Les Rois Maudits

Maurice Druon · Chapitre 6 sur 11 · partie 3/34

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Les Rois Maudits

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.

- Vous allez vous trouver en bonne compagnie, my Lord, dit-il. Voyez: à tout seigneur tout honneur... Mon livre commence par le comte d'Artois... Vous avez beaucoup de feuillets, Monseigneur, ajouta-t-il avec un petit rire adressé à Robert. Et puis voici le comte de Bar, le comte de Boulogne, Monseigneur de Bourbon... Madame la reine Clémence... Le banquier eut un hochement de tête déférent.

- Ah ! Elle nous a causé bien du souci après la mort du roi Louis Dixième; on eût dit que le deuil lui avait donné une fringale de dépenses. Le Très Saint-Père lui-même lui a écrit, pour l'exhorter à la modération, et elle a dû placer ses bijoux en gage, chez moi, afin d'acquitter ses dettes. A présent, elle vit en l'hôtel du Temple qui lui a été échangé contre le donjon de Vincennes; elle touche son douaire, et paraît avoir retrouvé la paix.

Il continuait de tourner les pages qui bruissaient sous sa main. Il avait une façon fort habile de laisser apparaître les noms, tout en cachant les chiffres avec son bras. Il n'était indiscret qu'à moitié.

" C'est moi, maintenant, qui joue le vantard, pensait-il. Mais il faut faire valoir un peu les services qu'on rend, et montrer qu'on n'est pas ébloui par un nouvel emprunteur. " En vérité, sa vie entière se trouvait contenue dans ce livre, et toute occasion lui était bonne de le feuilleter. Chaque nom, chaque addition

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représentait tant de souvenirs, tant d'intrigues, et de secrets confiés, tant de prières à lui adressées et où il avait pu mesurer son pouvoir ! Chaque somme était le rappel précis d'une visite, d'une lettre, d'un marché habile, d'un mouvement de sympathie, d'une dureté pour un débiteur négligent... Il y avait près de cinquante ans que Spinello Tolomei, ayant commencé, à son arrivée de Sienne, par faire les foires de Champagne, était venu s'installer ici, rue des Lombards, pour y tenir banque11.

Une page encore, et une autre, qui s'accrocha dans ses ongles ébréchés. Un trait noir barrait le nom.

- Tenez, voici messer Dante Alighieri, le poète... pour une petite somme, quand il se rendit à Paris visiter la reine Clémence, après le deuil de celle-ci. Il était grand ami du roi Charles de Hongrie, le père de Madame Clémence. Je me souviens de messer Dante, juste dans le fauteuil où vous êtes, my Lord. Un homme sans bonté. Il était fils de changeur; il m'a parlé toute une heure avec grand mépris du métier de l'argent. Mais il pouvait bien être méchant et aller s'enivrer dans de mauvais lieux avec les filles ; qu'importé ! Il a fait chanter notre langue comme personne avant lui. Et de quelle façon il a dépeint les Enfers ! On frémit de penser que c'est peut-être ainsi. Savez-vous qu'à Ravenne, où messer Dante a vécu ses dernières années, les gens s'écartaient peureusement de son chemin parce qu'ils pensaient qu'il était magicien, et vraiment descendu dans les abîmes. Voilà deux ans qu'il est mort. Mais même à présent, beaucoup ne veulent pas croire à son trépas et assurent qu'il reviendra... Il n'aimait pas la banque, cela est sûr, ni non plus Monseigneur de Valois qui l'avait exilé de Florence.

Tolomei, tout le temps qu'il avait parlé de Dante, avait de nouveau fait les cornes et pressé ses doigts contre le bois du fauteuil.

- Voilà, vous serez ici, my Lord, reprit-il en mettant une marque dans le gros livre. Après Monseigneur de Marigny; pas le pendu, rassurez-vous, dont Monseigneur d'Artois parlait tout à l'heure, non ! mais son plus jeune frère, l'évêque de Beauvais... Vous avez de ce jour un compte ouvert chez moi pour sept mille livres. Vous pouvez y puiser à votre convenance, et regarder ma modeste maison comme la vôtre. Étoffes, armes, bijoux, toutes fournitures qui vous seront nécessaires, vous pourrez les trouver à mes comptoirs, et les faire porter sur ce crédit. Il accomplissait son métier par habitude ; il prêtait aux gens de quoi acheter ce qu'il vendait. - Et votre procès contre votre tante, Monseigneur? Ne comptez-vous pas le reprendre, à présent que vous êtes si puissant? demanda-t-il à Robert d'Artois.

- Cela se fera, cela se fera, mais à son heure, répondit le géant en se levant. Rien ne presse, et je me suis aperçu que trop de hâte était

mauvaise. Je laisse ma chère tante vieillir ; je la laisse s'user en petits procès contre ses vassaux, s'inventer chaque jour de nouveaux ennemis par ses chicanes, et remettre en ordre ses châteaux que j'ai un peu malmenés à la dernière visite que je fis en ses terres, qui sont les miennes. Elle commence à savoir ce qu'il lui en coûte de garder mon bien ! Elle a dû prêter à Monseigneur de Valois cinquante mille livres qu'elle ne reverra jamais, car elles ont fait la dot de mon épouse, sur quoi je vous ai payé. Vous voyez qu'elle n'est pas si nuisible femme qu'on dit, la bonne gueuse. Je me garde seulement de trop la voir, car elle m'aime tant qu'elle pourrait bien me gâter de quelque plat sucré dont on est mort pas mal dans son entourage... Mais j'aurai mon comté, banquier, je l'aurai, soyez-en sûr, et ce jour-là, je vous l'ai promis, vous serez mon trésorier ! Messer Tolomei, raccompagnant ses visiteurs, descendit derrière eux l'escalier, d'une jambe prudente, et les conduisit jusqu'à la porte, sur la rue des Lombards. Roger Mortimer lui ayant demandé à quel intérêt l'argent lui était prêté, le banquier écarta cette question d'un geste de la main.

- Faites-moi seulement la grâce, dit-il, quand vous aurez affaire à ma banque, de monter me voir. Vous aurez sûrement à m'instruire de beaucoup de choses, my Lord. Un sourire accompagnait ces mots, et la paupière gauche s'était un peu soulevée. L'air froid de novembre qui venait de la rue fit frissonner le vieil homme. Aussitôt la porte refermée, Tolomei passa derrière ses comptoirs et entra dans une petite pièce où se tenait le signor Boccace, l'associé des Bardi.

- Ami Boccacio, lui dit-il, achète dès ce jour et demain toutes les monnaies d'Angleterre, de Hollande et d'Espagne, florins d'Italie, doublons, ducats, en bref toutes monnaies de pays étrangers ; offre un denier, et même deux deniers de plus la pièce. Dans quelques jours, elles auront monté du quart. Tous les voyageurs devront s'en fournir auprès de nous, puisque l'or de France n'aura plus liberté de sortir. Je te fais ce marché de compte à demi12. Tolomei savait à peu près ce qu'on pouvait rafler d'or étranger sur la place ; y ajoutant ce qu'il avait en coffres, Tolomei avait déjà calculé que l'opération lui laisserait un bénéfice de quinze à vingt mille livres. Il venait d'en prêter sept mille ; il était sûr de gagner au moins le double et, avec ce gain, il consentirait d'autres prêts. Une routine !

