Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
Valois se rappelait les grands trépas de sa famille. Il réentendait les paroles de son frère Philippe le Bel : " Regardez ce que vaut le monde. Voici le roi de France ! " II se souvenait des mots de son neveu Philippe le Long: "Voyez votre souverain seigneur; il n'est nul d'entre vous, le plus pauvre fût-il, avec qui je ne voudrais échanger mon sort !
II avait entendu ces phrases-là sans les comprendre; voilà donc ce qu'avaient éprouvé les princes ses parents au moment de passe; dans la tombe ! Il n'existait pas d'autres mots pour le dire, et ceux qui avaient encore du temps à vivre étaient impuissants à le saisir. Chaque homme qui meurt est le plus pauvre homme de l'univers.
Et quand tout serait éteint, dissous, délié, quand la cathédrale se serait emplie d'ombre, qu'allait-il découvrir ce très pauvre homme, de l'autre côté? Trouverait-il ce que lui avaient appris les enseignements de la religion? Mais qu'étaient-ils ces enseignements, sinon d'immenses, d'angoissantes incertitudes? Serait-il traduit devant un tribunal; quel était le visage du juge? Et tous les gestes de la vie, en quelle balance seraient-ils pesés? Quelle peine peut être infligée à ce qui n'est plus? Le châtiment... Quel châtiment? Le châtiment consistait peut-
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être à conserver la conscience claire au moment de franchir le mur d'ombre. Enguerrand de Marigny avait eu lui aussi - Charles de Valois ne pouvait se distraire d'y penser - la conscience claire, la conscience encore plus claire d'un homme en pleine santé, en pleine force, arraché à la vie non point par la rupture de quelque rouage secret de l'être, mais par le vouloir d'autrui. Non pas la dernière lueur du cierge, mais toutes les flammes soufflées d'un coup. Les maréchaux, les dignitaires, les grands officiers qui avaient accompagné Marigny jusqu'au gibet, les mêmes ou leurs successeurs dans les mêmes charges, étaient là, en ce moment, autour de lui, emplissant toute la chambre, débordant dans la pièce voisine au-delà de la porte, et avec les mêmes regards d'hommes conduisant un des leurs à la dernière pulsation de son cour, étrangers à la fin qu'ils guettent, et tout entiers dans un avenir dont le condamné est éliminé. Ah ! Comme on donnerait toutes les couronnes de Byzance, tous les trônes d'Allemagne, tous les sceptres et tout l'or des rançons, pour un regard, un seul, où l'on ne se sente pas éliminé! Du chagrin, de la compassion, du regret, de l'effroi, et les émotions du souvenir: on rencontrait tout cela dans le cercle d'yeux de toutes couleurs qui entouraient un lit de prince mourant. Mais chacun de ces sentiments n'était qu'une preuve de l'élimination.
Valois observait son fils aîné, Philippe, ce gaillard à grand nez, debout auprès de lui sous le dais, et qui serait, qui allait être, demain, ou un jour tout proche, ou dans une minute peut-être, le seul, le vrai comte de Valois, le Valois vivant ; il était triste comme il convenait de l'être, le grand Philippe, et pressait la main de sa femme, Jeanne de Bourgogne la Boiteuse ; mais soucieux aussi de son attitude, à cause de cet avenir devant lui, il semblait dire aux assistants : " Voyez, c'est mon père qui meurt ! " Dans ces yeux-là aussi Valois était déjà effacé. Et les autres fils... Charles d'Alençon qui, lui, évitait de croiser le regard du moribond, se détournant lentement lorsqu'il le rencontrait; et le petit Louis, qui avait peur, qui paraissait malade de peur parce que c'était la première agonie à laquelle il assistait... Et les filles... Plusieurs d'entre elles étaient présentes : la comtesse de Hainaut, qui faisait un signe, de temps à autre, au serviteur chargé d'essuyer la bouche, et sa cadette, la comtesse de Blois, et plus loin la comtesse de Beaumont auprès de son géant époux Robert d'Artois, tous deux faisant groupe avec la reine Isabelle d'Angleterre et le petit duc d'Aquitaine, ce garçonnet à longs cils, sage comme on l'est à l'église, et qui ne garderait de son grand-oncle Charles que ce seul souvenir. Il semblait à Valois que l'on complotait de ce côté-là ; on y préparait un avenir également dont il était éliminé.
S'il inclinait la tête vers l'autre bord du lit, il rencontrait, droite, LA LOUVE DE FRANCE
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compétente, mais déjà veuve, Mahaut de Châtillon-Saint-Pol, sa troisième épouse. Gaucher de Châtillon, le vieux connétable, avec sa tête de tortue et ses soixante-dix-sept ans, était en train de remporter encore une victoire ; il regardait un homme plus jeune de vingt ans s'en aller avant lui. Étienne de Mornay et Jean de Cherchemont, tous deux anciens chanceliers de Charles de Valois avant d'être devenus tour à tour chanceliers de France, Miles de Noyers, légiste et maître de la Chambre des Comptes, Robert Bertrand, le chevalier au Vert Lion, nouveau maréchal, le frère Thomas de Bourges, confesseur, Jean de Torpo, physicien, étaient tous là pour l'aider, chacun au titre de sa fonction. Mais qui donc aide un homme à mourir? Hugues de Bouville essuyait une larme. Sur quoi pleurait-il, le gros Bouville, sinon sur sa jeunesse enfuie, sa vieillesse prochaine, et sa propre vie écoulée?
Certes, un prince qui meurt est plus pauvre homme que le plus pauvre serf de son royaume. Car le pauvre serf n'a pas à mourir en public ; sa femme et ses enfants peuvent le leurrer sur l'imminence de son départ; on ne l'entoure pas d'un apparat qui lui signifie sa disparition ; on n'exige pas de lui qu'il dresse, in extremis, constat de sa propre fin. Or, c'était bien cela qu'ils réclamaient, tous ces hauts personnages assemblés. Un testament, qu'est-ce d'autre que l'aveu qu'on fait soi-même de son décès? Une pièce destinée à l'avenir des autres... Son notaire particulier attendait, l'encrier fixé au bord de la planche à écrire, le vélin et la plume prêts. Allons ! il fallait commencer... ou plutôt achever. Le plus pénible n'était pas tant l'effort d'esprit que l'effort de renoncement... Un testament, cela débutait comme une prière... - Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... Charles de Valois avait parlé. Et l'on crut qu'il priait. - Écrivez donc, l'ami, dit-il au secrétaire. Vous entendez bien que je dicte!... Je, Charles... Il s'arrêta, parce que c'était une sensation bien douloureuse, bien effrayante que d'écouter sa propre voix, prononcer son propre nom pour la dernière fois... Le nom, n'est-ce pas le symbole même de l'existence de l'être et de son unité? Valois eut envie vraiment d'en finir là, parce que rien d'autre ne l'intéressait plus. Mais il y avait tous ces regards. Une ultime fois, il fallait agir, et pour les autres, dont il se sentait déjà si profondément séparé.
- Je, Charles, fils du roi de France, comte de Valois, d'Alençon, de Chartres et d'Anjou, fais savoir à tous que je. sain d'esprit bien que malade de corps...
