Les Rois Maudits
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 34 parties.
Ainsi, à la gauche d'Isabelle roulait la voix intarissable de Robert d'Artois et flottait son parfum de fauve. A droite, la reine sentait le regard de Roger Mortimer posé sur eJle avec une insistance troublante. Elle levait par instants les yeux vers ces prunelles couleur de silex, vers ce visage bien taillé où un sillon profond partageait le menton. Elle était surprise de ne pas se rappeler la cicatrice blanche qui ourlait la lèvre inférieure.
- Êtes-vous toujours aussi chaste, ma belle cousine? demanda brusquement Robert d'Artois. La reine Isabelle rougit et leva furtivement les yeux vers Roger LA LOUVE DE FRANCE
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Mortimer comme si la question la mettait un peu en faute déjà, et de façon inexplicable, à son égard.
- J'y ai bien été forcée, répondit-elle.
- Vous souvenez-vous, cousine, de notre entrevue de Londres? Elle rougit davantage. Que lui rappelait-il là, et qu'allait penser Mortimer? Un moment d'abandon lors d'un adieu... pas même un baiser, seulement un front qui s'appuie contre une poitrine d'homme et qui cherche un refuge... Robert y pensait-il donc encore, après onze ans? Elle en fut flattée, mais nullement émue. Avait-il pris pour l'aveu d'un désir ce qui n'était qu'un moment de désarroi? Peut-être, en effet, ce jour-là, mais ce jour-là seulement, si elle n'avait pas été reine, s'il n'avait pas été si pressé de repartir pour dénoncer les filles de Bourgogne... - Enfin, s'il vous vient à l'idée de changer de coutume... insistait Robert d'un ton gaillard. J'ai toujours, en pensant à vous, comme le sentiment d'une créance non encaissée... Il s'arrêta net, ayant croisé le regard de Mortimer, un regard d'homme prêt à tirer l'épée s'il en entendait davantage. La reine perçut cet affrontement et, pour se donner contenance, caressa la crinière blanche de sa jument. Cher Mortimer ! Qu'il y avait de noblesse et de chevalerie en cet homme-là! Et comme l'air de France était bon à respirer, et comme cette route était belle, avec ses clartés et ses ombres !
Robert d'Artois avait un demi-sourire d'ironie coincé dans la graisse de ses joues. Sa créance, selon l'expression qu'il avait employée et qu'il avait crue délicate, il n'y devait plus songer. Il était certain que Lord Mortimer aimait la reine Isabelle et qu'Isabelle aimait Mortimer. "Eh bien! pensa-t-il, elle va s'amuser, la bonne cousine, avec ce templier. " IV LE ROI CHARLES
II avait fallu près d'un quart d'heure pour traverser la ville depuis les portes jusqu'au palais de la Cité. Les larmes vinrent aux yeux de la reine Isabelle lorsqu'elle mit pied à terre dans la cour de cette demeure qu'elle avait vu édifier par son père, et qui déjà avait reçu la légère patine du temps. Les portes s'ouvrirent en haut du grand escalier, et Isabelle ne put s'empêcher d'attendre le visage imposant, glacial, souverain, du roi Philippe le Bel. Que de fois avait-elle ainsi contemplé son père, au sommet des marches, s'apprêtant à descendre vers sa ville? Le jeune homme qui apparut en cotte courte, la jambe bien prise dans des chausses blanches, et suivi de ses chambellans, ressemblait assez par la taille et les traits au grand monarque disparu, mais aucune force, aucune majesté n'émanait de sa personne. Il n'était qu'une pâle copie, un moulage de plâtre pris sur un gisant. Et néanmoins, parce que l'ombre du Roi de fer demeurait présente derrière ce personnage sans âme et parce que la royauté de France s'incarnait en lui, Isabelle voulut, par trois ou quatre fois, s'agenouiller; et chaque fois son frère la retint pur la main en disant:
- Bienvenue, ma douce sour, bienvenue.
L'ayant forcée à se relever, et toujours lui tenant la main, il la conduisit jusqu'au cabinet assez vaste où il se tenait habituellement, s'informant des détails du voyage. Avait-elle été bien reçue à Boulogne par le capitaine de la ville?
li s'inquiéta de savoir si les chambellans veillaient au bagage et recommanda qu'on ne laissât pas choir les coffres.
- Car les étoffes se froissent, expliqua-t-il, et j'ai bien vu, dans mon dernier déplacement de Languedoc, combien mes robes s'étaient gâtées.
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Était-ce pour cacher une émotion, une gêne, qu'il accordait son attention à cette sorte de soucis? Quand on fut assis, Charles le Bel dit :
- Alors, comment ce vous va, ma chère sour?
- Ce me va petitement, mon frère, répondit-elle.
- Quel est l'objet de votre voyage?
Isabelle eut une expression de surprise peinée. Son frère n'était-il donc pas au courant? Robert d'Artois, qui avait suivi ainsi que les principaux seigneurs de l'escorte, adressa à Isabelle un regard qui signifiait: "Que vous avais-je dit?"
- Mon frère, je viens pour m'accorder avec vous sur ce traité que nos deux royaumes doivent passer s'ils veulent cesser de se nuire.
Charles le Bei resta silencieux un instant. Il paraissait réfléchir; en vérité, il ne pensait à rien de précis. Comme avec Mortimer, au cours des audiences qu'il lui avait accordées, comme avec chacun, il posait des questions et ne prêtait pas attention aux réponses. - Le traité... finit-il par dire. Oui, je suis prêt à recevoir l'hommage de votre époux Edouard. Vous en causerez avec notre oncle Charles, à qui j'ai donné mandat pour ce faire. La mer ne vous a pas incommodée? Savez-vous que je ne suis jamais allé dessus? Que ressent-on sur cette eau mouvante?
Il fallut attendre qu'il eût émis encore quelques banalités de cet ordre pour pouvoir lui présenter l'évêque de Norwich, qui devait conduire les négociations, et le Lord de Cromwell qui commandait le détachement d'accompagnement. Il salua chacun avec courtoisie, mais sans, visiblement, s'intéresser à personne.
Charles IV n'était pas beaucoup plus sot sans doute que des milliers d'hommes du même âge qui, en son royaume, hersaient les champs de travers, cassaient les navettes de leurs métiers à tisser, ou débitaient la poix et le suif en se trompant dans leurs comptes de boutique; le malheur voulait qu'il fût roi, ayant si peu de facultés pour l'être.
- Je viens aussi, mon frère, dit Isabelle, requérir votre aide et mettre ma personne sous votre protection, car tous mes biens m'ont été ôtés, et en dernier lieu le comté de Cornouailles inscrit au traité de noces.
- Vous direz vos griefs à notre oncle Charles ; il est de bon conseil, et j'approuverai, ma sour, tout ce qu'il décidera pour votre bien. Je vais vous mener à vos chambres. Charles IV laissa l'assemblée pour montrer à sa sour les appartements où elle allait loger, une suite de cinq pièces avec un escalier indépendant.