Comme Boccace le félicitait de son habileté, et, tournant le compliment entre ses lèvres minces, disait que ce n'était pas en vain que les compagnies lombardes de Paris avaient choisi messer Spinello Tolomei pour leur capitaine général, celui-ci répondit : - Oh ! après cinquante et des années de métier, je n'y ai plus de 866

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mérite; cela vient de soi-même. Et si vraiment j'étais habile, qu'aurais-je fait? Je t'aurais acheté tes réserves de florins et j'aurais gardé tout le profit pour moi. Mais à quoi cela me servirait-il en vérité? Tu verras, Boccacio, tu es encore très jeune...

L'autre avait pourtant des fils blancs aux tempes.

- ... il arrive un âge où, quand on ne travaille plus que pour soi, on a le sentiment de travailler pour rien. Mon neveu me manque. Pourtant, ses affaires maintenant sont apaisées; je suis certain qu'il ne risque rien à revenir. Mais il refuse, ce diable de Guccio ; il s'entête, par orgueil je crois. Alors cette grande maison, le soir, quand les commis sont partis et les valets couchés, me paraît bien vide. Et voilà que certains jours je me prends à regretter Sienne. - Ton neveu aurait bien dû, dit Boccace, faire ce que j'ai fait moi-même qui me suis trouvé dans une semblable situation avec une dame de Paris. J'ai enlevé mon fils et l'ai emmené en Italie. Messer Tolomei hochait la tête et pensait à la tristesse d'un foyer sans enfants. Le fils de Guccio devait atteindre ces jours-ci ses sept ans ; et jamais Tolomei ne l'avait vu. La mère s'y opposait... Le banquier frottait sa jambe droite qu'il sentait pesante et refroidie, comme s'il y avait eu des fourmis. La mort vous tire de la sorte par les pieds, à petits coups, pendant des années... Tout à l'heure, avant de se mettre au lit, il se ferait porter un bassin d'eau chaude pour y plonger la jambe. IV LA FAUSSE CROISADE

- Monseigneur de Mortimer, je vais avoir grande nécessité de chevaliers vaillants et preux, tels que vous l'êtes, pour entrer dans ma croisade, déclara Charles de Valois. Vous m'allez juger bien orgueilleux de dire "ma croisade" alors qu'en vérité c'est celle de Nôtre-Seigneur Dieu ; mais je dois bien avouer, et tout chacun me le reconnaît, que si cette grande entreprise, la plus vaste et la plus glorieuse qui puisse requérir les nations chrétiennes, vient à se faire, c'est parce que je l'aurai, de mes propres mains, montée. Ainsi, Monseigneur de Mortimer, je vous le propose tout droit, avec ma franche nature que vous apprendrez à connaître: voulez-vous être des miens? Roger Mortimer se redressa sur son siège ; son visage se referma un peu, et ses paupières s'abaissèrent à demi sur ses yeux couleur de pierre. Était-ce une bannière de vingt cuirasses qu'on lui offrait de commander, comme à un petit châtelain de province, ou à un soldat d'aventure échoué là par l'infortune du sort? Une aumône, cette proposition! C'était la première fois que Mortimer était reçu par le comte de Valois, lequel jusqu'à présent avait toujours été pris par ses tâches au Conseil, retenu par les réceptions d'ambassadeurs étrangers, ou en déplacement à travers le royaume. Mortimer voyait enfin l'homme qui gouvernait la France et qui venait ce jour même d'introniser un de ses protégés, Jean de Cherchemont, comme nouveau chancelier13. Mortimer était dans la situation, enviable certes pour un ancien prisonnier à vie mais pénible pour un grand seigneur, de l'exilé qui vient demander, n'a rien à offrir et qui attend tout. L'entrevue avait lieu à l'hôtel du roi de Sicile que Charles de Valois avait reçu de son premier beau-père, Charles de Naples le Boiteux, en présent de noces. Dans la grande salle réservée aux audiences, une douzaine de personnes, écuyers, courtisans, secrétaires, s'entretenaient à voix basse, par petits groupes, en tournant fréquemment leurs regards 868

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vers le maître qui recevait, ainsi qu'un vrai souverain, sur une sorte de trône surmonté d'un dais. Monseigneur de Valois était vêtu d'une grande robe de maison, en velours bleu brodé de V et de fleurs de lis, ouverte sur le devant, et qui laissait voir la doublure de fourrure. Ses mains étaient chargées de bagues ; il portait son sceau privé, gravé dans une pierre précieuse, pendu à la ceinture par une chaînette d'or, et il avait pour coiffure une sorte de bonnet de velours maintenu par un cercle d'or ciselé, une couronne d'appartement. Il était entouré de son fils aîné, Philippe de Valois, un gaillard à grand nez, bien découplé, qui s'appuyait au dossier du trône, et de Robert d'Artois, son gendre, installé sur un tabouret, et tendant vers le foyer ses grandes bottes de cuir rouge.

- Monseigneur, dit Mortimer lentement, si l'aide d'un homme qui est le premier parmi les barons des Marches galloises, qui a gouverné le royaume d'Irlande et commandé en plusieurs batailles, peut vous être de quelque service, je vous apporterai volontiers cette aide pour la défense de la chrétienté, et mon sang vous est dès à présent acquis.

Valois comprit que le personnage était fier qui parlait de ses fiefs des Marches comme s'il les tenait encore. Un homme dont il faudrait ménager l'honneur si l'on voulait en tirer parti. - J'ai l'avantage, sire baron, répondit-il, de voir se ranger sous la bannière du roi de France, c'est-à-dire la mienne, puisqu'il est entendu dès à présent que mon neveu continuera de gouverner le royaume pendant que je commanderai la croisade, de voir, dis-je, se ranger les premiers princes souverains d'Europe : mon parent Jean de Luxembourg, roi de Bohême, mon beau-frère Robert de Naples et Sicile, mon cousin Alphonse d'Espagne, en même temps que les républiques de Gênes et de Venise qui, sur la demande du Très Saint-Père, nous apporteront l'appui de leurs galères. Vous ne serez donc pas en mauvaise compagnie, et je tiendrai à ce que chacun respecte et honore en vous le haut seigneur que vous êtes. La France, dont vos ancêtres sont venus, verra à mieux reconnaître vos mérites que ne semble le faire l'Angleterre.

Mortimer inclina le front en silence. Cette assurance valait ce qu'elle valait ; il veillerait à ce qu'elle ne restât pas simplement de parole.

- Car voici cinquante ans et plus, reprit Monseigneur de Valois, qu'on ne fait rien de grand en Europe pour le service de Dieu ; depuis mon grand-père Saint Louis, tout exactement, qui, s'il y gagna le Ciel, y laissa la vie. Les Infidèles, encouragés par notre absence, ont relevé la tête et se croient partout les maîtres ; ils ravagent les côtes, pillent les bateaux, entravent le commerce et, par leur seule présence, profanent les lieux saints. Nous, qu'avons-nous fait? Nous nous sommes, d'année en année, repliés de toutes nos possessions, de tous nos établissements; nous avons abandonné les forteresses que nous

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avions construites, négligé de défendre les droits sacrés que nous nous étions acquis. Ces temps sont révolus. Au début de l'année, les députés de la Petite Arménie sont venus nous demander secours contre les Turcs. Je rends grâces à mon neveu, le roi Charles Quatrième, d'avoir compris tout l'intérêt de leur démarche et d'avoir appuyé la suite que j'y ai donnée ; au point qu'à présent il s'en arroge même l'idée première ! Mais enfin il est bon qu'il y croie. Ainsi, avant peu, et nos forces rassemblées, nous allons partir et attaquer en terres lointaines les Barbaresques.