Si l'élocution était partiellement gênée, si la langue accrochait sur certains mots, parfois les plus simples, la mécanique cérébrale continuait en apparence de fonctionner normalement. Mais cette dictée
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s'effectuait dans une sorte de dédoublement et comme s'il avait été son propre auditeur. Il lui semblait se tenir au milieu d'un fleuve embrumé ; sa voix s'adressait à la rive dont il se détachait ; il tremblait de ce qui adviendrait lorsqu'il toucherait l'autre berge. - ... et demandant à Dieu merci, redoutant qu'il ne m'étonnât d'épouvanté quant au jugement de l'âme, j'ordonne ici de moi et de mes biens, et fais mon testament et ma dernière volonté de la manière ci-après écrite. Premièrement je remets mon âme à Notre Seigneur Jésus-Christ et à sa miséricordieuse Mère et à tous les Saints...
Sur un signe de la comtesse de Hainaut, un serviteur essuya la salive qui coulait par un coin de la bouche. Toutes les conversations particulières s'étaient arrêtées et l'on évitait même les froissements d'étoffe. Les assistants paraissaient stupéfaits qu'en ce corps immobilisé, réduit, déformé par la maladie, la pensée eût gardé tant de précision et même de recherche dans la formulation.
Gaucher de Châtillon murmura à l'adresse de ses voisins:
- Ce n'est pas aujourd'hui qu'il va passer.
Jean de Torpo, l'un des médecins, eut une moue négative. Pour lui, Monseigneur Charles n'atteindrait pas la nouvelle aurore. Mais Gaucher reprit :
- J'en ai vu, j'en ai vu... Je vous dis qu'il reste de la vie dans ce corps-là... La comtesse de Hainaut, le doigt sur la bouche, pria le connétable de se taire; Gaucher était sourd et n'appréciait pas la force de son chuchotement.
Valois poursuivait sa dictée :
- Je veux la sépulture de mon corps en l'église des Frères Mineurs de Paris, entre les sépultures de mes deux premières épouses compagnes...
Son regard chercha le visage de sa troisième épouse, la vivante, bientôt comtesse douairière. Trois femmes, et toute une vie était passée... C'était Catherine, la seconde, qu'il avait le plus aimée... à cause, peut-être, de sa couronne féerique de Constantinople. Une beauté, Catherine de Courtenay, bien digne de porter un titre de légende ! Valois s'étonnait qu'en sa malheureuse chair, à moitié inerte et au bord de s'anéantir, demeurât vaguement, diffusément, comme un frémissement des anciens désirs qui transmettent la vie. Il reposerait donc à côté de Catherine, à côté de l'impératrice titulaire de Byzance; et de l'autre côté, il aurait sa première épouse Marguerite, la fille du roi de Naples, toutes deux en poudre depuis si longtemps. Quelle étrangeté que le souvenir d'un désir pût persister quand le corps qui en était l'objet n'existe plus ! Est-ce que la résurrection... Mais il y avait la troisième épouse, celle qui le regardait, et qui avait été bonne compagne aussi. Il fallait lui laisser quelque fragment charnel.
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- Item, je veux mon cour en ladite ville et au lieu où ma compagne Mahaut de Saint-Pol élira sa sépulture ; et mes entrailles en l'abbaye de Chaâlis, le droit au partage de ma chair m'ayant été octroyé par bulle de Notre Très Saint-Père le pape...
Il hésita, cherchant la date qui lui échappait et ajouta:
- ... précédemment28.
Quelle fierté n'avait-il pas retirée de cette autorisation, donnée seulement aux rois, de pouvoir distribuer son cadavre, comme on divise les saints en reliques ! Il lui serait fait traitement de roi jusque dans le tombeau. Mais maintenant il pensait à la grande résurrection, seul espoir laissé à ceux parvenus sur l'extrême bord de l'ultime marche. Si les enseignements de la religion étaient vrais, comment se passerait pour lui cette résurrection? Les entrailles à Chaâlis, le cour au lieu que Mahaut de Saint-Pol choisirait, et le corps en l'église de Paris... Était-ce avec une poitrine vide, un ventre bourré de paille et recousu de chanvre, qu'il se dresserait entre Catherine et Marguerite? Oh ! difficile espérance puisque inconcevable à l'esprit humain! Y aurait-il cette presse de corps et de regards, comme celle qui se tenait en ce moment autour de son lit? Quelle grande confusion attendre, si se dressaient ensemble tous les ancêtres, et tous les descendants, et les meurtriers face à leurs victimes, et toutes les maîtresses, et toutes les trahisons... Est-ce que Marigny surgirait devant lui?
- ...Item, je laisse à l'abbaye de Chaâlis soixante livres tournois pour faire mon anniversaire... Le linge à nouveau essuya son menton. Près d'un quart d'heure durant, il cita toutes les églises, abbayes, fondations pieuses situées dans ses fiefs, et auxquelles il laissait, à l'une cent livres, à l'autre cinquante, ici cent vingt, ici une fleur de lis pour embellir une châsse. Énumération monotone sauf pour le mourant à qui chaque nom prononcé représentait un clocher, une ville, un bourg dont il était pour quelques heures ou jours encore le seigneur. Couleurs d'un rempart, silhouette d'une flèche ajourée, sonorité des pavés ronds d'une rue montante, parfums d'une aire de marché, toutes choses une dernière fois, par la parole, possédées... Les pensées des assistants s'échappaient, comme à la messe quand le service est trop long. Seule Jeanne la Boiteuse, qui souffrait de rester si longtemps sur ses jambes inégales, écoutait avec attention. Elle additionnait, elle calculait. A chaque chiffre elle levait vers son mari, Philippe de Valois, un visage nullement disgracieux, mais qu'enlaidissaient les mauvaises pensées de l'avarice. Tous ces legs amputaient l'héritage.
Dans l'embrasure d'une fenêtre, Isabelle chuchotait avec Robert d'Artois ; mais l'inquiétude qui se lisait sur les traits de la reine n'était pas inspirée par la funèbre circonstance. - Méfiez-vous de Stapledon, Robert, murmurait-elle. Cet évêque 952
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est la pire créature du diable, et Edouard ne Ta envoyé que pour causer nuisance, à moi ou à ceux qui me soutiennent. Il n'avait rien à faire ici, ce jourd'hui, et pourtant il s'est imposé, parce qu'il a reçu mission, dit-il, d'escorter partout mon fils. Il m'épie... La dernière lettre qui m'est parvenue avait été ouverte et le cachet recollé. On entendait la voix de Charles de Valois : - Item, je lègue à ma compagne, la comtesse, mon rubis que ma fille de Blois me donna. Item, je lui laisse la nappe brodée qui fut à la reine Marie ma mère...
Tous les yeux indifférents ou distraits durant l'énoncé des donations pieuses se remirent à briller parce qu'il était question des bijoux. La comtesse de Blois arquait les sourcils et marquait quelque désappointement. Son père aurait bien pu lui faire retour de ce rubis qu'elle lui avait offert. - Item, le reliquaire que j'ai de saint Edouard... En entendant le nom d'Edouard, le jeune prince d'Angleterre releva ses longs cils. Mais non, le reliquaire aussi allait à Mahaut de Châtillon. - Item, je laisse à Philippe, mon fils aîné, un rubis et toutes mes armes et harnois, excepté un haubert d'armure qui est du travail d'Acre, et l'épée avec laquelle le seigneur d'Harcourt combattit, que je laisse à Charles, mon fils second. Item, à ma fille de Bourgogne, femme de Philippe mon fils, la plus belle de toutes mes émeraudes.
