Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 2

Je traversai l’étage des chambres en direction du petit escalier qui

menait aux combles habitables. Une odeur fleurie avait remplacé celle de naphtaline, gracieuseté des bouquets qui séchaient sur une corde tendue entre deux fenêtres – une autre intervention de Florence qui avait ravi le korrigan. J’y avais aménagé une pièce de détente avec des panneaux qui bloquaient un espace de « rangement ». Plutôt une zone tampon pour mon résident permanent. Je m’arrêtai le temps de verser du miel dans le bol, puis je passai la cloison sur la pointe des pieds.

Dans le coin, ce qui ressemblait à un amas de boîtes formait en réalité

une pyramide savamment disposée. Un amalgame de tissus et de brindilles se devinait entre les cartons. À la lumière de mes recherches sur les Faes inférieures, j’avais fourni de vieux torchons et de la paille pour que le korrigan se fabrique un nid. Il n’avait pas tardé à élargir ses recherches aux dépens de mes placards. Après quelques semaines à remettre de l’ordre chaque jour dans ma literie – et à racheter les morceaux manquants à l’appel – j’étais soulagée de voir que son installation semblait terminée.

– Fayette?

Il avait suffi de quelques minutes à Florence pour découvrir le nom

du petit Fae. Comment pouvait-elle interpréter les piaillements et les gazouillis? Mystère. Elle le justifiait par son don de clairvoyance, mais j’avais des doutes. Je poursuivis ma progression vers le coin, contournant les caisses et les malles qui occupaient la pièce. Une lampe torchère gisait sur le côté, en compagnie de quelques boîtes renversées, la source du vacarme salvateur. Je m’accroupis, tâchant de deviner où Fayette se cachait.

Dans ma poche arrière, mon smartphone vibra. Je l’ignorai.

M’assurer du bonheur du korrigan primait. Je glissai le bol un peu plus près de son nid. Un pépiement contrarié me répondit. Je croisai les mains sur mon cœur.

– Je suis désolée, Fayette. Les dames auraient pu te vouloir du mal,

et tu sais que ma mission est de te garder en sécurité.

Il riposta d'un gazouillis morose. Mon smartphone vibra à nouveau.

D’un geste lent, je le sortis et jetai un coup d’œil à l’écran. Message vocal, appel manqué, message texte. Je haussai les sourcils; quelqu’un tenait à tout prix à me parler. J'épiai le nid du korrigan encore un peu avant de soupirer.

– Je t’apporte une tranche de pain?

Un trille enjoué fusa du repaire de Fayette et je ne pus retenir mon

sourire. Si l’estomac de la petite créature se portait bien, alors tout allait bien. Satisfaite, je me relevai et rebroussai chemin en prenant soin de faire le moins de bruit possible jusqu’à l’étage inférieur. Je m’appuyai contre le comptoir de la cuisine et ouvris le registre des appels. Le nom de Marie-Josephte Corriveau s’afficha. Ça n’avait rien de surprenant, considérant qu’elle était la propriétaire factuelle du manoir et que j’opérais mes activités sous sa protection. Les humains la connaissaient en tant que femme de carrière, puisqu'elle occupait les fonctions de directrice régionale du ministère de l'Immigration. Les créatures surnaturelles, quant à elles, se divisaient en deux camps : celles qui la craignaient – car elle n’avait pas mérité le surnom de la Mangeuse d’âmes en offrant des cookies – et celles qui la révéraient pour son œuvre philanthropique (mon manoir n’était pas le seul refuge qu’elle supervisait).

Marie-Josephte possédait une assurance admirable, et je la voyais

mal essayer de me rejoindre de manière aussi insistante pour une broutille. Mon rythme cardiaque s’accéléra et plusieurs scénarios me traversèrent l’esprit. La plupart de nos interactions tournaient autour du manoir et de ses activités, alors c’était le sujet le plus probable de son appel. Par contre, elle savait aussi que je menais des recherches en parallèle dans le but de retrouver mes semblables. Avait-elle mis la main sur une nouvelle piste? Je frottai mes mains sur mon jean et cliquai pour la rappeler.

