Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 8
J’inspirai à quelques reprises pour remettre mes pensées en ordre.
Je lui brossai le topo fourni par les Faoladh et Marie-Josephte sur la disparition de Ponik avant de terminer par ma meilleure piste :
– Ponik possède une poissonnerie en ville. De l’avis de tous, elle
sert de façade pour faciliter ses interactions avec sa collectivité à l’insu des humains normaux.
Zacharie pouffa.
– Un monstre lacustre avec une poissonnerie, la bonne blague.
Je haussai les épaules.
– On doit tous gagner notre vie.
– Est-ce qu'on a le nom de quelqu’un à contacter? Un lieu de
rencontre?
– Selon les Faoladh, ma simple présence, et je suppose la tienne,
devrait suffire à attirer l’attention des surnaturels du coin. Ce sont toutes des créatures aquatiques ou maritimes, et leur magie devrait réagir aux nôtres. Le plus facile sera donc qu’on se montre en ville, de faire le tour du lac en espérant une rencontre fortuite.
– Ça me semble plutôt hasardeux.
Après quelques échanges sur les différentes stratégies à adopter, je
passai un moment à parcourir différents sites Web sur mon smartphone pour glaner plus d’informations sur la région. Entre-temps, d’énormes flocons se mirent à tomber, mouchetant le pare-brise. Le vent agitait la neige en tourbillons paresseux de part et d’autre du halo des phares. La visibilité restait bonne, et même si la chaussée disparaissait progressivement, le pick-up poursuivait sa route comme si de rien n’était.
Nous avions quitté l’autoroute depuis une quinzaine de minutes
lorsque Zacharie tapota le volant de ses doigts.
– Où est-ce qu’on loge?
J’ouvris la bouche et je la refermai sur une grimace. En temps
normal, j’aurais dormi dans mon Combi. Ce n’était pas très chaud, mais j’avais une petite chaufferette portative et un bloc d’alimentation.
– Excellente question, abondai-je.
Zacharie me lança un coup d’œil amusé.
– Vu l’heure, on doit trouver rapidement. De toute façon, mener des
recherches de nuit me semble contreproductif. Même si on fait abstraction de la neige, la plupart des gens dorment.
Je repris mes recherches sur mon smartphone pour dénicher les
différents hébergements offerts en ville. Les options étaient plutôt limitées : une auberge et un gîte. Par prudence, je passai un coup de file à l’auberge. La réceptionniste s’excusa à profusion : la saison basse avait été l'occasion d'entamer des rénovations et les quelques chambres encore disponibles étaient toutes occupées. Je tentai ma chance au gîte et me rivai le nez à une boîte vocale dont le message annonçait que les propriétaires s’octroyaient quelques semaines de vacances au terme de la saison touristique.
Un râle de frustration m’échappa. Il restait le complexe nature Santé
plein air, sauf qu’un article de presse signalait qu’il avait cessé ses activités à la suite de la pandémie, les différents confinements et les restrictions sanitaires ayant eu raison de leurs finances. J’allais regarder du côté des municipalités voisines, lorsqu’un article plus récent attira mon attention. Un habitant du coin avait racheté le centre et prévoyait de remettre les installations en état pour accueillir des visiteurs à la prochaine saison. Les travaux s'échelonneraient tout l’hiver.
Le complexe nature se trouvait de l'autre côté du lac. La route
principale sur laquelle nous étions nous ferait déboucher sur la rive ouest, environ au milieu du lac sur sa longueur. Le trajet à emprunter nous permettrait de traverser la municipalité pour un premier repérage des lieux. Nous nous rendrions ensuite à la pointe sud du lac, là où celui-ci frôlait la frontière américaine, avant de remonter le long de l’autre rive. Jeter un coup d’œil au complexe, au cas où on pourrait nous dépanner, ne coûterait rien. Je donnai l’adresse à Zacharie puis regardai défiler les maisons et les commerces.
En plein cœur du village, les bâtiments se pressaient de chaque côté
de la voie. Le style des maisons variait entre l’après-guerre (carrées, toutes petites avec un revêtement en lattes de vinyle) et le traditionnel québécois (en pierre ou en bois, avec une toiture courbée et des lucarnes). La fierté des habitants de la ville se reflétait dans les devantures de magasin propres et la route exempte de nids-de-poule.
