Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 12
L’adresse fournie par Fred nous mena à la tête du lac. Le pavage de
la route avait connu des jours plus glorieux et le pick-up tanguait d’un côté à l’autre au rythme des nids-de-poule. Le lac apparaissait entre les branches vides des feuillus, même s'il y avait assez de conifères pour préserver l’écran végétal. Dans ce secteur, les propriétés possédaient de plus grands terrains qu’au village et des bosquets garantissaient l’intimité entre voisins.
À mon signal, Zacharie ralentit et tourna dans l’entrée de la maison de
Ponik. La neige n’avait pas été ramassée et aucune trace ne brisait la
surface immaculée. Deux sacs plastiques du Publisac[18] pendouillaient au gré du vent à la boîte aux lettres. Dans notre secteur, les camelots livraient les sacs de dépliants hebdomadaires le mercredi. Et nous étions samedi. Les Faoladh n’avaient pas été en mesure de me dire à quand remontait la disparition de Ponik, mais de toute évidence, personne n’était passé ici depuis près de deux semaines.
Sur la pelouse entre la maison et la rue, d’étranges serpentins se
dessinaient dans la neige. Les traces rappelaient celles laissées pour façonner un bonhomme de neige. Toutefois, des empreintes de bottes auraient dû accompagner les sillons, et le rythme des foulées et des rotations de la boule auraient dû causer des hachures dans le circuit. Et la température des derniers jours n’avait pas été propice pour rendre la neige collante à souhait. J’étirai le cou d’un côté et de l’autre, mais aucun bonhomme de neige n’était visible sur les terrains voisins. Étrange.
Je descendis du pick-up pour jeter un coup d’œil par les fenêtres,
prenant soin de ne pas écraser les massifs de fleurs recouverts de toile pour l’hiver. L’arrière entièrement fenestré baignait l’intérieur de lumière naturelle. La disposition des pièces m’empêchait de tout voir depuis la fenêtre, avec cette division des pièces excentrique typique des années 60. Vue de haut, la maison devait rappeler une chaîne d’alvéoles.
Zacharie monta les marches du porche et frappa à la porte. Je me
figeai dans l’attente d’une réponse, mais rien ne bougea. Il haussa les épaules et longea le côté de la maison pour se rendre à l’arrière. Je trottai à sa suite jusqu’à la galerie qui courrait sur toute la façade. La vue sur le lac détourna mon attention et je m’arrêtai pour m’imprégner de la présence de l’eau. Cette dernière me salua d’une caresse somnolente et j’inspirai à plein poumon. Malgré mes inquiétudes concernant le manoir et Ponik, une onde réconfortante m’emplit à ce contact.
Un craquement brisa la quiétude et je fis volte-face. Zacharie tenait
un pied-de-biche en acier et la porte bâillait, les éclisses de bois au niveau de la poignée racontant une histoire que je n’étais pas certaine d’aimer.
– Tu as défoncé la porte! chuchotai-je avec un regard consterné
vers les terrains voisins.
Il acquiesça, sans aucune trace de remords, et l’outil se volatilisa en
fumée, de retour dans les limbes d’où il l’avait invoqué. Il franchit le seuil et disparut dans la maison.
– Qu'est-ce que tu fais des cercles de protection? insistai-je sans
oser entrer. Ponik a sûrement enchanté sa résidence pour la protéger des intrus.
Sa voix me parvint de plus loin :
– J’ai croisé Memphré par le passé, et si je me fie à l’opinion
générale, les monstres lacustres sont tous horriblement orgueilleux. L’idée que quelqu’un essaie d’entrer par effraction ne doit même pas leur effleurer l’esprit.
Je me mordis la lèvre. Si des protections avaient été mises en place,
elles se seraient déjà déclenchées... Après une dernière hésitation, je franchis la porte, prenant soin de secouer mes bottes pour ne pas semer de la neige partout sur mon passage. Le décor rappelait la même période que l’architecture de la maison : le mur de la salle à manger arborait du papier peint au motif de losange gris et orange, accordé aux rideaux. Les panneaux des consoles et des différents meubles se déclinaient dans les tons de pastel, tout comme les énormes globes des plafonniers. Je frissonnai à toute cette nostalgie pour une époque qui ne me manquait pas du tout, avec son vent de modernisation et le début d’une consommation irresponsable, avec tout ce que ça impliquait pour l’environnement.
