'Artois qu'il avait peur sans recevoir un poing énorme sur la face ou une épée de vingt livres en travers du crâne? Et voici qu'une vassale, une chambrière, vient rôder autour de son hôtel, se fait conduire jusqu'à lui, occupe son temps à lui conter des sornettes... "Mahaut a perdu une dent... Je n'ai pas de secret à vous vendre..." étend son manteau sur le carrelage et lui déclare en belle face qu'il a peur! - Vous semblez avoir toujours craint de vous approcher de moi, continua Béatrice. Le jour que je vous vis pour la première fois, il y a bien longtemps, à l'hôtel de Madame Mahaut... quand vous vîntes lui annoncer que ses filles allaient être jugées... peut-être ne vous souvenez-vous pas... déjà, vous vous étiez détourné de moi. Et souventes fois depuis... Non, Monseigneur, ne me faites point croire que vous auriez peur!

Sonner Lormet, lui ordonner d'éloigner cette moqueuse ; n'était-ce pas ce que la sagesse conseillait à Robert, sans perdre davantage de temps?

- Et que cherches-tu, avec ta chape, ton cercle, et tes trois plumes? demanda-t-il. A faire apparaître le Diable?

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- Mais oui, Monseigneur... dit Béatrice.

Il haussa les épaules devant cette gaminerie et, par jeu, avança dans le cercle. - Voilà qui est fait, Monseigneur. C'est tout juste ce que je voulais. Parce que c'est vous, le Diable... Quel homme résiste à ce compliment-là? Robert eut cette fois un vrai rire, un rire de gorge satisfait. Il prit le menton de Béatrice entre le pouce et l'index. - Sais-tu que je pourrais te faire brûler comme sorcière?

- Oh! Monseigneur...

Elle se tenait contre lui, la tête levée vers les larges mâchoires piquées de poils rouges ; elle percevait son odeur de sanglier forcé. Elle était tout émue de danger, de trahison, de désir et de satanisme.

Une ribaude, une ribaude bien franche, comme Robert les aimait ! "Qu'est-ce que je risque?" se dit-il.

Il la saisit aux épaules, l'attira contre lui.

" C'est le neveu de Madame Mahaut, son neveu qui lui souhaite tant de mal", pensait Béatrice tandis qu'elle perdait souffle contre sa bouche.

VII LA MAISON BONNEFILLE

L'évêque Thierry d'Hirson, de son vivant, possédait à Paris, dans la rue Mauconseil, un hôtel jouxte celui de la comtesse d'Artois, et qu'il avait agrandi en achetant la maison d'un de ses voisins nommé Julien Bonnefïlle. Ce fut cette maison, reçue en héritage, que Béatrice proposa à Robert d'Artois comme abri de leurs rencontres.

La promesse de s'ébattre en compagnie de la dame de parage de Mahaut, à côté de l'hôtel de Mahaut, dans une maison payée sur les deniers de Mahaut, et qui, de surcroît, gardait le nom de maison Bonnefïlle, il y avait en tout cela de quoi satisfaire le penchant naturel de Robert pour la farce. Le sort organise parfois de ces amusements...

Néanmoins, Robert, dans les débuts, n'en usa qu'avec une extrême prudence. Bien qu'il fût lui-même propriétaire, dans la même rue, d'un hôtel où il ne résidait pas mais qu'il venait visiter de temps à autre, il préférait ne se rendre à la maison Bonnefïlle que le soir tombé. En ces quartiers proches de la Seine, où les voies étroites étaient encombrées d'une foule dense et lente, un seigneur tel que Robert d'Artois, de stature si reconnaissable et escorté d'écuyers, ne pouvait passer inaperçu. Robert attendait donc la chute du jour. Il se faisait toujours accompagner de Gillet de Nelle et de trois serviteurs, choisis parmi les plus discrets et surtout les plus forts. Gillet était la cervelle de cette garde et les trois valets à poings d'assommeurs se plaçaient aux issues de la maison Bonnefïlle, sans livrée, comme de quelconques badauds. Au cours des premières entrevues, Robert refusa de boire le vin aux épices que Béatrice lui offrait. " La donzelle peut bien avoir été chargée de m'enherber", se disait-il. Il ne se dévêtait qu'à regret de son surcot doublé d'une fine maille de fer, et, tout le temps du plaisir, gardait l'oil vers le coffre où il avait posé sa dague.