D’un côté, le lac nous apparaissait entre les toitures, et de l’autre, la
voie ferrée suivait notre tracé en parallèle. Alors que nous arrivions à la pointe du lac, la vue se dégagea pour révéler un belvédère recouvert de neige et un modeste parc. Une clôture bloquait l’accès à la berge qui avait été solidifiée par la mise en place d’énormes rochers. La route enjambait les rapides Kelly à l’extrémité nord de l’état du Maine, puis elle se divisait en deux, offrant le choix de longer la frontière qui repartait vers le sud ou de remonter l’autre rive.
Zacharie tourna à gauche pour suivre le lac. Son regard survola
l’église néo-gothique et un grognement lui échappa. Vu les origines de la légende du cheval-bâtisseur, j’étais curieuse de savoir s’il avait déjà pris part à la construction d’une église, mais avant que je lui pose la question, mon attention fut détournée par l’affiche devant le presbytère en briques rouge. Ce dernier avait été reconverti en microbrasserie.
L'éclairage devint de plus en plus épars tandis que nous remontions la
berge opposée du lac. Avec l’absence de lune, l’obscurité régnait en maître. Un panneau apparut sur le côté de la route, indiquant le complexe nature, à moitié caché derrière un écriteau signalant les travaux de construction en cours. Une seule voiture occupait l’aire de stationnement en gravier. De la lumière émanait du poste d’accueil, mais je commençais à douter qu’on nous réponde.
– Cabano est à quarante minutes, signalai-je. On aura peut-être plus
de chance là-bas.
Zacharie gara le pick-up à côté de l’autre véhicule avec un
haussement d’épaules.
– Allons jeter un coup d’œil.
Je sautai en bas du pick-up, bien contente de m’étirer, et le
rejoignis. Zacharie testa la porte, qui s’ouvrit sans résistance, et m’invita à le précéder. Les murs s’ornaient de larges babillards vides où subsistaient des rectangles décolorés par le soleil et le temps. Deux petits sofas reposaient tête-bêche l’un sur l’autre dans ce qui avait dû servir d’aire d’attente ou de détente. Un escalier menait au niveau inférieur, vers un stand de location pour des équipements sportifs à en juger par la signalisation.
Face à nous, un long comptoir occupait le mur du fond, avec deux
postes informatiques et une porte donnant sur des bureaux administratifs. Une femme franchit le seuil, la surprise évidente sur son visage. Ses pommettes anguleuses, son nez fin et son menton délicat convenaient mieux à la couverture d’un magazine qu’en pleine campagne. Ses cheveux blonds reposaient en une interminable tresse sur son épaule. Ses sourcils tout aussi blonds se froncèrent, mais dès que son regard se posa sur Zacharie derrière moi, elle cligna des yeux et son expression se métamorphosa en sourire.
– Êtes-vous perdus? Nous ne sommes pas ouverts aux touristes.
Il y avait tant de regret dans sa voix que je m’attendais presque à ce
qu’elle propose son propre lit à Zacharie. Je m’en voulus aussitôt pour cette pensée peu charitable. Il avança jusqu’au comptoir et s’y accouda avec un air gamin.
– On est parti en vitesse de Québec, expliqua-t-il. Ce n’était pas
prévu qu’on passe la nuit ici, mais vu l’heure tardive, je n’ai pas très envie de conduire jusqu’à Cabano. Vous gérez le complexe?
Je pris soin de garder une expression neutre et je le laissai parler. La
femme n’avait d’yeux que pour lui de toute façon, et je n’étais pas assez orgueilleuse pour gâcher nos chances. Je n’avais pas manqué de remarquer la façon dont il avait choisi ses mots, omettant de souligner ma présence. Mais cette sensation dans ma poitrine n’avait rien à voir avec la jalousie. Aucun lien. Absolument pas.
La femme jeta un coup d’œil par la fenêtre vers l’endroit où nous
avions laissé le pick-up. Avec un sourire, elle tendit sa main vers Zacharie et il la saisit.
– Janie, se présenta-t-elle. Je suis la gérante. Pour l’instant, je
supervise des rénos et des factures, mais cet été, on va en mettre plein la vue à tout le monde.
Zacharie hocha la tête avec un haussement de sourcils
impressionné.
– L’emplacement est spectaculaire, votre succès est assuré.
Le rouge monta aux joues de Janie et j’étouffai un soupir ennuyé.