- Pour les petites entrées de votre service, crut-il bon d'expliquer. Il lui fît remarquer également le mobilier qui était neuf, les tapis à images sur les murs. Il avait des soucis de bonne ménagère, touchait 928
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l'étoffe de la courtepointe, priait sa sour de ne point hésiter à quérir autant de braise qu'il lui en faudrait pour bassiner son lit. On ne pouvait pas être plus attentif, ni plus affable. - Pour le logement de votre suite, messire de Mortimer s'en arrangera avec mes chambellans. Je désire que chacun soit bien traité.
Il avait prononcé le nom de Mortimer sans intention particulière, simplement parce que, lorsqu'il s'agissait des affaires anglaises, ce nom revenait souvent devant lui. Il lui paraissait donc normal que Lord Mortimer s'occupât de la maison de la reine d'Angleterre. Il avait certainement oublié que le roi Edouard réclamait sa tête.
Il continuait de tourner à travers l'appartement, redressant le pli d'une courtine, vérifiant la fermeture des volets intérieurs. Et puis soudain s'arrêtant, les mains derrière le dos et le front un peu penché, il dit:
- Nous n'aurons guère été heureux dans nos unions, ma sour. J'avais cru être mieux servi par Dieu en la personne de ma chère Marie de Luxembourg que je ne l'avais été avec Blanche... Il eut un bref regard vers Isabelle où elle lut qu'il lui gardait un ressentiment vague pour avoir fait éclater l'inconduite de sa première épouse.
- ... et puis la mort m'a emporté Marie, tout en même temps que l'héritier qu'elle me préparait. Et maintenant, l'on m'a fait épouser notre cousine d'Évreux, que vous allez revoir tout à l'heure ; c'est une aimable compagne, qui m'aime bien je crois. Mais nous nous sommes unis en juillet dernier ; nous voici en mars, et elle ne donne pas signe d'être enceinte. Il faudrait que je vous entretienne de choses dont je ne puis parler qu'à une sour... Avec ce mauvais époux qui n'aime point votre sexe, vous avez eu pourtant quatre enfants. Et moi, avec mes trois épouses... Pourtant j'accomplis, je vous assure, mes devoirs conjugaux bien fréquemment, et j'y prends plaisir. Alors, ma sour? Cette malédiction dont mon peuple dit qu'elle pèse sur notre race et notre maison, n'y croyez-vous pas? Isabelle le contemplait avec tristesse. Il se montrait assez émouvant, tout à coup, par ces doutes qui lui assaillaient l'âme et qui devaient être son constant souci. Mais le plus humble jardinier ne se fût pas exprimé d'autre manière pour gémir sur ses infortunes, ou la stérilité de sa femme. Que désirait-il, ce pauvre roi? Un héritier au trône ou un enfant au foyer? Et qu'y avait-il de royal, également, en cette Jeanne d'Évreux qui vint saluer Isabelle quelques moments plus tard? Le visage un peu mou, l'expression docile, elle tenait avec humilité sa condition de troisième épouse, qu'on avait prise au plus proche dans la famille, parce qu'il fallait une reine à la France. Elle était triste. Sans cesse elle épiait sur LA LOUVE DE FRANCE
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le visage de son mari l'obsession qu'elle connaissait bien, et qui devait être le seul sujet de leurs entretiens nocturnes.
Le vrai roi, Isabelle le trouva en Charles de Valois. Accouru au Palais, aussitôt qu'il sut sa nièce arrivée, il la serra dans ses bras et la baisa aux joues. Isabelle reconnut aussitôt que le pouvoir était dans ces bras-là, et nulle part ailleurs.
Le souper fut bref, qui réunit autour des souverains les comtes de Valois, d'Artois et leurs épouses, le comte de Kent, l'évêque de Norwich, Lord Mortimer. Le roi Charles le Bel aimait à se coucher de bonne heure.
Tous les Anglais se réunirent ensuite dans l'appartement de la reine Isabelle pour y conférer. Lorsqu'ils se retirèrent, Mortimer se trouva le dernier sur le pas de la porte. Isabelle le retint, pour un instant dit-elle; elle avait un message à lui délivrer.
V LA CROIX DE SANG
Ils n'avaient pas conscience du temps écoulé. Le vin de liqueur, parfumé de romarin, de rosé et de grenade, était plus qu'à demi épuisé dans la cruche de cristal ; les braises s'écroulaient dans le foyer.
Ils n'avaient pas même entendu les cris du guet qui s'élevaient, lointains, d'heure en heure dans la nuit. Ils ne pouvaient s'arrêter de parler, la reine surtout qui, pour la première fois depuis bien des années, ne craignait pas qu'un espion fût caché derrière la tapisserie pour rapporter le moindre de ses propos. Elle n'aurait pu dire s'il lui était jamais arrivé de se confier aussi librement ; elle avait perdu jusqu'à la mémoire de la liberté. Mais jamais elle ne s'était trouvée devant un homme qui l'eût écoutée avec plus d'intérêt, lui eût répondu avec plus de justesse, et dont l'attention fût chargée de plus de générosité ! Bien qu'ils eussent devant eux des jours et des jours où il leur serait loisible de s'entretenir, ils ne pouvaient se décider à interrompre leur orgie de confidences. Ils avaient tout à se dire, sur l'état des royaumes, sur le traité de paix, sur les lettres du pape, sur leurs communs ennemis, et Mortimer à raconter sa prison, son évasion, son exil, et la reine à avouer ses tourments, et les outrages subis.
Isabelle comptait demeurer en France jusqu'à ce qu'Edouard y vînt lui-même pour l'hommage ; l'évêque Orleton, avec lequel elle avait eu une entrevue secrète entre Londres et Douvres, le lui conseillait.
- Vous ne pouvez point, Madame, retourner en Angleterre avant que les Despensers aient été chassés, dit Mortimer. Vous ne le pouvez ni ne le devez.
- Leur but était clair, en ces derniers mois, à me si cruellement tourmenter. Ils attendaient que je commisse quelque folle entreprise de révolte, afin de me clore en quelque couvent ou quelque château lointain comme on a fait de votre épouse.
- Pauvre amie Jeanne, dit Mortimer. Elle a bien fort pâti pour moi. LA LOUVE DE FRANCE
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Et il alla mettre une bûche dans le foyer.
- Je lui dois d'avoir appris l'homme que vous étiez, reprit Isabelle. Souventes nuits, je la faisais dormir à mes côtés, tant je craignais qu'on ne m'assassinât. Et elle me parlait de vous, toujours de vous... Ainsi ai-je su les préparatifs de votre évasion, et j'ai pu y contribuer. Je vous connais mieux que vous ne pensez, Lord Mortimer.
Il y eut un moment comme d'attente de part et d'autre, et un peu de gêne aussi. Mortimer demeurait penché vers Pâtre dont les lueurs éclairaient son menton profondément incisé, ses sourcils épais.
- Sans cette guerre d'Aquitaine, continua la reine, sans les lettres du pape, sans cette mission auprès de mon frère, je suis certaine qu'il me serait arrivé grand malheur. - Je savais, Madame, que c'était le seul moyen. Je n'avais guère plaisir, croyez-le, à cette guerre entreprise contre le royaume. Si j'ai accepté d'en partager la conduite et d'y faire figure de traître... car se rebeller pour défendre son droit est une chose, mais passer à l'armée adverse en est une autre...
