Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)

Chapitre 18

J’aspirai l’air à grandes goulées. Un gourdin percuta mes avant-

bras, et ce qui retenait mes poignets lâcha prise. Je secouai la tête et ma vision redevint nette. Pas un gourdin : Zacharie avait abattu son bras pour obliger Phil à me libérer. Je titubai avec la soudaine impression de partir à la dérive, jusqu’à ce que Zacharie me rattrape. Il me plaqua contre lui et je me laissai aller avec soulagement. La fermeté souple de sa poitrine sous ma joue n’avait rien à voir avec les parois de la malle. La douceur de son pull contrastait avec la texture rêche du sac de jute. Et l’odeur d’eucalyptus mêlée au charbon de sa nature démoniaque me rappelait le vent dans mes cheveux, évoquant une course sur la grève que nous avions partagée.

Ses lèvres se posèrent sur mon front tandis que ses mains

frictionnaient mon dos. Je soupirai d’aise avant d’agiter mes doigts et mes orteils pour reprendre contact avec le moment présent. Un frisson me traversa et mon ventre gronda. Stupide démon, trop gourmand. Je rouvris les paupières pour voir Phil affalé sur son fauteuil, la tête jetée vers l’arrière et un bras passé sur ses yeux.

– Ça va? me demanda Zacharie.

Je m’éclaircis la gorge à deux reprises pour lui répondre.

– Le pire est passé. J’espère.

– Ce salaud, il n’y est pas allé de main morte.

Je plissai les yeux à l’intention de Phil, qui ressemblait à un junkie

après sa dose. La peur et l’angoisse s’estompaient, mais il me restait une bonne mesure de rancune. Je me détachai de Zacharie et envoyai un coup de pied sur la chaussure de Phil. Il sursauta et redressa la tête, le regard dans le vague.

– On va repasser pour l’équitabilité, l’accusai-je. Tu vas m’offrir à

souper en dédommagement. J’ai vu qu’il y avait des nachos sur le menu en bas.

Il acquiesce avant de se frotter le visage à deux mains.

– Pas de souci, j’avertirai Émilie.

Il se remit sur pied et tituba avant de se rattraper au dossier du

fauteuil. Une fois à son pupitre, il saisit un bout de papier et y griffonna une adresse dans le haut. Sur l’autre partie, il traça quelques lignes. Il me tendit la note, mais Zacharie s’interposa pour la prendre d’un geste sec.

– C’est de l’autre côté du terrain de golf, expliqua Phil. Il faut

remonter la rivière Boucanée pour atteindre une grotte souterraine. Apportez des chaussettes de rechange; en ce temps de l’année, la rivière doit être haute.

Zacharie grogna ce qui pouvait aussi bien être un remerciement

qu’une insulte. Il posa une main dans le creux de mon dos pour m’inviter à sortir de la pièce. J’obtempérai et décrochai mon manteau au passage. Mon ventre se manifesta à nouveau alors que nous parvenions au rez-de-chaussée. Zacharie signala la serveuse et demanda – non, exigea – une table. Je le regardai commander à manger et boire pour quatre sans dire un mot. Phil avait dû passer le message en cuisine, car nos assiettes arrivèrent en un temps record.

Je tentai de relancer la conversation sur la suite de notre enquête,

mais Zacharie se contenta de quelques onomatopées et de mots monosyllabiques en réponse. Il ne cessait de pousser de la nourriture dans ma direction et de s'assurer que je mange à ma faim. J’abandonnai mes tentatives de discussion et le laissai mariner dans son évidente mauvaise humeur.

Dehors, le soleil avait disparu derrière l’horizon et l’éclairage de rue

avait pris le relais. Zacharie resta muet jusque dans le pick-up. Moment auquel il atteignit la limite de ma tolérance.

– Allez, dis-le.

– Quoi?

Je me penchai au-dessus de la console entre nous.

– Le fond de ta pensée. Vas-y. Vide-toi le cœur.

– On s’en va. On rentre à la maison. À Québec.

