Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 1
Pas de cadavre en vue. Pas pour l’instant. Je relâchai mon souffle
avec discrétion et entrai dans la cuisine. Le manoir grinça, un peu comme s’il se moquait de moi. Je cognai mes jointures sur le comptoir en guise de remontrance et la lumière au-dessus de ma tête clignota. Mes épaules montèrent jusqu’à mes oreilles d’instinct. Les derniers jours avaient été un long enchaînement de coupures de courant et le moindre soubresaut me rendait nerveuse.
Au son des pas dans l’escalier, je me plaquai un sourire courtois sur
les lèvres et pivotai pour faire face à mes invités du moment. Bagages en main, les deux hommes descendirent les marches et s’arrêtèrent devant moi.
– Ce séjour a tout simplement été fantastique, dit Samuel.
Grand, mince et pâle, il me rappelait un bouleau, ses cheveux aussi
jaunes que des feuilles à l’automne. Son compagnon, Vincent, partageait le même teint, mais ses cheveux roux ébouriffés lui conféraient des allures de diablotin. Je me mordis l’intérieur de la joue à cette pensée peu charitable.
– Merci pour tout, ajouta Vincent.
La lumière du plafonnier grésilla et mes invités grimacèrent.
– Et désolé pour… ça, termina-t-il.
J’écartai ses excuses du revers de la main.
– Ne vous en faites pas, les excentricités du manoir sont
imprévisibles.
Sans leur avoir menti, j'avais sous-entendu qu’il s’agissait d’un
problème électrique, et non d’une manifestation surnaturelle. Je ne me voyais pas avouer que j’ignorais moi-même la cause de ces phénomènes : entité magique, manitou, poltergeist? J’avais arrêté de me prendre la tête au sujet du manoir.
Mes invités réitérèrent leur gratitude pour les deux dernières
semaines de calme puis ils passèrent le seuil avec leurs valises. J’enfilai mon manteau, ma tuque et mes gants pour les suivre dehors. Je leur fis une accolade puis les regardai monter dans leur voiture. J’attendis qu’ils disparaissent au tournant suivant pour revenir sur la galerie.
Une fine couche de neige duveteuse recouvrait les planches. J’attrapai
la pelle à portée de main et dégageai les marches. Le mois de décembre avait glissé en douceur de l’automne à l’hiver, mais les chutes de neige s’étaient enchaînées presque chaque jour au cours de la dernière semaine. Devant toute cette blancheur glacée, mes invités s'étaient cantonnés à l’intérieur, ce qui s’était révélé trop « électrisant » pour le manoir.
Le hic, c’était leur nature démoniaque : leur affinité avec l’électricité
avait interféré avec le manoir. Était-ce plutôt ses circuits électriques ou sa nature surnaturelle? Je l’ignorais. J’avais failli appeler un électricien (à nouveau) jusqu’à ce que je réalise que les variations se produisaient systématiquement lorsque mes invités ressentaient une émotion vive.
À leur arrivée, Samuel et Vincent avaient été dans un état quasi
catatonique, ce dont j’étais reconnaissante en rétrospective. Au fur et à mesure de leur séjour, ils avaient retrouvé leur aplomb, ce qui leur avait permis de faire le point sur leur situation. Je n’avais surpris que quelques bribes de conversations, mais de toute évidence, ils avaient dû naviguer de bonnes remises en question, autant comme individus qu’en tant que couple. Le tout s’était déroulé dans une ambiance d’ouverture et de dialogues, et je n’osais imaginer ce qui serait survenu s’ils s’étaient disputés en bonne et due forme…
Il ne me restait plus qu’à espérer que le manoir s’en remette sans
séquelles. Un frisson inquiet me parcourut les bras à l’idée que les variations de courant deviennent une affaire de tous les jours.
