Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
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dynastie... J'ai dit au pape : " Très Saint-Père, la France se fissure. " Je n'avais point tort. Je me suis seulement trompé sur le temps.
Je donnais deux ans pour que se produisît l'écroulement. Il n'en a même pas fallu un. Et nous n'avons pas encore vu le pire. Que voulez-vous? Quand il n'y a point de fermeté à la tête, comment pourrait-on attendre qu'il y en ait dans les membres? A présent, il nous faut tenter de recoller les morceaux, vaille que vaille, et pour cela nous voilà en nécessité de recourir aux bons offices de l'Allemagne, et de donner du coup plus d'autorité à cet Empereur dont nous aurions plutôt souhaité museler l'arrogance. Avouez qu'il y a de quoi pester ! Allez maintenant, Archambaud, reprendre votre monture et vous placer en tête du cortège. Je veux que pour entrer dans Bourges, même si l'heure est tardive, on puisse voir flotter votre pennon du Périgord à côté de celui du Saint-Siège. Et faites écarter les rideaux de ma litière, pour les bénédictions.
DEUXIÈME PARTIE
LE BANQUET DE ROUEN
I
DISPENSES ET BÉNÉFICES
Oh' ce Monseigneur de Bourges m'a fort échauffé les humeurs, pendant ces trois jours que nous avons passés en son palais Que voilà donc un prélat qui a l'hospitalité bien encombrante et bien quémandeuse' Tout le temps à vous tirer par la robe pour obtenir quelque chose Et que de protégés et de clients a cet homme-là, auxquels il a fait promesses et qu'il vous jette dans les souliers " Puis-je présenter à Sa Très Sainte Emmenée un clerc de grand mérite Sa Très Sainte Emmenée voudra-t-elle abaisser son regard bienveillant vers le chanoine de je ne sais quoi J'ose recommander aux faveurs de Votre Très Sainte Emmenée " Je me suis vraiment tenu à quatre, hier soir, pour ne pas lui lâcher " Allez vous purger, l'évêque, et veuillez oui, la paix à ma Sainte Emmenée ' "
Je vous ai pris avec moi, ce matin, Calvo vous commencez à mieux tolérer, j'espère, le balancement de ma litière, d'ailleurs je serai bief pour que nous récapitulions bien précisément ce que je lui ai accordé, et rien de plus Car il ne va pas manquer, maintenant qu'il est dans notre route, de vous venir bassiner de prétendus agréments que j'aurais donnés à toutes ses requêtes Déjà, il m'a dit "Pour les dispenses mineures, je n'en veux point fatiguer Votre Très Sainte Emmenée, je les présenterai à messire Francesco Calvo, qui est assurément personne de grand savoir, ou bien à messire du Bousquet " Holà ' Je n'ai pas emmené avec moi un auditeur pontifical, deux docteurs, deux licenciés es lois et quatre bacheliers pour relever de leur illégitimité tous les fils de prêtres qui disent la messe dans ce diocèse, ou > possèdent un bénéfice C'est merveille d'ailleurs qu'après toutes les dispenses qu'accorda durant son pontificat mon saint protecteur, le pape Jean XXII près de cinq mille, dont plus de la moitié à des bâtards de curés, et moyennant pénitence d'argent, bien sûr, ce qui aida fort a restaurer
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LES ROIS MAUDITS
le trésor du Saint-Siège... il se retrouve aujourd'hui autant de tonsurés qui sont les fruits du péché. Comme légat du pape, j'ai latitude de donner dix dispenses au cours de ma mission, pas davantage. J'en accorde deux à Monseigneur de Bourges; c'est déjà trop. Pour les offices de notaire, j'ai droit d'en conférer vingt-cinq, et à des clercs qui m'auront rendu de personnels services, pas à des gens qui se sont glissés dans les papiers de Monseigneur de Bourges. Vous lui en donnerez un, en choisissant le plus bête et le moins méritant, pour qu'il ne lui en vienne que des ennuis. Si l'on s'étonne, vous répondrez: "Ah! c'est Monseigneur qui l'a recommandé tout expressément..." Pour les bénéfices sans charge d'âmes, autrement dit les commendes, que ce soit à des ecclésiastiques ou des laïcs, nous n'en distribuerons aucune. "Monseigneur de Bourges en demandait trop. Son Éminence n'a pas voulu faire de jalousies... " Et j'en ajouterai une ou deux à Monseigneur de Limoges, qui s'est montré plus discret. Ne dirait-on pas que je suis venu d'Avignon tout seulement pour répandre les faveurs et les profits autour de ce Monseigneur de Bourges? Je prise peu les gens qui se poussent en faisant étalage de beaucoup d'obligés et il se leurre, cet évêque-là, s'il croit que je parlerai de lui pour le chapeau. Et puis je l'ai trouvé bien indulgent pour les fratricelles dont j'ai vu pas mal rôder dans les couloirs de son palais. J'ai été forcé de lui rappeler la lettre du Saint-Père contre ces franciscains égarés... je la connais d'autant mieux que c'est moi qui l'ai rédigée... qui s'attribuent le ministère de la prédication, séduisent les simples par un habit d'une humilité feinte et font des discours dangereux contre la foi et le respect dû au Saint-Siège. Je lui ai remis en mémoire qu'il avait commandement de corriger et punir ces malfaisants selon les canons, et en implorant si de besoin le secours du bras séculier, comme Innocent VI l'a fait l'autre année en laissant brûler Jean de Chastillon et François d'Arquate qui soutenaient des hérésies... " Des hérésies, des hérésies... des erreurs certes, mais il faut les comprendre. Ils n'ont pas tort en tout. Et puis les temps changent... " Voilà ce qu'il m'a répondu, Monseigneur de Bourges. Moi, je n'aime guère ces prélats qui comprennent trop les mauvais prêcheurs et plutôt que de sévir veulent se faire populaires en allant du côté où souffle le vent.
Je vous aurai donc gré, dom Calvo, de me surveiller un peu ce bonhomme-là, durant le voyage, et d'éviter qu'il n'endoctrine mes bacheliers, ou bien qu'il ne s'épanche trop auprès de Monseigneur de Limoges ou des autres évêques que nous allons prendre en chemin. Faites-lui la route un peu dure, encore que nous n'aurons plus, les jours raccourcissant et le froid devenant plus vif, que des étapes courtes. Dix à douze lieues la journée, pas davantage. Je ne veux point qu'on chemine de nuit. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous n'allons pas QUAND VN ROI PERD LA FRANCE 1433
îtVutVv^r,,"^011.8 y aUr0nS longue Soirée- *<="" *"* au vm qu on y boit. Il est fruité et gouleyant, mais plus gaillard qu'il n'v
veToota'd Tï à U RUe' " qU>" me SU"ei11* ''"^ ?" ne veux point ae soulards sous la livrée du pape.. Mais vous T
Calvo. Décidément vous ne tolérez point la litière... Non descendez' descendez vite, je vous prie. aescenaez,
II
LA COLÈRE DU ROI
Donc, l'équipée d'Allemagne avait tourné court, laissant le Navar-rais dans le dépit. Reparti pour Évreux, il ne manqua pas de s'y agiter. Trois mois passent; nous arrivons à la fin mars de l'an dernier... Si, de l'an dernier, je dis bien... ou l'an présent, si vous voulez... mais Pâques étant cette année tombé le 24 avril, c'était encore l'an dernier...