Son regard me frôla à peine qu’elle reportât son attention sur notre tombeur de service. Elle pointa la fenêtre du pouce tandis que son autre main repoussait ses longs cheveux par-dessus son épaule.
– Vous êtes entrepreneur général? Si vous cherchez du travail, je
suis sûre qu’on peut s’organiser.
Mes yeux roulèrent d’eux-mêmes vers le plafond. Prête à mettre fin
à ce petit jeu idiot, je m'approchai du comptoir. Alors que j’ouvrais la bouche pour la questionner sur l’hébergement disponible, un fourmillement remonta mon dos et l’odeur du rivage m’emplit le nez. Plus subtile que celle du large, elle rappelait la mousse et la vase, les algues et le poisson. Mes pieds avancèrent d’eux-mêmes, et je tendis la main en même temps que mes sens. Je goûtai la fraîcheur de l’eau mêlée à une magie semblable à la mienne, quoique différente.
J’étais face à une nymphe d’eau douce. Une ondine, gardienne des
eaux courantes, des rivières et des fontaines.
Son charme avait été lancé avec un doigté léger. J'étais assez près de
Zacharie pour le toucher en étirant la main, et pourtant, je sentais à peine l’effet enjôleur de sa magie. Elle avait tissé une toile à l’unique intention de Zacharie, pour le captiver et le séduire.
L’indignation monta en moi et creva la surface de mon calme
comme une énorme bulle d’air à la surface d’un lac. Les remous de cette émotion attirèrent l’attention du pouvoir qui dormait en moi. Sa chaleur infusa ma poitrine tandis qu’il se déroulait pour goûter à la scène devant nous. Si ses dernières manifestations m’avaient appris quelque chose, c’était de me méfier de ses tendances avares et possessives.
La jalousie ne faisait pas partie de ma nature, car mon rôle de
gardienne était trop vaste pour se limiter de la sorte. De tout temps, les nymphes inspiraient les hommes qui croisaient leur route, que ce soit pour les inciter à protéger la nature à leur tour, ou pour les empêcher de leur faire du mal. Cette nouvelle émotion s’imposait dans mon esprit comme une flaque d’huile sur la mer, sombre et suffocante.
Et le pouvoir obscur s’y vautrait avec une joie malsaine. La noirceur enfla dans mon ventre jusqu’à s’étendre à mes bras. Sans
pouvoir résister à l’impulsion, mes doigts se posèrent sur la peau nue du poignet de Zacharie, juste sous la manche de son manteau. Son pouls palpita à mon contact et le pouvoir obscur le frôla avec une délicatesse étonnante vu sa réaction agressive à l’égard de Janie. J’avais la conviction qu’il se préparait à repousser la tentative de séduction de cette dernière, mais la surprise l’arrêta et je me figeai à sa découverte : le charme de la nymphe ruisselait de part et d’autre de Zacharie.
Il se tenait là, insensible au piège tendu juste pour lui. Son attention
descendit vers nos mains avant de revenir vers mon visage. Je clignai des yeux, à court de mots. Le pouvoir obscur se pavana quelques secondes puis il s’enroula au fond de mon ventre pour y reprendre sa sieste, comme si de rien n’était. Sous le regard scrutateur de Zacharie, mon souffle se coinça dans ma gorge et je priai de toutes mes forces, pour qu’il n’ait pas la moindre idée de ce qui venait de se produire. Quoiqu’il devrait être mis en garde que la nymphe avait essayé de dérober sa volonté... Ou le savait-il déjà? Ma main retomba.
– Je pense que j’ai besoin de dormir, chuchotai-je pour détourner
l’attention.
Son bras glissa sur mes épaules et il me serra contre lui. Je
dégonflai à la manière d’un poisson-globe, hérissé de pics une seconde, inoffensif la suivante. Une part de moi se réjouissait de sa réaction, mais je refusais d’y lire autre chose qu’un réflexe protecteur. Zacharie scruta mon visage avant de reporter son attention sur Janie, dont la contrariété se devinait avec aisance.
– Nous allons passer quelques jours en ville, dit-il. Je sais que le
complexe n'est pas officiellement ouvert, mais on aurait bien voulu trouver un hébergement près du lac, et il n’y a rien de libre au village.