Robert d'Artois, qui entendait ce discours pour la centième fois, opinait de la tête d'un air pénétré, tout en s'amusant secrètement de l'ardeur que montrait son beau-père à exposer les belles causes. Car Robert connaissait les dessous du jeu. Il savait qu'on avait effectivement projet de courir aux Turcs, mais en bousculant aussi un peu les chrétiens sur le passage; car l'empereur Andronic Paléologue, qui régnait à Byzance, n'était pas le tenant de Mahomet, qu'on sache? Sans doute, son Église n'était pas tout à fait la bonne, et l'on y faisait le signe de croix à l'envers ; mais c'était tout de même le signe de croix ! Or, Monseigneur de Valois poursuivait toujours l'idée de reconstituer à son profit le fameux empire de Constantinople, étendu non seulement sur les territoires byzantins, mais sur Chypre, sur Rhodes, sur l'Arménie, sur tous les anciens royaumes Courtenay et Lusignan. Et quand il arriverait là-bas, le comte Charles, avec toutes ses bannières, Andronic Paléologue, à ce qu'on pouvait savoir, ne pèserait pas lourd. Monseigneur de Valois roulait dans sa tête des rêves de César...

A remarquer, d'ailleurs, qu'il usait assez bien d'une manouvre qui consistait à toujours demander le plus afin d'obtenir un peu. Ainsi, il avait essayé d'échanger son commandement de la croisade et ses prétentions au trône de Constantinople contre le petit royaume d'Arles, sur le Rhône, à condition qu'on y adjoignît le Viennois. La négociation, entamée au début de l'année avec Jean de Luxembourg, avait échoué par l'opposition du comte de Savoie, et par celle surtout du roi de Naples, lequel ne tenait nullement à voir son turbulent parent se constituer un royaume indépendant au bord de ses possessions de Provence. Alors Monseigneur de Valois s'était remis avec plus d'entrain à la sainte expédition. Il était dit que cette couronne souveraine qui lui avait échappé en Espagne, en Allemagne, en Arles même, il lui faudrait aller la chercher à l'autre bout de la terre !

- Certes, tous les empêchements ne sont pas encore surmontés, poursuivit Monseigneur de Valois. Nous sommes encore en argument avec le Saint-Père sur le nombre de chevaliers et sur les soldes à leur donner. Nous voulons huit mille chevaliers et trente mille hommes à pied, et que chaque baron reçoive vingt sols le jour, chaque chevalier dix ; sept sous et six deniers pour les écuyers, deux sous aux hommes

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de pied. Le pape Jean veut me faire étrécir mon armée à quatre mille chevaliers et quinze mille hommes de piétaille ; il me promet toutefois douze galères armées. Il nous a autorisé la dîme, mais il rechigne aux douze cent mille livres par an, que nous lui demandons pendant cinq ans que durera la croisade, et surtout aux quatre cent mille livres nécessaires au roi de France pour les frais accessoires...

" Dont trois cent mille déjà réservées au bon Charles de Valois lui-même, pensait Robert d'Artois. A ce prix-là, on peut bien commander une croisade ! J'aurais mauvaise grâce à chicaner, puisqu'une part doit m'en revenir14 ! "

- Ah ! si j'eusse été à Lyon, à la place de mon défunt neveu Philippe, lors du dernier conclave, s'écria Valois, j'aurais, sans médire de notre Très Saint-Père, choisi un cardinal qui comprît plus clairement l'intérêt de la chrétienté et qui se fît moins tirer la manche ! - Surtout depuis que nous avons pendu son neveu à Montfaucon, ce dernier mois de mai, observa Robert d'Artois.

Mortimer se tourna sur son siège et regarda Robert d'Artois, surpris, en disant : - Un neveu du pape? Quel neveu?

- Comment, mon cousin, vous ne savez pas? dit Robert d'Artois en profitant de l'occasion pour se lever, car il avait du mal à rester longtemps immobile; et il alla repousser de sa botte les bûches qui brûlaient dans l'âtre.

Mortimer avait déjà cessé pour lui d'être "mon Lord" et il était devenu "mon cousin", à cause d'une lointaine parenté qu'ils s'étaient découverte par les Fiennes; avant peu il serait "Roger", sans plus d'histoires.

- Eh non, au fait, comment l'auriezjvous su? reprit Robert. Vous étiez en geôle par la grâce de votre ami Edouard... Il s'agit d'un baron gascon, Jourdain de l'Isle, auquel le Saint-Père avait donné une sienne nièce en mariage, et qui commit quelques minces méfaits, à savoir voleries, homicides, forcer dames, dépuceler pucelles, et un peu de bougrerie sur les jouvenceaux par surcroît. Il entretenait autour de lui voleurs, meurtriers et autres gens de mauvaise merdaille qui dépouillaient, pour son compte, clercs et laïcs. Comme le pape le protégeait, on lui fit grâce de ces peccadilles, sous la promesse qu'il s'amenderait. Le Jourdain ne sut mieux faire, pour prouver sa pénitence, que de se saisir d'un sergent royal qui venait lui délivrer une sommation, et de le faire empaler... Sur quoi? Sur le bâton à fleur de lis que le sergent portait ! Robert d'Artois eut un grand rire qui trahissait son naturel penchant pour la canaille. - On ne sait à vrai dire quel était plus grand crime, d'avoir occis un officier du roi ou d'avoir enduit les fleurs de lis de la crotte d'un

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sergent. Le sire Jourdain fut pendu au gibet de Montfaucon, où vous pourrez le voir encore, si d'aventure vous passez par là. Les corbeaux lui ont laissé peu de chair. Depuis, nous sommes en fraîcheur avec Avignon.

Et Robert se remit à rire, la gueule en l'air, les pouces dans la ceinture ; et sa joie était si sincère que Roger Mortimer lui-même se mit à rire, par contagion. Et Valois riait aussi, et son fils Philippe... Cela les rendit plus amis de rire ensemble. Mortimer se sentit soudain admis dans le groupe Valois et se détendit un peu. Il regardait avec sympathie le visage de Monseigneur Charles, un visage large, haut en couleurs, d'homme qui mangeait trop et que le pouvoir privait de prendre assez d'exercice. Mortimer n'avait pas revu Valois depuis de rapides rencontres, une fois en Angleterre d'abord, pour les fêtes du mariage de la reine Isabelle, et puis une seconde fois, en 1313, en accompagnant les souverains anglais à Paris, pour le premier hommage. Et tout cela qui semblait hier était déjà bien loin. Dix ans! Monseigneur de Valois, un homme encore jeune à l'époque, était devenu ce personnage massif, imposant... Allons! il ne fallait pas perdre le temps de vivre, ni négliger l'occasion de l'aventure. Cette croisade, après tout, commençait de plaire à Roger Mortimer.