Oui ; je sais, mon neveu ; c'est assez sotte coutume qui veut en France, alors que l'on fête l'an neuf le premier janvier, que pour les registres, traités et toutes choses à se remémorer, on ne change le nombre qu'à partir de Pâques. La sottise, surtout, et qui met beaucoup de confusion, c'est d'avoir aligné le début légal de l'an sur une fête mobile. De sorte que certaines années comptent deux mois de mars, alors que d'autres sont privées d'avril... Certes, il faudrait changer cela, j'en tombe bien d'accord avec vous.
Il y a déjà fort longtemps qu'on en parle, mais l'on ne s'y résout point. C'est le Saint-Père qui devrait en décider une bonne fois, pour toute la chrétienté. Et croyez bien que la pire embrouille, c'est pour nous, en Avignon; car en Espagne, comme en Allemagne, l'an commence le jour de Noël; à Venise, le Ier mars; en Angleterre, le 25. Si bien que lorsque plusieurs pays sont parties à un traité conclu au printemps, on ne sait jamais de quelle année on parle. Imaginez qu'une trêve entre la France et l'Angleterre ait pu être signée dans les jours d'avant Pâques; pour le roi Jean, elle serait datée de l'an 1355 et pour les Anglais de 1356. Oh! je vous le concède volontiers, c'est chose la plus bête qui soit; mais nul ne veut revenir sur ses habitudes, même détestables, et l'on dirait que les notaires, tabellions, prévôts et toutes gens d'administration prennent plaisir à s'encroûter dans des difficultés qui égarent le commun.
Nous en arrivons, vous disais-je, à cette fin du mois de mars où le roi Jean eut une grande colère... Contre son gendre, bien sûr. Oh!
QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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reconnaissons que les motifs de déplaisir ne lui manquaient pas. Aux États de Normandie, assemblés au Vaudreuil par-devant son fils devenu le nouveau duc, il s'était dit de rudes paroles à son endroit, comme jamais on n'en avait ouï auparavant, et c'étaient les députés de la noblesse, montés par les Évreux-Navarre, qui les avaient proférées. Les deux d'Harcourt, l'oncle et le neveu, étaient les plus violents, à ce qu'on m'a dit; et le neveu, le gros comte Jean, s'était emporté jusqu'à crier: "Par le sang Dieu, ce roi est mauvais homme; il n'est pas bon roi, et je me garderai de lui. " Cela était revenu, vous imaginez bien, aux oreilles de Jean II. Et puis, aux nouveaux États de Langue d'oïl, qui s'étaient tenus à la suite, les députés de Normandie n'étaient point venus. Refus de paraître, tout bonnement. Ils ne voulaient plus s'associer aux aides et subsides, ni les payer. D'ailleurs, l'assemblée eut à constater que la gabelle et l'imposition sur les ventes n'avaient point produit ce qu'on en attendait. Alors on décida d'y substituer un impôt sur le revenu vaillant, en bout d'année où l'on se trouvait.
Je vous laisse à penser comme la mesure fut bien prise, d'avoir à payer au roi une part de tout ce qu'on avait reçu, perçu ou gagné, au fil de l'an, et souvent déjà dépensé... Non, cela ne fut point appliqué au Périgord, ni nulle part en Langue d'oc. Mais je sais des personnes de chez nous qui sont passées à l'Anglais par peur, simplement, que la mesure ne leur fût étendue. Cet impôt sur le revenu vaillant, joint à renchérissement des vivres, provoqua de l'émeute en diverses places, et surtout Arras, où le menu peuple s'insurgea; et le roi Jean dut envoyer son connétable, avec plusieurs compagnies de gens d'armes, pour charger ces meneurs... Non, certes, tout cela ne lui offrait guère raisons de se réjouir. Mais si gros ennuis qu'il ait, un roi doit conserver empire sur soi-même. Ce qu'il ne fit pas en l'occasion que voici.
Il était à l'abbaye de Beaupré-en-Beauvaisis pour le baptême du premier né de Monseigneur Jean d'Artois, comte d'Eu depuis qu'il a été gratifié des biens et titres de Raoul de Brienne, le connétable décapité... Oui, c'est cela même, le fils du comte Robert d'Artois, auquel il ressemble fort d'ailleurs, par la tournure. Quand on le voit, on en est saisi ; on croit voir le père, à son âge. Un géant, une tour qui marche. Les cheveux rouges, le nez bref, les joues piquées de soies de porc, et des muscles qui lui joignent d'un trait la mâchoire à l'épaule. Il lui faut, pour sa remonte, des chevaux de fardier, et lorsqu'il charge, harnaché en bataille, il vous fait des trous dans une armée. Mais là s'arrête la semblance. Pour l'esprit, c'est le contraire. Le père était astucieux, délié, rapide, malin, trop malin. Celui-là a la cervelle comme un mortier de chaux, et qui a bien pris. Le comte Robert était procédurier, comploteur, faussaire, parjure, assassin. Le comte Jean, comme s'il voulait racheter les fautes paternelles, se veut modèle d'honneur, de loyauté et de fidélité. Il a vu son père déchu et banni.
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Lui-même, en son enfance, a un peu séjourné en prison, avec sa mère et ses frères. Je crois qu'il n'est point encore accoutumé au pardon qu'il a reçu, et à son retour en fortune. Il regarde le roi Jean comme le Rédempteur en personne. Et puis il est ébloui de porter le même prénom. " Mon cousin Jean... mon cousin Jean... "
Ils se balancent du cousin Jean toutes les trois paroles. Les hommes de mon âge, qui ont connu Robert d'Artois, même s'ils ont eu à souffrir de ses entreprises, ne peuvent se défendre d'un certain regret en voyant la bien pâle copie qu'il nous a laissée. Ah ! c'était un autre gaillard, le comte Robert! Il a rempli son temps de ses turbulences. Quand il mourut, on eût dit que le siècle tombait dans le silence. Même la guerre semblait avoir perdu de sa rumeur. Quel âge aurait-il à présent? Voyons... bah... autour de soixante-dix ans. Oh! il avait de la force pour vivre jusque-là, si une flèche perdue ne l'avait abattu, dans le camp anglais, au siège de Vannes... Tout ce qu'on peut dire, c'est que les preuves de loyauté que multiplie le fils n'ont pas eu pour la couronne meilleur effet que les trahisons du père.
