Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 25

Après un arrêt en ville, Zacharie se métamorphosa à nouveau. Sa

transformation prit plus de temps que les fois précédentes, signe que ces enchaînements de transition commençaient à lui en coûter. Lorsque je lui offris de récupérer le pick-up, il se contenta de renâcler et de m’inviter à prendre place sur son dos.

Malgré l’absence de soleil, la température avait grimpé de quelques

degrés, et certaines ornières me semblaient plus vaseuses qu’à l’aller. Le passage du quad de Janie soulevait sa part d’éclats de boue et en conséquence Zacharie devait garder ses distances pour éviter que nous ne soyons arrosés.

À notre arrivée à la cabane, je sautai au sol et rejoignis Janie pour

délester son quad de sa cargaison. Nous avions profité de notre passage à l’épicerie pour compléter les provisions de Cassie. Au-dessus des frondaisons, une bande de corneilles s’égaya dans un concert de croassements. La terre se mit à vibrer en rythme. Les arbres s’agitèrent de part et d’autre. Des écureuils fusèrent dans la clairière, suivis par une marmotte. Une biche bondit dans notre direction avant de nous apercevoir et bifurquer. Tous se sauvaient dans la même direction. Une série de craquements retentit alors que des troncs s’abattaient au sol. Dans le carnage d’éclats de bois, une forme apparut.

Je poussai un cri d’effroi lorsque je vis surgir une longue tête

reptilienne aux naseaux effilés. Le monstre s’immobilisa à la limite de la clairière, la gueule béante. Sa dentition rappelait celle d’un crocodile, de même que son corps recouvert d’écailles. Ses membres étaient cependant plus longs, et d’étranges panaches ornaient sa tête.

La porte de la cabane s’ouvrit à la volée et Cassie sortit sur le porche.

La consternation transforma mon repas en cailloux au fond de mon estomac : si la bête devant nous n’était pas Cassie, alors ce devait être le Piasa. Tandis que j’hésitais, il chargea Zacharie toujours sous sa forme de cheval. Ses longues mâchoires claquèrent à quelques centimètres de ses jambes. Le cheval-bâtisseur se cabra et lui assena un coup de sabot sur le museau. Le Piasa gronda puis recula de quelques pas avant de s’immobiliser. L’encolure arquée, le cheval ronfla en défi, toutes dents sorties. L’horrible créature battit de la queue, fauchant les arbrisseaux à proximité.

De part et d'autre, les hululements des kappas s’élevèrent. Ils jaillirent

des fourrés et sautèrent dans la mêlée. Le Piasa siffla de colère et tournoya d’un côté et de l’autre, la gueule grande ouverte. La rapidité des kappas jouait en leur faveur, mais le monstre n’en restait pas moins bien plus flexible qu’un crocodile ordinaire.

Un coup de fusil détonna au-dessus du chaos général, et le Piasa

convulsa. Une longue estafilade rouge marquait son dos. Quatre tirs supplémentaires se succédèrent, mais le reptile se plaqua au sol. Il zigzagua vers la cabane avec une détermination renouvelée. Je suivis sa trajectoire des yeux. Sur le porche, Janie rechargeait une carabine à pompe, debout devant Cassie.

Alors que le Piasa allait les atteindre, Zacharie revint à la charge,

détournant le monstre de sa cible. Il attaqua de ses sabots et de ses dents, mais les écailles résistaient à ses assauts. Le cheval esquivait chaque claquement de mâchoires avec une agilité impressionnante. Dès que l’opportunité se présentait, il assenait un coup de sabot sur le nez du reptile, le seul endroit sensible aux impacts – et accessible.

Je savais qu’une décharge électrique à la nuque restait le moyen le

plus efficace pour maîtriser un crocodile. La cabane de Cassie possédait bien une petite génératrice, mais il me manquait le temps pour la transformer aux besoins de la cause. Un coup de carabine bien placé résoudrait aussi nos problèmes, mais la question de l’angle demeurait hasardeuse.

Le Piasa restait campé sur sa position à claquer des dents. À ce

rythme, Zacharie se fatiguerait bien avant lui. Il lui était cependant impossible d’abandonner son poste, au risque de laisser le champ libre au monstre pour massacrer Cassie.

