Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 5

Aussitôt assise dans le Combi, mon smartphone sonna. Je lorgnai le

nom de Marie-Josephte, prête à ignorer son appel, mais la raison l’emporta et je répondis.

– Joli coup de théâtre, me félicita-t-elle.

Son commentaire me remémora celui de Christian, plus tôt en

soirée. Je n’étais pas certaine d’aimer le parallèle.

– On n’allait pas y passer toute la soirée, rétorquai-je.

Elle étouffa un rire et des voix résonnèrent derrière elle. La réunion

ne semblait pas terminée.

– Je voulais juste te remercier. Je t’en dois une.

– Je l’apprécie, mais ce n'est pas la raison pour laquelle je le fais,

répondis-je, les dents serrées.

– Je le sais bien; je ne te remercierais pas si ce n’était pas le cas.

Sur cette déclaration obscure, elle raccrocha. Les enchanteresses

avaient la réputation amplement méritée d’être capricieuses et explosives. Après plus de six mois de collaboration, je pouvais confirmer que Marie-Josepthe pouvait se montrer intransigeante, quoique rarement sans raison. Puisque je ne l’avais jamais vu user de son pouvoir pour nuire aux autres, j’avais dû revoir mes idées préconçues. Je détestais cependant cette propension à manigancer, la même que j’avais observée chez la Dame blanche.

Je roulai mes épaules pour en chasser la tension et montai le

chauffage du minibus. Le reste du trajet me servit à planifier mes bagages. J’ignorais combien de temps je serais partie, mais certainement pas plus d’une semaine vu la date d’arrivée de mes prochains invités.

– Dis Siri, parle-moi de Pohénégamook.

La voix du chat bot emplit l’intérieur du Combi:

– Pohénégamook est une ville du Québec située dans la

municipalité régionale de comté du Témiscouata au Bas-Saint-Laurent. Elle

compte 2 481 habitants. En langue wolastoqey[13], Pohénégamook signifie « lieu de repos » pour désigner leur site de campement d’hiver. Son lac mesure 9,1 kilomètres de long et sa profondeur maximale est de 41 mètres. La légende de la « Bête du lac » remonte au début de la colonisation, vers 1874.

J’avais déjà traversé ce territoire lors de mon séjour avec une tribu

wolastoqiyik, juste après mon départ de Saint-Jean-Port-Joli, mais j’avais été dans un piètre état à l’époque et j’avais suivi le groupe sans trop poser de questions. Il me faudrait environ deux heures de trajet pour y arriver. Si je voulais éviter d’arriver au milieu de la nuit, je devrais partir au plus tôt, ou attendre à demain.

Je tapai des doigts sur le volant. Si la rapidité semblait de mise, le

trajet comportait certains risques. Le tronçon de l’autoroute 20 entre Lévis et Saint-Jean-Port-Joli avait mauvaise réputation. La météo pouvait se retourner contre les automobilistes sans crier gare dans ce secteur. Blizzard, poudrerie, froid intense, visibilité réduite… Entre les plaines du Bas-Saint-Laurent et le fleuve, le vent prenait en force sur des centaines de kilomètres pour balayer la chaussée sans merci. Personne n’y gagnerait rien si je succombais au hasard de la route.

Les phares du Combi illuminèrent l’entrée du manoir Cormoran et je

relâchai mon souffle, soulagée. Rien n’avait bougé. J’avais passé les cent-vingt dernières années sur la route, sans m’attacher à rien, à l'exception plus récente de mon Combi. Au cours des six derniers mois, le manoir m’avait séduite par son confort et ses excentricités. Je ne savais pas trop quoi faire de cette étrange sensation dans ma poitrine, et encore moins comment l’interpréter.

Lorsque la silhouette de ma voisine apparut sur ma droite, je sautai

sur la diversion.

– Florence? Que fais-tu dehors à cette heure?

La vieille dame avait passé son manteau par-dessus son pyjama

fleuri, complétant l’ensemble avec ses grosses bottes feutrées. Elle agita une trousse en tissu dans ses mains.

– J’ai dû couper l’accès d’eau dans la maison. Le plombier dit que

le drain est partiellement effondré.

– Oh non! Y a-t-il des dégâts?

Elle secoua la tête.