Car ce fut Jean d'Artois qui, juste avant le baptême, et comme pour remercier le roi du grand honneur de son parrainage, lui révéla le complot de Conches, ou ce qu'il croyait être un complot. Conches... oui, je vous l'ai dit... un des châteaux autrefois confisqués à Robert d'Artois et que Monseigneur de Navarre s'est fait donner par le traité de Valognes. Mais il reste là-bas quelques vieux serviteurs des d'Artois qui leur sont toujours attachés. De la sorte, Jean d'Artois put chuchoter au roi... un chuchotement qui s'entendait à l'autre bout du bailliage... que le roi de Navarre s'était réuni à Conches avec son frère Philippe, les deux d'Harcourt, l'évêque Le Coq, Friquet de Fricamps, plusieurs sires normands de vieille connaissance, et encore Guillaume Marcel, ou Jean... enfin l'un des neveux Marcel... et un seigneur qui arrivait de Pampelune, Miguel d'Espelette, et qu'ils auraient tous ensemble comploté d'assaillir par surprise le roi Jean, à la première fois que celui-ci se rendrait en Normandie, et de l'occire. Etait-ce vrai, était-ce faux? Je pencherais à croire qu'il y avait un peu de vrai là-dedans, et que sans être allés jusqu'à mettre la conjuration sur pied, ils avaient envisagé la chose. Car elle est bien dans la manière de Charles le Mauvais qui, ayant manqué l'opération dans la grandeur en allant chercher appui auprès de l'empereur d'Allemagne, ne répugnait sans doute pas à l'accomplir dans la vilenie, en répétant le coup de la Truie-qui-file. Il faudra attendre d'être devant le tribunal de Dieu pour connaître le fond de la
vérité.
Ce qui est sûr, c'est qu'on avait beaucoup discuté à Conches, pour savoir si l'on se rendrait à Rouen, dans une semaine de là, le mardi d'avant la mi-carême, au festin auquel le Dauphin, duc de Normandie,
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avait prié tous les plus importants chevaliers normands, pour tenter de s'accorder avec eux. Philippe de Navarre conseillait qu'on refusât; Charles au contraire était enclin à accepter. Le vieux Godefroy d'Harcourt, celui qui boite, était contre, et le disait bien fort. D'ailleurs, lui qui s'était brouillé avec feu le roi Philippe VI pour une affaire de mariage où l'on avait contrarié ses amours, ne se regardait plus tenu par aucun lien de vassalité envers la couronne. "Mon roi, c'est l'Anglais ", disait-il.
Son neveu, l'obèse comte Jean, que le fumet d'un banquet eût traîné à l'autre bout du royaume, penchait pour y aller. A la fin, Charles de Navarre dit que chacun en ferait à son gré, que lui-même se rendrait à Rouen avec ceux qui le voudraient, mais qu'il approuvait autant les autres de ne point paraître chez le Dauphin, et que même c'était sagesse qu'il y en eût dans le retrait, car jamais il ne fallait mettre tous les chiens dans le même terrier. Une chose encore fut rapportée au roi qui pouvait étayer le soupçon de complot. Charles de Navarre aurait dit que, si le roi Jean venait à mourir, aussitôt il rendrait public son traité passé avec le roi d'Angleterre, par lequel il le reconnaissait pour roi de France, et qu'il se conduirait en tout comme son lieutenant dans le royaume.
Le roi Jean ne demanda pas de preuves. Le premier soin d'un prince doit être de toujours faire vérifier la délation, et la plus plausible aussi bien que la plus incroyable. Mais notre roi manque tout à fait de cette prudence. Il gobe comme oufs frais tout ce qui nourrit ses rancunes. Un esprit plus rassis eût écouté, et puis cherché à rassembler renseignements et témoignages au sujet de ce traité secret qui venait de lui être révélé. Et si, de cette présomption, il avait pu faire vérité, il eût alors été bien fort contre son gendre.
Mais lui, dans l'instant, prit la chose pour certifiée; et c'est tout enflammé de colère qu'il entra dans l'église. Il y eut, m'a-t-on dit, une conduite étrange, n'entendant point les prières, prononçant tout de travers les répons, regardant chacun d'un air furieux et jetant sur le surplis d'un diacre la braise d'un encensoir auquel il s'était heurté. Je ne sais trop comment fut baptisé le rejeton des d'Artois ; mais, avec un semblable parrain, je crois qu'il faudra bien vite faire renouveler ses voux à ce petit chrétien-là, si l'on veut que le bon Dieu l'ait en miséricorde.
Et dès l'issue de la cérémonie, ce fut l'ouragan. Jamais les moines de Beaupré n'entendirent tant de jurons affreux, comme si le diable s'était venu loger dans la gorge du roi. Il pleuvait, mais Jean II n'en avait cure. Pendant toute une grande heure et alors qu'on avait déjà corné l'eau du dîner, il se fit saucer en arpentant le jardin des moines, battant les flaques de ses poulaines... ces ridicules chaussures que le beau Monseigneur d'Espagne et lui mirent en mode... et forçant toute 1438 LES ROIS MAUDITS
sa suite, messire Nicolas Braque, son maître de l'hôtel, et messire de Lorris, et les autres chambellans, et le maréchal d'Audrehem et le grand Jean d'Artois, tout éberlué et penaud, à se tremper avec lui. Il se gâta là pour des milliers de livres de velours, de broderies et de fourrures. " II n'y a nul maître en France hors moi, hurlait le roi. Je ferai qu'il crève, ce mauvais, cette vermine, ce blaireau pourri qui conspire ma fin avec tous mes ennemis. Je m'en vais l'occire moi-même. Je lui arracherai le cour de mes mains, et je partagerai son puant corps en tant de morceaux, m'entendez-vous? qu'il y en aura assez pour en pendre un à la porte de chacun des châteaux que j'ai eu la faiblesse de lui octroyer. Et qu'on ne vienne plus jamais intercéder pour lui, et qu'aucun de vous ne s'avise de me prêcher l'accommodement. D'ailleurs, il n'y aura plus lieu de plaider pour ce félon, et la Blanche et la Jeanne pourront se vider à faire couler leurs larmes ; on apprendra qu'il n'y a nul maître en France, hors moi. " Et sans cesse il revenait sur ce "nul maître en France, hors moi", comme s'il avait eu besoin de se persuader qu'il était le roi. Il se calma à demi pour demander quand se tiendrait ce banquet que son âne de fils offrait si courtoisement à son serpent de gendre... " Le jour de la Sainte-Irène, le 5 avril"... "Le 5 avril, la Sainte-Irène", répéta-t-il comme s'il avait peine à se mettre une chose si simple dans l'esprit. Il resta un moment à secouer la tête, tel un cheval, pour égoutter ses cheveux jaunes tout collés de pluie. " Ce jour-là, j'irai chasser à Gisors ", fit-il.