Les kappas survivants se rallièrent, et une poignée d’entre eux sauta

des branchages directement sur le dos du reptile. Le Piasa se contorsionna pour les désarçonner. Zacharie en profita et visa ses yeux. Avec une vitesse fulgurante, les mâchoires du reptile se refermèrent sur une des jambes du cheval et un craquement retentit. De l’autre sabot, Zacharie toucha sa cible. Avec un glapissement de douleur, le Piasa lâcha prise et recula.

Avant de sauter à nouveau, cette fois en direction des flancs de Zacharie. Les crocs déchirèrent le cuir et un hennissement de souffrance me perça les tympans. Janie s’était déplacée pour trouver un meilleur angle et tira une autre salve. Le Piasa siffla puis délaissa sa proie inerte pour une nouvelle cible.

La consternation m’enserra la gorge. Pour un cheval, une jambe

cassée signifiait bien souvent la mort. Une proie immobile était une proie facile. Selon la gravité de la fracture, je pourrais le soigner, mais encore fallait-il que je puisse le rejoindre. La clairière se dressait entre nous, et je devrais tourner le dos au Piasa pour l'atteindre.

Les kappas revinrent à l'assaut, ce qui donna une chance à Janie de

recharger son fusil. Cassie se tenait toujours derrière elle, le teint d’une pâleur inquiétante. La panique montait dans ma poitrine comme une marée huileuse. Ma magie d’océanide ne m'était pas d'un grand secours non plus, loin de tout rivage, et aucune eau salée à portée.

Je me tournai vers la solution de dernier recours : le pouvoir obscur.

Dans les circonstances, une illusion nous ferait gagner du temps, mais ça ne suffirait pas à remporter le combat. Transmuter un solide en eau pourrait fonctionner... Si je transformais assez de terre en eau, le sol deviendrait impraticable. Pour nous. Malgré qu’il soit un monstre lacustre, le Piasa ne rencontrait aucune difficulté à se mouvoir hors de l’eau. Les kappas peinaient à le tenir à distance et Janie manquerait bientôt de munitions. Plus loin, les flancs du cheval s’agitaient par saccade et je craignais que l’état de Zacharie ne se détériore au-delà de tout espoir.

Il ne me restait qu’une seule option. (En fait, deux, mais la dernière

possibilité se révélerait catastrophique et je refusais de la considérer.) Je devrais répéter le tour de force exercé sur Fred à la poissonnerie, pour sublimer la volonté du Piasa.

Je fermai les yeux et réveillai le pouvoir obscur. Je l’attirai vers la

surface et m'en drapai à la manière d’une cape. Sa noirceur cascada jusqu’à recouvrir mes pensées, mon corps et mon cœur. Les bras écartés, je lançai mes sens dans toutes les directions. La présence des différentes créatures s’illumina comme autant de points dans mon esprit.

« Non, pas eux » chuchotai-je au pouvoir obscur. « Seulement la

bête. »

Les ténèbres se contorsionnèrent et je resserrai ma poigne. Devant

mon refus, le pouvoir s’inclina et concentra son attention sur le Piasa. Soulagée, je repensai à la façon dont j’avais ordonné au Fossegrim de me répondre. Ma voix résonna dans la clairière :

– Regarde-moi, Piasa.

Le reptile frétilla d’une extrémité à l’autre. Au moins avait-il cessé

son attaque. Janie recula, trébucha dans sa précipitation et courut vers le perron de la cabane. Ses réserves de munition devaient être à sec. Le Piasa tourna la tête avec lenteur vers moi, comme s’il résistait à ma commande. J’ouvris un peu plus les vannes du pouvoir obscur.

– Concentre-toi sur moi.

Les deux yeux ronds et noirs me vrillèrent sur place. J’étendis mon

emprise au-dessus de lui à la manière de la marée qui balaie tout sur son passage. D’un mouvement fluide, il serpenta dans ma direction et je fis un effort pour respirer. Des tiraillements me parvenaient de chaque parcelle où ma magie touchait son corps. J’ignorai la sensation désagréable et me concentrai sur le monstre qui approchait. Et si je ne le contrôlais pas? Qu’arriverait-il s’il n’était poussé que par la curiosité?

– Arrête-toi.