– Ah, me parvint la voix de Zacharie. J’ai trouvé... quelque chose.
En m’éloignant du salon, je remarquai le bazar dans la cuisine, avec
les portes de placard grandes ouvertes, les tiroirs renversés et leur contenu éparpillé. Dans le corridor menant à l’alvéole suivant, les cadres gisaient au sol, les photos arrachées. Mes pas me conduisirent à une modeste chambre transformée en cabinet de travail. Zacharie se tenait accroupi devant un monticule de livres qui avaient dû occuper les étagères au mur. Un pupitre gisait sur le côté, sa huche éclatée.
Mon regard s’arrêta enfin sur les pieds qui dépassaient sous les livres
et je jurai tout bas. À en juger leur forme, ils appartenaient à un enfant ou une très petite personne. Zacharie leva les yeux vers moi, la bouche pincée. Il se redressa et contourna le monticule avec soin pour tendre la main et retirer quelques livres. Le visage du cadavre n’avait rien d’humain. La mort avait fait tomber le glamour – ou alors l’absence de Ponik – et on reconnaissait les traits d’un Maymaygwashi. Malgré la taille enfantine, sa peau brune et velue ne laissait aucun doute.
La blessure sur le côté de sa tête non plus. Des striures de sang séché
ornaient son visage et formaient une flaque au sol. Ma gorge se serra sous le coup de la tristesse. La mort ne m’était pas étrangère, mais elle restait un passage difficile. De nos jours, on la reléguait au rang de concept, purgée de nos vies et loin de notre quotidien. Je me rappelais une époque où j’avais participé à préparer des corps pour les veillées funèbres.
Je lançai un coup d’œil à Zacharie et j’y trouvai le même écho
chagriné, dénué d’horreur. Par le biais de nos discussions, je savais qu’il était plus vieux qu’il n’y paraissait, avec près de soixante-quinze ans au compteur. Moins que moi, et relativement jeune pour un démon, mais sa captivité avec la Dame blanche l’avait sûrement confronté à des situations semblables.
Car les enchanteresses semaient la mort partout sur leur passage. Un éclat mauve attira mon attention et j’enjambai les livres. Je me
penchai au-dessus de l’objet. D’un côté, la surface rugueuse donnait l’impression d’une roche, mais de l'autre, des cristaux scintillaient, nichés dans le creux de la géode, révélés par une coupe transversale. Du sang maculait la pointe.
– J’ai trouvé l’arme du crime.
Zacharie me rejoignit pour étudier l'objet avant de reprendre son
inspection du corps.
– Je vois deux possibilités. Soit il a été tué par Ponik en légitime
défense alors que celui-ci prenait la fuite, ou il est venu investiguer, et il a été attaqué par quelqu’un qui voulait du mal à Ponik.
Je tournai les deux idées dans ma tête.
– Les Maymaygwashi sont grégaires. Il n’aurait pas agi seul. Et je
doute qu'ils puissent se retourner contre un monstre lacustre : ils les vénèrent.
Les doigts de Zacharie tambourinèrent contre sa cuisse tandis qu’il
réfléchissait.
– Alors il est venu jeter un coup d’œil et il est tombé sur quelqu’un
qu’il n’aurait pas dû voir.
– Quelqu’un qui n’est pas entré par effraction, soulignai-je.
Un sourire ironique étira les lèvres de Zacharie.
– Tu veux dire quelqu’un avec des compétences de cambrioleur ou
une magie plus subtile que la mienne.
– Ça ne limite pas les suspects, tout le monde est plus subtil que toi,
le taquinai-je.
Mon attention revint vers le corps et toute envie de rire me quitta.
Pauvre petit, loin des siens, loin de l’eau. Les Maymaygwashi avaient la réputation de noyer les baigneurs imprudents, mais leur nature les poussait à garder l’eau et à en prendre soin. Je tendis une main au-dessus de la dépouille et ma décision se solidifia dans mon esprit.
– Ramenons-le sur la berge.
Zacharie m’envoya un coup d’œil perplexe.
– Tu veux qu’on déplace le corps?