On était habitué à ses sautes d'humeur ; chacun pensa que la colère du roi s'était épuisée en paroles et que la chose en resterait là. Et puis advint ce qui se passa au banquet de Rouen... Oui, mais vous ne le savez pas par le menu. Je vais vous conter cela, mais demain ; car pour ce jour d'hui, l'heure avance, et nous devons être proches d'arriver.
Vous voyez, à bavarder ainsi, le chemin paraît plus court. Pour ce soir, nous n'avons qu'à souper et dormir. Demain, nous serons à Auxerre, où j'aurai des nouvelles d'Avignon et de Paris. Ah ! un mot encore, Archambaud. Soyez circonspect avec Monseigneur de Bourges, qui nous accompagne, si jamais il vous entreprend. Il ne me plaît guère, et je ne sais pourquoi, j'ai dans l'idée que cet homme-là a des intelligences avec le Capocci. Lancez le nom, sans paraître y toucher, et vous me direz ce qu'il vous en semble.
III VERS ROUEN
Le roi Jean s'en fut effectivement à Gisors, mais il n'y resta que le temps de prendre cent piquiers de la garnison. Puis il partit bien ostensiblement par la route de Chaumont et de Pontoise, afin que chacun pût croire qu'il rentrait à Paris. Il emmenait avec lui son second fils, le duc d'Anjou, et puis son frère, le duc d'Orléans, lequel paraît plutôt comme un de ses fils, car Monseigneur d'Orléans, qui a vingt ans, en compte dix-sept de différence avec le roi, et seulement deux avec le Dauphin. Le roi s'était fait escorter du maréchal d'Audrehem, de ses seconds chambellans, Jean d'Andrisel et Guy de La Roche, parce qu'il avait expédié à Rouen, quelques jours plus tôt, Lorris et Nicolas Braque, sous le prétexte qu'il les prêtait au Dauphin pour veiller aux préparatifs de son banquet. Qui y avait-il encore derrière le roi? Oh! Il avait bien constitué sa troupe. Il emmenait les frères d'Artois, Charles et l'autre... "mon cousin Jean"... qui lui collait à la croupe et dépassait de la tête toute la chevauchée, et encore Louis d'Harcourt, qui était en brouille avec son frère et son oncle Godefroy, et tenait à cause de cela le parti du roi. Je vous passe les écuyers de chasse et les veneurs, les Corquilleray, Huet des Ventes, et autres Maudétour. Dame ! Le roi allait chasser et voulait en donner l'apparence; il montait son cheval de chasse, un napolitain vite, brave et bien embouché qu'il affectionne particulièrement. Nul ne pouvait s'étonner qu'il fût suivi des sergents de sa garde étroite, commandés par deux gaillards fameux pour la grosseur de leurs muscles, Enguerrand Lalemant et Perrinet le Buffle. Ces deux-là vous retournent un homme rien qu'en le prenant par la main... Il est bon qu'un roi ait toujours autour de lui une garde rapprochée. Le Saint-Père a la sienne. J'ai mes hommes de protection, moi aussi, qui chevauchent au plus près de ma litière, comme vous avez dû vous en
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aviser. Je suis tellement accoutumé à eux que je finis par ne plus les voir ; mais eux ne me quittent pas des yeux.
Ce qui eût pu surprendre, mais il aurait fallu avoir le regard bien ouvert, c'était que les valets de la chambre, sans doute Tassin et Poupart le Barbier, portaient, pendus à leur selle, le heaume, la cervellière, la grande épée, tout le harnais de bataille du roi. Et puis aussi la présence du roi des ribauds, un bonhomme qui se nomme... Guillaume... Guillaume je ne sais plus quoi... et qui non seulement veille à la police des bordels, dans les villes où le roi réside, mais est chargé de la justice directe du roi. Il y a davantage de travail dans cette charge depuis que Jean II est au trône. Avec les écuyers des ducs, les varlets, le domestique de tous ces seigneurs et les piquiers embarqués à Gisors, cela faisait bien deux cents cavaliers, dont beaucoup hérissés de lances, un bien gros équipage pour aller buissonner le chevreuil.
Le roi avait pris la direction de Chaumont-en-Vexin mais jamais on ne le vit passer dans ce bourg. Sa troupe s'évanouit en route comme par un tour d'enchanteur. Il avait fait couper à travers la campagne pour remonter droit au nord, sur Gournay-en-Bray où il ne s'attarda guère, juste le temps de prendre le comte de Tancarville, un des rares grands seigneurs de Normandie qui soit resté de ses féaux parce qu'il est comme chien à chien avec les d'Harcourt. Un Tancarville stupéfait, car il attendait là, entouré de vingt chevaliers de sa bannière, le maréchal d'Audrehem, mais nullement le roi.
" Mon fils le Dauphin ne vous avait-il pas convié demain à Rouen, messire comte? - Oui, Sire; mais le mandement que j'ai reçu de messire le maréchal, qui venait inspecter les forteresses de ce pays, m'a dispensé de paraître dans une compagnie où beaucoup de visages m'auraient fort déplu. - Eh bien ! vous irez quand même à Rouen, Tancarville, et je vais vous instruire de ce que nous y allons faire. "
Sur quoi, toute la chevauchée pique vers le sud, dans la nuit tombante, une petite trotte, trois ou quatre lieues, mais qui s'ajoutent aux dix-huit parcourues depuis le matin, pour aller dormir dans un château fort bien écarté, en bordure de la forêt de Lyons.
Les espies du roi de Navarre, s'il en avait par là, devaient être bien en peine de lui dire où courait le roi de France, sur ce chemin haché, et pour y quoi faire... on a vu le roi qui partait chasser... le roi est à inspecter les forteresses...
Le roi était debout avant l'aurore, plein de hâte et de fièvre, pressant son monde, et déjà en selle pour foncer, cette fois au plus droit, à travers la forêt de Lyons. Ceux qui voulaient manger un quignon de pain et une tranche de lard durent le faire d'une main, les rênes au creux du bras, de l'autre main tenant leur lance, tout en trottant.
Elle est dense et longue, la forêt de Lyons ; elle a plus de sept lieues QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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et pourtant en deux heures on l'a presque traversée. Le maréchal d'Audrehem pense qu'à ce train-là on va arriver sûrement trop tôt. On pourrait bien s'arrêter un moment, ne serait-ce que pour laisser pisser les chevaux. Sans compter que pour sa propre part... C'est le maréchal lui-même qui me l'a raconté. "Une envie, que Votre Éminence me pardonne, à me couper les flancs. Or, un maréchal de l'ost ne peut tout de même pas se soulager du haut de sa monture, comme le font les simples archers quand le besoin les presse, et tant pis s'ils arrosent le cuir de l'arçon. Alors je dis au roi : " Sire, rien ne sert de tant se hâter ; cela ne fait pas avancer plus vite le soleil... En plus, les chevaux ont besoin de faire de l'eau. " Et le roi de me répondre : "Voici la lettre que j'écrirai au pape, pour expliquer ma justice et prévenir les mauvais récits qu'on pourra lui faire... Trop longtemps, Très Saint-Père, les mansuétudes et accommodements que j'ai consentis par douceur chrétienne à ce mauvais parent l'ont encouragé à forfaire, et à cause de lui sont venus méchefs et malheurs au royaume. Il en apprêtait un plus grand encore en me déprivant de la vie ; et c'est pour prévenir qu'il accomplisse ce nouveau crime...""