Un grattement résonna sur la toiture et je levai la tête avec un
froncement de sourcils. La saison hivernale n’avait pas encore poussé mon résident permanent à l’hibernation, mais sa présence dehors me semblait curieuse. Le korrigan se déplaça le long des fioritures du toit puis il s’arrêta sur le coin. Un piaillement indigné interrompit le chant des mésanges non loin. Une seconde plus tard, l’eau en périphérie du terrain m’envoya un avertissement.
Le fossé entre le manoir et la chaussée n’avait rien de naturel : je
l’avais fait ajouter après avoir emménagé. Je ne prônais pas les chantiers qui détournaient le cours naturel de l’eau, mais dans ce cas-ci, j’avais passé des heures à infuser l’eau de mon désir de sécurité. Grâce à mes efforts, le petit ruisseau s’avérait désormais plus efficace qu’une meute de chiens de garde.
Je déposai ma pelle et fis face à la route. Une voiture compacte
venait de se garer aux côtés de mon Combi. Trois femmes en sortirent. La conductrice paraissait plus jeune que ses compagnes, mais elle partageait les mêmes traits que l’une d’elles. Leurs visages titillaient ma mémoire et je plissai les yeux. Quand la femme au bonnet rouge agita la main avec un sourire, je me souvins d’elle : nous nous étions rencontrées chez Florence
lorsque les dames du Cercle des fermières[1] étaient venues ramasser un lot de tartes pour le marché de Noël.
Mes visiteuses passèrent par-dessus le ponceau pour approcher de la
maison et l’eau confirma ce que je savais déjà : elles ne faisaient pas partie de la communauté surnaturelle. Malgré cela, je ne me considérais pas à l’abri de tout risque. L’expérience m’avait appris que la jalousie et l’envie transformaient les individus les plus banals en monstre.
Je posai ma main sur la rambarde, peu pressée d’aller à leur
rencontre. Un grondement me parvint depuis le toit et je levai les yeux avec appréhension. Si la plupart des simples humains se voilaient la face quant à l’existence des surnaturels, je n’étais pas prête à tester leur crédulité. Comment mettre le korrigan hors de vue, sans susciter sa colère?
Une vibration agita le morceau de bois sous mes doigts. La neige
craqua le long de la toiture. Cric, crac. Le korrigan couina, puis plus rien. Mes sourcils grimpèrent en haut de mon front lorsqu’une image du korrigan engoncé dans son nid sous les combles me traversa l’esprit. Le manoir avait décidé de prendre les choses en main pour me simplifier la tâche.
Depuis mon arrivée, le manoir communiquait ses humeurs et ses
préférences par le biais de manifestations physiques. Au fil de notre cohabitation, je commençais à le suspecter de pouvoir communiquer par la pensée grâce au contact physique – dans ce cas-ci, ma main sur la rambarde.
– Bonjour, Viviane, j’espère qu’on ne te dérange pas, lança
Evelyne, la dame au bonnet rouge.
Je mis mes préoccupations de côté et lui retournai son salut.
– Aucun souci, j’étais juste plongée dans mes pensées. Florence
m’a informée que les recettes du marché de Noël ont dépassé vos attentes. Félicitations pour ce beau succès.
Les trois visages se fendirent de sourires fiers. La compagne
d’Evelyne se pencha avec un air conspirateur.
– Je leur ai dit aux jeunots : la meilleure campagne publicitaire,
c’est un bon produit. Pas besoin de Facebook quand les gens n’ont que des bons mots pour les tartes de Florence.
Je hochai la tête, même si je n’étais pas d’accord sur le fond, peu
désireuse de lancer un débat stérile. La jeune femme s’éclaircit la gorge et les deux vieilles dames retrouvèrent leur sérieux.
– Madame Cormoran, commença-t-elle.
– Appelez-moi Viviane, je vous en prie.
Elle inclina la tête avec un sourire avant de reprendre :
– Je suis Magalie et je fais partie du comité organisateur pour la
Fête des neiges du village. L’événement aura lieu en février et se déroulera sur toute une semaine. On aimerait offrir un circuit Découverte pour permettre aux gens de visiter les différentes entreprises de la région.