Il avait sa campagne d'Aquitaine sur le cour, et voulait s'en bien disculper. - ... c'est que je savais qu'il n'était d'autre façon d'espérer vous délivrer, sinon en affaiblissant le roi Edouard. Et votre venue en France, Madame, est aussi mon idée; j'y ai ouvré sans relâche jusqu'à ce que vous soyez là.
La voix de Mortimer était animée d'une vibration grave. Les paupières d'Isabelle se fermèrent à demi. Sa main redressa machinalement l'une des tresses blondes qui encadraient son visage comme des anses d'amphore.
- Quelle est cette blessure à la lèvre que je ne vous connaissais pas? demanda-t-elle. - Un présent de votre époux, Madame, un coup de fléau qui me fut assené par les gens de son parti lorsqu'ils me renversèrent dans mon armure, à Shrewsbury, où je fus malheureux. Et malheureux, Madame, moins pour moi-même, moins de la mort risquée et de la prison endurée, que d'avoir échoué à vous porter la tête des Despensers, à l'issue d'un combat livré pour vous. Cela n'était pas là vérité totale ; la sauvegarde de ses domaines et de ses prérogatives avait pesé au moins aussi lourd, dans les décisions militaires du baron des Marches, que le service de la reine. Mais en ce moment, il était sincèrement persuadé d'avoir agi pour la défendre. Et Isabelle y croyait aussi ; elle avait tant souhaité pouvoir le croire ! Elle avait tant espéré que se dressât un jour un champion de sa cause ! Et voilà que ce champion était là, devant elle, avec sa grande main maigre qui avait tenu l'épée, et la marque au visage, légère mais indélébile, 932
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d'une blessure. Il semblait surgir tout droit, dans ses vêtements noirs, d'un roman de chevalerie. - Vous rappelez-vous, ami Mortimer... vous rappelez-vous le lai du chevalier de Gracient? Il fronça ses sourcils épais. Gracient?... Un nom qu'il avait déjà entendu ; mais il ne se rappelait pas l'histoire.
- C'est dans un livre de Marie de France, que l'on m'a volé, comme tout le reste, reprit Isabelle. Ce Gracient était chevalier si fort, si bellement loyal, et son renom était si grand, que la reine de ce temps s'éprit de lui sans le connaître ; et l'ayant fait mander, elle lui dit pour premières paroles, lorsqu'il apparut devant elle : " Ami Gracient, je n'ai jamais aimé mon époux ; mais je vous aime autant qu'on peut aimer et suis à vous. "
Elle était étonnée de sa propre audace, et que sa mémoire lui eût fourni si à propos les paroles qui traduisaient tout exactement ses sentiments. Pendant plusieurs secondes, le son de sa voix lui parut se prolonger à ses propres oreilles. Elle attendait, anxieuse et troublée, confuse et ardente, la réponse de ce nouveau Gracient.
"Puis-je à présent lui avouer que je l'aime?" se demandait Roger Mortimer, comme si ce n'avait pas été la seule chose à dire. Mais il est des champs clos où les hommes les plus braves en bataille se montrent singulièrement malhabiles.
- Avez-vous jamais aimé le roi Edouard? répondit-il.
Et ils se sentirent l'un et l'autre également déçus. Était-il bien nécessaire, en cet instant, de parler d'Edouard? La reine se redressa un peu dans son siège.
- J'ai cru l'aimer, dit-elle. Je m'y suis efforcée avec des sentiments appris; et puis j'ai vite reconnu l'homme auquel on m'avait unie! A présent je le hais, et d'une si forte haine qu'elle ne peut s'éteindre qu'avec moi... ou avec lui. Savez-vous que pendant de longues années j'ai cru que les éloignements d'Edouard envers moi venaient d'une faute de ma nature? Savez-vous, s'il faut tout vous avouer... d'ailleurs votre épouse le sait bien... que les dernières fois qu'il se força de fréquenter ma couche, quand fut conçue notre dernière fille, il exigea que Hugh le Jeune l'accompagnât jusqu'à mon lit ; et il se mignotait et il se caressait avec lui avant que de pouvoir accomplir acte d'époux, disant que je devais aimer Hugh comme lui-même, puisqu'ils étaient si bien unis qu'ils ne faisaient qu'un. C'est alors que j'ai menacé d'en écrire au pape... La fureur avait empourpré le visage de Mortimer. L'honneur et l'amour se trouvaient en lui également atteints. Edouard était vraiment indigne d'être roi. Quand donc pourrait-on crier à tous ses vassaux : "Sachez enfin qui est votre suzerain, et reprenez vos serments!" N'était-il pas injuste, quand le monde comptait tant de femmes
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infidèles, qu'un tel homme ait épousé une femme de si haute vertu? N'eût-il pas mérité qu'elle se fût livrée à tout venant pour le honnir?... Mais était-elle absolument demeurée fidèle? Quelque amour secret n'avait-il pas traversé une si désespérante solitude? - Et jamais vous ne vous êtes abandonnée à d'autres bras? demanda-t-il, d'une voix, déjà, de jaloux, cette voix qui plaît tant aux femmes, au début d'un sentiment, et leur devient si lassante à la fin d'une liaison.
- Jamais, répondit-elle.
- Pas même à votre cousin Robert d'Artois, qui semblait ce matin montrer bien franchement qu'il était épris de vous? Elle haussa les épaules.
- Vous connaissez mon cousin d'Artois; tout gibier lui est bon. Reine ou truande, pour lui c'est tout un. Un jour lointain, à Westmoustiers, où je lui confiai mon esseulement, il s'offrit à m'en consoler. Voilà tout. D'ailleurs, ne l'avez-vous pas entendu: "Êtes-vous toujours aussi chaste, ma cousine?... " Non, gentil Mortimer, mon cour est bien désolément vide... et beaucoup las de l'être. - Ah ! que n'ai-je osé, Madame, vous dire depuis si longtemps que vous étiez l'unique dame de mes pensées ! s'écria Mortimer.
- Est-ce vrai, doux ami? Y a-t-il longtemps?
- Je crois. Madame, que cela date de la première fois où je vous ai vue. Et j'en ai eu la lumière un jour, à Windsor, où les larmes vous sont venues dans les yeux pour quelque honte que le roi Edouard vous avait faite... Vous dirai-je qu'en ma prison, il ne fut de matin ni de soir où je ne pensai à vous, et que ma première demande quand j'échappai de la Tour... - Je sais, ami Roger, je sais ; l'évêque Orleton me l'a dit. Et j'ai été joyeuse alors d'avoir donné de ma cassette pour votre liberté ; non pour l'or, qui n'était rien, mais pour le risque qui était grand. Votre évasion a fait recroître mes tourments...
Il s'inclina très bas, s'agenouillant presque, pour marquer sa gratitude. - Savez-vous, Madame, reprit-il d'un ton plus grave encore, que depuis que j'ai pris pied sur la terre de France, j'ai fait vou de me vêtir de noir tant que je n'aurais point retrouvé l'Angleterre... et de ne toucher femme avant de vous avoir délivrée?