Béatrice se délectait de lui voir pareilles craintes. Ainsi, elle, petite bourgeoise d'Artois, fille non mariée à trente ans passés, et qui avait

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roulé dans toutes sortes de draps, pouvait inspirer crainte à un tel colosse et un si puissant pair de France?

L'aventure avait pour Béatrice, plus encore que pour Robert, tout le piment de la perversité. Dans la maison de son oncle l'évêque ! Et avec le mortel ennemi de Madame Mahaut à laquelle, pour excuser ses absences, Béatrice devait conter sans cesse de nouvelles fables... La Divion était réticente... Elle ne céderait pas d'un coup et ce serait folie que de lui verser forte somme pour laquelle elle pourrait ne vendre qu'un gros mensonge... Non, il fallait la voir souvent, lui extirper, bribe après bribe, les intrigues du mauvais Monseigneur Robert, lui faire livrer le nom des témoins de complaisance, et ensuite vérifier ses dires, aller trouver le sieur Juvigny, au Louvre, ou Michelet Guéroult, le valet du notaire Tesson. Ah ! tout cela n'allait pas sans peine, ni temps, ni monnaie... "Il conviendrait, Madame, de donner une pièce d'étoffe à ce clerc, pour sa femme ; sa langue se déliera... M'autorisez-vous à vous prendre quelques livres?"

Et le plaisir de regarder Madame Mahaut dans les yeux, de lui sourire, et de penser : " II y a moins de douze heures, je m'offrais toute dépouillée à messire votre neveu ! " A voir sa demoiselle de parage tant se dépenser à son service, Mahaut la rabrouait moins, lui montrait de nouveau de l'affection et ne lui ménageait pas les gâteries. Pour Béatrice c'était une occasion doublement exquise que de jouer Mahaut tout en s'appliquant à conquérir Robert. Car on ne saurait prétendre avoir conquis un homme parce qu'on a passé une heure avec lui au même lit, pas plus qu'on n'est le maître d'un fauve parce qu'on l'a acheté et qu'on l'observe à travers les grilles de la cage.

La possession ne fait pas le pouvoir.

On n'est le maître, vraiment, que lorsqu'on a si bien travaillé le fauve qu'il se couche à la voix, rentre les griffes, et qu'un regard lui sert de barreaux.

Les défiances de Robert étaient pour Béatrice comme autant de griffes à limer. En toute sa carrière de chasseresse elle n'avait jamais eu l'occasion de piéger si grand gibier, et réputé si féroce que c'en était proverbe.

Le jour où Robert consentit à accepter de la main de Béatrice un gobelet de grenache, elle connut sa première victoire. "J'aurais donc pu y mettre du poison, et il l'aurait bu... " Et quand une fois il s'endormit, pareil à l'ogre des fabliaux, alors elle éprouva le sentiment du triomphe. Le géant avait au cou une démarcation nette, là où se fermait la robe ou la cuirasse; la teinte brique du visage tanné par le grand air s'arrêtait brusquement, et, au-dessous, commençait la peau blanche, tavelée de taches de son et couverte aux épaules de poils roux comme la soie des porcs. Cette ligne

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semblait à Béatrice la marque toute tracée pour le tranchant d'une hache ou le fil d'un poignard. Les cheveux couleur de cuivre, frisés en rouleaux sur les joues, s'étaient déplacés et laissaient apparaître une oreille petite, délicatement ourlée, enfantine, attendrissante. " On pourrait, pensait Béatrice, dans cette petite oreille, enfoncer un fer jusqu'à la cervelle... " Robert se réveilla en sursaut, au bout de quelques minutes, avec inquiétude. - Eh bien! Monseigneur... je ne t'ai pas tué, dit-elle en riant.

Son rire découvrait une gencive rouge sombre.

Comme pour la remercier, il relança au jeu. Il lui fallait avouer qu'elle l'y secondait bien, inventive, sournoise, peu ménagère de soi, jamais rechigneuse, et criant fort sa joie. Robert qui, pour avoir troussé toutes sortes de cottes, soie, lin ou chanvre, se croyait grand maître en ribauderie, devait reconnaître qu'il avait trouvé là plus forte partie.

- Si c'est au sabbat, ma petite mie, lui disait-il, que tu as appris toutes ces galanteries, on devrait davantage y envoyer pucelles !