Et pique avant sans s'apercevoir de rien, qu'il est sorti de la forêt de Lyons, qu'il a débuché en plaine, qu'il est entré dans une forêt. Audrehem m'a dit qu'il ne lui avait jamais vu tel visage, l'oil comme fou, son lourd menton trémulant sous la maigre barbe. Soudain Tancarville pousse sa monture jusqu'à la hauteur du roi pour demander à celui-ci, bien poliment, s'il a choisi de se rendre à Pont-de-1'Arche. " Mais non, crie le roi, je vais à Rouen ! - Alors, Sire, je crains que vous n'y parveniez pas par ici. Il eût fallu prendre à droite, à la dernière patte-d'oie. " Et le roi de faire faire demi-tour sur place à son cheval napolitain, et de remonter au galop toute la colonne, en commandant à grands coups de gueule qu'on le suive, ce qui ne s'accomplit pas sans désordre, mais toujours sans pisser, pour la grand-peine du maréchal... Dites-moi, mon neveu, ne sentez-vous rien dans notre allure?... Eh bien, moi, si. Brunet, holà ! Brunet ! Un de mes sommiers boite... Ne me dites pas : "Non, Monseigneur" et regardez. Celui d'arrière. Et je pense même qu'il boite de l'antérieur droit... Faites arrêter... Et alors? Ah! Il se déferge? Et de quel pied... Alors, qui avait raison? J'ai les reins plus éveillés que vous n'avez les yeux.
Allons, Archambaud, descendons. Nous ferons quelques pas tandis qu'on va changer les chevaux... L'air est frais, mais point méchant. Qu'apercevons-nous d'ici? Le savez-vous Brunet? Saint-Amand-en-Puisaye... C'est ainsi, Archambaud, que le roi Jean dut apercevoir Rouen, le matin du 5 avril.
T
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IV LE BANQUET
Vous ne connaissez pas Rouen, Archambaud, ni donc le château du Bouvreuil. Oh! c'est un gros château à six ou sept tours disposées en rond, avec une grande cour centrale. Il fut bâti voici cent et cinquante ans, par le roi Philippe Auguste, pour surveiller la ville et son port, et commander le cours extrême de la rivière de Seine. C'est une place importante que Rouen, une des ouvertures du royaume du côté de l'Angleterre, donc une fermeture aussi. La mer remonte jusqu'à son pont de pierre qui relie les deux parties du duché de Normandie.
Le donjon n'est pas au milieu du château ; c'est une des tours, un peu plus haute et épaisse que les autres. Nous avons des châteaux pareils en Périgord, mais ils ont ordinairement plus de fantaisie dans l'aspect. La fleur de la chevalerie de Normandie y était assemblée, vêtue avec autant de richesse qu'il était possible. Soixante sires étaient venus, chacun avec au moins un écuyer. Les sonneurs venaient de corner l'eau quand un écuyer de messire Godefroy d'Harcourt, tout suant d'un long galop, vint avertir le comte Jean que son oncle le mandait en hâte et le priait de quitter Rouen sur-le-champ. Le message était fort impérieux, comme si messire Godefroy avait eu vent de quelque chose. Jean d'Harcourt se mit en devoir d'obtempérer, se coulant hors de la compagnie; et il était déjà au bas de l'escalier du donjon qu'il encombrait presque tout de sa personne, tant il était gras, une vraie futaille, quand il tomba sur Robert de Lorris qui lui barra le passage de l'air'le plus affable. " Messire comte, messire, vous vous en partez? Mais Monseigneur le Dauphin n'attend plus que vous pour dîner! Votre place est à sa gauche. " N'osant faire affront au Dauphin, le gros d'Harcourt se résigna à différer son départ. Il partirait après le repas. Et il remonta l'escalier, sans trop de regret. Car la table du Dauphin avait grande réputation; on savait qu'il s'y servait merveilles; et Jean d'Harcourt n'avait pas acquis tout le lard dont il était bardé à sucer seulement des brins d'herbes. Et de fait, quel festin ! Ce n'était pas en vain que Nicolas Braque avait aidé le Dauphin à l'apprêter. Ceux qui y furent, et qui en réchappèrent, n'en ont rien oublié. Six tables, réparties dans la grande salle ronde. Aux murs, des tapisseries de verdure, si vives de couleur qu'on aurait cru dîner au milieu de la forêt. Auprès des fenêtres, des buissons de cierges, pour renforcer le jour qui venait par les ébrasements, comme le soleil à travers les arbres. Derrière chaque convive, un écuyer tranchant, soit, pour les grands seigneurs, le leur propre, et pour les autres quelqu'un de la maison du Dauphin. On usait de couteaux à manche d'ébène, dorés et émaillés aux armes de France, tout spécialement réservés pour le temps de carême. C'est la coutume de la cour de ne sortir les couteaux à manche d'ivoire qu'à partir des fêtes de Pâques.