– Ce n’est pas comme si la police allait mener une enquête. Et si
jamais c’était le cas, il vaut mieux que les humains ne tombent pas sur lui. Je demanderai à l’eau de l’emporter hors de vue.
Il considéra la scène avant d’acquiescer. Je l’aidai à bouger les
livres, prenant soin de vérifier que nous ne détruisions pas d’indices se faisant, mais la pièce ne présentait aucune trace de magie outre la nôtre. En l’absence des ressources de la police humaine, ce n’était pas comme si nous pouvions récolter des empreintes.
La voie dégagée, Zacharie souleva le petit corps avec délicatesse et
le transporta à l’extérieur. Je le suivis jusqu’à la berge où il déposa sa charge. Je m’agenouillai dans la neige à ses côtés et trempai mes doigts dans l’eau glacée. J’étirai ma conscience vers le lac. Vu sa réponse précédente, il lui restait assez d’énergie pour interagir, mais le froid rendrait la tâche difficile. J’imprégnai mon appel d’un sentiment d’urgence et de tristesse dans l’espoir de le faire réagir.
Mon esprit s’illumina de dizaines de présences. J’ouvris les yeux pour
voir plusieurs têtes crever la surface de l’eau à la limite de la glace qui emprisonnait la berge. Leurs visages à la peau tannée se crispaient sous l’effet de la colère et du chagrin. D’un pas léger, ils traversèrent jusqu'à nous et s’agenouillèrent autour du défunt. Une lamentation funèbre s’éleva de leurs petits corps et les larmes me montèrent aux yeux, mes bras parcourus de frisson à ce son poignant. Lorsque la mélopée s’éteignit, je tendis une main, paume vers le haut, au Maymaygwashi le plus près. J’y poussai ma magie pour la faire bouillonner avec douceur.
– Nous voulons découvrir qui lui a fait du mal.
Il inclina la tête et pépia dans sa langue. Je pouvais sentir son
hésitation dans l’air entre nous.
– En trouvant Ponik, j’ai espoir que l’on comprendra ce qui est
arrivé à votre ami.
Accroupi en grenouille, il s’approcha et posa sa main dans la
mienne. La fourrure sur le dessus chatouilla mes doigts alors que je les refermais. Quelques secondes plus tard, des images et des sensations se formèrent dans mon esprit. La curiosité et l’inquiétude avaient taraudé les Maymaygwashi face à l’absence de leur protecteur. L’un des leurs avait repéré une présence dans la maison et il avait décidé d’y jeter un coup d’œil. Une sombre silhouette avait arpenté les pièces et ses cris de colère avaient troublé la nuit. Lorsque leur ami n’était pas revenu, les autres avaient craint le pire. Sans le monstre lacustre, leur avenir prenait une tournure incertaine. Même s’ils étaient farouches et habiles, ils ne faisaient pas le poids face aux grands prédateurs du monde surnaturel.
– Avez-vous une idée de ce qui a pu arriver à Ponik?
Le Maymaygwashi retira sa main de la mienne avec un piaillement
inquiet. Il pointa les siens et ensemble ils soulevèrent leur mort pour l’apporter dans l’eau. Ils disparurent comme ils étaient apparus, laissant à peine quelques vaguelettes à la surface de l’eau. Les pas de Zacharie firent crisser les cailloux et il m'aida à me relever. Je lui relatai les détails fournis par les sireneaux et il frotta ses mitaines avec un air songeur.
– Quelqu’un, ou quelque chose a fouillé la maison de Ponik, à la
recherche d’un objet.
– Ou d’une information, vu les livres en bazar.
Il acquiesça, les lèvres pincées. Je rebroussai chemin jusqu’au pick-
up, troublée.
– Ça ne nous avance pas beaucoup, hormis de confirmer que la
collectivité de Ponik est mise à mal par son absence.
– On n’a pas encore épuisé toutes nos options : il reste la nymphe
du complexe plein air.
Je jetai un coup d’œil sur le cadran de mon smartphone et hochai la
tête.
– Arrêtons-nous à l’épicerie en chemin, on pourra acheter de quoi
se faire un lunch.
– Et questionner la caissière sur les allées et venues d’un certain
Jacques Duval.
Je grimpai à bord du pick-up, résolue à remonter jusqu’à la source
de ce mystère. Quelqu’un, quelque part, devait bien savoir quelque chose.
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