Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 16

Je subissais encore les séquelles du choc thermique, parce que

j’aurais juré que Zacharie venait d’énoncer une absurdité.

– Qu'est-ce que tu veux dire, par « Janie nous attend dans le salon

»?

Il se frictionna le visage et recula avec une expression troublée.

– Quand je t’ai sortie de l’eau, elle nous a suivis. J'ai hésité un quart

de seconde, parce que je voulais te mettre en sûreté, mais je ne voulais pas lui laisser la chance de revenir à la charge. Elle s’est confondue en excuses et elle répétait que c’était un malentendu, qu’elle était désolée. Elle pensait que tu étais la personne dont Ponik l’avait mise en garde. Je lui ai dit de nous rejoindre pour qu’on tire la situation au clair.

Mon premier réflexe me poussait à la méfiance. Janie n’avait pas

été honnête avec nous depuis le début. Ensuite, la frustration se mit de la partie : comment avais-je pu me tromper sur sa nature surnaturelle? Elle ne pouvait pas être une nymphe, mais elle ne ressemblait pas à une sirène non plus. Enfin, la pudeur me fit monter le rouge aux joues.

Au fil de mes voyages, j’avais vécu dans des conditions sommaires,

parfois avec peu ou pas d’intimité. Sur un bateau ou dans un campement temporaire, il arrivait que la seule séparation entre un couple et le reste du groupe se résume à une toile à peine opaque. Cependant, à cet égard, l’influence de ma première institutrice, non moins rigide que catholique, ne s’était jamais estompée. J’étais mortifiée à l’idée que Janie ait pu être témoin d’un moment aussi spécial entre Zacharie et moi.

– Merci d'avoir mis les freins.

Il acquiesça avec un regard entendu. La tension se relâcha dans ma

poitrine et un rire nerveux m’échappa. Je reculai d’un pas, prête à fermer le robinet, mais il agita la main.

– Reste encore un peu sous l’eau. Je vais sortir en premier.

Je fronçai les sourcils, car mes derniers symptômes d’hypothermie

s'étaient dissipés depuis un moment, mais il secoua la tête. 

– Ne mettons pas mon sens de l’honneur à l’épreuve plus que

nécessaire.

Son regard s’attarda sur mon corps puis il détourna la tête, les

mâchoires crispées, mais pas avant que j’y vois le désir qui y brûlait. Mon cœur s’emballa, mais je laissai Zacharie prendre les devants, reconnaissant la sagesse de ses paroles. Après son départ, j'arrêtai l’eau. Une serviette sèche m’attendait sur le couvercle de la toilette. Je me frictionnai sans m’éterniser, même si mes pensées revenaient sans cesse à la douche et aux sensations évoquées par Zacharie.

Sa retenue méritait toute mon admiration, même si une toute petite

part de moi se demandait comment cette douche se serait terminée sans la présence importune de Janie. Mon corps avait moins de scrupule que ma tête à l’idée d’explorer cette attirance manifeste – et réciproque. Des bruits de l’autre côté de la porte coupèrent court à mes divagations.

Une fois habillée, je brossai mes cheveux avant de les natter

grossièrement. Je fixai le reflet dans le miroir en comptant mes respirations. Mes yeux verts illuminaient mon visage au teint clair. Le noir de mes cheveux équilibrait la douceur de mes traits. J’avais passé des années à détester mon apparence et à lui reprocher mes malheurs. Cette rancœur avait évolué en même temps que les normes sociales et de beauté pour finir en une vague irritation, facile à ignorer au quotidien.

Dans la pièce d’à côté, Zacharie m’attendait en compagnie d’une

femme au physique de rêve. Qu’elle soit une nymphe ou non, sa nature lui conférait cette beauté idéale pour charmer. Par le passé, j’avais lu un article scientifique sur la séduction, indiquant qu’elle naissait de la nécessité de survivre. Ce mécanisme s’observait même chez l’enfant dans ses interactions avec ses parents.