Comme vous avez lancé votre Couette et Café[2] depuis peu, nous nous sommes dit que vous pourriez bénéficier de la visibilité.
– Oh.
Je clignai des yeux à la recherche de la réponse la plus
diplomatique pour refuser. Mes visiteuses semblèrent interpréter ma réaction comme une agréable surprise, car Evelyne s’anima.
– Le parcours durera deux heures au total, avec six arrêts. Chaque
emplacement offrira une bouchée ou une boisson en même temps qu’une visite guidée ou une courte présentation.
Mon malaise s’accentua à l’idée de dizaines de personnes transitant
sur mon terrain. La vocation du manoir Cormoran n’était pas celle d’un simple gîte touristique : j’offrais un havre de paix aux créatures surnaturelles, que ce soit pour un répit du monde moderne, ou encore pour échapper aux prédateurs inhérents à notre communauté.
En tant qu’océanide, j’étais appelé à protéger les rivages, et par
extension sa faune et sa flore. Malheureusement, tous les surnaturels ne partageaient pas cette disposition à protéger leur habitat naturel ou à faire une saine gestion de leurs ressources. Surtout les grands prédateurs. Ces derniers agissaient en toute impunité, soit en raison des mailles du système, soit parce qu’ils représentaient le système. Les plus vulnérables subissaient les conséquences de leurs caprices, sans que quoi que ce soit change. Personne n’était à l’abri de la tyrannie endémique présente dans la communauté surnaturelle. Et c'était ce cercle vicieux que les refuges comme le manoir Cormoran visaient à briser.
Comment faire comprendre à ces gentilles dames que leur publicité
ne m’intéressait pas? Que leur clientèle ne correspondait pas à la mienne? Magalie enchaînait ses explications avec la partie moins agréable de l’affaire : le coût de cette sympathique offre. Je devrais débourser quelques milliers de dollars en commandite; en échange, le nom du manoir serait affiché dans la programmation de la Fête des neiges et sur les pancartes de la patinoire en ville, en plus d’être intégré au circuit Découverte. Je sortis le premier argument qui me passa par la tête.
– Ce sera en même temps que le Carnaval de Québec[3]? Vous ne
pensez pas que ça risque de nuire au taux de participation?
Trois bouches se pincèrent d’un coup. J’avais touché un point
sensible. Magalie se lança dans une explication au sujet de la distance (un peu plus de cinquante-cinq kilomètres) et du bassin de personnes intéressées, des petites familles qui ne voudraient pas nécessairement se rendre en ville... Je désespérais de trouver une excuse valable lorsqu’un fracas résonna au-dessus de nos têtes.
Le sifflement caractéristique du korrigan confirma qu’il avait quitté
son nid. Le vacarme s’intensifia et la vitre tinta sous les coups répétés. Les trois femmes observaient le dernier étage avec consternation.
– Ne vous inquiétez pas, c’est le chat que je garde. Il s’est sûrement
faufilé dans le grenier à mon insu.
Je tressaillis au claquement suivant. Le korrigan avait renversé
quelque chose de lourd. Je servis un sourire d’excuse à mes visiteuses.
– Je suis désolée de couper court, mais il vaudrait mieux que j’aille
m’occuper du chat. Je vais réfléchir à votre offre et je vous donne des nouvelles. Merci d’avoir pensé à moi!
Sans leur laisser le temps de répondre, je rentrai dans le manoir et
fermai la porte derrière moi. Un coup d’œil par la fenêtre confirma que les trois femmes remontaient dans leur voiture. Avec un soupir de soulagement, je courus dans la cuisine et attrapai du miel avec un bol. Les oreilles à l’affût, je grimpai les marches deux par deux. Le retour au calme aurait dû être bon signe, mais avec le korrigan, la prudence prévalait.
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