Les joues de la Boiteuse rosirent un peu, et elle remercia d'une inclination de tête qui parut une indécence. On pouvait être assuré qu'elle exigerait l'examen des émeraudes par un expert, pour reconnaître la plus belle !
- Item, à Charles mon fils second, tous mes chevaux et palefrois, mon calice d'or, un bassin d'argent et un missel.
Charles d'Alençon se mit à pleurer, bêtement, comme s'il ne prenait conscience de l'agonie de son père, et de la peine qu'elle lui causait, qu'au moment où le moribond le citait. - Item, je laisse à Louis, mon fils troisième, toute ma vaisselle d'argent... L'enfant se tenait collé à la jupe de Mahaut de Châtillon; celle-ci lui caressa le front d'un geste tendre.
- Item, je veux et ordonne que tout ce qui demeurera de ma chapelle soit vendu pour faire prier pour l'âme de moi... Item, que tous les effets de ma garde-robe soient distribués aux valets de ma chambre...
Un remous discret se fit près des fenêtres ouvertes, et les têtes se penchèrent. Trois litières venaient d'entrer dans la cour du manoir, au sol couvert de paille pour étouffer le pas des chevaux. D'une grande litière ornée de sculptures dorées et de rideaux brodés des châteaux d'Artois, la comtesse Mahaut, pesante, monumentale, les cheveux tout LA LOUVE DE FRANCE
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gris sous son voile, descendait ainsi que sa fille, la reine douairière Jeanne, veuve de Philippe le Long. La comtesse était encore accompagnée de son chancelier, le chanoine Thierry d'Hirson, et de sa dame de parage, Béatrice, nièce de ce dernier. Mahaut arrivait de son château de Conflans près de Vincennes, d'où elle ne sortait plus guère en ces temps pour elle hostiles. La seconde litière, toute blanche, transportait la reine douairière Clémence, veuve de Louis Hutin. De la troisième litière, modeste, aux simples rideaux de cuir noir, sortait avec quelque peine, et aidé seulement de deux valets, messer Spiriel'o Tolomei, capitaine général des Lombards de Paris. Ainsi s'avançaient dans les couloirs du manoir deux anciennes reines de France, deux jeunes femmes du même âge, trente-deux ans, qui s'étaient succédé au trône, toutes deux vêtues de blanc, entièrement, selon l'usage établi pour les reines veuves, toutes deux blondes et belles, surtout la reine Clémence, et paraissant un peu comme deux sours jumelles. Derrière elles, les dominant des épaules, marchait la redoutable comtesse Mahaut dont chacun savait, mais sans avoir eu le courage d'en porter témoignage, qu'elle avait tué le mari de l'une pour que l'autre régnât. Et puis enfin, traînant la jambe, poussant le ventre, les cheveux blancs épars sui son col et les griffes du temps plantées dans les joues, le vieux Tolomei qui avait été, de près ou de loin, mêlé à toutes les intrigues. Parce que l'âge ennoblit tout, et parce que l'argent est la vraie puissance du monde, parce que Monseigneur de Valois, sans Tolomei, n'aurait pu épouser autrefois l'impératrice de Constantino-p!e, parce que, sans Tolomei, la cour de France n'aurait pu envoyer Bouville chercher la reine Clémence à Naples, ni Robert d'Artois soutenir ses procès et épouser la fille du comte de Valois, parce que sans Tolomei la reine d'Angleterre n'aurait pu se trouver ici avec son fils, on accorda au vieux Lombard qui avait tant vu, tant prêté, et s'était beaucoup tu, les égards qui ne vont qu'aux princes.
On se tassait contre les murs, on s'effaçait pour libérer la porte. Bouville se mit à trembler quand Mahaut le frôla.
Isabelle et Robert d'Artois échangèrent une interrogation muette. Tolomei entrant avec Mahaut, cela signifiait-il que le vieux renard toscan travaillait aussi pour le compte de l'adversaire? Mais Tolomei, d'un sourire discret, rassura ses clients. Il ne fallait voir, dans cette arrivée simultanée, qu'un hasard de route.
L'entrée de Mahaut avait créé une gêne dans l'assistance. Valois s'arrêta de dicter en voyant apparaître sa vieille et géante adversaire, poussant devant elle les deux veuves blanches, comme deux agnelles qu'on mène paître. Et puis Valois aperçut Tolomei. Alors sa main valide, où brillait le rubis qui allait passer au doigt de son fils aîné, s'agita devant son visage, et il dit : 954
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- Marigny, Marigny...
On crut qu'il perdait l'esprit. Mais non; la vue de Tolomei lui rappelait leur commun ennemi. Sans l'aide des Lombards, jamais Valois ne serait venu à bout du coadjuteur. On entendit alors la grande Mahaut d'Artois dire :
- Dieu vous pardonnera, Charles, car votre repentance est sincère. - La gueuse, prononça Robert d'Artois assez haut pour être entendu de ses voisins ; elle ose parler de remords.
Charles de Valois, négligeant la comtesse d'Artois, faisait signe au Lombard d'approcher. Le vieux Siennois vint au bord du lit, souleva la main paralysée, la baisa; et Valois ne sentit pas ce baiser. - Nous prions pour votre guérison, Monseigneur, dit Tolomei. Guérison ! le seul mot de réconfort que Valois eût entendu parmi tous ces gens dont aucun ne mettait sa mort en doute et qui attendaient son dernier soupir comme une nécessaire formalité! Guérison... Le banquier lui disait-il cela par complaisance ou bien le pensait-il vraiment? Ils se regardèrent et, dans le seul oil ouvert de Tolomei, cet oil sombre et rusé, le moribond vit une expression de complicité. Un oil enfin d'où il n'était pas éliminé ! - Item, item, reprit Valois en pointant l'index vers le notaire, je veux et commande que toutes mes dettes soient payées par mes enfants.
Ah ! c'était un beau legs qu'il faisait par ces mots à Tolomei, et plus lourd que tous les rubis et tous les reliquaires ! Et Philippe de Valois, et Charles d'Alençon, et Jeanne la Boiteuse, et la comtesse de Blois prirent tous la même mine déconfite. Il avait bien besoin de venir, ce Lombard ! - Item, à Aubert de Villepion, mon chambellan, une somme de deux cents livres tournois; à Jean de Cherchemont qui fut mon chancelier avant d'être celui de France, autant ; à Pierre de Montguil-lon, mon écuyer...
Voilà que Monseigneur de Valois était repris par ce goût de largesse qui lui avait si fort coûté tout au long de sa vie. Il voulait récompenser royalement ceux qui l'avaient servi. Deux cents, trois cents livres; ce n'étaient point legs énormes, mais lorsqu'il en existait quarante, cinquante à la file et qui s'ajoutaient aux legs religieux... L'or du pape, déjà bien écorné, n'allait pas y suffire, ni une année de revenus de tout l'apanage Valois. Il serait donc prodigue, Monseigneur Charles, jusques après son trépas !