– Ah, enfin! répondit-elle sans préambule. Écoute, j'ai un service à

te demander.

Mes épaules se raidirent. Avec son autorité naturelle, la Corriveau

distribuait les ordres comme d’autres les bonbons, et elle s’attendait à être obéie. Notre relation différait quelque peu, car j’avais instauré mes limites dès le départ : je serais une collaboratrice disposée à m’en remettre à son expérience, mais je ne la laisserais pas me manger la laine sur le dos. Qu’elle me demande une faveur signifiait qu’elle anticipait un refus initial de ma part.

– Quel genre de service?

Son soupir avait assez de force pour que je l’entende sur la ligne.

– Le genre qui ne te plaira pas. Je pense quand même que c’est

nécessaire.

– Est-ce qu’on parle d’un service qui fera en sorte que tu me seras

redevable?

S’il y avait bien une chose à laquelle je tenais, c’était la réciprocité.

De la sorte, personne ne pouvait se sentir floué. La comptabilité devenait parfois ardue, mais ça en valait la peine si ça garnissait l’arsenal de mes options en cas de pépins.

– Mm, ça dépend, hésita-t-elle. Alors, disons que je te demande un

service en deux temps. Si tu acquiesces aux deux, je te serai redevable, sans condition. Si tu ne fais qu’exécuter la première partie, je me garderai un droit de réserve sur ta demande en échange.

Mes sourcils grimpèrent en haut de mon front. Ça empestait les

complications... mais la curiosité s’infiltra dans mon esprit.

– De quoi as-tu besoin?

– Je veux que tu assistes au conseil des Clans en fin d'après-midi.

Je restai interdite. Les Clans regroupaient les Faoladh, des

métamorphes de descendance irlandaise, les Shamans, et certaines puissances locales comme le Bonhomme Sept Heures, la Corriveau, les monstres lacustres, et plus récemment, le Windigo de même que la Dame blanche. L’étendard des Clans ralliait aussi bon nombre de créatures solitaires, comme les lavandières de nuit, ou encore des créatures dites inférieures, comme les feux follets. L’adhésion aux Clans se faisait d’une manière assez flexible, du moment que le ou les candidats témoignaient de leur volonté à s’affranchir de l’influence du Roi-Mage.

Les Clans militaient farouchement depuis plus d’une décennie pour

obtenir l’indépendance des créatures surnaturelles nord-américaines. Pour la majorité d’entre nous, le dominion du Roi-Mage européen n’avait plus de raison d’être. Il existait cependant la Faction qui se composait des créatures surnaturelles désireuses de bénéficier de la protection du Roi-Mage : les vampires, les démons, les Faes et bien sûr les mages. Depuis mon retour dans la région, plusieurs personnes avaient suggéré que je m’implique au nom des créatures aquatiques, mais je m’y opposais fermement. Une carrière politique ne cadrait pas du tout avec mes projets.

De toute évidence, assister à la rencontre ne constituait que la

première partie de ce mystérieux service dont Marie-Josephte avait besoin. Quel genre de situation pouvait bien la pousser à m’offrir un échange sans condition? La curiosité bataillait la raison : je ne pouvais pas compromettre la tranquillité du manoir sur un coup de tête. L’intervention du Bonhomme Sept Heures en octobre dernier avait failli ruiner mes efforts. Si je prenais part à cette rencontre du conseil des Clans, il y serait assurément. J’aurais préféré éviter de le croiser, car même s’il me devait un service (lui aussi), mieux valait laisser l’eau couler sous les ponts.

Marie-Josephte interrompit mes réflexions :

– Viens assister à la rencontre, écoute les discussions. Pas besoin de

faire de grandes déclarations. Je te demande juste de garder l’esprit ouvert.

Le manoir n’attendait aucun invité d’ici la prochaine semaine.

J’avais prévu de célébrer cette petite accalmie devant un film en compagnie d’une boîte d’Oreo. Ma journée venait de prendre une tout autre tournure.

– D’accord.

 

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