Il infléchissait un peu les termes de son vou et commençait à confondre la reine et le royaume. Mais de plus en plus il s'apparentait, pour Isabelle, à Gracient, à Perceval, à Lancelot... - Et vous avez tenu ce vou? demanda-t-elle. - En doutez-vous? Elle le remercia d'un sourire, d'une buée qui monta à ses vastes yeux bleus, et d'une main tendue, d'une main fragile qui alla se loger, comme
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un oiseau, dans la main du grand baron. Puis leurs doigts s'ouvrirent, s'enlacèrent, se croisèrent... - Croyez-vous que nous ayons le droit? dit-elle après un silence. J'ai promis ma foi à un époux, si mauvais qu'il soit. Et vous, de votre part, vous avez une épouse qui est sans reproche. Nous avons contracté les liens devant Dieu. Et j'ai été si dure aux péchés des autres... Cherchait-elle à se défendre contre elle-même, ou voulait-elle qu'il prît le péché sur lui? Il était assis, il se releva.
- Ni vous, ni moi, ma reine, n'avons été mariés par notre vouloir. Nous avons prononcé serment, mais pour des choix que nous n'avions pas faits. Nous avons obéi à des décisions qui étaient de nos familles, et non point à la volonté de notre cour. Aux âmes comme les nôtres... Il marqua une hésitation. L'amour qui craint de se nommer pousse aux actions les plus étranges ; le désir prend les plus hauts détours pour requérir ses droits. Mortimer était debout devant Isabelle, et leur mains restaient unies.
- Voulez-vous, ma reine, reprit-il, que nous nous affrérions? Voulez-vous accepter d'échanger nos sangs pour qu'à jamais je sois votre soutien, et qu'à jamais vous soyez ma dame?
Sa voix tremblait, de cette inspiration soudaine, démesurée, qu'il avait eue; et les épaules d'Isabelle frémirent. Car il y avait de la sorcellerie, de la passion et de la foi, et toutes choses divines et diaboliques mêlées, et chevaleresques et charnelles ensemble dans ce qu'il venait de proposer. C'était le lien de sang des frères d'armes et celui des amants légendaires, le lien des Templiers, rapporté d'Orient à travers les croisades, le lien d'amour aussi qui unissait l'épouse mal mariée à l'amant de son choix, et quelquefois par-devant le mari lui-même, à condition que l'amour restât chaste... ou qu'on crût qu'il le restait. C'était le serment des corps, plus puissant que celui des mots et qui ne se pouvait rompre, reprendre ni annuler.. Les deux créatures humaines qui le prononçaient se faisaient plus unies que des jumeaux ; ce que chacun possédait devenait possession de l'autre ; ils se devaient protéger en tout et ne pouvaient accepter de se survivre. " Ils doivent être affrérés... " On chuchotait cela de certains couples, avec un petit tremblement à la fois de crainte et d'envie27.
- Je pourrai tout vous demander? dit Isabelle très bas. Il répondit en abaissant les paupières. - Je me livre à vous, dit-il. Vous pouvez tout exiger de moi et ne me donner de vous-même que ce qu'il vous plaira. Mon amour sera ce que vous désirerez. Je puis m'étendre nu auprès de vous nue, et ne point vous toucher si vous me l'avez interdit.
Ce n'était point là la vérité de leur désir, mais comme un rite d'honneur qu'ils se devaient, conforme aux traditions chevaleresques.
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L'amant s'obligeait à montrer la force de son âme et la puissance de son respect. Il s'offrait à "l'épreuve courtoise", dont la durée était remise à la décision de l'amante ; il dépendait d'elle que le temps en durât toujours ou qu'il fût aussitôt aboli.
- Êtes-vous consentante, ma reine? dit-il. A son tour, elle répondit des paupières. - Au doigt? au front? au cour? demanda Mortimer.
Ils pouvaient se faire une piqûre au doigt, laisser leurs sangs s'égoutter dans un verre, les mêler et y boire à tour de rôle. Ils pouvaient s'inciser le front à la racine des cheveux et, se tenant tête contre tête, échanger leurs pensées...
- Au cour, répondit Isabelle.
C'était la réponse qu'il souhaitait.
Un coq chanta dans les alentours dont le cri traversa la nuit silencieuse. Isabelle pensa que le jour qui allait se lever serait le premier du printemps.
Roger Mortimer ouvrit sa cotte, la laissa choir au sol, arracha sa chemise. Il apparut, poitrine nue, bombée, au regard d'Isabelle.
La reine délaça son corsage ; d'un mouvement souple des épaules, elle dégagea des manches ses bras fins et blancs et découvrit ses seins, marqués de leur fruit rosé, et que quatre maternités n'avaient pas blessés ; elle avait mis une fierté décidée dans son geste, presque du défi. Mortimer prit sa dague à sa ceinture. Isabelle tira la longue épingle, terminée par une perle, qui retenait ses nattes, et les anses d'amphore tombèrent d'une chute douce. Sans quitter du regard le regard de la reine, Mortimer, d'une main ferme, s'entailla la peau; le sang courut comme un petit ruisseau rouge à travers la légère toison châtaine. Isabelle accomplit sur elle-même un semblable geste avec l'épingle, à la naissance du sein gauche, et le sang perla, comme le jus d'un fruit. La crainte de la douleur, plus que la douleur même, lui fit crisper la bouche un instant. Puis elle franchit le pas qui la séparait de Mortimer et appuya les seins contre le grand torse sillonné d'écarlate, se haussant sur la pointe des pieds afin que les deux blessures vinssent à se confondre. Chacun sentit le contact de cette chair qu'il approchait pour la première fois, et de ce sang tiède qui leur appartenait à tous deux.
- Ami, dit-elle, je vous livre mon cour et prends le vôtre qui me fait vivre. - Amie, répondit-il, je le retiens avec la promesse de le garder au lieu du mien. Ils ne se détachaient pas, prolongeant indéfiniment cet étrange baiser des lèvres qu'ils avaient volontairement ouvertes dans leurs poitrines. Leurs cours battaient du même rythme, rapide et violent, de l'un à l'autre répercuté. Trois ans de chasteté chez lui, chez elle quinze années d'attente de l'amour...
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- Serre-moi fort, ami, murmura-t-elle encore. Sa bouche s'éleva vers la blanche cicatrice qui ourlait la lèvre de Mortimer, et ses dents de petit carnassier s'entrouvrirent, pour mordre. Le rebelle d'Angleterre, l'évadé de la tour de Londres, le grand seigneur des Marches galloises, l'ancien Grand Juge d'Irlande, Lord Mortimer de Wigmore, amant depuis deux heures de la reine Isabelle, venait de partir glorieux, comblé, et des rêves tout autour de la tête, par l'escalier privé. La reine n'avait pas sommeil. Plus tard peut-être, la lassitude la prendrait; pour l'instant, elle demeurait éblouie, stupéfaite, comme si une comète continuait de tournoyer en elle. Elle contemplait, avec une gratitude éperdue, le lit ravagé. Elle savourait sa surprise d'un bonheur jusque-là ignoré. Elle n'avait jamais imaginé qu'on pût avoir à s'écraser la bouche contre une épaule, pour étouffer un cri. Elle se tenait debout près de la fenêtre dont elle avait écarté les volets peints. L'aube se levait, brumeuse et féerique, sur Paris. Était-ce vraiment la veille au soir qu'Isabelle était arrivée? Avait-elle existé jusqu'à cette nuit? Était-ce bien cette même ville que son enfance avait connue? Le monde, d'un coup, naissait.