Car on respectait le carême. Pâtés de poisson, ragoûts de poisson, carpes, brochets, tanches, brèmes, saumons et bars, plats d'oufs, volailles, gibiers de plume ; on avait vidé les viviers et les basses-cours, écume les rivières. Les pages de cuisine, formant une chaîne continue dans l'escalier, montaient les plats d'argent et de vermeil où rôtisseurs, queux et sauciers avaient disposé, dressé, nappé les mets préparés sous les cheminées de la tour des cuisines. Six échansons versaient les vins de Beaune, de Meursault, d'Arbois et de Touraine... Ah! vous aussi, cela vous met en appétit, Archambaud ! J'espère qu'on nous fera bonne chère, tout à l'heure, à Saint-Sauveur... Le Dauphin, au milieu de la table d'honneur, avait Charles de Navarre à sa droite et Jean d'Harcourt à sa gauche. Il était vêtu d'un drap bleu marbré de Bruxelles et coiffé d'un chaperon de même étoffe, orné de broderies de perles disposées en forme de feuillage. Je ne vous ai jamais encore décrit Monseigneur le Dauphin... Le corps étiré, les épaules larges et maigres, il a le visage allongé, un grand nez un peu bossue en son milieu, un regard dont on ne sait s'il est attentif ou songeur, la lèvre supérieure mince, l'autre plus charnue, le menton effacé. On dit qu'il ressemble assez, pour autant qu'on ait moyen de savoir, à son ancêtre Saint Louis, qui était comme lui très long et un peu voûté. Cette tournure-là, à côté d'hommes très sanguins et redressés, apparaît de temps à autre dans la famille de France. Les huissiers de cuisine venaient d'un pas empesé présenter les plats l'un après l'autre ; et lui, le Dauphin, désignait la table vers laquelle ils devaient être portés, faisant ainsi honneur à chacun de ses hôtes, au comte d'Étampes, au sire de la Ferté, au maire de Rouen, accompagnant d'un sourire, avec beaucoup de dignité courtoise, le geste qu'il faisait de la main, la main gauche toujours. Car, je vous l'ai dit, je crois,
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sa main droite est enflée, rougeâtre et le fait souffrir ; il s'en sert le moins possible. A peine peut-il jouer à la paume, une demi-heure, et tout de suite sa main gonfle. Ah! c'est une grande faiblesse pour un prince... Ni chasse ni guerre. Son père ne se cache pas pour l'en mépriser. Comme il devait envier, le pauvre Dauphin, tous ces seigneurs qu'il traitait, les sires de Clercs, de Graville, du Bec Thomas, de Maine-mares, de Braquemont, de Sainte-Beuve ou d'Houdetot, ces chevaliers solides, sûrs d'eux, tapageurs, fiers de leurs exploits aux armes. Il devait même envier le gros d'Harcourt, que son quintal de graisse n'empêchait pas de maîtriser un cheval ni d'être un redoutable tournoyeur, et surtout le sire de Biville, un fameux homme qu'on entoure beaucoup dès qu'il paraît en société et à qui l'on fait raconter son exploit... C'est celui-là même... vous voyez, son nom vous est parvenu... oui, d'un seul coup d'épée, un Turc fendu en deux, sous les yeux du roi de Chypre. A chaque récit qu'il recommence, l'entaille augmente d'un pouce. Un jour il aura aussi fendu le cheval...
Mais je reviens au Dauphin Charles. Il sait, ce garçon, à quoi sa naissance et son rang l'obligent; il sait pourquoi Dieu l'a fait naître, la place que la Providence lui a assignée, au plus haut de l'échelle des hommes, et que, sauf à mourir avant son père, il sera roi. Il sait qu'il aura le royaume à gouverner souverainement; il sait qu'il sera la France. Et si dans le secret de soi il s'afflige que Dieu ne lui ait pas dispensé, en même temps que la charge, la robustesse qui l'aiderait à la bien porter, il sait qu'il doit pallier les insuffisances de son corps par une bonne grâce, une attention à autrui, un contrôle de son visage et de ses propos, un air tout ensemble de bienveillance et de certitude qui jamais ne laissent oublier qui il est, et se composer de la sorte une manière de majesté. Cela n'est point chose aisée, quand on a dix-huit ans et que la barbe vous pousse à peine ! Il faut dire qu'il y a été entraîné de bonne heure. Il avait onze ans quand son grand-père le roi Philippe VI parvint enfin à racheter le Dauphiné à Humbert II de Vienne. Cela effaçait quelque peu la défaite de Crécy et la perte de Calais. Je vous ai dit après quelles négociations... Ah! je croyais... Vous voulez donc en savoir le menu?
Le Dauphin Humbert était aussi gonflé d'orgueil que perclus de dettes. Il désirait vendre, mais continuer à gouverner quelque partie de ce qu'il cédait, et que ses États après lui restassent indépendants. Il avait d'abord voulu traiter avec le comte de Provence, roi de Sicile; mais il monta le prix trop haut. Il se retourna alors vers la France, et c'est là que je fus appelé à m'occuper des tractations. Dans un premier accord, il céda sa couronne mais seulement pour après sa mort... il avait perdu son unique fils... partie au comptant, cent vingt mille florins s'il vous plaît, et partie en pension viagère. Avec cela, il eût pu vivre à l'aise. Mais au lieu d'éteindre ses dettes, il dissipa tout ce qu'il avait reçu en
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allant chercher la gloire à combattre les Turcs. Harcelé par ses créanciers, il lui fallut alors vendre ce qui lui restait, c'est-à-dire ses droits viagers. Ce qu'il finit par accepter, pour deux cent mille florins de plus et vingt-quatre mille livres de rente, mais non sans continuer de faire le superbe. Heureusement pour nous, il n'avait plus d'amis.
C'est moi, je le dis modestement, qui trouvai l'accommodement par lequel on put satisfaire à l'honneur d'Humbert et de ses sujets. Le titre de Dauphin de Viennois ne serait pas porté par le roi de France, mais par l'aîné des petits-fils du roi Philippe VI et ensuite par son aîné fils. Ainsi les Dauphinois, jusque-là indépendants, gardaient l'illusion de conserver un prince qui ne régnait que sur eux. C'est la raison pour laquelle le jeune Charles de France, ayant reçu l'investiture à Lyon, eut à accomplir, au long de l'hiver de 1349 et du printemps de 1350, la visite de ses nouveaux États. Cortèges, réceptions, fêtes. Il n'avait, je vous le répète, que onze ans. Mais avec cette facilité qu'ont les enfants d'entrer dans leur personnage, il prit l'habitude d'être accueilli dans les villes par des vivats, d'avancer entre des fronts courbés, de s'asseoir sur un trône tandis qu'on se hâtait de lui glisser sous les pieds assez de carreaux de soie pour qu'ils ne pendissent pas dans le vide, de recevoir en ses mains l'hommage des seigneurs, d'écouter gravement les doléances des villes. Il avait surpris par sa dignité, son affabilité, le bon sens de ses questions. Les gens s'attendrissaient de son sérieux; les larmes venaient aux yeux des vieux chevaliers et de leurs vieilles épouses lorsque cet enfant les assurait de son amour et de son amitié, les louait de leurs mérites et leur disait compter sur leur fidélité. De tout prince, la moindre parole est objet de gloses infinies par lesquelles celui qui l'a reçue se donne importance. Mais d'un si jeune garçon, d'une miniature de prince, quels récits émus ne provoquait pas la plus simple phrase! "A cet âge, on ne peut point feindre." Mais si, il feignait, et même il se plaisait à feindre comme tous les gamins. Feindre l'intérêt pour chacun qu'il voyait, même si on lui offrait un regard louche et une bouche édentée, feindre le contentement devant le présent qu'on lui remettait même s'il en avait déjà reçu quatre semblables, feindre l'autorité lorsqu'un conseil de ville venait se plaindre pour une affaire de péage ou quelque litige communal... "Vous serez rétabli dans votre droit, si l'on vous a fait tort. Je veux que l'on conduise enquête avec diligence. " II avait vite compris combien prescrire une enquête d'un ton décidé produit grand effet sans engager à rien. Il ne savait pas encore qu'il serait d'une santé si faible, bien qu'il fût tombé malade pendant plusieurs semaines, à Grenoble. Ce fut durant ce voyage qu'il apprit la mort de sa mère, puis de sa grand-mère, et bientôt après le remariage de son grand-père et celui de son père, coup sur coup, avant qu'on lui annonçât qu'il allait lui-même bientôt épouser Madame Jeanne de Bourbon, sa cousine, qui avait le même âge
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que lui. Ce qui s'était fait, à Tain l'Hermitage, au début d'avril, dans une grande pompe et toute une affluence d'Église et de noblesse... Il
n'y a que six ans.