– Malheureusement, nous ne sommes pas ouverts au public…
Peut-être qu’elle n’avait pas réalisé que nous étions des surnaturels.
D’expérience, je savais que de nombreuses créatures ne possédaient pas cette affinité à leur environnement, surtout celles dont l’apparence principale ressemblait aux humains. Zacharie par exemple démontrait une sensibilité à la magie en elle-même, ce qui lui permettait de différencier les humains des surnaturels, sans toutefois identifier leur nature. Pour ma part, j’avais développé cette faculté avec le temps, en prenant soin de communier avec mon environnement. Je décidai donc de tendre une perche à Janie.
– Nous sommes à la recherche de Jacques Duval, dis-je en référant
au nom courant utilisé par Ponik. Vous le connaissez sûrement.
Son expression se ferma aussitôt.
– Il y a pas loin de trois mille habitants en ville; on ne se connaît
pas tous.
Je clignai des yeux devant sa résistance.
– C’est le propriétaire de la poissonnerie, précisai-je.
– Mm, ah oui. Je ne l’ai pas vu récemment.
– C’est la raison exacte de notre présence, intervint Zacharie.
Personne n’a eu de ses nouvelles depuis un moment.
Le crayon de plomb que Janie tenait cassa au milieu et elle se
dépêcha de le cacher sous le comptoir. Son visage adopta une expression polie mais froide lorsqu’elle reprit :
– Il est sûrement parti à la chasse au petit gibier. Avec cette neige,
c’est parfait pour les coyotes.
Je fronçai les sourcils. Sans être une experte sur le sujet, je voyais
mal un monstre lacustre se passionner de chasse sportive. Je repassai ses réponses dans ma tête : elle avait spécifiquement évité de dire qu’elle connaissait Jacques Duval.
– À quand remonte votre dernière conversation avec monsieur
Duval?
Elle agita les mains avec désinvolture.
– Un moment, je ne sais pas. Écoutez, pourquoi on n’en reparlerait
pas demain?
Son agacement se métamorphosa en invitation tandis que son
regard me quittait au profit de Zacharie. Ce dernier la considéra avec un silence perplexe avant qu’un sourire s’épanouisse sur ses lèvres.
– Ce qui nous ramène à notre premier problème : nous avons besoin
d’un endroit où passer la nuit.
Je toussotai dans ma main pour camoufler mon amusement devant
le sens légendaire de la répartie de Zacharie. Pour une fois que je n’en étais pas la victime! Janie se mordit la lèvre et ses doigts pianotèrent sur le comptoir. Avec un soupir résigné, elle ouvrit un tiroir et en sortit un dépliant.
– Le seul chalet qui n’est pas en chantier est La Tanière. C’est un
chalet trois-saisons[15]. Poêle au bois, cuisine tout équipée, un lit King, cent quatre-vingts dollars la nuit.
– Est-ce qu’il y a un divan-lit? demandai-je.
Janie fronça les sourcils et étudia le dépliant.
– Il y a une causeuse, mais c’est un très petit chalet. Parfait pour un
couple, ajouta-t-elle avec un regard pointu à l’intention de Zacharie.
Comme si elle le mettait au défi de nier notre relation. J’avais peut-
être accepté qu’on passe plus de temps ensemble, mais je n’étais pas prête à partager un lit pour autant. L’autre option revenait à sauter dans le pick-up et se rendre à la prochaine ville. Avec la neige et vu l’heure, les conditions routières n’iraient pas en s’améliorant.
– Tu sais que tes ronflements ne me dérangent pas, dit Zacharie
d’un ton badin. Pas besoin de faire chambre à part.
Je plissai les yeux en me tournant vers lui.
– Je ne ronfle pas.
Un sourire étira ses lèvres. Qu'est-ce qu’il essayait de faire?
– Allez, c’était ton idée de partir sur un coup de tête, me relança-t-
il. Tu as bien dit que tu voulais « un séjour rustique », non? C’est parfait.
J’allais le lui faire payer. Je me tournai vers Janie avec un sourire
pincé.
– Oui, c’est parfait.
Avec un regard dubitatif, elle ouvrit une session sur l’ordinateur,
prépara notre facture et tendit le terminal pour le paiement. Zacharie me prit de vitesse et passa sa carte. Après avoir remis son portefeuille dans sa poche, il me servit un clin d’œil. Sa main glissa dans mon dos pour se loger au creux de mes reins. Mon souffle se coinça dans ma gorge à ce contact et il profita de mon hésitation pour saluer Janie et me pousser vers la sortie.