La Seine coulait, grise, au pied du Palais, et là-bas, sur l'autre berge, se dressait la vieille tour de Nesle. Isabelle se rappela soudain sa belle-sour Marguerite de Bourgogne. Un grand effroi la saisit : " Qu'ai-je fait alors? pensa-t-elle. Qu'ai-je fait?... Si j'avais su! " Toutes les femmes amoureuses, de par le monde et depuis le début des âges, lui semblaient ses sours, des créatures élues... "J'ai eu le plaisir, qui vaut toutes les couronnes du monde, et je ne regrette rien !... " Ces paroles, ce cri que Marguerite la morte lui avait jeté, après le jugement de Maubuisson, combien de fois Isabelle se l'était répété, sans comprendre ! Et ce matin où il y avait le printemps nouveau, la force d'un homme, la joie de prendre et d'être prise, elle comprenait enfin ! " Aujourd'hui, sûrement, je ne la dénoncerais pas ! " Et de l'acte de justice royale qu'elle avait cru jadis accomplir, elle eut honte et remords, soudain, comme du seul péché qu'elle eût jamais commis.
VI CETTE BEI LE ANNÉE 1325
Le printemps de 1325, pour la reine Isabelle, fut un enchantement. Elle s'émerveillait des matins ensoleillés où scintillaient les toits de la ville; les oiseaux par milliers bruissaient dans les jardins; les clocl"es de toutes les églises, de tous les couvents, de tous ics monastères, et jusqu'au gros bourdon de Notre-Dame, semblaient sonner les heuies du bonheur. Les nuits embaumaient le lilas, sous un ciel étoile.
Chaque journée apportait sa brassée de plaisirs: joutes, fêtes, tournois, parties de chasse et de campagne. Un air de prospérité circulait dans la capitale, et un grand appétit de s'amuser. On dépensait profusément pour les liesses publiques, bien que le budget du Trésor eût montré pour la dernière année une perte de treize mille six cents livres dont la cause, chacun s'accordait à le reconnaître, était dans la guerre d'Aquitaine. Mais pour se fournir de ressources on avait frappé les évêques de Rouen, Langres et Lisieux d'amendes s'élevant respectivement à douze, quinze et cinquante mille livres, pour violences exercées contre leurs chapitres ou contre les gens du roi ; la fortune de ces prélats trop autoritaires avait comblé les déficits militaires. Et puis les Lombards avaient été sommés, une fois de plus, de racheter leur droit de bourgeoisie. Ainsi s'alimentait le luxe de la cour; et chacun marquait de la hâte aux divertissements, y recueillant ce premier plaisir qui est de se donner en spectacle aux autres. Comme il en allait de la noblesse, il en allait de la bourgeoisie et même du petit peuple, chacun dépensant un peu au-delà de ses moyens pour n'acquérir rien d'autre que l'agrément de vivre. Il est certaines années de cette sorte, où le destin semble sourire : un repos, un répit dans la peine des temps... On vend et on achète ce qu'on nomme superflu, comme s'il était superflu de se parer, de séduire, de conquérir, de se donner des droits à l'amour, de goûter aux choses rares qui sont le fruit de l'ingéniosité humaine, de profiter de
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tout ce que la Providence ou la nature ont donné à l'homme pour se délecter de son exceptionnelle condition en l'univers !
Certes, l'on se plaignait, mais non vraiment d'être misérable, plutôt de ne pouvoir assouvir tous ses désirs. On se plaignait d'être moins riche que les riches, de n'avoir pas autant que ceux qui avaient tout. La saison était exceptionnellement clémente, le négoce miraculeusement prospère. On avait renoncé à la croisade ; on ne parlait point de lever l'ost ni de diminuer le cours de la livre à l'agnel ; on s'occupait en Conseil étroit d'empêcher le dépeuplement des rivières; et les pêcheurs à la ligne, installés en file sur les deux berges de la Seine, se chauffaient au doux soleil de mai. Il y avait de l'amour dans l'air, ce printemps-là. Il s'y fit plus de mariages, et de petits bâtards aussi, que depuis bien longtemps. Les filles étaient rieuses et courtisées, les garçons entreprenants et vantards. Les voyageurs n'avaient pas d'yeux assez grands pour découvrir toutes les merveilles de la ville, ni de gorges assez larges pour savourer le vin qu'on versait aux auberges, ni de nuits assez longues pour épuiser tant de plaisirs offerts.
Ah ! comme on se souviendrait de ce printemps ! Assurément, il y avait des maladies, des deuils, des mères qui portaient au cimetière leur nourrisson, des paralytiques, des maris trompés qui s'en prenaient à la légèreté des mours, des boutiquiers volés qui accusaient leurs commis de ne pas faire surveillance, des incendies qui laissaient des familles sans foyer, quelques crimes; mais tout cela n'était imputable qu'au sort, non au roi ou à son Conseil. En vérité, il fallait tenir à bienfait de vivre en 1325, d'y être jeune ou dans le temps actif de l'existence, ou simplement bien portant. Et c'était sottise grave que de ne pas l'apprécier assez, que de ne pas remercier Dieu de ce qu'il vous donnait. Comme il aurait mieux savouré son printemps 1325, le peuple de Paris, s'il avait pu deviner la façon dont il allait vieillir ! Un vrai conte de fées auquel auraient peine à croire, quand on le leur raconterait, les enfants conçus pendant ces mois exquis, dans des draps parfumés de lavande. Treize cent vingt-cinq ! La belle époque ! et comme il faudrait peu de temps pour que cette année-là devînt " le bon temps ". Et la reine Isabelle? La reine Isabelle semblait résumer dans sa personne tous les prestiges et toutes les joies. On se retournait à son passage, non seulement parce qu'elle était souveraine d'Angleterre, non seulement parce qu'elle était la fille du grand roi dont on avait oublié à présent les édits financiers, les bûchers et les procès terribles, pour ne plus se rappeler que les sages ordonnances, mais aussi parce qu'elle était belle et qu'elle semblait comblée. Dans le peuple, on disait qu'elle eût mieux porté la couronne que son frère Charles le Biau, bien gentil prince mais bien falot, et l'on se
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demandait si c'était bonne loi qu'avait faite Philippe le Long en écartant les femmes du trône. Les Anglais étaient bien sots qui causaient soucis à si gentille reine ! A trente-trois ans, Isabelle promenait un éclat avec lequel il n'était jouvencelle, si fraîche fût-elle, qui pût rivaliser. Les beautés les plus réputées parmi la jeunesse de France paraissaient se retraire dans l'ombre quand la reine Isabelle avançait. Et toutes les damoiselles, rêvant de lui ressembler, prenaient modèle sur elle, copiaient ses robes, ses gestes, ses nattes relevées, sa façon de regarder et de sourire.