Car Béatrice lui parlait souvent du sabbat et du Diable. Cette fille lente et molle en apparence, ondoyante de démarche, traînante en sa parole, ne révélait qu'au lit sa vraie violence, de même que son discours ne devenait rapide et animé que lorsqu'il s'agissait de démons ou de sorcellerie. - Pourquoi donc ne t'es-tu jamais mariée? lui demandait Robert. Les époux n'ont pas dû manquer à se proposer, surtout si tu leur as donné tel avant-goût du mariage... - Parce que le mariage se fait à l'église, et que l'église m'est mauvaise. Agenouillée sur le lit, les mains aux genoux, l'ombre au creux du ventre, Béatrice, les cils bien ouverts, disait:

- Tu comprends, Monseigneur, les prêtres et les papes de Rome et d'Avignon n'enseignent pas la vérité. Il n'y a pas un seul Dieu; il y en a deux, celui de la lumière et celui des ténèbres, le prince du Bien et le prince du Mal. Avant la création du monde, le peuple des ténèbres s'est révolté contre le peuple de la lumière; et les vassaux du Mal, pour pouvoir vraiment exister, puisque le Mal est le néant et la mort, ont dévoré une partie des principes du Bien. Et parce que les deux forces du Bien et du Mal étaient en eux, ils ont pu créer le monde et engendrer les hommes où les deux principes sont mêlés et toujours en bataille, et où le Mal dirige, puisque c'est l'élément du peuple d'origine. Et l'on voit bien qu'il y a deux principes puisqu'il y a l'homme et la femme, faits comme toi et comme moi, de manière diverse, poursuivait-elle avec un sourire avide. Et c'est le Mal qui chatouille nos ventres et les pousse à se joindre... Or les gens dans lesquels la nature du Mal est plus forte que la nature du Bien doivent honorer Satan et faire pacte avec LE LIS ET LE LION

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lui pour être heureux et triompher en leurs affaires ; et ils ne doivent rien faire pour le Seigneur du Bien qui leur est adverse.

Cette étrange philosophie, qui puait fortement le soufre, et où traînaient des bribes mal digérées de manichéisme, d'impurs éléments de doctrines cathares, mal transmis et mal compris, avait plus d'adeptes que les gens au pouvoir ne le croyaient. Béatrice ne représentait pas un cas isolé ; mais pour Robert, dont l'esprit n'avait jamais effleuré ce genre de problème, elle entrouvrait les portes d'un monde mystérieux ; il était surtout fort admiratif d'entendre de tels raisonnements dans la bouche d'une femme.

- Tu as plus de cervelle que je n'aurais cru. Qui donc t'a appris tout cela? - D'anciens Templiers, répondit-elle.

- Ah! les Templiers! Certes, ils connaissaient beaucoup de choses... - Vous les avez détruits.

- Pas moi, pas moi ! s'écria Robert. Philippe le Bel et Enguerrand, les amis de Mahaut... Mais Charles de Valois et moi-même nous étions opposés à leur destruction. - Ils sont restés puissants par magie ; tous les maux survenus depuis lors au royaume sont arrivés à cause du pacte que les Templiers ont fait avec Satan, parce que le pape les avait condamnés. - Les malheurs du royaume, les malheurs du royaume... disait Robert peu convaincu. Certains ne sont-ils pas l'ouvre de ma tante plutôt que celle du Diable? Car c'est elle qui a expédié mon cousin Hutin, et son fils ensuite. N'y aurais-tu pas mis un peu la main? Il revenait souvent sur cette question mais, chaque fois, Béatrice esquivait. Ou bien elle souriait, vaguement, comme si elle n'avait pas entendu; ou bien elle répondait à côté. - Mahaut ne sait pas... elle ne sait pas que j'ai fait pacte avec le Diable... Sûrement elle me chasserait...

Et elle repartait aussitôt d'un débit rapide sur ses sujets favoris, sur la messe vaine, l'opposé, la négation de la messe chrétienne, qu'on devait célébrer à minuit, dans un souterrain, et près d'un cimetière de préférence. L'idole avait une tête à deux visages ; on se servait d'hosties noires que l'on consacrait en prononçant trois fois le nom de Belzébuth. Si l'officiant pouvait être un prêtre renégat, ou un moine défroqué, cela n'en valait que mieux.