– Quoi? Non!

Il se tourna vers moi. Le lampadaire le plus près ne suffisait pas à

illuminer tout l’intérieur, mais son désarroi imprégnait l’air entre nous.

– Que Ponik aille au diable, s’emporta-t-il. J’emmerde les Clans et

leur politicaillerie d’abrutis colonisés. Je t’ai suivie ici dans un seul but : te garder en sécurité.

Je m’apprêtais à modérer ses propos sur la communauté

surnaturelle, mais la dernière partie de sa déclaration m’arrêta.

– Moi?

– Oui, toi!

Il agrippa ses cheveux comme s’il voulait se les arracher. Je me

mordis les lèvres à son expression incrédule face à ma réaction. Je savais qu’il m’aimait bien et qu’il avait eu besoin d’une distraction de ses propres problèmes. Je n'étais pas assez sotte pour mettre mon nez dans un potentiel nid de guêpes sans renfort, mais je peinais à croire que ma sécurité représente la priorité absolue de Zacharie. Il relâcha son souffle et tendit la main pour caresser ma joue.

– J’ai rencontré peu de personnes aussi lumineuses que toi au cours

de ma vie, et certainement pas depuis plusieurs décennies. Je ne laisserai personne ternir ton éclat.

– Je ne suis pas si spéciale, dis-je d’une toute petite voix.

Sa main m’empêcha de secouer la tête et il m’obligea plutôt à

relever le menton.

– Tu te trompes. Nous avons choisi la même mission – protéger les

créatures vulnérables – et tu t’y prends d’une manière différente. Tu n’as pas idée à quel point ce que tu fais est précieux. Et admirable.

Mes doigts se refermèrent sur son poignet, parce que j’avais besoin

de me raccrocher à quelque chose, et aussi pour sentir sa chaleur contre ma peau. L'émotion comprimait ma gorge, mais je m’efforçai de lui répondre.

– Mes motivations sont plutôt égoïstes.

– Les miennes aussi. Autant pour les autres qu’à ton sujet. Les

bonnes intentions ne valent pas grand-chose. Et je ne laisserai pas le conseil des Clans profiter de ta générosité au risque de ta vie.

– Je ne suis pas en danger...

– Deux fois! me coupa-t-il. Tu as été attaquée au bord du lac, puis

tu viens de te faire siphonner par un démon. J’ai échoué à veiller à ta sécurité par deux fois. Alors on rentre en ville et les Clans trouveront un autre moyen de gérer la disparition de Ponik.

Les larmes me montèrent aux yeux de savoir que Zacharie plaçait

ma sécurité avant tout le reste.

– On ne peut pas partir, murmurai-je. Je tiens à retrouver Ponik.

Un grondement échappa à Zacharie, plus proche de celui d’un

prédateur que d’un homme. Mes doigts se crispèrent et je m’efforçai de relâcher pour ne pas laisser une marque sur le poignet de Zacharie. Je poursuivis sur ma lancée :

– Ponik occupait déjà la région lorsque mes parents se sont installés

à Saint-Jean-Port-Joli. Il pourrait peut-être m’aider à retrouver mes semblables.

Zacharie ferma les yeux. Son front descendit pour s’appuyer contre

le mien tandis que sa main glissait vers ma nuque. J’écoutai le rythme de son souffle s’apaiser dans la noirceur du véhicule.

– D’accord, on va chercher Ponik, et Dieu me préserve de le

tabasser quand on le retrouvera. Promets-moi de ne pas prendre de risque inutile, de ne plus te mettre en danger.

Je réprimai une grimace, bien consciente qu’une telle promesse

serait difficile à tenir.

– Je n’ai pas l’intention de mourir ici. Je serai prudente, mais je

ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour localiser Ponik.

Avec un soupir, Zacharie me relâcha et se rassit dans son siège.

– J’imagine que je devrai m’en contenter.

Il embraya le pick-up et prit la route en direction de l’antre de

Ponik.

 

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