Mahaut s'était rapprochée du groupe anglais. Elle avait salué Isabelle d'un regard où luisait une vieille haine, souri au petit prince Edouard comme si elle l'eût voulu mordre, et enfin elle avait regardé Robert.
- Mon bon neveu, te voilà bien en peine ; c'était un vrai père pour toi... dit-elle à voix basse. LA LOUVE DE FRANCE
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- Et pour vous aussi, ma bonne tante, c'est là un coup navrant, répondit-il de même. Vous comptez à peu près le même nombre d'ans que Charles. L'âge où l'on meurt... Dans le fond de la salle, on entrait, on sortait. Isabelle s'aperçut soudain que l'évêque Stapledon avait disparu ; ou plus exactement qu'il était en train de disparaître, car elle le vit qui franchissait la porte, de ce mouvement onctueux, glissant et assuré qu'ont les ecclésiastiques pour traverser les foules. Et le chanoine d'Hirson, le chancelier de Mahaut filait dans son sillage. La géante suivait du regard cette sortie elle aussi, et les deux femmes se surprirent dans leur commune observation. Isabelle aussitôt se posa d'inquiètes questions. Que pouvaient avoir à se dire Stapledon, l'envoyé de ses ennemis, et le chancelier de la comtesse? Et comment se connaissaient-ils, alors que Stapledon était arrivé de la veille? Les espions d'Angleterre avaient travaillé du côté de Mahaut, ce n'était que trop évident. " Elle a toutes raisons de vouloir se venger et me nuire, pensait Isabelle. J'ai dénoncé autrefois ses filles... Ah ! Comme je voudrais que Roger fût là ! Que n'ai-je insisté pour qu'il vienne ! "
Les deux ecclésiastiques en vérité n'avaient guère eu de peine à se joindre. Le chanoine d'Hirson s'était fait désigner l'envoyé d'Edouard.
- Reverendissimus sanclissimusquc Exeieris episcopus? lui avait-il demandé. Ego canonicus et comitisso Artesiensis cancellarius sum *.
Ils avaient mission de s'aboucher à la première occasion. Cette occasion venait de se présenter. A présent, assis côte à côte dans une embrasure de fenêtre, au retrait de l'antichambre, et leur chapelet en main, ils conversaient en latin, comme s'ils se fussent envoyé les répons des prières pour les agonisants.
Le chanoine d'Hirson possédait la copie d'une très intéressante lettre d'un certain évêque anglais qui signait " O ", adressée à la reine Isabelle, lettre qui avait été dérobée à un commerçant italien pendant son sommeil, dans une auberge d'Artois. Cet évêque " O " conseillait à la destinataire de ne point revenir pour l'heure, mais de se faire le plus de partisans qu'elle pourrait en France, de réunir mille chevaliers et de débarquer avec eux pour chasser les Despensers et le mauvais évêque Stapledon. Thierry d'Hirson avait sur lui cette copie. Monseigneur Stapledon souhaitait-il en prendre connaissance? Un papier passa du camail du chanoine aux mains de l'évêque, qui y jeta les yeux et y reconnut le style habile, précis, d'Adam Orleton. Si Lord Mortimer, ajoutait celui-ci, prenait le commandement de l'expédition, toute la noblesse anglaise se rallierait en quelques jours. * Très révérend et saint évêque d'Exeter?... Moi, je suis chanoine et chancelier de la comtesse d'Artois.
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L'évêque Stapledon se rongeait le coin du pouce.
- Ille baro de Mortuo Mari concubinus îsàbello reginae aperte est *, précisa Thierry d'Hirson. L'évêque d'Exeter en voulait-il des preuves? Hirson lui en fournirait quand il voudrait. Il suffisait d'interroger les serviteurs, de faire surveiller les entrées et sorties du palais de la Cité, de demander simplement leur avis aux familiers de la cour.
Stapledon enfouit la copie de la lettre dans sa robe, sous sa croix pectorale. Monseigneur de Valois, pendant ce temps, avait nommé les exécuteurs de son testament. Son grand sceau, fait d'un semis de fleurs de lis entouré de l'inscription: "Caroli régis Franciaefilii, comitis Valesi et Andegaviae" ** s'était imprimé dans la cire coulée sur les lacets qui pendaient au bas du document. L'assistance commençait à évacuer la chambre. - Monseigneur, puis-je présenter à votre haute et sainte personne ma nièce Béatrice, damoiselle de parage de la comtesse? dit Thierry d'Hirson à Stapledon en désignant la belle fille brune, au regard coulant et aux hanches ondoyantes, qui s'approchait d'eux.
Béatrice d'Hirson baisa l'anneau de l'évêque ; puis son oncle lui dit quelques mots à voix basse. Elle rejoignit alors la comtesse Mahaut et lui murmura :
- C'est chose faite, Madame.
Et Mahaut, qui se tenait toujours à proximité d'Isabelle, avança sa grande main pour caresser le front du jeune prince Edouard.
Puis chacun repartit pour Paris. Robert d'Artois et le chancelier, parce qu'ils avaient à veiller aux tâches de gouvernement. Tolomei, parce que ses affaires l'appelaient. Mahaut, parce que, sa vengeance mise en route, elle n'avait plus rien à faire là. Isabelle, parce qu'elle désirait au plus tôt parler à Mortimer, les reines veuves parce qu'on n'eût pas su où les loger. Même Philippe de Valois eut à regagner Paris, pour l'administration de ce gros comté dont il était déjà le tenant de fait.
Il ne resta auprès du moribond que sa troisième épouse, sa fille aînée la comtesse de Hainaut, ses plus jeunes enfants et ses proches serviteurs. Guère plus de monde qu'autour d'un petit chevalier de province, alors que son nom et ses actes avaient tant agité le monde, depuis les bords de l'Océan jusqu'aux rives du Bosphore.
Et le lendemain, Monseigneur Charles de Valois respirait toujours, et le surlendemain encore. Le connétable Gaucher avait vu juste ; la vie continuait à se battre dans ce corps foudroyé. * Le baron Mortimer vit ici en concubinage ouvert avec la reine Isabelle. ** De Charles, fils de roi de France, comte de Valois et d'Anjou. LA LOUVE DE FRANCE
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Toute la cour, pendant ces jours-là, se transporta à Vincennes, pour l'hommage que le jeune prince Edouard, duc d'Aquitaine, rendit à son oncle Charles le Bel. Puis, à Paris, une pièce d'échafaudage chut tout près de la tête de l'évêque Stapledon ; une passerelle, le lendemain, se rompit sous les fers de la mule du clerc qui le suivait. Un matin qu'il s'éloignait de son logis à l'heure de la première messe, Stapledon se trouva nez à nez dans une rue étroite avec Gérard de Alspaye, l'ancien lieutenant de la tour de Londres, et le barbier Ogle. Les deux hommes paraissaient se promener, insouciants. Mais sort-on de chez soi à pareille heure, simplement pour entendre chanter les oiseaux? Dans une encoignure se tenait aussi un petit groupe d'hommes silencieux parmi lesquels Stapledon crut reconnaître le visage chevalin du baron Maltravers. Un convoi de maraîchers qui encombra la chaussée permit à l'évêque anglais de regagner précipitamment sa porte. Le soir même, sans avoir fait aucun adieu, il prenait la route de Boulogne, pour aller secrètement s'embarquer.