– Bonne nuit, dit-elle en tendant la clé à Zacharie.
Une fois dehors, je me dégageai et pivotai pour lui faire face.
– C’était quoi, ça?
Il arqua un sourcil inquisiteur.
– Quoi?
Les mains sur les hanches, je secouai la tête.
– Le « séjour rustique », un seul lit? Tu me niaises?
Le regard brun de Zacharie s’enflamma et il avança jusqu’à ce que
le bout de nos bottes se touche. Sous le halo de la lumière du portique, la condensation de nos souffles se jumelait avant de monter vers le ciel.
– De quoi as-tu le plus peur? Que je profite de la situation, ou que
tu le fasses?
Je croisai les bras, refusant de céder. Une petite voix au-dessus de
mon épaule me disait qu’il avait visé dans le mille. Je pouvais résister avec aisance à ses sourires charmeurs, à son sens de l’humour juste un tout petit peu décalé, à ses élans protecteurs, sa générosité, au fait qu’il n’avait pas hésité une seconde à m’inviter dans sa vie, à rencontrer son entourage... Tant et aussi longtemps que je le gardais à bout de bras.
Un frisson me traversa à l’idée de partager un minuscule chalet. Mon
imagination échappa à mon contrôle et une image de Zacharie en pyjama s’imposa dans mon esprit. Couleur unie ou motif à carreaux? Ou alors dormait-il nu? Une bouffée de chaleur me fit monter le rouge aux joues et je résistai à l’envie d’enlever ma tuque pour m’éventer.
– Nous sommes tous les deux des adultes, commençai-je.
Même à mes propres oreilles, ma voix sonnait faux. Je m’éclaircis
la gorge avant de poursuivre :
– Je suis sûre qu’on peut partager un chalet sans causer de scandale.
Que les choses soient claires, nous sommes ici pour évaluer l’état de la collectivité de Ponik, et pour le retrouver, si possible. Rien à voir avec une
sexcapade[16].
Le sourire de Zacharie était purement diabolique.
– On devrait conclure un pacte.
Je secouai la tête, terrorisée par cette idée. Ces brefs contacts entre
nous avaient suffi à anéantir mes facultés cognitives et je ne me sentais pas d’attaque pour une joute verbale. En tant que démon, il était passé maître dans l’art de tourner les marchés en sa faveur. Même perdant, il trouvait le moyen de gagner. Sa bouche s’approcha de mon oreille et tous mes muscles se raidirent pour ne pas trahir mon appréhension.
– Si je me comporte en parfait gentleman toute la durée de notre
séjour, tu fêteras le réveillon du jour de l’an avec moi.
– Le réveillon? demandai-je avec perplexité.
Nous avions encore trois semaines avant le Nouvel An. J’avais
prévu de célébrer Noël avec Florence, car je savais qu’elle serait seule ce soir-là, mais je n’avais rien planifié au-delà. Connaissant Zacharie, il inviterait sûrement sa troupe de marginaux. Ça promettait d'être une veillée mémorable, si je me fiais à la soirée barbecue d’octobre dernier. Je fronçai les sourcils en repassant ses termes dans ma tête.
– Et si tu n’y arrives pas?
La poitrine de Zacharie vibra de son rire silencieux. Son souffle
chatouilla mon oreille.
– Alors je serai ton humble serviteur pour une journée entière.
L’offre avait un certain mérite, considérant ses compétences en
rénovation. Le scénario me semblait gagnant-gagnant. Après tout, j'avais passé un bon moment avec sa bande et je n’avais rien contre l’idée de remettre ça. Zacharie recula, les mains dans les poches, son expression indéchiffrable. Je frissonnai, mais cette fois, en raison du froid, comme si sa seule présence pouvait repousser la morsure de l’hiver.
– Marché conclu.
– Ainsi soit-il.
Sa magie me pinça le bout des doigts au moment où le pacte se
scellait. Je frottai mes mitaines sur mes cuisses, soudain nerveuse. Que Zacharie se comporte en gentleman était pour le mieux. Je n’avais aucune raison d’être déçue. Alors quelqu’un pouvait-il m’expliquer la nature de cet étrange pincement dans ma poitrine?
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