Une femme amoureuse se distingue à sa démarche et même de dos; les épaules, les hanches, le pas d'Isabelle exprimaient le bonheur. Elle était presque toujours accompagnée de Lord Mortimer, lequel, depuis l'arrivée de la reine, avait fait soudain la conquête de la ville. Les gens qui, l'autre année, le jugeaient sombre, orgueilleux, un peu trop fier pour un exilé, qui trouvaient à sa vertu un air de reproche, ces mêmes gens, soudain, avaient découvert en Mortimer un homme de haut caractère, de grande séduction, et bien digne d'être admiré. On avait cessé d'estimer lugubre sa tenue noire seulement rehaussée de quelques agrafes d'argent ; on n'y voyait plus maintenant que l'élégante ostentation d'un homme qui porte le deuil de sa patrie perdue.
S'il n'était pas chargé d'officielles fonctions auprès de la reine, ce qui eût constitué une trop ouverte provocation envers le roi Edouard, Mortimer, en fait, dirigeait les négociations. L'évêque de Norwich subissait son ascendant ; John de Cromwell ne se privait pas de déclarer qu'on avait fait injustice au baron de Wigmore, qu'un roi se montrait peu avisé qui s'aliénait un seigneur de si grand mérite ; le comte de Kent s'était définitivement pris d'amitié pour Mortimer et ne décidait rien sans son conseil.
Il était su et admis que Lord Mortimer restait après souper chez la reine qui requérait, disait-elle, "son conseil". Et chaque nuit, sortant de l'appartement d'Isabelle, Mortimer secouait par l'épaule Ogle, l'ancien barbier de la tour de Londres promu à la fonction de valet de chambre, qui l'attendait en somnolant sur un coffre. Ils enjambaient les serviteurs endormis sur le dallage des couloirs, et qui ne soulevaient même plus de dessus leur visage le pan de leur manteau, habitués qu'ils étaient à ces pas familiers.
Aspirant d'un poumon conquérant l'air frais de l'aube, Mortimer rentrait en son logis de Saint-Germain-des-Prés, accueilli par le blond, rosé et attentif Alspaye, qu'il croyait... naïfs amants!... seul confident de sa royale liaison.
La reine, à présent la chose était sûre, ne rentrerait en Angleterre que lorsque lui-même y pourrait rentrer. Le lien entre eux juré, de jour en jour, de nuit en nuit, se faisait plus étroit, plus solide; et la petite trace blanche sur la poitrine d'Isabelle, où il posait les lèvres, comme 940
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rituellement, avant de la quitter, demeurait la trace visible de l'échange de leurs volontés. Une femme peut être reine, son amant est toujours son maître. Isabelle d'Angleterre, capable de faire front, seule, aux discordes conjugales, aux trahisons d'un roi, à la haine d'une cour, frémissait longuement quand Mortimer posait la main sur son épaule, sentait son cour fondre lorsqu'il s'éloignait de sa chambre, et portait cierges aux églises pour remercier Dieu de lui avoir donné un si merveilleux péché. Mortimer absent, fût-ce pour une heure, elle l'installait en pensée devant elle, sur le plus beau siège, et lui parlait tout bas. Chaque matin, à son réveil, avant d'appeler ses femmes, elle se glissait dans le lit vers la place que son amant avait abandonnée quelques moments auparavant. Une matrone lui avait enseigné certains secrets bien utiles aux dames qui cherchent plaisir hors mariage. Et l'on chuchotait dans les cercles de la cour, mais sans y voir offense car cela semblait une juste réparation du sort, que la reine Isabelle était aux amours, comme on eût dit qu'elle était aux champs, ou mieux encore, aux anges ! Les préliminaires du traité, qu'on avait fait traîner en longueur, furent pratiquement signés le 31 mai entre Isabelle et son frère, avec l'agrément réticent d'Edouard qui récupérait son domaine aquitain, mais amputé de l'Agenais et du Bazadais, c'est-à-dire des régions que l'armée française avait occupées l'année précédente, et moyennant, en outre, un versement de soixante mille livres... Valois, là-dessus, s'était montré inflexible. Il n'avait pas fallu moins que la médiation du pape pour parvenir à un accord toujours soumis à l'expresse condition qu'Edouard viendrait rendre l'hommage, ce qu'il répugnait visiblement à faire, non plus maintenant pour de seuls motifs de prestige, mais pour des raisons de sécurité. On convint alors d'un subterfuge qui semblait satisfaire tout le monde. Date serait prise pour ce fameux hommage; puis Edouard, en dernière minute, feindrait d'être malade, ce qui serait d'ailleurs à peine un mensonge - car à présent, lorsqu'il était question qu'il mît le pied en France, des malaises anxieux l'étouffaient, il pâlissait, sentait fuir les battements de son cour et devait s'allonger haletant, pour une heure. Il remettrait alors à son fils aîné, le jeune Edouard, les titres et les possessions de duc d'Aquitaine, et l'enverrait à sa place prêter serment.
Chacun en cette combinaison se jugeait gagnant. Edouard échappait à l'obligation d'un voyage redouté. Les Despensers évitaient le risque de perdre emprise sur le roi. Isabelle allait retrouver son fils préféré dont elle souffrait d'être séparée. Mortimer voyait tout le renfort qu'apporterait à ses desseins futurs la présence du prince héritier dans le parti de la reine.
Ce parti ne cessait de s'accroître, et en France même. Le roi Edouard s'étonnait de ce que plusieurs de ses barons, en cette fin de printemps,
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aient eu nécessité d'aller visiter leurs possessions françaises et il s'inquiétait plus encore de ce qu'aucun ne revînt. D'autre part, les Despensers n'étaient pas sans entretenir à Paris quelques espions qui renseignaient Edouard sur l'attitude du comte de Kent, sur la présence de Maltravers auprès de Mortimer, sur toute cette opposition qui gravitait à la cour de France autour de la reine. Officiellement, la correspondance entre les deux époux demeurait courtoise, et Isabelle, dans les longues missives par lesquelles elle expliquait la lenteur des négociations, appelait Edouard "doux cour". Mais Edouard avait donné l'ordre aux amiraux et shérifs des ports d'intercepter tous courriers, quels qu'ils fussent, porteurs de lettres envoyées à quiconque par la reine, l'évêque de Norwich ou toute personne de leur entourage. Ces messagers devaient être amenés au roi sous une escorte sûre. Mais pouvait-on arrêter tous les Lombards qui circulaient avec des lettres de change?
A Paris, Roger Mortimer, un jour qu'il passait dans le quartier du Temple, accompagné seulement de Alspaye et Ogle, fut frôlé par un bloc de pierre tombé d'un édifice en construction. Il dut de n'être pas écrasé au bruit que fit le bloc en heurtant un ais de l'échafaudage. Il ne vit là qu'un banal incident de rue ; mais trois jours plus tard, comme il sortait de chez Robert d'Artois, une échelle s'abattit devant son cheval. Mortimer alla s'en entretenir avec Tolomei qui connaissait son Paris secret mieux que personne. Le Siennois fit venir l'un des chefs des compagnons maçons du Temple qui avaient gardé leurs franchises en dépit de la dispersion des chevaliers de l'Ordre. Et les attentats contre Mortimer cessèrent. Du haut des échafaudages on adressait même de grands saluts, bonnets ôtés, au seigneur anglais vêtu de noir, dès qu'on l'apercevait. Toutefois Mortimer prit l'habitude d'être plus fortement escorté, et de faire éprouver son vin avec une corne de narval, précaution contre le poison. Les truands qui vivaient accrochés à la bourse de Robert d'Artois furent priés d'ouvrir les yeux et les oreilles. Les menaces qui enviionnaient Mortimer ne firent que rendre plus intense l'amour que la reine Isabelle lui portait.