- Le Dieu d'en haut est failli ; il a promis la félicité et ne donne que malheur aux créatures qui le servent ; il faut obéir au Dieu d'en bas. Tiens, Monseigneur, si tu veux que les pièces de ton procès soient renforcées par le Diable, fais-les traverser d'un fer rouge dans le coin de la feuille, et qu'il y demeure un trou marqué d'un peu de brûlure. Ou bien encore, souille la page d'une petite tache d'encre étalée en

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forme de croix où la branche du haut finisse comme une main... Je sais comment il faut faire. Mais Robert, lui non plus, ne se livrait pas tout à fait ; et bien que Béatrice dût être la première à savoir que les pièces qu'il se targuait de posséder étaient des faux, jamais il ne se serait laissé aller à en convenir.

- Si tu veux prendre tout pouvoir sur un ennemi et qu'il agisse à sa perte par volonté maligne, lui confia-t-elle un jour, il faut que tu le fasses frotter aux aisselles, au revers des oreilles et à la plante des pieds d'un onguent fait de fragments d'hosties et de poudre d'os d'un petit enfant sans baptême, cela mêlé à du rut d'homme répandu sur le dos d'une femme pendant la messe vaine, et du sang mensuel de cette femme...14 - Je serais plus sûr, répondit Robert, si, à une bonne ennemie que j'ai, on versait la poudre à faire mourir les rats et les bêtes puantes.

Béatrice feignit de ne pas réagir. Mais l'idée lui fit passer des ondes chaudes sous la peau. Non, il ne fallait pas qu'elle répondît tout de suite à Robert. Il ne fallait pas qu'il sût qu'elle était déjà consentante... Est-il meilleur pacte qu'un crime pour lier à jamais deux amants? Car elle l'aimait. Elle ne se rendait pas compte que, cherchant à le piéger, c'était elle qui entrait en dépendance. Elle ne vivait plus que pour le moment où elle le rejoignait, pour ne vivre ensuite que de se souvenir et à nouveau d'attendre. Attendre ce poids de deux cents livres, et cette odeur de ménagerie que Robert dégageait, surtout dans l'ébat amoureux, et ce grondement de félin qu'elle lui tirait de la gorge.

Il existe plus de femmes qu'on ne pense qui ont le goût du monstre. Les nains de la cour, Jean le Fol et les autres, le savaient bien qui ne pouvaient suffire à leurs conquêtes ! Même une anomalie accidentelle est objet de curiosité et, partant, de désir. Un chevalier borgne par exemple, rien que pour l'envie de soulever le carreau d'étoffe noire qui lui couvre une partie du visage. Robert, à sa manière, tenait du monstre.

La pluie d'automne s'égouttait sur les toits. Les doigts de Béatrice s'amusaient à suivre les renflements d'une panse gigantesque.

- D'abord toi, Monseigneur, disait-elle, tu n'as besoin de rien pour obtenir ce que tu veux, ni besoin d'être instruit d'aucune science... Tu es le Diable lui-même. Le Diable ne sait pas qu'il est le Diable...

Il rêvassait, repu, le menton en l'air, écoutant cela...

Le Diable a des yeux qui brûlent comme la braise, d'immenses griffes au bout des doigts pour lacérer les chairs, une langue partagée en deux, et un souffle de fournaise s'échappe de sa bouche. Mais le Diable pouvait avoir aussi le poids et l'odeur de Robert. Elle était amoureuse de Satan. Elle était la femelle du Diable et on ne l'en séparerait jamais...

Un soir que Robert d'Artois, venant de la maison Bonnefille, rentrait LE LIS ET LE LION

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à son hôtel, sa femme lui présenta le fameux traité de mariage, enfin rédigé, et auquel il ne manquait plus que les sceaux.

Robert, l'ayant examiné, s'approcha de la cheminée, et, d'un geste négligent, mit le tisonnier dans les braises; puis, quand la pointe fut rouge, il en troua le coin d'une des feuilles qui se mit à grésiller.

- Que faites-vous, mon ami? demanda Madame de Beaumont. - Je veux seulement, dit Robert, m'assurer que c'est du bon vélin. Jeanne de Beaumont considéra un instant son mari, puis lui dit doucement, presque maternelle: - Vous devriez bien, Robert, vous faire couper les ongles... Quelle est cette mode neuve que vous avez de les porter si longs?

Continuer : partie 17 sur 34