C'est miracle qu'il n'ait pas eu la tête tournée, ou perturbée, par toutes ces pompes. Il avait seulement révélé le penchant commun à tous les princes de sa famille pour la dépense et le luxe. Des mains percées. Avoir tout de suite tout ce qui leur plaît. Je veux ceci, je veux cela. Acheter, posséder les choses les plus belles, les plus rares, les plus curieuses, et surtout les plus coûteuses, les animaux des ménageries, les orfèvreries somptueuses, les livres enluminés, dépenser, vivre dans des chambres tendues de soie et de drap d'or de Chypre, faire coudre sur leur vêtement des fortunes en pierreries, rutiler, c'est, pour le Dauphin comme pour tous les gens de son lignage, le signe du pouvoir et la preuve, à leurs propres yeux, de la majesté. Une naïveté qui leur vient de leur aïeul, le premier Charles, le frère de Philippe le Bel, l'empereur titulaire de Constantinople, ce gros bourdon qui tant s'agita et agita l'Europe, et même un moment songea à l'empire d'Allemagne. Un dispendieux, si jamais il en fut... Tous ont cela dans le sang. Quand on se commande des souliers, dans la famille, c'est par vingt-quatre, quarante ou cinquante-cinq paires à la fois, pour le roi, pour le Dauphin, pour Monseigneur d'Orléans. Il est vrai que leurs sottes poulaines ne tiennent pas à la boue ; les longues pointes se déforment, les broderies se ternissent, et l'on abîme en trois jours ce qui a pris un mois de labeur aux meilleurs artisans qui sont dans la boutique de Guillaume Loisel, à Paris. Je le sais parce que c'est de là que je fais venir mes mules rouges; mais moi il me suffit de huit paires à l'année. Et regardez; ne suis-je pas toujours proprement chaussé?
Comme la cour donne le ton, seigneurs et bourgeois se ruinent en passementerie, en fourrures, en joyaux, en dépenses de vanité. On rivalise d'ostentation. Pensez que pour orner le chaperon que portait Monseigneur le Dauphin, ce jour de Rouen que je vous conte, on avait usé un marc de grosses perles et un marc de menues, commandées chez Belhommet Thurel pour trois cents ou trois cent vingt écus ! Allez vous étonner que les coffres soient vides quand chacun dépense plus qu'il
ne lui reste d'argent?
Ah! voilà ma litière qui revient. On a changé d'attelage. Eh bien, remontons...
Il en est un, en tout cas, à qui ces difficultés de finances profitent, et qui fait bien ses affaires sur la pénurie de la caisse royale; c'est messire Nicolas Braque, le premier maître de l'hôtel, qui est aussi le trésorier et le gouverneur des monnaies. Il a monté une petite compagnie de banque, je devrais dire une compagnie de frime, qui rachète parfois aux deux tiers, parfois à la moitié, parfois même au tiers prix, les dettes du roi et de sa parenté. La machinerie est simple. Un QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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fournisseur de la cour est saisi à la gorge parce que depuis deux ans ou plus on ne lui a rien versé et qu'il ne sait plus comment payer ses compagnons ou acheter ses marchandises. Il s'en vient trouver messire Braque et lui agite ses mémoires sous le nez. Il a grand air, messire Braque; il est bel homme, toujours sévèrement vêtu, et il ne prononce jamais plus de mots qu'il n'en faut. Il n'a pas son pareil pour rabattre aux gens leur caquet. Tel qui arrivait tempêtant... "cette fois, il va m'entendre; c'est que j'en ai gros à lui dire, et je ne lui mâcherai pas mes mots..." se retrouve en un tournemain balbutiant et suppliant. Messire Braque laisse tomber sur lui, comme une douche de gouttière, quelques paroles froides et roides: "Vos prix sont forcés, comme toujours sur les travaux qu'on fait pour le roi... la clientèle de la cour vous attire maintes pratiques sur lesquelles vous gagnez gros... si le roi est en difficulté de payer, c'est que tout l'argent de son Trésor passe à subvenir aux frais de la guerre... prenez-vous-en aux bourgeois, comme maître Marcel, qui rechignent à consentir les aides... puisque vous peinez tant à fournir le roi, eh bien, on vous retirera les commandes... " Et quand le doléant est bien assagi, bien marri, bien grelottant, alors Braque lui dit : " Si vraiment vous êtes dans la gêne, je veux essayer de vous venir en aide. Je puis peser sur une compagnie de change où je compte des amis pour qu'elle reprenne vos créances. Je tenterai, je dis bien, je tenterai, qu'elles vous soient rachetées pour les quatre sixièmes ; et vous donnerez quittance du tout. La Compagnie se fera rembourser quand Dieu voudra regarnir le Trésor... si jamais II le veut. Mais n'en allez point parler, sinon chacun dans le royaume m'en viendrait demander autant. C'est grande faveur que je vous fais. " Après quoi, dès qu'il y a trois sous dans la cassette, Braque prend l'occasion de glisser au roi: "Sire, je ne voulais point, pour votre honneur et votre renom, laisser traîner cette dette criarde, d'autant que le créancier était fort monté et menaçait d'un esclandre. J'ai, pour l'amour de vous, éteint cette dette avec mes propres deniers. " Et par priorité de faveur, il se fait rembourser du tout. Comme c'est lui, d'autre part, qui ordonne la dépense du palais, il se fait arroser de beaux cadeaux pour chaque commande passée. Il gagne aux deux bouts, cet honnête homme. Ce jour du banquet, il s'affairait moins à négocier le paiement des aides refusées par les États de Normandie qu'à traiter avec le maire de Rouen, maître Mustel, du rachat des créances des marchands rouen-nais. Car des mémoires qui dataient du dernier voyage du roi, et même d'avant, restaient impayés. Quant au Dauphin, depuis qu'il était lieutenant du roi en Normandie, avant même d'être duc en titre, il commandait, il commandait, mais sans jamais solder aucun de ses comptes. Et messire Braque se livrait à son trafic habituel, en assurant le maire que c'était par amitié pour lui et pour l'estime dans laquelle
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il tenait les bonnes gens de Rouen qu'il allait leur rafler le tiers de leurs profits. Davantage même, car il les paierait en francs à la chaise, c'est-à-dire dans une monnaie amincie, et par qui? Par lui, qui décidait des altérations... Reconnaissons que lorsque les États se plaignent des grands officiers royaux, ils y ont quelques motifs. Quand je pense que messire Enguerrand de Marigny fut naguère pendu parce qu'on lui reprochait, dix ans après, d'avoir une fois rogné la monnaie! Mais c'était un saint auprès des argentiers d'aujourd'hui !