- Et quand donc, Monseigneur, vos nefs lèveront-elles l'ancre? demanda-t-il. - Dans dix-huit mois je pense, répondit Valois. Je vais renvoyer en Avignon une troisième ambassade, pour arrêter définitivement la fourniture des subsides, les bulles d'indulgences, et l'ordre de combat.

- Et ce sera belle chevauchée, Monseigneur de Mortimer, où il faudra vaillance, et où les farauds auront à montrer autre chose que ce qu'ils font en joute, dit Philippe de Valois qui n'avait pas parlé jusque-là et dont le visage se colora un peu.

Le fils aîné de Charles de Valois imaginait déjà les voiles gonflées des galères, les débarquements sur les côtes lointaines, les bannières, les cuirasses, le choc des lourds chevaux de France chargeant les Infidèles, le Croissant piétiné sous le fer des montures, les filles mauresques capturées dans le fond des palais, les belles esclaves nues arrivant enchaînées... Et sur ces grasses gaupes, rien n'empêcherait Philippe de Valois d'assouvir ses désirs. Ses grandes narines déjà s'élargissaient. Car Jeanne la Boiteuse, son épouse, dont la jalousie éclatait en scènes furieuses dès qu'il regardait la poitrine d'une autre femme, resterait en France. Ah ! elle n'était pas de caractère aisé, la sour de Marguerite de Bourgogne ! Or il se peut qu'on aime sa femme et qu'en même temps une force de nature vous pousse à en désirer d'autres. Il faudrait au moins une croisade pour que le grand Philippe osât tromper la Boiteuse.

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Mortimer se redressa un peu et tira sur sa cotte noire. Il voulait revenir au sujet qui lui importait, et qui n'était pas la croisade.

- Monseigneur, dit-il à Charles de Valois, vous pouvez me tenir comme marchant dans vos rangs. Mais je venais aussi quêter de vous...

Le mot était dit. L'ancien Grand Juge d'Irlande l'avait prononcée cette parole sans laquelle aucun solliciteur ne récolte rien, sans laquelle aucun homme puissant n'accorde son appui. Quêter, demander, prier... Il n'était point besoin d'ailleurs qu'il en prononçât davantage. - Je sais, je sais, répondit Charles de Valois; mon gendre Robert m'a mis au fait. Vous souhaitez que j'intrigue pour votre cause auprès du roi Edouard. Or donc, mon très loyal ami... D'un seul coup, parce qu'il avait "quêté", il était devenu un ami. - ... or donc, je ne le ferai pas, parce que cela ne servirait de rien... sinon à m'attirer quelque nouvel outrage ! Savez-vous la réponse que votre roi Edouard m'a fait tenir par le comte de Bouville? Oui, vous la savez, bien sûr... alors que la dispense pour le mariage était déjà demandée au Saint-Père! Quelle figure me donne-t-il? Vais-je aller maintenant lui demander qu'il vous restitue vos terres, vous rétablisse dans vos titres, et qu'il chasse ses honteux Despensers? - Et que par là même, il rende à la reine Isabelle...

- Ma pauvre nièce! s'écria Valois. Je sais, loyal ami, je sais tout! Croyez-vous que je puisse, ou que le roi de France puisse, faire changer le roi Edouard à la fois de mours et de ministres? Vous ne devez pas ignorer toutefois que lorsqu'il a envoyé l'évêque de Rochester pour réclamer votre livraison nous avons refusé; nous avons refusé de seulement recevoir l'évêque ! Premier affront que je rends à Edouard en échange du sien. Nous sommes liés, vous et moi, Monseigneur de Mortimer, par les outrages qui nous ont été infligés. Et si l'occasion nous vient, à l'un ou à l'autre, de nous venger, je vous fais foi, cher sire, que nous nous vengerons ensemble. Mortimer, sans en rien montrer, sentit le désespoir l'envahir. L'entretien, dont Robert d'Artois lui avait promis miracle... "Mon beau-père Charles peut tout; s'il vous prend en amitié, et il ne manquera pas de le faire, vous êtes sûr de triompher..." l'entretien semblait achevé. Et qu'en résultait-il? Du vent. La promesse d'un vague commandement dans dix-huit mois, au pays des Turcs. Roger Mortimer songeait déjà à quitter Paris, à se rendre auprès du pape; et si de ce côté-là il n'obtenait rien, alors, il irait trouver l'empereur d'Allemagne... Ah! elles étaient amères les déceptions de l'exil. Son oncle de Chirk les lui avait prédites...

Ce fut alors que Robert d'Artois, dans le silence gêné qui s'était fait, dit: - Cette occasion de la vengeance dont vous parlez, Charles, pourquoi ne la ferions-nous pas naître?

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II était le seul, à la cour, qui appelait le comte de Valois par son prénom, n'ayant pas changé d'habitude depuis le temps où ils n'étaient que cousins; et puis sa taille, sa force, sa truculence, lui donnaient des droits qui n'étaient qu'à lui.

- Robert a raison, dit Philippe de Valois. On pourrait, par exemple, inviter le roi Edouard à la croisade, et là...

Un geste imprécis acheva sa pensée. Il était imaginatif, décidément, le grand Philippe ! Il voyait le passage d'un gué, ou mieux encore une rencontre en plein désert avec un parti d'Infidèles. On laissait Edouard s'engager à la charge, puis on l'abandonnait froidement aux mains des Turcs... voilà une belle vengeance !

- Jamais, s'écria Charles de Valois, jamais Edouard ne joindra ses bannières aux miennes. D'abord peut-on même parler de lui comme d'un roi chrétien? Ce sont les Maures qui ont de pareilles mours!

En dépit de cette indignation, Mortimer fut saisi d'inquiétude. Il savait trop ce que valent les paroles des princes, et comment les ennemis de la veille peuvent se réconcilier le lendemain, même faussement, quand ils y ont intérêt. S'il prenait envie à Monseigneur de Valois, pour grossir sa croisade, d'y convier Edouard, et si Edouard feignait d'accepter... - Quand bien même le feriez-vous, Monseigneur, dit Mortimer, il y a peu de chances que le roi Edouard réponde à votre invite ; il aime les jeux du corps mais déteste les armes, et ce n'est point lui, je vous l'assure, qui m'a vaincu à Shrewsbury. Edouard prétextera, et avec juste raison, les dangers que lui font courir les Écossais...