Il emportait, outre la copie de la lettre d'Orleton, de nombreuses preuves rassemblées pour convaincre de complot et de trahison la reine Isabelle, Mortimer, le comte de Kent et tous les seigneurs qui les entouraient.
Dans un manoir d'Ile-de-France, à une lieue de Rambouillet, Charles de Valois, abandonné de presque tous et reclus dans son corps comme déjà dans un tombeau, existait toujours. Celui qu'on avait appelé le second roi de France n'était plus attentif qu'à l'air qui pénétrait ses poumons d'un rythme irrégulier, avec par instants d'angoissantes pauses. Et il continuerait de respirer cet air, dont toute créature se nourrit, de longues semaines encore, jusqu'en décembre. TROISIEME PARTIE
LE ROI VOLE
I
LES ÉPOUX ENNEMIS
Depuis huit mois, la reine Isabelle vivait en France; elle y avait appris la liberté et rencontré l'amour. Et elle avait oublié son époux, le roi Edouard. Celui-ci n'existait plus en ses pensées que d'une façon abstraite, comme un mauvais héritage laissé par une ancienne Isabelle qui eût cessé d'être ; il avait basculé dans les zones mortes du souvenir. Elle ne se rappelait même plus, lorsqu'elle voulait s'y forcer pour aviver ses ressentiments, l'odeur du corps de son mari, ni la couleur exacte de ses yeux. Elle ne retrouva it que l'image vague et brouillée d'un menton trop long sous une barbe blonde, et l'onduleux, le désagréable mouvement du dos. Si la mémoire fuyait, la haine en revanche restait tenace.
Le retour précipité de l'évêque Stapledon à Londres justifia toutes les craintes d'Edouard et lui montra l'urgence qu'il y avait à faire revenir sa femme. Encore fallait-il agir avec habileté et, comme disait Hugh le Vieux, endormir la louve si l'on voulait qu'elle regagnât le repaire. Aussi les lettres d'Edouard pendant quelques semaines furent celles d'un époux aimant, qu'affligeait l'absence de sa compagne. Les Despensers eux-mêmes participaient à ce mensonge en adressant à la reine des protestations de dévouement et en se joignant aux supplications du roi pour qu'elle leur accordât la joie de son prompt retour. Edouard avait également chargé l'évêque de Winchester d'user de son influence auprès de la reine.
Mais le 1er décembre, tout changea. Edouard, ce jour-là, fut saisi d'une de ces colères soudaines et démentes, une de ces rages, si peu royales, qui lui donnaient l'illusion de l'autorité. L'évêque de Winchester venait de lui transmettre la réponse de la reine ; celle-ci répugnait à regagner l'Angleterre par la crainte que lui inspiraient les entreprises de Hugh le Jeune ; elle avait d'ailleurs fait part de cette crainte à son frère le roi de France. Il n'en fallut pas plus. Le courrier qu'Edouard 962
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dicta à Westminster, pendant cinq heures d'affilée, allait plonger les cours d'Europe dans la stupéfaction.
Et d'abord il écrivit à Isabelle elle-même. Il n'était plus question, à présent, de "doux cour". "Dame, écrivit Edouard, souventes fois nous vous avons mandé, aussi bien avant l'hommage qu'après, que pour le grand désir que nous avons que vous fussiez auprès de nous et le grand mésaise de votre longue absence, vous vinssiez par devers nous en toute hâte et toutes excusations cessantes.
"Avant l'hommage, vous étiez excusée pour cause de l'avancement des besognes; mais depuis lors vous nous avez mandé par l'honorable père évêque de Winchester que vous ne viendriez point, par peur et doute de Hugh Le Despenser, ce dont nous sommes grandement étonné; car vous envers lui et lui envers vous vous êtes toujours faits louanges en ma présence, et nommément à votre départir, par promesses spéciales et autres preuves de confiante amitié, et encore par vos lettres particulières qu'il nous a montrées.
"Nous savons de vérité, et vous le savez également, Dame, que ledit Hugh nous a toujours procuré tout l'honneur qu'il a pu; et vous savez aussi que oncques nulle vilenie ne vous fît depuis que vous êtes ma compagne, sinon, et par aventure, une seule fois, et par votre faute, veuillez vous en souvenir.
'MKt.rttr .
" Trop nous déplairait, à présent que l'hommage a été rendu à notre très cher frère le roi de France et que nous sommes en si bonne voie d'amitié avec lui, que vous fussiez, vous que nous envoyâmes pour la paix, cause de quelque distance entre nous et pour des raisons inexactes. " C'est pourquoi nous vous mandons, et chargeons, et ordonnons, que toutes excusations cessantes et feints prétextes, vous reveniez à nous en toute hâte.
" Quant à vos dépenses, quand vous serez venue comme femme doit faire à son seigneur, nous en ordonnerons de telle manière que vous n'ayez faute de rien et ne puissiez en rien être déshonorée. "Aussi voulons et vous mandons que vous fassiez notre très cher fils Edouard venir par devers nous à plus de hâte qu'il pourra, car nous avons moult grand désir de lui voir et parler. "L'honorable père en Dieu Wautier, évêque d'Exestre2<), nous a fait entendre naguère que certains de nos ennemis et bannis, lorsqu'ils étaient devers vous, le guettèrent pour vouloir faire mal à son corps s'ils en avaient eu le temps, et que, pour échapper à tels périls, il se hâta devers nous sur la foi et l'allégeance qu'il nous devait. Nous vous mandons ceci pour que vous entendiez que ledit évêque, lorsqu'il partit si soudainement de vous, ne le fit pour autres raisons. "Donné à Westminster le premier jour de décembre 1325.
Edouard. "
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Si la fureur éclatait dans le début de la missive et le mensonge ensuite, le venin était bien savamment placé à la fin.
Une autre lettre, celle-ci plus courte, était adressée au jeune duc d'Aquitaine : "Très cher fils, si jeune et de tendre âge que vous soyez, remembrez-vous bien ce dont nous vous chargeâmes et que vous commandâmes à votre départir de nous, à Douvres, et ce que vous nous répondîtes alors, dont nous vous avons su moult bon gré, et ne dépassez ou contrevenez en nul point ce dont nous vous chargeâmes alors.
"Et puisqu'il est ainsi, que votre hommage est reçu, présentez-vous devers notre très cher frère le roi de France votre oncle, et prenez votre congé de lui, et venez par devers nous en la compagnie de notre très chère compagne la Reine votre mère, si elle vient tantôt. "Et si elle ne vient pas venez en toute hâte sans plus longtemps demeurer; car nous avons très grand désir de vous voir et parler; et ce ne laissez de le faire en aucune manière, ni pour mère, ni pour autrui. Notre bénédiction. "
Les redites, ainsi qu'un certain désordre irrité des phrases montraient bien que la rédaction n'avait pas été confiée au chancelier ni à quelque secrétaire, mais était l'ouvre du roi lui-même. On pouvait presque entendre la voix d'Edouard dictant ces messages. Charles IV le Bel n'était pas oublié. La lettre qu'Edouard lui adressait reprenait et presque terme pour terme, tous les points de la lettre de la reine.