Ses membres se figèrent et l'intensité de mon soulagement

déclencha un bref étourdissement. Je tirai sur la connexion entre nous pour en tester la solidité. Un geyser jaillit dans mon esprit, la présence du Piasa froide contre la chaleur du pouvoir obscur. Des crocs invisibles se plantèrent dans les filaments de ma magie. Une vague glaciale me recouvrit et le monstre aspira ma force vitale.

Hors de question que Zacharie ait mis sa vie en danger pour rien. Hors de question que cette affreuse bête cause ma perte. Une détonation brisa le silence et un souffle d’air chaud me fouetta le

visage. Mon énergie s’étendit autour de moi, comme elle l’avait fait chez la Dame blanche, face à Rioux. Deux ailes m’encadrèrent, déployées de chaque côté, semblables à celles du cormoran. J’amassai toute la puissance disponible et la canalisai vers le Piasa. La bourrasque le souleva du sol, et ses pattes pédalèrent dans le vide dans une vaine tentative de s’accrocher. Lorsqu’il retomba, j’ouvris la bouche sur une note cristalline, pareille à celles que j’avais chantées toute mon enfance pour charmer les poissons et les oiseaux maritimes.

Le monstre dodelina de la tête et il s’accroupit au sol en signe de

soumission. J’ignorais combien de temps il obéirait à mes ordres. Pouvais-je l’obliger à ne plus jamais persécuter ses semblables? Je ne me voyais pas tuer l’énorme bête. Je n’avais rien contre la légitime défense, mais un meurtre de sang-froid m’était inconcevable. Avec une bonne inspiration, j’empoignai mon courage à deux mains et appuyai de toutes mes forces sur la magie qui nous liait :

– Je t’interdis de chasser les monstres lacustres, à tout jamais. Je

t’ordonne de retourner dans le fleuve Mississippi et d’y vivre paisiblement.

Une nouvelle déflagration me prit par surprise et me projeta au sol

quelques mètres plus loin. Le souffle coupé, je me contorsionnai pour me relever le plus vite possible. Le lien forgé entre le monstre et moi avait disparu pour être remplacé par un réseau de fils chatoyants. Le Piasa siffla de colère et les lianes ensorcelées se resserrèrent autour de lui. J’envoyai le pouvoir obscur sonder cette apparition, mais il se buta à une surface lisse et imperméable. La sensation me rappela aussitôt une autre situation similaire : en octobre dernier, sur la grève, quand j’avais libéré un cheval-bâtisseur d’une compulsion magique.

Mon hésitation suffit au Piasa pour lui permettre d’attaquer. Alors que

la gueule béante fonçait droit sur moi, je déployai ma voix comme je ne l’avais pas fait depuis plus d’une centaine d’années. Je puisai dans les forces du pouvoir obscur à pleine main, à la manière d’un porte-voix, pour amplifier mon chant. Je devais à tout prix le libérer de cette compulsion, sans quoi il reviendrait sans cesse à la charge.

Le Piasa se heurta au récif invisible de ma magie. Son rugissement

frustré secoua toute la forêt environnante. Les kappas survivants s’égayèrent et disparurent dans les fourrés. En périphérie de mon champ de vision, Janie tomba à la renverse. Je ne pouvais pas faiblir, pas même pour les épargner. Je modulai ma voix pour y infuser mon amour de la liberté, mon désir de sécurité, ma joie de vivre. Le Piasa se contorsionna au sol dans une cacophonie de grondements. Une lumière éclatante engloba le reptile avant d’exploser dans une onde de choc. Le souffle balaya la clairière et le pouvoir obscur l'absorba avec gloutonnerie.

Alors que le calme revenait, je clignai des yeux à la recherche du

corps du Piasa. À la place du gigantesque reptile se trouvait un homme recroquevillé. La saleté recouvrait sa peau et ses cheveux d’un brun fade. Il roula, son corps agité de spasmes, juste à temps pour que le contenu de son estomac se répande au sol. Ses haut-le-cœur s’entrecoupaient de sanglots et de paroles inintelligibles.

J'hésitais à l’approcher. Jusqu’à ce que le pouvoir obscur attire mon

attention de l’autre côté de la clairière. Zacharie.

 

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