- Mais j'en veux bien, moi, des Écossais, dans ma croisade ! dit Valois. Robert d'Artois frappa ses énormes poings l'un contre l'autre à petits coups. La croisade lui était totalement indifférente, et même, à vrai dire, il n'en avait aucune envie. D'abord il vomissait en mer. Sur terre, tout ce qu'on voulait, mais rien sur l'eau; un nourrisson y était plus fort que lui ! Et puis il songeait avant tout à la reprise de son comté d'Artois, et une course de cinq ans au bout du monde ne ferait guère progresser ses affaires. Le trône de Constantinople n'était pas dans son héritage, et il ne lui plaisait en rien de se retrouver un jour commandant quelque île pelée dans des eaux perdues. Il n'avait pas d'intérêt non plus au commerce des épices, ni le besoin d'aller enlever des femmes aux Turcs ; Paris regorgeait de houris à cinquante sols et de bourgeoises qui coûtaient encore moins ; et Madame de Beaumont, sa compagne, fille de Monseigneur de Valois ici présent, fermait les yeux sur toutes ses incartades. Donc, cette croisade, il importait surtout à Robert d'en reculer le plus possible l'échéance ; tout en feignant de l'encourager, il ne travaillait qu'à la retarder. Il avait son idée en tête et ce n'était pas pour rien qu'il avait conduit Roger Mortimer à son beau-père.

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- Je me demande, Charles, dit-il, s'il serait bien sage de laisser longtemps le royaume de France dépourvu d'hommes, privé de sa noblesse et de votre commandement, à la merci du roi d'Angleterre qui montre assez qu'il ne nous veut pas de bien. - Les châteaux seront pourvus, Robert; et nous y laisserons des garnisons à suffisance, répondit Valois.

- Mais sans noblesse, sans la plupart des chevaliers, et sans vous, je le répète, qui êtes notre grand homme de guerre. Qui défendra le royaume en notre absence? Le connétable, bientôt sur ses septante-cinq ans, et dont c'est miracle qu'il se soutienne encore en selle? Notre roi Charles? Si Edouard, comme nous le dit Lord Mortimer, se plaît peu aux batailles, notre gentil cousin s'y entend encore moins. Au reste, à quoi s'entend-il, sinon à paraître, frais et souriant, devant son peuple? Ce serait folie d'offrir le champ aux mauvaisetés d'Edouard sans l'avoir auparavant affaibli d'une défaite.

- Alors aidons les Écossais, proposa Philippe de Valois. Débarquons sur leurs côtes et soutenons leur lutte. Pour ma part, j'y suis prêt.

Robert d'Artois baissa le nez pour ne point montrer ce qu'il pensait. On en verrait de belles, si Philippe prenait le commandement d'une équipée en Ecosse! L'héritier des Valois avait fait la preuve de ses aptitudes, en Italie, où on l'avait envoyé soutenir le légat du pape contre les Visconti de Milan. Arrivé fièrement avec ses bannières, Philippe s'était si bien laissé manouvrer et rouler en farine par Galeaz70 Visconti qu'il avait tout cédé en croyant tout gagner, et s'en était retourné sans même avoir livré la plus petite bataille.

Roger Mortimer, pour sa part, parut quelque peu blessé par la suggestion de Philippe de Valois. Car s'il était l'adversaire du roi Edouard, l'Angleterre, tout de même, était sa patrie ! - Pour l'instant, dit-il, les Écossais se tiennent assez en paix, et semblent décidés à respecter le traité qu'ils nous ont imposé l'autre année.

- Et puis l'Ecosse, l'Ecosse... renchérit Robert, il faut passer la mer! Réservons donc nos nefs pour la croisade. Mais nous avons peut-être meilleur terrain pour défier ce bougre d'Edouard. Il n'a pas rendu hommage pour l'Aquitaine. Si nous le forcions à venir défendre ses droits en France, dans son duché, et qu'à cette occasion nous allions l'écraser, d'abord nous serions tous vengés, et, par surcroît, il se tiendrait au calme pendant notre absence.

Valois tournait ses bagues et réfléchissait. Une fois de plus Robert se révélait un conseiller avisé. L'idée était vague encore que ce dernier venait d'émettre, mais déjà Valois en apercevait tous les développements. D'abord, l'Aquitaine ne se présentait pas à lui comme une terre inconnue; il y avait fait campagne, sa première grande campagne, victorieuse, en 1294. LA LOUVE DE FRANCE

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- Ce serait à coup sûr, dit-il, un bon entraînement pour notre chevalerie qui n'a point vraiment guerroyé depuis longtemps, et un motif aussi pour éprouver cette artillerie à poudre dont les Italiens commencent à faire usage. Notre vieil ami Tolomei s'offre à nous en fournir. Certes, le roi de France peut mettre le duché d'Aquitaine sous sa main pour défaut d'hommage... Il resta pensif un instant.

- Mais il ne s'ensuivra pas forcément combat d'armée, conclut-il. On négociera comme de coutume ; ce deviendra affaire de parlements et d'ambassades. Et puis, en rechignant, l'hommage sera rendu. Ce n'est pas une bonne cause.

Robert d'Artois se rassit, les coudes sur les genoux et les poings sous le menton. - On peut découvrir, dit-il, un plus efficace prétexte que le défaut d'hommage. Ce n'est pas à vous, cousin Mortimer, que je vais apprendre toutes les difficultés, chicanes et batailles qui sont nées de l'Aquitaine, depuis que la duchesse Aliéner, ayant décoré de très fortes ramures le front de son premier époux, notre roi Louis Septième, s'en fut par son second mariage porter son corps folâtre ainsi que son duché à votre roi Henry Deuxième d'Angleterre. Ni je ne vais non plus vous enseigner le traité par lequel le roi Saint Louis, qui s'était mis en tête d'ordonner toutes choses avec équité, voulut mettre un terme à cent ans de guerre15. Mais l'équité ne vaut rien aux règlements entre les royaumes. Le traité de 1259 n'était qu'un gros nid à embrouilles. Une chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Le sénéchal de Joinville lui-même, le grand-oncle de votre épouse, cousin Mortimer, et qu'on savait si dévoué au saint roi, lui avait déconseillé de jamais le signer. Non, reconnaissons-le, tout franc, ce traité-là était une sottise ! Depuis la mort de Saint Louis, ce ne sont que disputes, discussions, traités conclus, traités reniés, hommages rendus mais avec des réserves, audiences des parlements, plaignants déboutés, plaignants condamnés, révoltes dans le terroir et nouvelles audiences de justice. Mais quand vous-même, Charles, demanda Robert se tournant vers Valois, avez été envoyé par votre frère Philippe le Bel en Aquitaine où vous avez remis l'ordre de si belle façon, quel fut le motif donné à votre départ? - Une grosse émeute qu'il y eut à Bayonne, où matelots de France et d'Angleterre en vinrent aux mains, et où le sang coula.

- Eh bien ! s'écria Robert, il nous faut inventer l'occasion d'une nouvelle émeute de Bayonne. Il faut agir en quelque lieu pour que les gens des deux rois se cognent assez fort et se tuent un peu. Et le lieu pour cela, je crois bien que je le connais.

Il pointa son énorme index vers ses interlocuteurs et enchaîna : - Dans le traité de Paris, confirmé par la paix de l'an 1303, revu à Périgueux en l'an 1311, il a toujours été réservé le cas de certaines

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seigneuries qu'on appelle privilégiées et qui, bien que situées en terre d'Aquitaine, demeurent sous l'allégeance directe du roi de France. Or ces seigneuries elles-mêmes ont, en Aquitaine, des dépendances vassales. Et jamais il ne fut tranché du cas des dépendances, pour savoir si elles relevaient directement du roi de France, ou bien du duc d'Aquitaine. Vous voyez? - Je vois, dit Monseigneur de Valois.