" Vous avez entendu par gens dignes de foi, que notre compagne la Reine d'Angleterre n'ose venir par devers nous par peur de sa vie et doute qu'elle a de Hugh Le Despenser. Certes, très aimé frère, il ne convient pas qu'elle se doute de lui ni de nul autre homme vivant en notre royaume; car, par Dieu, il n'y a ni Hugh ni autre vivant en notre territoire qui mal lui voulut et, s'il nous venait de le sentir, nous le châtierions en manière que les autres en prendraient exemple, ce dont nous avons assez le pouvoir, Dieu merci.
" C'est pourquoi, très cher et très aimé frère, encore vous prions spécialement, pour honneur de vous et de nous, et de notre dite compagne, que vous veuillez tout faire pour qu'elle vienne par devers nous le plus en hâte qu'elle pourra; car nous sommes moult chagriné d'être privé de la compagnie d'elle, chose que nous n'eussions en nulle manière faite sinon par la grande sûreté et confiance que nous avions en vous et en votre bonne foi qu'elle reviendrait à notre volonté. " Edouard exigeait également le retour de son fils, et dénonçait les 964
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tentatives d'assassinat imputables aux "ennemis et bannis au-delà" dirigées contre l'évêque d'Exeter.
Certes, la colère de ce 1er décembre avait dû être forte et les voûtes de Westminster en répercuter longtemps les échos criards. Car, pour le même motif et sur le même ton, Edouard avait écrit encore aux archevêques de Reims et de Rouen, à Jean de Marigny, évêque de Beauvais, aux évêques de Langres et de Laon, tous pairs ecclésiastiques, aux ducs de Bourgogne et de Bretagne, ainsi qu'aux comtes de Valois et de Flandre, pairs laïcs, à l'abbé de Saint-Denis, à Louis de Clermont-Bourbon, grand chambrier, à Robert d'Artois, à Miles de Noyers, président de la Chambre aux Comptes, au connétable Gaucher de Châtillon. Que Mahaut fût le seul pair de France excepté de cette correspondance prouvait assez ses relations avec Edouard, et que celui-ci ne jugeait pas de besoin de l'avertir officiellement de l'affaire. Robert, en décachetant le pli qui lui était destiné, entra en grande joie et arriva, tout s'esclaffant et se frappant les cuisses, chez sa cousine d'Angleterre. La bonne histoire, et bien faite pour qu'il la savourât ! Ainsi le roi Edouard envoyait chevaucheurs aux quatre coins du royaume pour instruire chacun de ses déboires conjugaux, défendre son ami de cour et clamer son impuissance à faire rentrer son épouse au foyer. Infortuné pays d'Angleterre; en quelles mains d'étoupe le sceptre de Guillaume le Conquérant était-il tombé! Depuis les brouilles de Louis le Pieux et d'Aliéner d'Aquitaine, on n'avait rien ouï de meilleur !
- Faites-le bien cornard, ma cousine, criait Robert, et sans s'y mettre de gantelet, et que votre Edouard soit forcé de se courber en deux pour passer les portes de ses châteaux. N'est-ce pas, cousin Roger, que voilà tout ce qu'il mérite?
Et il frappait gaillardement l'épaule de Mortimer.
Edouard, dans son emportement, avait aussi décidé des mesures de rétorsion, confisquant les biens de son demi-frère le comte de Kent et ceux du Lord de Cromwell, chef d'escorte d'Isabelle. Mais il avait fait plus : il venait de sceller un acte par lequel il s'instituait " gouverneur et administrateur " des fiefs de son fils, duc d'Aquitaine, et réclamait en son nom les possessions perdues. Autant dire qu'il réduisait à néant et le traité négocié par sa femme, et l'hommage rendu par son fils.
- Libre à lui, libre à lui, dit Robert d'Artois. Nous allons donc lui reprendre une nouvelle fois son duché, du moins ce qu'il en reste. Les arbalètes de la croisade commencent à se rouiller !
Nul besoin, pour ce faire, de lever l'ost ni d'expédier le connétable dont l'âge durcissait les jointures ; les deux maréchaux, à la tête des troupes permanentes, suffiraient bien à aller cogner un peu, en Bordelais, sur les seigneurs gascons qui avaient la faiblesse, la sottise, LA LOUVE DE FRANCE
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de demeurer fidèles au roi d'Angleterre. Cela devenait une habitude. Et l'on trouvait, chaque fois, moins de monde en face de soi.
La lettre d'Edouard II fut l'une des dernières que lut Charles de Valois, l'un des derniers échos qui lui parvinrent des affaires du monde.
Monseigneur Charles mourut au milieu de ce mois de décembre; ses obsèques furent pompeuses, comme l'avait été sa vie. Toute la maison de Valois, dont on s'aperçut mieux de la voir ainsi en cortège combien elle était nombreuse et importante, toute la famille de France, tous les dignitaires, la plupart des pairs, les reines veuves, le Parlement, la Chambre des Comptes, le connétable, les docteurs de l'Université, les corporations de Paris, les vassaux des fiefs d'apanage, les clergés des églises et abbayes inscrites sur le testament, conduisirent jusqu'à l'église des Franciscains, pour qu'il y fût couché entre ses deux premières épouses compagnes, le corps, rendu bien léger par la maladie et par l'embaumement, de l'homme le plus turbulent de son temps. Les entrailles, ainsi que Valois en avait disposé, furent transportées en l'abbaye de Chaâlis, et le cour, enfermé dans une urne, remis à la troisième épouse pour attendre le moment où elle aurait elle-même une sépulture.
Sur quoi le royaume subit une extrême froidure, comme si les os de ce prince, d'y avoir été descendus, faisaient geler d'un coup la terre de France. Il serait aisé pour les gens de cette époque de se rappeler l'année de sa mort ; ils n'auraient qu'à dire : " C'était au temps du grand gel. " La Seine était entièrement prise par les glaces ; on traversait à pied ses petits affluents, tels le ruisseau de la Grange Batelière; les puits étaient gelés, et l'on puisait aux citernes non plus avec des seaux mais avec des haches. L'écorce des arbres craquait dans les jardins; des ormes se fendirent jusqu'au cour. Les portes de Paris connurent quelques grands dégâts, le froid ayant fait éclater même les pierres. Des oiseaux de toutes sortes, qu'on ne voyait jamais dans les villes, des geais, des pies, cherchaient leur nourriture sur le pavé des rues. La tourbe de chauffage se vendit à prix double et l'on ne trouvait plus fourrure dans les boutiques, ni une peau de marmotte, ni un ventre de menu-vair, ni même une simple toison de mouton. Il mourut beaucoup de vieillards et beaucoup d'enfants dans les demeures pauvres. Les pieds des voyageurs gelaient dans leurs bottes; les chevaucheurs délivraient leur courrier avec des doigts bleus. Tout trafic fluvial était arrêté. Les soldats, s'ils avaient l'imprudence d'ôter leurs gants, laissaient la peau de leurs mains collée sur le fer des armes ; les gamins s'amusaient à persuader les idiots de village de poser la langue sur un fer de hache. Mais ce qui devait demeurer surtout dans les mémoires était une grande impression de silence parce que la vie paraissait arrêtée. A la cour, l'an neuf fut célébré de façon assez discrète, en raison à 966
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la fois et du deuil et du gel. On s'offrit néanmoins le gui, et l'on échangea les cadeaux rituels. Les comptes du Trésor laissaient prévoir pour l'exercice qui se clôturerait à Pâques30 un excédent de recettes de soixante-treize mille livres - dont soixante mille provenaient du traité d'Aquitaine - sur lequel Robert d'Artois se fit allouer huit mille livres par le roi. C'était bien justice, puisque, depuis six mois, Robert gouvernait le royaume pour le compte de son cousin. Il activa la nouvelle expédition de Guyenne, où les armes françaises remportèrent une victoire d'autant plus rapide qu'elles ne rencontrèrent pratiquement aucune résistance. Les seigneurs locaux, qui essuyaient une fois de plus la colère du suzerain de Paris contre son vassal de Londres, commencèrent à regretter d'être nés Gascons.