Qui y avait-il encore, à Rouen, qui mérite d'être nommé, hors les serviteurs habituels, et Mitton le Fol, nain du Dauphin, qui gambadait entre les tables, portant lui aussi chaperon emperlé... des perles pour un nain, je vous le demande, est-ce bonne manière de dépenser les écus qu'on n'a pas? Le Dauphin le fait vêtir d'un drap rayé qu'on lui tisse tout exprès, à Gand... Je désapprouve cet emploi qu'on fait des nains. On les oblige à bouffonner, on les pousse du pied, on en fait risée. Ce sont créatures de Dieu, après tout, même si l'on peut dire que Dieu ne les a pas trop réussies. Raison de plus pour témoigner un peu de charité. Mais les familles, à ce qu'il paraît, tiennent pour une bénédiction la venue d'un nain. " Ah ! il est petit. Puisse-t-il ne pas grandir. On pourra le vendre à un duc, ou peut-être au roi... "
Non, je crois vous avoir cité tous les convives d'importance, avec Friquet de Fricamps, Graville, Mainemares, oui, je les ai nommés... et puis, bien sûr, le plus important de tous, le roi de Navarre. Le Dauphin lui réservait toute son attention. Il n'avait guère d'efforts à faire, d'ailleurs, du côté du gros d'Harcourt. Celui-là ne causait qu'avec les plats, et il était bien vain de lui adresser parole pendant qu'il engloutissait des montagnes.
Mais les deux Charles, Normandie et Navarre, les deux beaux-frères, parlaient beaucoup. Ou plutôt Navarre parlait. Ils ne s'étaient guère revus depuis leur équipée manquée d'Allemagne ; et c'était tout à fait dans la manière du Navarrais que de chercher, par flatterie, protestations de bonne amitié, souvenirs joyeux et récits plaisants à reprendre empire sur son jeune parent. Tandis que son écuyer, Colin Doublel, déposait les mets devant lui, Navarre, rieur, charmant, plein d'entrain et de désinvolte... "c'est la fête de nos retrouvailles ; grand merci, Charles, de me permettre de te montrer l'attachement que j'ai pour toi; je m'ennuie, depuis ton éloignement... " lui rappelait leurs fines parties de l'hiver précédent ei les aimables bourgeoises qu'ils jouaient aux dés. à qui la blonde, à qui la brune? "... la Cassinel est grosse à présent et nul ne doute que c'est de toi... ", et de là passait aux affectueux reproches... " ah ! qu'es-tu allé conter tous nos projets à ton père!... Tu en as retiré le duché de Normandie, c'est bien joué, je le reconnais. Mais avec moi, c'est tout QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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le royaume que tu pourrais avoir à cette heure... " pour lui glisser enfin, reprenant son antienne : " Avoue que tu ferais un meilleur roi que lui ! "
Et de s'enquérir, sans avoir l'air d'y toucher, de la prochaine rencontre entre le Dauphin et le roi Jean, si la date en était arrêtée, si elle aurait lieu en Normandie... "J'ai ouï dire qu'il était à chasser du côté de Gisors. "
Or il trouvait un Dauphin plus réservé, plus secret que par le passé. Affable certes, mais sur ses gardes, et ne répondant que par sourires ou inclinaisons de tête à tant d'empressement. Soudain, il se produisit un grand fracas de vaisselle qui domina les voix des dîneurs. Mitton le Fol, qui s'employait à singer les huissiers de cuisine en présentant un merle, tout seul, sur le plus grand plat d'argent qu'il avait pu trouver, Mitton venait de laisser tomber le plat. Et il ouvrait la bouche toute grande, en désignant la porte.
Les bons chevaliers normands, déjà fortement abreuvés, s'amusaient du tour qu'ils jugeaient fort drôle. Mais leurs rires se coincèrent aussitôt dans leur gorge. Car de la porte surgissait le maréchal d'Audrehem, tout armé, tenant son épée droite, la pointe en l'air, et qui leur criait de sa voix de bataille : "Que nul d'entre vous ne bouge pour chose qu'il voit, s'il ne veut mourir de cette épée".
Ah! mais, ma litière est arrêtée... Eh oui, nous voici arrivés; je ne m'en avisais point. Je vous dirai la suite après souper.
L'ARRESTATION
Grand merci, messire abbé, je suis votre obligé... Non, de rien, je vous l'assure, je n'ai plus besoin de rien... seulement que l'on me remette quelques bûches au feu... Mon neveu va me faire compagnie; j'ai à m'entretenir avec lui. C'est cela, messire abbé, la bonne nuit. Merci des prières que vous allez dire pour le Très Saint-Père et pour mon humble personne... oui, et toute votre pieuse communauté... L'honneur est pour moi. Oui, je vous bénis; le bon Dieu vous ait en Sa sainte garde... . .
Ououh ! Si je le lui avais permis, il nous aurait tenus jusqu a la minuit, cet abbé-là! Il a dû naître le jour de la Saint-Bavard...
Voyons, où en étions-nous? Je ne veux point vous laisser languir. Ah oui... le maréchal, l'épée haute...
Et derrière le maréchal surgirent une douzaine d archers qui rabattirent brutalement échansons et valets contre les murs; et puis Lalemant et Perrinet le Buffle, et sur leurs talons le roi Jean II lui-même tout armé, heaume en tête, et dont les yeux jetaient du feu par la ventaille levée. Il était suivi de près par Chaillouel et Crespi, deux autres sergents de sa garde étroite. "Je suis piégé", dit Charles de Navarre.
La porte continuait de dégorger l'escorte royale dans laquelle il reconnaissait quelques-uns de ses pires ennemis, les frères d'Artois, Tancarville...
Le roi marcha droit vers la table d'honneur. Les seigneurs normands esquissèrent un vague mouvement pour lui faire révérence. D'un geste des deux mains, il leur imposa de rester assis. Il saisit son gendre par le col fourré de son surcot, le secoua, le souleva, tout en lui criant du fond de son heaume: " Mauvais traître! Tu n'es pas digne de t'asseoir à côté de mon fils. Par l'âme de mon père, je ne penserai jamais à boire ni à manger tant que tu vivras ! " QUAND UN ROI PERD LA FRANCE
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L'écuyer de Charles de Navarre, Colin Doub'el, voyant son maître ainsi malmené, eut une folle impulsion et brandit un couteau à trancher pour en frapper le roi. Mais son geste fut prévenu par Perrinet le Buffle qui lui retourna le bras.
Le roi, pour sa part, lâcha Navarre et, perdant contenance un instant, regarda avec surprise ce simple écuyer qui avait osé lever la main sur lui. " Prenez-moi ce garçon et son maître aussi ", commanda-t-il. ,