Son fils Philippe ne voyait pas. Il ouvrait de grands yeux bleus, et son incompréhension était si visible que son père lui expliqua :

- Mais si, mon fils. Imagine que je t'accorde, comme si c'était fief, tout cet hôtel. Mais je m'y réserve franc usage et disposition de cette salle où nous sommes. Or, de cette salle dépend le cabinet de passage que commande cette porte. Qui de nous a juridiction sur le cabinet de passage et doit pourvoir au mobilier et au nettoyage? Le tout, ajouta Valois en revenant à Robert, est de trouver une dépendance assez importante pour que l'action qu'on y engagera oblige Edouard à soutenir l'épreuve.

- Vous avez, répondit le géant, une dépendance bien désignée qui est la terre de Saint-Sardos, laquelle est afférente au prieuré de Sarlat dans le diocèse de Périgueux. La situation en fut déjà débattue lorsque Philippe le Bel conclut avec le prieur de Sarlat un traité de pariage qui faisait le roi de France coseigneur de cette seigneurie. Edouard le Premier en avait appelé alors au Parlement de Paris, mais rien ne fut tranché16. Que sur la dépendance de Saint-Sardos, le roi de France, coseigneur de Sarlat, place une garnison efentreprenne la construction d'une forteresse un peu menaçante, que va faire alors le roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine? Il va donner ordre à son sénéchal de s'y opposer, et d'y envoyer garnison. A la première rencontre entre deux soldats, au premier officier du roi qu'on maltraite ou seulement qu'on insulte... Robert ouvrit les mains, comme si la conclusion s'offrait d'elle-même. Et Monseigneur de Valois, dans ses velours bleus brodés d'or, se leva de son trône. Il se voyait déjà en selle, à la tête des bannières; il repartait pour cette Guyenne où déjà, trente ans plus tôt, il avait fait triompher les armes du roi de France !

- J'admire en vérité, mon frère, s'écria Philippe de Valois, qu'un si bon chevalier comme vous l'êtes, soit instruit des procédures autant qu'un clerc.

- Bah ! mon frère, je n'y ai pas grand mérite. Ce n'est pas par goût que j'ai été amené à m'enquérir de toutes les coutumes de France et arrêts de parlements; c'est pour mon procès d'Artois. Et puisque, jusqu'à ce jour, cela ne m'a point servi, qu'au moins cela serve à mes amis ! acheva Robert d'Artois en s'inclinant devant Roger Mortimer,

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comme si la vaste machination projetée n'avait d'autre motif ni d'autre but que de complaire au réfugié.

- Votre venue nous est d'une grande aide, sire baron, renchérit Charles de Valois, car nos causes sont liées et nous ne manquerons pas de vous demander vos conseils, très étroitement, en toute cette entreprise... que Dieu veuille protéger! Il se peut qu'avant longtemps nous marchions ensemble vers l'Aquitaine.

Mortimer se sentait dérouté, dépassé. Il n'avait rien fait, rien dit, rien suggéré; sa seule présence avait été l'occasion pour les autres de concrétiser leurs aspirations secrètes. Et maintenant on le requérait pour une guerre contre son propre pays, sans qu'aucun choix lui fût laissé. Ainsi, et si Dieu le voulait, les Français allaient faire la guerre, en France, aux sujets français du roi d'Angleterre, avec la participation d'un grand seigneur anglais, et en usant des subsides consentis par le pape pour délivrer l'Arménie des Turcs.

V ATTENTE

La fin de l'automne s'écoula, et tout l'hiver, et le printemps encore et le début de l'été. Lord Mortimer vit les quatre saisons passer sur Paris, la boue s'amasser dans les rues étroites, puis la neige blanchir les prés de Saint-Germain, puis les bourgeons s'ouvrir aux arbres des berges de Seine, et le soleil briller sur la tour carrée du Louvre, sur la ronde tour de Nesle, sur la flèche aiguë de la Sainte-Chapelle.

Un émigré attend. C'est son rôle, et presque, croirait-on, sa fonction. Il attend que le mauvais sort passe ; il attend que les gens, dans le pays où il a pris refuge, aient fini de régler leurs propres affaires. Passés les moments de l'arrivée, où ses revers suscitent la curiosité, où chacun veut s'emparer de lui comme d'un animal de montre, sa présence bientôt devient lassante. Il semble toujours porteur d'un reproche muet. Mais on ne saurait s'occuper de lui à chaque instant; il est le demandeur, il peut bien patienter, après tout !

Donc, Roger Mortimer attendait, comme il avait attendu deux mois en Picardie, chez son cousin Jean de Fiennes, que la cour de France fût rentrée à Paris, comme il avait attendu que Monseigneur de Valois trouvât, parmi toutes ses tâches, l'heure de le recevoir... Il attendait maintenant une guerre de Guyenne qui seule pouvait changer son destin. Oh ! Monseigneur de Valois n'avait pas lanterné à donner les ordres. Les officiers du roi de France, ainsi que Robert l'avait conseillé, avaient bien entrepris, à Saint-Sardos, sur les dépendances litigieuses de la seigneurie de Sarlat, les fondations d'une forteresse ; mais une forteresse ne s'élève pas en un jour, ni même en trois mois, et les gens du roi d'Angleterre n'avaient pas paru, du moins au début, s'émouvoir outre mesure. Aucun incident ne s'était encore produit. Roger Mortimer profitait de ses loisirs pour parcourir cette capitale qu'il n'avait qu'entrevue au cours d'un bref voyage, et pour découvrir

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le grand peuple de France qu'il connaissait bien mal. Quelle nation puissante, nombreuse, et combien différente de l'Angleterre! On se croyait semblables, de part et d'autre de la mer, parce que dans les deux pays les noblesses étaient de même souche ; mais que de disparités, à considérer les choses de plus près ! Toute la population du royaume d'Angleterre, avec ses deux millions d'âmes, n'atteignait pas le dixième du total des sujets du roi de France. C'était à près de vingt-deux millions qu'il fallait évaluer le nombre des Français. Paris, à soi seul, comptait trois cent mille âmes quand Londres n'en avait que quarante mille17. Et quel grouillement dans ses rues, quelle activité de négoce et d'industrie, quelle dépense! Il suffisait, pour s'en convaincre, de se promener sur le Pont-au-Change ou le long du quai des Orfèvres, et d'écouter bruire, dans le fond des boutiques, tous les petits marteaux à battre l'or ; de traverser, en se pinçant un peu le nez, le quartier de la Grande Boucherie, derrière le Châtelet, où travaillaient les tripiers et les écorcheurs; de suivre la rue Saint-Denis où se tenaient les merciers ; d'aller tâter les étoffes sous les grandes halles aux Drapiers... Dans la rue des Lombards, plus silencieuse, et que maintenant Lord Mortimer connaissait bien, se traitaient les grandes affaires.

Près de trois cent cinquante corporations et maîtrises réglaient la vie de tous ces métiers ; chacune avait ses lois, ses coutumes, ses fêtes, et il n'était pratiquement pas de jour dans l'année où, après messe entendue et discussion en parloir, un grand banquet n'unît maîtres et compagnons, tantôt les chapeliers, tantôt les fabricants de cierges, tantôt les tanneurs... Sur la montagne Sainte-Geneviève, tout un peuple de clercs, de docteurs en bonnets, disputaient en latin, et les échos de leurs controverses sur l'apologétique ou les principes d'Aris-tote allaient ensemencer d'autres débats dans la chrétienté entière.