Edouard, ruiné, endetté, et qui se heurtait à des refus de crédit, n'avait plus les moyens d'expédier des troupes pour défendre son fief; il envoya des bateaux pour ramener sa femme. Celle-ci venait d'écrire à l'évêque de Winchester afin qu'il en fit part à tout le clergé anglais : " Vous, ni autres de bon entendement, ne devez croire que nous laissâmes la compagnie de notre seigneur sans trop grave cause et raisonnable, et si ce ne fut pour un péril de notre corps par ledit Hugh qui a le gouvernement de notre dit seigneur et de tout notre royaume et nous voudrait déshonorer comme nous en sommes bien certaine pour l'avoir éprouvé. Si longtemps que Hugh sera comme il est, tenant notre époux en son gouvernement, nous ne pourrons rentrer au royaume d'Angleterre sans exposer notre vie et celle de notre très cher fils à péril de mourir. " Et cette lettre se croisa justement avec les nouveaux ordres qu'au début de février Edouard adressait aux shérifs des comtés côtiers. Il les informait que la reine et son fils, le duc d'Aquitaine, envoyés en France dans un désir de paix, avaient, sous l'influence du traître et rebelle Mortimer, fait alliance avec les ennemis du royaume ; de ce fait, au cas où la reine et le duc d'Aquitaine débarqueraient des nefs par lui, le roi, envoyées, et seulement s'ils arrivaient avec de bonnes intentions, sa volonté était qu'ils fussent reçus courtoisement, mais s'ils débarquaient de vaisseaux étrangers, et montrant des volontés contraires aux siennes, l'ordre était de n'épargner que la reine et le prince Edouard, pour traiter en rebelles tous les autres qui sortiraient des navires. Isabelle fit, par son fils, informer le roi qu'elle était malade et hors d'état de s'embarquer. Mais au mois de mars, ayant appris que son épouse se promenait joyeusement dans Paris, Edouard II eut un nouvel accès de violence épistolaire. Il semblait que ce fût chez lui une affection cyclique qui le saisissait tous les trois mois.
LA LOUVE DE FRANCE Au jeune duc d'Aquitaine, il écrivait ceci : 967
" Pour faux prétexte, notre compagne votre mère se retire de nous, à cause de notre cher et féal Hugh Le Despenser qui toujours nous a si bien et si loyalement servi; mais vous voyez, et tout chacun peut voir, qu'ouvertement, notoirement, et s'égarant contre son devoir et contre l'état de notre couronne, elle a attiré à soi le Mortimer notre traître et ennemi mortel, prouvé, atteint et en plein Parlement jugé, et s'accompagne à lui en hôtel et dehors, en dépit de nous et de notre couronne et des droitures de notre royaume. Et encore fait-elle pis, si elle peut, quand elle vous garde en compagnie de notre dit ennemi devant tout le monde, en très grand déshonneur et vilenie, et en préjudice des lois et usages du royaume d'Angleterre que vous êtes souverainement tenu de sauver et maintenir. "
II mandait également au roi Charles IV:
" Si votre sour nous aimait et désirait être en notre compagnie, comme elle vous a dit et en a menti, sauf votre révérence, elle ne serait partie de nous sous prétexte de nourrir paix et amitié entre nous et vous, toutes choses que je crus en bonne foi en l'envoyant vers vous. Mais vraiment, très cher frère, nous nous apercevons assez qu'elle ne nous aime mie, et la cause qu'elle donne, parlant de notre cher parent Hugh Le Despenser, est feinte. Nous pensons que c'est désordonnée volonté quand, si ouvertement et notoirement, elle retient en son conseil notre traître et ennemi mortel le Mortimer, et s'accompagne en hôtel et dehors à ce mauvais. Aussi vous devriez bien vouloir, très cher frère, qu'elle se châtiât et se comportât comme elle devrait faire pour l'honneur de tous ceux à qui elle tient. Veuillez nous faire connaître vos volontés de ce qu'il vous plaira de faire, selon Dieu, raison et bonne foi, sans avoir regard à impulsions capricieuses de femmes ou autre désir. " Messages de même teneur étaient envoyés à nouveau vers tous les horizons, aux pairs, aux dignitaires, aux prélats, au pape lui-même. Les souverains d'Angleterre dénonçaient chacun l'amant de l'autre, publiquement, et cette affaire de double ménage, de deux couples où se trouvaient trois hommes pour une seule femme, faisait la joie des cours d'Europe. Les amants de Paris n'avaient plus de ménagements à prendre. Plutôt que de chercher à feindre, Isabelle et Mortimer firent front et se montrèrent ensemble en toutes occasions. Le comte de Kent, que sa femme avait rejoint, vivait en compagnie du couple illégitime. Pourquoi se serait-on soucié de respecter les apparences, dès lors que le roi lui-même mettait tant d'ardeur à publier son infortune? Les lettres
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d'Edouard n'avaient réussi en somme qu'à établir l'évidence d'une liaison que chacun accepta comme fait accompli et immuable. Et toutes les épouses infidèles de penser qu'il existait une grâce particulière pour les reines, et qu'Isabelle avait bien de la chance que son mari fût bougre ! Mais l'argent manquait. Plus aucune ressource ne parvenait aux émigrés dont les biens avaient été séquestrés. Et la petite cour anglaise de Paris vivait entièrement d'emprunts aux Lombards. A la fin de mars, il fallut faire appel, une fois de plus, au vieux Tolomei. Il arriva chez la reine Isabelle, accompagné du signer Boccace qui représentait les Bardi. La reine et Mortimer, avec une grande affabilité, lui exprimèrent leur besoin d'argent frais. Avec une égale affabilité, et toutes les marques du chagrin, messer Spinello Tolomei refusa. Il avait pour cela de bons arguments ; il ouvrit son grand livre noir et montra les additions. Messire de Alspaye, le Lord de Cromwell. la reine Isabelle... sur cette page-là, Tolomei fit une profonde inclination de tête... le comte de Kent et la comtesse... nouvelle révérence... le Lord Maltravers, Lord Mortimer... Et puis, sur quatre feuilles à la file, les dettes du roi Edouard Plantagenet lui-même...