– Baka était au sous-sol quand ça s’est produit et il a fait un tel

raffut que je suis descendue voir. Le refoulement venait tout juste de commencer, alors j’ai pu éviter le pire.

Je sourcillai à la mention de l’énorme chat que Florence gardait

pour rendre service à une amie. Le félin n’avait pas dû aimer que son territoire prenne l'eau de la sorte. Je pointai sa trousse.

– Je suppose que tu veux te brosser les dents et utiliser les toilettes?

– J’irai en ville demain pour acheter quelques bidons d’eau,

expliqua-t-elle avec une grimace. Mais pour ce soir, je suis à court.

D’une main, je l’invitai à me suivre jusqu’à la porte.

– Ne te donne pas cette peine. J’ai des cruches qu’on pourra remplir

ici. Ben vient demain matin pour réparer une des fenêtres d’hiver, alors je lui demanderai de te les apporter.

– Vous êtes des amours, dit-elle en accrochant son manteau dans le

hall d’entrée.

Les rideaux s’agitèrent aux fenêtres et la porte du sous-sol bâilla

sur ses gonds; l’équivalent d’un chien qui accueille un ami. Je passai une main sur l’arche qui menait vers la cuisine. Ce séjour à Pohénégamook serait ma première absence prolongée depuis l’achat du manoir. J’espérais qu'il n’en souffrirait pas. Considérant la façon dont il appréciait la présence des invités, une solitude forcée ne lui conviendrait pas.

L’idée d’appeler les Faoladh pour leur dire de s’organiser par eux-

mêmes me traversa l’esprit. Aussitôt, mon imagination me fournit l’image de dizaines de créatures vulnérables, et je soupirai. Trop tard pour reculer. Florence sortit de la salle de bain et vint me rejoindre dans le salon. J’avais ouvert un roman policier, et même si l’intrigue m’avait captivée la veille, je n’arrivais pas à m’y replonger.

– As-tu déjà parlé à ton assureur? demandai-je à Florence.

– Oui, la compagnie d’assurance veut que les autorités de la ville

vérifient si les dégâts se situent sur ma propriété ou si l’effondrement touche aussi le tuyau principal.

– Tu n’es pas sortie du bois.

– À qui le dis-tu? soupira-t-elle.

Le temps que la municipalité dépêche une équipe, que les rapports

échangent de main et que tout le monde s’entende sur la responsabilité de toutes les parties… Florence risquait de ne pas avoir accès à l’eau courante pendant plusieurs jours. Et le manoir serait inoccupé pendant ce temps.

– J’aimerais te demander un service, dis-je sur un ton prudent. En

fait, je voudrais te rendre un service qui me rendrait service!

Florence sourcilla.

– Ce genre de situation requiert du thé.

Elle prit la direction de la cuisine et remplit la bouilloire, aussi à

l’aise que chez elle. Je sortis deux tasses et la boîte de sachets avant de lui exposer mon idée.

– Je dois me rendre dans le comté du Témiscouata pour une durée

indéterminée. Pourquoi ne viendrais-tu pas t’installer au manoir pendant mon absence?

– Tu t’inquiètes pour Fayette?

Je fronçai les sourcils en réalisant que je n’avais pas songé à la

réaction du korrigan face à Baka. Si Florence séjournait au manoir, son protégé suivrait. Le chat de race Main Coon pesait un bon huit kilos, et que du muscle. Le petit lutin pouvait être belliqueux à ses heures, mais si le chat décidait d’en faire son casse-croûte, je ne donnais pas cher de sa peau.

– Est-ce que le chat pourrait s’en prendre au korrigan? demandai-je.

Elle pouffa de rire.

– Baka, le maître du divan? Non, je ne pense pas. Mais, es-tu

certaine? Je ne voudrais pas profiter de ta générosité.

J’agitai une main.

– Tu seras bien mieux ici, et je serai rassurée de savoir que le

manoir est occupé. Prends la chambre jaune, puisque c’est ta favorite. On ira chercher le reste de tes affaires avant mon départ.

Ses épaules se relâchèrent sous l’effet du soulagement et je sus que

j’avais bien fait d’insister. Au moins, je partirai l’esprit tranquille, même si je doutais que cette sérénité perdure.

 

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