Les grands barons, les grands prélats, et beaucoup de rois étrangers avaient en ville une demeure où ils tenaient une sorte de cour. La noblesse hantait les rues de la Cité, la Galerie mercière du palais royal, les abords des hôtels de Valois, de Navarre, d'Artois, de Bourgogne, de Savoie. Chacun de ces hôtels était comme le siège d'une représentation permanente des grands fiefs ; les intérêts de chaque province s'y concentraient. Et la ville croissait, sans cesse, poussant ses faubourgs sur les jardins et les champs, hors des murs d'enceinte de Philippe Auguste qui commençaient à disparaître, noyés dans les constructions nouvelles. Si l'on poussait un peu hors de Paris, on voyait que les campagnes étaient prospères. De simples porchers, des bouviers, possédaient fréquemment une vigne ou un champ en propre. Les femmes employées aux travaux de la terre, ou à d'autres métiers, ne travaillaient jamais le samedi après-midi qui pourtant leur était payé ; d'ailleurs, en tous lieux, on quittait le travail le samedi au troisième coup de vêpres. Les

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fêtes religieuses, nombreuses, étaient chômées, tout comme les fêtes de corporations. Et pourtant, ces gens-là se plaignaient. Or, quels étaient leurs principaux sujets de doléances? Les tailles, les impôts, assurément, comme en tous temps et en tous pays, mais le fait aussi qu'ils eussent toujours au-dessus d'eux quelqu'un dont ils dépendaient. Ils avaient le sentiment de ne jamais vraiment disposer d'eux-mêmes ni des fruits de leur effort. Il demeurait en France, malgré les ordonnances de Philippe V insuffisamment suivies, beaucoup plus de serfs proportionnellement qu'en Angleterre où la plupart des paysans étaient des hommes libres, tenus d'ailleurs de s'équiper pour l'armée, et qui pouvaient faire entendre leur voix aux assemblées royales. Cela faisait mieux comprendre que le peuple d'Angleterre eût exigé des chartes de ses souverains. En revanche, la noblesse de France n'était point divisée comme celle d'Angleterre; il s'y trouvait bien des ennemis jurés pour questions d'intérêts particuliers, tels Robert d'Artois et sa tante Mahaul; il s'y formait des clans, des coteries, mais toute cette noblesse reprenait cohésion lorsqu'il s'agissait de ses intérêts généraux ou de la défense du royaume. L'idée de nation y était plus précise et plus forte.

La seule vraie similitude, en ce temps-là, qui existait entre les deux pays, tenait à la personne même de leurs rois. A Londres comme à Paris, les couronnes étaient échues à des hommes faibles, ignorant ce souci véritable de la chose publique sans lequel un prince n'est prince que de nom. Mortimer avait été présenté au roi de France et l'avait revu à plusieurs reprises ; il n'avait pu se former une bien haute opinion de cet homme de vingt-neuf ans, que ses seigneurs appelaient Charles le Bel, et son peuple Charles le Biau, mais qui, sous sa noble apparence, n'avait pas deux onces de cervelle.

- Avez-vous trouvé un logis convenable, messire de Mortimer? Votre épouse est-elle avec vous? Ah ! comme vous devez en être privé ! Combien d'enfants vous a-t-elle donnés? C'était là à peu près toutes les paroles que le roi avait adressées à l'exilé ; et chaque fois il lui redemandait : " Votre épouse est-elle avec vous? Combien d'enfants en avez-vous eus?" ayant, entre deux entrevues, oublié la réponse. Ses préoccupations semblaient être seulement d'ordre domestique et conjugal. Son triste mariage avec Blanche de Bourgogne, et dont il gardait blessure, avait été dissous par une annulation où lui-même n'était pas apparu sous le meilleur jour. On l'avait aussitôt remarié à Marie de Luxembourg, jeune sour du roi de Bohême avec lequel Monseigneur de Valois, justement dans ce moment-là, voulait s'entendre au sujet du royaume d'Arles. Et voici qu'à présent Marie de Luxembourg était enceinte, et Charles le Bel l'entourait d'attentions un peu sottes.

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L'incompétence du roi n'empêchait pas que la France s'occupât des affaires du monde entier. Le Conseil gouvernait au nom du roi, et Monseigneur de Valois au nom du Conseil. On donnait des avis à la papauté ; plusieurs chevaucheurs, qui touchaient huit livres et quelques deniers par voyage - un vrai patrimoine - avaient pour unique service d'acheminer le courrier vers Avignon. Et d'autres ainsi, vers Naples, vers l'Aragon, vers l'Allemagne. Car on veillait beaucoup aux questions d'Allemagne, où Charles de Valois et son compère Jean de Luxembourg s'étaient entendus pour faire excommunier l'empereur Louis de Bavière, de telle sorte que la couronne du Saint Empire pût être offerte... à qui donc? mais à Monseigneur de Valois lui-même qui s'entêtait en son vieux rêve. Chaque fois que le siège du Saint Empire se trouvait vacant, Monseigneur de Valois se portait candidat. De quel prestige accru bénificierait la croisade si son chef se trouvait élu empereur !

Mais il ne fallait pas négliger pour autant de surveiller la Flandre, cette Flandre qui causait de permanents soucis à la couronne, selon que les populations s'y révoltaient contre leur comte parce que celui-ci se montrait fidèle au roi de France ou bien que le comte lui-même se révoltait contre le roi pour satisfaire ses populations. Et puis enfin, on s'occupait de l'Angleterre, et Roger Mortimer était appelé chez Valois chaque fois qu'une question se posait à ce sujet. Mortimer avait loué logis, près de l'hôtel de Robert d'Artois, dans la rue Saint-Germain-des-Prés et devant l'hôtel de Navarre. Gérard de Alspaye, qui le suivait depuis son évasion de la Tour, commandait sa maison où le barbier Ogle tenait office de valet de chambre, et qui se grossissait petit à petit de réfugiés obligés à l'exil, eux aussi, par la haine des Despensers. En particulier était arrivé John Maltravers, seigneur anglais du parti de Mortimer, et descendant comme lui d'un compagnon du Conquérant. Ce Maltravers avait la face longue et sombre, les cheveux pendants, les dents immenses ; il ressemblait à son cheval. Il n'était pas très agréable compagnon et faisait sursauter les gens par des rires saccadés, hennissants, dont on cherchait en vain les motifs. Mais dans l'exil, on ne choisit pas ses amis; l'infortune commune vous les impose. Par Maltravers, Mortimer apprit que sa femme avait été transférée au château de Skipton, dans le comté d'York, avec pour toute suite une dame, un écuyer, une blanchisseuse, un valet et un page, et qu'elle recevait treize shillings et quatre deniers par semaine pour son entretien et celui de ses gens; presque la prison...