Et puis, au début du mois d'août, un peu avant le temps prévu pour 1 hommage anglais, Monseigneur de Valois, si fortement installé au pouvoir qu'on l'appelait communément "le second roi", s'écroula brusquement, à cinquante-cinq ans.
Depuis plusieurs semaines, il était fort coléreux et s'irritait de tout; particulièrement une grande rage l'avait saisi au reçu d'une proposition faite par le roi Edouard de marier leurs plus jeunes enfants, Louis de Valois et Jeanne d'Angleterre, qui avoisinaient leurs sept ans. Edouard comprenait-il enfin la bévue qu'il avait commise deux ans plus tôt en rompant les négociations sur le mariage de son fils aîné, et pensait-il de la sorte ramener Valois dans son jeu? Monseigneur Charles, par une
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réaction singulière, prit cette offre pour une seconde insulte et se mit en telle fureur qu'il brisa tous les objets de sa table. En même temps, il montrait une grande fébrilité dans ses travaux de gouvernement, s'impatientait des lenteurs du Parlement à rendre les arrêts, disputait avec Miles de Noyers des calculs fournis par la Chambre des Comptes ; ensuite il se plaignait de la fatigue que toutes ces tâches lui causaient.
Un matin qu'il était en Conseil et qu'il allait parapher un acte, il laissa choir la plume d'oie qu'on lui tendait et qui balafra d'encre la cotte bleue dont il était vêtu. Sa main pendait auprès de sa jambe, et ses doigts étaient devenus de pierre. Il fut surpris du silence qui se faisait autour de lui, et ne se rendit pas compte qu'il tombait de son siège.
On le releva, les yeux bloqués vers la gauche, dans le haut des orbites, la bouche tordue du même côté, et la conscience partie. Il avait la face fort rouge, presque violette, et l'on s'empressa de quérir un physicien pour le saigner. Comme l'avait été, onze ans plus tôt, son frère Philippe le Bel, il venait d'être frappé à la tête, dans les rouages mystérieux du vouloir. On crut qu'il passait et, à son hôtel où on le transporta, l'énorme maisonnée prit l'affairement éploré du deuil. Pourtant, après quelques jours, où il parut présent à la vie plutôt par le souffle que par la pensée, il reprit à demi apparence d'exister. La parole lui était revenue, mais hésitante, mal articulée, butant sur certains mots, sans plus rien de cette redondance et de cette autorité qui la marquaient auparavant ; la jambe droite n'obéissait pas, ni la main qui avait lâché la plume d'oie. Immobile dans un siège, accablé de chaleur sous les couvertures dont on croyait bon de l'étouffer, l'ex-roi d'Aragon, l'ex-empereur de Constantinople, le comte de Romagne, le pair français perpétuellement candidat à l'Empire d'Allemagne, le dominateur de Florence, le vainqueur d'Aquitaine, le rassembleur de croisés, mesurait soudain que tous les honneurs qu'un homme peut recueillir ne sont plus rien lorsque s'installe le déshonneur du corps. Lui qui n'avait eu, et depuis son enfance, que l'anxiété de conquérir les biens de la terre, se découvrit soudain d'autres angoisses. Il exigea d'être conduit en son château du Perray, près de Rambouillet, où il n'allait guère et qui brusquement lui devint cher, par un de ces bizarres attraits qui viennent aux malades pour des lieux où ils s'imaginent pouvoir recouvrer la santé. L'identité de son mal avec celui qui avait abattu son frère aîné obsédait son cerveau dont l'énergie était diminuée mais non point la clarté. Il cherchait dans ses actes passés la cause de ce châtiment que le Tout-puissant lui infligeait. Affaibli, il devenait pieux. Il pensait au Jugement. Mais les orgueilleux se font facilement la conscience pure ; Valois ne découvrait presque rien qu'il eût à se reprocher. En toutes ses campagnes, en tous les pillages et massacres qu'il avait ordonnés, en toutes les extorsions qu'il avait fait subir aux provinces conquises LA LOUVE DE FRANCE
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et délivrées par lui, il estimait avoir toujours bien usé de ses pouvoirs de chef et de prince. Un seul souvenir lui était objet de remords, une seule action lui semblait l'origine de son actuelle expiation, un seul nom s'arrêtait à ses lèvres lorsqu'il faisait l'examen de sa carrière : Marigny. Car il n'avait en vérité jamais haï personne, sauf Marigny. Pour tous les autres qu'il avait malmenés, châtiés, tourmentés, expédiés à la mort, il n'avait jamais agi que convaincu d'un bien général qu'il confondait avec ses propres ambitions. Mais dans sa lutte contre Marigny, il avait apporté tout le bas acharnement qu'on peut mettre à une querelle privée. Il avait menti sciemment en accusant Marigny, il avait porté faux témoignage contre lui, et suscité de fausses dépositions ; il n'avait reculé devant aucune bassesse pour envoyer l'ancien coadjuteur et recteur général du royaume, plus jeune alors qu'il ne se trouvait à présent lui-même, se balancer à Montfaucon. Rien ne l'avait guidé en cela que le besoin de vengeance, et la rancour d'avoir vu, jour après jour, un autre disposer en France de plus de puissance que lui.
Et voilà que maintenant, assis dans la cour de son manoir du Perray, observant les oiseaux passer, regardant les écuyers sortir les beaux chevaux qu'il ne monterait plus, Valois s'était mis... le mot le surprenait lui-même, mais il n'y en avait pas d'autre!... il s'était mis à aimer Marigny, à aimer sa mémoire. Il aurait voulu que son ennemi fût encore vivant afin de pouvoir se réconcilier avec lui et lui parler de toutes choses qu'ils avaient connues, vécues ensemble et sur lesquelles ils s'étaient tant opposés. Son frère aîné Philippe le Bel, son frère Louis d'Évreux, ses deux premières épouses même, tous ces disparus lui manquaient moins que son ancien rival; et aux moments où il ne se croyait pas observé, on le surprenait à marmonner quelques phrases d'une conversation tenue avec un mort.
Chaque jour, il envoyait un de ses chambellans, muni d'un sac de monnaie, faire aumône aux pauvres d'un quartier de Paris, paroisse après paroisse ; et les chambellans étaient chargés de dire, en déposant les pièces dans les mains crasseuses: "Priez, bonnes gens, priez Dieu pour Monseigneur Enguerrand de Marigny et pour Monseigneur Charles de Valois. " II lui semblait qu'il s'attirerait la clémence du Ciel si dans une même prière on l'unissait à sa victime. Et le peuple de Paris s'étonnait de ce que le puissant et magnifique seigneur de Valois demandât d'être nommé auprès de celui qu'il proclamait jadis coupable de tous les malheurs du royaume, et qu'il avait fait pendre aux chaînes du gibet.