Janie possédait du charisme autant sinon plus que moi. La crainte

qu’elle voie en moi une adversaire s’était déjà matérialisée par son attaque sur la rive du lac. Que pouvais-je appréhender d'autre? Que Zacharie cède à ses avances? Il avait résisté une première fois hier soir. Et après notre interlude dans la douche, je ne pouvais pas imaginer qu’il saute du coq à l’âne.

Je manquai m’étouffer à cette comparaison douteuse : étais-je le coq

ou l’âne? Je secouai la tête pour chasser ces considérations sans conséquence et sortis de la salle de bain. Janie occupait une chaise à la table, une tasse fumante devant elle. Zacharie était accoudé au comptoir avec une expression neutre qui ne présageait rien de bon. Son regard s’éclaira en me voyant et il pointa la cafetière avec un haussement de sourcils interrogateur. J’acquiesçai en les rejoignant. Janie resserra sa prise sur sa tasse avec un air mortifié.

– Je suis vraiment désolée de t’avoir attaquée, dit-elle sans autre

préambule. Quand tu as pris contact avec l’esprit du lac, j’ai paniqué. Je pensais que tu voulais détruire les amarres de Ponik et prendre le contrôle.

Je plissai les yeux à ses mots. J’ignorais comment les monstres

lacustres interagissaient avec leur plan d’eau de prédilection, mais je savais qu’ils en choisissaient un auquel ils revenaient toujours. J’avais cru qu’il s’agissait d’une formalité, mais peut-être que leur magie intervenait pour les lier plus intimement. Zacharie déposa la tasse beige devant moi. Je retins une grimace à ce triste spectacle. Mes tasses me manquaient. Le manoir me manquait.

– Qu’est-ce qui t’a fait penser que j’étais une menace?

Elle baissa les yeux vers la table, et lorsque son silence s’éternisa,

Zacharie s’éclaircit la gorge avec insistance.

– Je ne suis pas... Tu as dû réaliser que je ne suis pas une nymphe.

Je haussai un sourcil et bus une gorgée de café. Je n’allais

certainement pas lui rendre la tâche plus facile. Qu’elle noue elle-même la corde pour se pendre. Elle grimaça, comme si elle avait deviné mes pensées.

– Tout le monde suppose que c’est ce que je suis. Mais ma mère

était une nymphe ondine et mon père était un selkie. Le clan de mon père l’a mis à mort lorsqu’ils ont découvert mon existence. Quant à ma mère, ses sœurs l’ont chassée de leur territoire et elle m’a élevé seule. Jusqu’à ce qu’un kelpie la kidnappe et en fasse son épouse. J’ai réussi à me sauver, mais je n’avais personne. C’est Ponik qui m’a recueillie et qui m’a donné une chance.

Ses yeux se remplirent de larmes et elle fixa sa tasse un moment

avant de renifler.

– Sa disparition pourrait bien vouloir dire ma mort...

Je relâchai mon souffle avec lenteur. Pour avoir passé une bonne

partie de ma vie seule et sans ressource, j’étais sensible à sa détresse. Il n’empêche que ça ne justifiait pas d’essayer de me tuer. À l’expression orageuse de Zacharie, il était du même avis. Je reportai mon attention sur Janie.

– Penses-tu qu’il est mort?

Elle hoqueta et couvrit sa bouche.

– J’espère que non.

Trop émotive pour être rationnelle. Je revins à ma première

préoccupation :

– Pourquoi m’avoir attaqué?

– Je m’excuse encore...

Je la coupai d’une main.

– Tu as cru que j’étais une menace, et que ça avait quelque chose à

voir avec ta nature d’hybride? récapitulai-je.

– Pas moi en particulier; je ne suis pas la seule qui dépende de

Ponik. S’il est en danger et que quelqu’un brise son lien au lac, c’est la mort assurée pour plusieurs d’entre nous.