Roger Mortimer protesta: les comptes du- roi Edouard ne le concernaient pas ! - Mais, my Lord, dit Tolomei, pour nous ce sont toujours, toutes ensemble, les dettes de l'Angleterre! Je suis peiné de vous refuser, grandement peiné, et de décevoir si belle dame que Madame la reine ; mais c'est trop me demander que d'attendre de moi ce que je n'ai plus, et que vous avez. Car cette fortune, qu'on dit nôtre, elle n'est faite ainsi que de créances! Mon bien, my Lord, ce sont vos dettes. Voyez, Madame, continua-t-il, en se tournant vers la reine, voyez, Madame, ce que nous sommes, nous ?.utres pauvres Lombards, toujours menacés, qui devons à chaque roi nouveau payer un don de joyeux avènement... et combien en avons-nous payés, hélas, depuis douze ans!... à qui sous chaque roi Ton retire le droit de bourgeoisie pour nous le faire acquitter par bonne taxe, et même deux fois si le règne est long. Voyez cependant ce que nous faisons pour les royaumes! L'Angleterre coûte à nos compagnies cent soixante-dix mille livres, le prix de ses sacres, de ses guerres, de ses discordes, Madame ! Voyez mon vieil âge... Je me reposerais depuis bien longtemps si je n'avais à courir sans cesse pour récupérer des créances qui nous resservent à aider d'autres besoins. On nous dit avaricieux, avides, et l'on ne songe point aux risques que nous prenons pour prêter à chacun et permettre aux princes de ce monde de continuer leurs affaires ! Les prêtres s'occupent des petites gens, de faire aumône aux mendiants, et d'ouvrir hôpitaux pour les infortunés; nous, nous nous occupons des misères des grands. Son âge lui permettait de s'exprimer de la sorte, et la douceur de son LA LOUVE DE FRANCE
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ton était telle qu'on ne pouvait s'offenser du discours. Tout en parlant, il lorgnait de son oil entrouvert un bijou qui brillait au col de la reine et qui était inscrit à crédit, dans son livre, au compte de Mortimer.
- Comment notre négoce a-t-il commencé? Pourquoi existons-nous? On ne se le remémore guère, poursuivait-il. Nos banques italiennes se sont créées lors des croisades parce que seigneurs et voyageurs répugnaient à se charger d'or sur les routes peu sûres où l'on était dévalisé à tout propos, ou même dans les camps qui n'étaient point hantés que de gens honnêtes. Et puis il y avait les rançons à payer. Alors, pour que nous acheminions l'or à leur compte et à notre péril, les seigneurs, et ceux d'Angleterre tout particulièrement, nous ont donné gages sur les revenus de leurs fiefs. Mais quand nous nous sommes présentés dans ces fiefs, avec nos créances, pensant que le sceau des grands barons devait être de suffisante obligation, nous n'avons pas été payés. Alors, nous avons fait appel aux rois, lesquels pour garantir les créances de leurs vassaux, ont en échange exigé que nous leur prêtions, à eux aussi; et voilà comment nos ressources gisent dans les royaumes. Non, Madame, à mon grand meschef et déplaisir, cette fois je ne puis. Le comte de Kent, qui assistait à l'entretien, dit :
- Soit, messire Tolomei. Nous allons devoir donc nous adresser à d'autres compagnies que la vôtre. Tolomei sourit. Que croyait-il, ce jeune homme blond qui se tenait assis, les jambes croisées, et caressait négligemment la tête de son lévrier? Porter sa clientèle ailleurs? Cette phrase-là, Tolomei, en sa longue carrière, l'avait entendue plus de mille fois. La belle menace ! - My Lord, quand il s'agit d'aussi grands emprunteurs que vos personnes royales, vous pensez bien que toutes nos compagnies se tiennent informées, et que le crédit qu'il me faut à regret vous refuser, aucune autre compagnie ne vous l'accordera; messer Boccace, que vous voyez, est avec moi pour les besognes des Bardi. Demandez-lui !... Car, Madame... (c'était toujours à la reine que Tolomei revenait) cet ensemble de créances nous est devenu bien fâcheux par le fait que rien ne les garantit. Au point où en sont arrivées vos affaires avec le Sire roi d'Angleterre, celui-ci ne va point garantir vos dettes ! Ni vous les siennes, je pense. A moins que vous soyez en intention de les reprendre à votre compte? Ah ! si cela était, peut-être pourrions-nous encore vous porter appui. Et il ferma complètement l'oil gauche, croisa les mains sur son ventre, et attendit. Isabelle s'entendait peu aux questions de finances. Elle leva les yeux vers Roger Mortimer. Comment fallait-il prendre les dernières paroles du banquier? Que signifiait, après si long palabre, cette soudaine ouverture?
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- Éclairez-nous, messer Tolomei, dit-elle.
- Madame, reprit le banquier, votre cause est belle et celle de votre époux fort laide. La chrétienté sait les traitements méchants qu'il vous a infligés, les mours qui noircissent sa vie et le mauvais gouvernement qu'il impose à ses sujets par la personne de ses détestables conseillers. En revanche, Madame, vous êtes aimée parce que vous êtes aimable, et je gage qu'il ne manque pas de bons chevaliers en France et ailleurs qui seraient prêts à lever leurs bannières pour vous et vous rendre votre place en votre royaume... fût-ce boutant hors de son trône le roi d'Angleterre votre époux. - Messer Tolomei, s'écria le comte de Kent, comptez-vous pour rien que mon frère, tout détestable qu'il soit, ait été couronné?
- My Lord, my Lord, répondit Tolomei, les rois ne sont vraiment tels que du consentement de leurs sujets. Et vous avez un autre roi tout prêt à donner au peuple d'Angleterre, ce jeune duc d'Aquitaine qui semble montrer bien de la sagesse pour son jeune âge. J'ai beaucoup vu les passions humaines ; je sais assez bien reconnaître celles qui ne se défont point et entraînent les plus puissants princes à leur perte. Le roi Edouard ne se déliera pas du Despenser; mais en revanche, l'Angleterre est toute disposée à acclamer tel souverain qu'on lui offrira pour remplacer le mauvais sien et les méchants qui l'entourent.. Certes, vous m'opposerez, Madame, que les chevaliers qui s'offriront à combattre pour votre cause seront chers à payer; il faudra leur fournir harnois, vivres et plaisirs. Mais nous, les Lombards, qui ne pouvons plus faire face à soutenir votre exil, nous pourrions encore faire face à soutenir votre armée, si Lord Mortimer dont la valeur n'est à personne inconnue s'engageait à en prendre la tête... et si, bien sûi, il nous était garanti que vous repreniez à votre compte les dettes de Messire Edouard, pour les acquitter le jour de votre succès. La proposition ne pouvait être plus clairement faite. Les compagnies lombardes s'offraient à jouer la femme contre le mari, le fils contre le père, l'amant contre l'époux légitime. Mortimer n'en était point aussi surpris qu'on s'y serait attendu ni même n'affecta de l'être lorsqu'il répondit : - La difficulté, messer Tolomei, est de réunir ces bannières. Cela ne se fait point dans une cave. Où pourrions-nous rassembler mille chevaliers que nous prendrons à notre solde? En quel pays? Les convoquer en France, nous ne pouvons, si bien disposé que soit le roi Charles envers sa sour la reine.