Le pouvoir, au Conseil, était passé à Robert d'Artois qui, par la maladie de son beau-frère, se trouvait soudain promu au premier rang. Le géant parcourait fréquemment, les étriers chaussés à fond, la route du Perray, pour aller demander un avis au malade. Car chacun s'apercevait, et d'Artois tout le premier, du vide qui s'ouvrait
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brusquement à la direction des affaires de la France. Certes, Monseigneur de Valois était connu pour un prince assez brouillon, tranchant de tout sans souvent réfléchir assez, et gouvernant d'humeur plutôt que de sagesse; mais d'avoir vécu de cour en cour, de Paris en Espagne et d'Espagne à Naples, d'avoir soutenu les intérêts du Saint-Père en Toscane, d'avoir participé à toutes les campagnes de Flandre, d'avoir intrigué pour l'Empire et d'avoir siégé pendant plus de trente années au Conseil de quatre rois de France, lui était venue l'habitude de replacer chaque souci du royaume dans l'ensemble des affaires de l'Europe. Cela s'opérait en son esprit presque de soi-même.
Robert d'Artois, féru de coutumes et grand procédurier, n'avait point d'aussi vastes vues. Aussi Ton disait du comte de Valois qu'il était le "dernier", sans bien pouvoir vraiment préciser ce que l'on entendait par là, sinon qu'il était le dernier représentant d'une grande manière d'administrer îe monde, et qui allait sans doute disparaître avec lui.
Le roi Charles le Bel, indifférent. se promenait d'Orléans à Saint-Maixent et Châteauneu'-sur-Loire, attendant toujours que sa troisième épouse lui donnât la benne nouvelle d'être enceinte. La reine Isabelle était devenue, pour ainsi dire, maîtresse du Palais de Paris, et c'était une seconde cour anglaise qui se tenait là.
La date de l'hommage avait été fixée au 30 août. Edouard attendit donc la dernière semaine du mois pour se mettre en voyage, puis pour feindre de tomber souffrant en l'abbaye de Sandown, près de Douvres. L'évêque de Winchester fut envoyé à Paris pour certifier sous serment, s'il en était besoin, mais ce qu'on ne lui demanda pas, la validité de l'excuse, et proposer la substitution du fils au père, étant bien entendu que le prince Edouard, fait duc d'Aquitaine et comte de Ponthieu, apporterait les soixante mille livres promises.
Le 16 septembre, le jeune prince arriva, mais accompagné de l'évêque d'Oxford et surtout de Walter Stapledon, évêque d'Exeter et Lord trésorier. En choisissant celui-ci, qui était l'un des plus actifs, des plus âpres partisans du parti Despenser, l'homme aussi le plus habile, le plus rusé de son entourage et l'un des plus détestés, le roi Edouard marquait bien sa volonté de ne pas changer de politique. L'évêque d'Exeter n'était pas chargé seulement d'une mission d'escorte. Le jour même de cette arrivée, et presque au moment où la reine Isabelle serrait dans ses bras son fils retrouvé, on apprit que Monseigneur de Valois avait fait une rechute de son mal et qu'il fallait s'attendre à ce que Dieu lui reprît l'âme d'une heure à l'autre. Aussitôt la famille entière, les grands dignitaires, les barons qui se trouvaient à Paris, les envoyés anglais, tout le monde se précipita au Perray, sauf
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l'indifférent Charles le Bel qui surveillait à Vincennes quelques aménagements intérieurs commandés à son architecte Painfetiz. Et le peuple de France continuait à vivre sa belle année 1325.
VII "CHAQUE PRINCE QUI MEURT...
A ceux qui ne l'avaient pas vu durant les dernières semaines, combien Monseigneur de Valois apparaissait changé! D'abord, on avait l'habitude qu'il fût toujours coiffé, soit d'une grande couronne scintillante de pierreries, les jours d'apparat, soit d'un chaperon de velours brodé dont l'immense crête dentelée lui retombait sur l'épaule, ou encore d'un de ces bonnets à cercle d'or qu'il portait en appartement. Pour la première fois, il se montrait en cheveux, des cheveux blonds mélangés de blanc, auxquels l'âge avait donné une couleur délavée, dont la maladie avait défrisé les rouleaux, et qui pendaient sans vie, le long des joues et sur les coussins. L'amaigrissement, chez cet homme naguère gras et sanguin, était impressionnant, mais moins toutefois que l'immobilité contractée d'une moitié du visage, que la bouche un peu tordue dont un serviteur essuyait régulièrement la salive, moins impressionnant que la fixité éteinte du regard. Les draps brochés d'or, les courtines bleues semées de fleurs de lis qui, drapées comme un dais, surmontaient le chevet, ne faisaient qu'accuser la déchéance physique du moribond. Et lui-même, avant de recevoir tout ce monde qui se pressait dans sa chambre, avait demandé un miroir, et il avait un moment étudié ce visage qui impressionnait si fort, deux mois plus tôt, les peuples et les rois. Que lui importaient à présent le prestige, la puissance? Où étaient donc les ambitions qu'il avait si longtemps poursuivies? Que signifiait cette satisfaction, si vivace naguère, de marcher toujours le front levé entre des fronts baissés, depuis que sous ce front s'était produit ce grand éclatement, ce grand basculement de tout? Et cette main sur laquelle serviteurs, écuyers et vassaux se jetaient pour en baiser le dos et la paume, qu'était donc cette main morte le long de lui-même? Et l'autre main, qu'il commandait encore, dont il se servirait tout à l'heure une dernière fois pour signer le testament qu'il allait dicter... si une
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main gauche voulait bien se prêter à tracer les signes de l'écriture!... cette main lui appartenait-elle davantage que le cachet gravé dont il scellait ses ordres et qu'on ferait glisser de son doigt après qu'il serait mon? Rien lui avait-il jamais appartenu?
La jambe droite, totalement inerte, semblait lui avoir déjà été reprise. Dans sa poitrine, par moments, se produisait comme un vide de gouffre.
L'homme est une unité pensante qui agit sur les autres hommes et transforme le monde. Et puis, soudain, l'unité se désagrège, se délie et qu'est-ce alors que le monde, et que sont les autres? L'important en cette heure, pour Monseigneur de Valois, ce n'étaient plus les titres, les possessions, les couronnes, les royaumes, les décisions du pouvoir, la primauté de sa personne parmi les vivants. Les emblèmes de son lignage, les acquisitions de sa fortune, même les descendants de son sang qu'il voyait autour de lui assemblés, tout cela pour lui avait perdu valeur essentielle. L'important, c'était l'air de septembre, les feuillages encore verts, avec déjà quelques roussissures et qu'il apercevait par les fenêtres ouvertes, mais l'air surtout, l'air qu'il aspirait avec difficulté et qui allait s'engloutir dans cet abîme qu'il portait au fond de la poitrine. Tant qu'il sentirait l'air pénétrer dans sa gorge, le monde continuerait d'exister avec lui en son centre, mais un centre fragile, pareil à la fin de la flamme d'un cierge. Ensuite, tout cesserait d'être, ou plutôt tout continuerait, mais dans l'ombre totale et l'effrayant silence, comme une cathédrale existe quand le dernier cierge s'y est éteint.