Quant à la reine Isabelle, son sort devenait de jour en jour plus pénible. Les Despensers la pillaient, la dépouillaient, l'humiliaient avec une patiente perfection dans la cruauté. " II ne me reste plus en propre que la vie, faisait-elle dire à Mortimer, et je crains fort qu'on ne s'apprête à me l'ôter. Hâtez mon frère à ma défense. "

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Mais le roi de France... " Votre épouse est-elle auprès de vous? Avez-vous des fils?"... s'en remettait aux avis de Monseigneur de Valois qui lui-même remettait tout au résultat de ses actions d'Aquitaine. Et si d'ici-là les Despensers assassinaient la reine? - Ils n'oseront pas, répondait Valois.

Mortimer allait glaner d'autres nouvelles chez le banquier Tolomei qui lui faisait passer son courrier outre-Manche. Les Lombards avaient un meilleur réseau de poste que la cour, et leurs voyageurs étaient plus habiles à dissimuler les messages. Ainsi la correspondance entre Mortimer et l'évêque d'Orleton était à peu près régulière.

L'évêque avait payé cher d'avoir monté l'évasion de Mortimer ; mais il était courageux et tenait tête au roi. Premier prélat d'Angleterre jamais traduit devant une juridiction laïque, il avait refusé de répondre à ses accusateurs, appuyé d'ailleurs par tous les archevêques du royaume qui voyaient leurs privilèges menacés. Edouard avait poursuivi le procès, fait condamner Orleton, et ordonné la confiscation de ses biens. Edouard venait également d'écrire au pape pour demander la déposition de l'évêque, comme rebelle; il était important que Monseigneur de Valois agît auprès de Jean XXII pour empêcher une telle mesure dont le résultat eût été de porter la tête d'Orleton sur le billot.

Pour Henry Tors-Col, la situation était confuse. Edouard l'avait fait en mars comte de Lancastre, lui rendant les titres et les biens de son frère décapité, dont le grand château de Kenilworth. Puis, tout aussitôt, pour avoir eu connaissance d'une lettre d'encouragement et d'amitié adressée à Orleton, Edouard avait accusé Tors-Col de haute trahison.

Tolomei, à chaque visite que Mortimer lui rendait, ne manquait pas de dire à l'exilé : - Puisque vous voyez souvent Messeigneurs de Valois et d'Artois, et que vous êtes bien leur ami, rappelez-leur, je vous en prie, ces bouches à poudre qu'on a expérimentées en Italie et qui serviront beaucoup aux sièges des villes. Mon neveu à Sienne, et les Bardi à Florence, peuvent s'occuper de les fournir; ce sont pièces d'artillerie plus faciles à mettre en place que les grosses catapultes à balancier, et qui font plus de dégâts. Monseigneur de Valois devrait bien en équiper sa croisade...

Les femmes, dans le début, s'étaient assez intéressées à Mortimer, à cet étranger au beau torse, tout vêtu de noir, austère, et qui mordillait la cicatrice blanche qu'il avait à la lèvre. Elles lui avaient fait raconter vingt fois son évasion; tandis qu'il parlait, de belles poitrines se soulevaient sous les transparentes gorgières de lin. Sa voix, qui était grave, presque rauque, avec un accent inattendu sur certains mots, touchait les cours oisifs. Robert d'Artois, à bien des reprises, avait voulu pousser le baron anglais dans ces bras qui ne

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demandaient qu'à s'ouvrir, comme il s'était offert aussi à lui procurer quelques follieuses, par paire ou par tercet, pour le distraire de ses soucis. Mais Mortimer n'avait cédé à aucune tentation, au point qu'on se demandait d'où lui venait cette rare vertu, et s'il ne partageait pas les mours de son roi.

On ne pouvait imaginer la vérité, à savoir que cet homme, le même qui avait parié son salut sur la mort d'un corbeau, avait misé son retour en fortune sur sa chasteté. Il s'était fait la promesse de ne pas toucher femme avant d'avoir retrouvé et la terre d'Angleterre, et ses titres, et sa puissance. Un vou de chevalier, tel qu'auraient pu le prononcer un Lancelot, un Amadis, un compagnon du roi Arthur. Mais Roger Mortimer devait s'avouer, après tant de mois, qu'il avait choisi son vou un peu légèrement, et ceci contribuait à lui assombrir l'humeur...

Enfin de satisfaisantes nouvelles arrivèrent d'Aquitaine. Le sénéchal du roi d'Angleterre, messire Basset, homme d'autant plus sourcilleux que son nom prêtait à rire, commença de s'inquiéter de la forteresse qui s'élevait à Saint-Sardos. Il y vit une usurpation des droits de son maître, et une insulte à sa propre personne. Ayant réuni quelques troupes, il entra dans Saint-Sardos à l'improviste, mit la bourgade au pillage, appréhenda les officiers chargés de surveiller les travaux et les pendit aux poteaux fleurdelisés qui signalaient la suzeraineté du roi de France. Messire Ralph Basset n'était point seul dans cette expédition ; plusieurs seigneurs de la région lui avaient prêté la main.

Robert d'Artois, le jour qu'il en fut informé, alla quérir aussitôt Mortimer et l'entraîna chez Charles de Valois. Il débordait de joie et de fierté, Monseigneur d'Artois; il riait plus fort que de coutume et donnait à ses familiers d'amicales tapes qui les envoyaient rebondir contre les murs. Enfin l'on tenait l'occasion, née de son inventive cervelle !

L'affaire fut aussitôt évoquée au Conseil étroit ; on fit les représentations d'usage, et les coupables du sac de Saint-Sardos se virent assignés devant le parlement de Toulouse. Allaient-ils se présenter, reconnaître leurs torts, faire soumission? On le craignait. Par chance, l'un d'entre eux, un seul, Raymond Bernard de Montpezat, refusa de se rendre à la convocation. Il n'en fallait pas davantage. On rendit un jugement par défaut, et Jean de Roye, qui avait succédé à Pierre-Hector de Galard comme grand maître des arbalétriers, fut envoyé en Guyenne avec petite escorte afin de se saisir du sire de Montpezat, de ses biens, et de présider au démantèlement de son château. Or ce fut le sire de Montpezat qui l'emporta. Il retint prisonnier Jean de Roye et exigea rançon pour le rendre. Le roi Edouard n'était pour rien dans cet incident mais son cas s'aggravait par la force des choses; et Robert d'Artois exultait. Car un grand maître 884

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des arbalétriers n'est pas un homme qu'on séquestre sans qu'il s'ensuive des conséquences graves ! De nouvelles représentations furent adressées au roi d'Angleterre, directement cette fois, et assorties d'une menace de confiscation du duché. Au début d'avril, Paris vit arriver le comte de Kent, demi-frère du roi Edouard, secondé de l'archevêque de Dublin; ils venaient proposer à Charles IV, pour régler leur différend, de renoncer tout simplement à l'hommage d'Edouard. Mortimer, qui rencontra Kent à cette occasion - leurs rapports restèrent courtois bien que leur situation fût difficile - lui démontra l'inutilité totale de cette démarche. Le jeune comte de Kent en était d'ailleurs lui-même persuadé; il s'acquittait de sa mission sans plaisir. Il repartit en emportant le refus du roi de France, transmis de méprisante manière par Charles de Valois. La guerre inventée par Robert d'Artois semblait sur le point d'éclater.

Continuer : partie 4 sur 34