Zacharie se redressa.

– C’est la deuxième fois que tu mentionnes la relation de Ponik au

lac. Qu’est-ce que tu entends par là?

Janie s’humecta les lèvres en me lançant un coup d’œil nerveux. – Vous n’êtes vraiment pas ici pour lui faire du mal?

Ma réserve de patience commençait à toucher à sa fin.

– Le conseil des Clans nous a demandé de veiller à la sécurité de ta

collectivité en l’absence de Ponik. Que je désire élucider sa disparition est un bonus inespéré pour vous tous. Un peu de coopération ne nuirait pas à ma motivation.

– Désolée, c’est juste que cette information pourrait vous donner

l’opportunité de nous faire du mal.

Je croisai les bras en réponse et elle s’agita sur sa chaise avant de se

lancer :

– Les monstres lacustres vivent en moyenne trois ou quatre cents

ans. Durant leur vie, ils ne vont connecter qu’avec un seul lac, sauf en de rares exceptions. Ils le choisissent avec soin et ils passent des décennies à tisser leur magie tout autour de la berge et dans les tréfonds. C’est la qualité de cette toile magique qui attire la collectivité et qui permet au monstre lacustre de garantir notre sécurité. Au cours des derniers mois, Ponik a effectué des... modifications à cette fondation. Il n’a pas voulu expliquer pourquoi. Et il s’est fâché lorsque j’ai insisté.

Janie se mordit la lèvre, ses doigts jouant sur le bord de sa tasse. Je

testai l’air entre nous, mais elle n’avait déployé aucune magie. Ce n’était pas une tentative pour nous amadouer, mais bel et bien sa véritable personnalité. Elle inspira et affronta mon regard en face pour la première fois.

– Juste avant de disparaître, il m’a dit qu’une menace pesait sur

nous et que quelqu’un viendrait pour lui arracher le contrôle du lac.

– Une menace, répéta Zacharie. C’est plutôt vague.

Janie haussa les épaules.

– Vous savez comment sont les monstres lacustres, sans cesse à

manigancer et à fureter partout. Ses ingérences lui ont valu son lot d’ennuis au fil du temps.

Cette réputation ne datait pas d'hier et chaque pan mémorable de

notre histoire incluait la présence ou l’intervention d’un monstre lacustre, malgré que ces derniers plaidaient toujours la neutralité. Même en vivant en marge de la communauté surnaturelle, j’en avais entendu des échos. Je repassai les paroles de Janie dans ma tête.

– Y a-t-il des gens insatisfaits dans votre collectivité? Des membres

qui n’auraient pas aimé les récents changements, ou qui, au contraire, auraient souhaité que les choses évoluent?

Son expression devint songeuse.

– Je ne veux pas le pointer du doigt, mais Phil est la véritable

commère du groupe. Je fais les rondes pour visiter les bancs de Maymaygwashi et les nids de kappas, mais je me tiens loin des dryades et des ondines du secteur. Même chose pour la lavandière de nuit qui occupe la tête du lac.

Autant d’individus qu’il faudrait retrouver et interroger. En

commençant par le plus influent, nous éviterions de perdre du temps, avec un peu de chance.

– Où peut-on trouver Phil?

– À la microbrasserie, celle dans l’ancien presbytère. Il en est le

gérant, alors il y est probablement déjà à cette heure.

Zacharie s’approcha de la table et y appuya ses mains pour se

pencher vers Janie.

– Voici ce qui va se passer : nous allons rencontrer Phil et poser des

questions. Si c’est un piège que tu nous tends, je te le ferai regretter.

Janie se recroquevilla sur sa chaise. J’aurais fait la même chose si

Zacharie m’avait servi ce regard. Je n’aurais pas voulu être à sa place, bien qu'elle le méritât après m’avoir attaqué. Il se redressa et reprit sur un ton normal :

– Nous serons dans le secteur encore quelques jours, le temps

d’explorer différentes pistes. Je m’attends à ce que tu nous communiques toute information pertinente par rapport à la collectivité d’ici là. On est d’accord?

Elle hocha la tête à plusieurs reprises, puis elle murmura des

remerciements pour le café (qu’elle n’avait pas bu), enfila son manteau et sortit en vitesse. Mon regard s’attarda sur la porte tandis que je faisais le tri dans mes réflexions.

Les agissements de Janie, et son manque de transparence, me

donnaient envie de la garder en tête de liste des suspects. Cependant, sa détresse semblait sincère. Est-ce que j’allais l’inviter à déjeuner? Sûrement pas. Je ne lui confierais même pas la garde d’une plante verte. Elle pourrait à nouveau se révéler une bonne source d’information, mais sans plus. Zacharie tira sur la chaise en face de moi et s’y installa.

– Comment te sens-tu? Des séquelles de ta baignade forcée?

Mes orteils se recroquevillèrent au souvenir de la morsure de l’eau.

En tant qu’océanide, l’eau froide ne me dérangeait pas, mais sous la barre des dix degrés Celsius, ma tolérance chutait.

– De façon surprenante, je me porte plutôt bien.

Mon estomac choisit ce moment pour gargouiller son insatisfaction.

Je posai une main sur mon ventre, les yeux écarquillés.

– Ma magie m’a aidé à récupérer plus vite. Maintenant, je suis

affamée.

Zacharie se leva pour jeter un coup d’œil dans le frigo. Il sortit les

provisions achetées en début de journée et entreprit d’assembler des

sandwichs déli[20]. Malgré son efficacité, je ne pouvais pas attendre plus longtemps. J’attrapai les crudités et un contenant d’houmous pour apaiser ma faim. Zacharie haussa un sourcil amusé.

– Si je n’avais pas été présent un peu plus tôt, j’aurais dit que tu as

tout orchestré pour me voir préparer à manger, lança-t-il en blague. Avoue que tu as un fantasme. Tu en rêves depuis notre première rencontre.

Je m’étouffai sur une carotte et tentai tant bien que mal d’avaler ma

bouchée entre deux rires.

– Peut-être, mais dans mon imagination, tu ne portes pas de t-shirt,

le taquinai-je.

– Ça peut se faire.

Je secouai la tête avec un air faussement horrifié.

– Non, non, je n'oserais pas t’y obliger. Tu sais, avec la notion de

consentement et tout ça. J’abuse déjà de ta sympathie, je ne voudrais pas qu’on m’accuse de pire.

– De toute façon, c’est prêt, dit-il en disposant nos assiettes sur la

table.

Mon estomac gronda à nouveau, loin d’être satisfait par les

légumes. Je pris le temps de mastiquer mes bouchées de sandwich. Zacharie mangea le sien et me regarda en préparer un deuxième avec une expression à mi-chemin entre l’amusement et la consternation.

Une fois que j’eus tout englouti, je soupirai de contentement. Mes

paupières devinrent tout à coup terriblement lourdes, le sommeil lestant mes membres. Je clignai des yeux et me passai une main sur le visage pour chasser cette soudaine torpeur.

– Je crois que tu as besoin d’une sieste, remarqua Zacharie.

Je sursautai au son de sa voix. Étais-je fatiguée au point de

m’assoupir sur ma chaise? Mon regard se posa sur la vaisselle et les couverts sales. Je ne pouvais pas tout laisser en plan. Zacharie agita une main.

– Je vais tout ramasser, va te coucher avant de t’évanouir dans ton

assiette.

Je le remerciai et lui promis de lui retourner la pareille avant de

tituber jusqu’à l’étage. Le lit avait l'air si douillet. Je me laissai tomber en travers. Une pensée pour les couvertures effleura mon esprit, mais je sombrais déjà.

 

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