Les vagues fugitives: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 2) (French Edition)
Chapitre 20
Malgré l’heure tardive, ou plutôt en raison de l’heure tardive, plus
d’une douzaine de voitures s’alignaient dans le stationnement de la microbrasserie. À l'intérieur, le brouhaha des discussions et de la musique d’ambiance animaient la salle à manger. Derrière le comptoir, Émilie sourcilla en nous reconnaissant. L’hôtesse la prit de vitesse et vint nous accueillir. Je répondis à sa salutation avec une grimace d’excuse :
– Nous devons voir Phil à nouveau.
– Il est en cuisine, intervint Émilie. Donnez-moi deux minutes.
Le démon d’ombres mit un peu plus longtemps que les deux
minutes promises par Émilie avant de passer la porte à battant. Son expression pincée ne présageait rien de bon. Une fois de plus, il nous signala de le suivre à l’étage. Les mains sur les hanches, il pivota face à nous depuis le centre de la pièce. Je poursuivis ma route jusqu’à son pupitre où je vidai le contenu de mon sac, prenant bien soin d’étaler les cartes, les feuilles et le registre. Lorsque je me tournai vers Phil, son attitude était passée d’agressive à méfiante, les bras croisés. Je pointai les documents :
– J’aime bien les devinettes et les charades, mais ça n’est amusant
que lorsqu’on a tous les indices pour réussir.
Il s’approcha avec précaution et la compréhension traversa son
regard.
– Ah, en effet, je vois d’où vient votre frustration. Ponik est
légalement aveugle. Il perçoit quand même les ombres en présence de lumière vive, mais sans plus.
– Il a dessiné mon portrait et il l’a daté du siècle dernier, contrai-je.
– Sa vision s’est détériorée il y a une cinquantaine d’années,
expliqua-t-il.
Zacharie lui servit un regard lourd de menaces. J’espérais que ce
serait juste assez pour obliger Phil à coopérer, et pas trop pour nous le mettre à dos. Sa voix me rappelait le roulement du tonnerre lorsqu’il s’adressa au démon d’ombres :
– Pourquoi personne ne nous en a parlé?
Phil grimaça en réponse.
– C’est le sujet qui fâche; on évite d’en parler à moins que Ponik le
fasse en premier. Il se débrouille grâce à une sorte d’écholocalisation magique. On en vient presque à l’oublier.
Je pouvais entendre mes dents grincer sous le coup de la frustration.
Que le sujet soit délicat à aborder en la présence du monstre lacustre était une chose, mais le passer sous silence alors que nous étions à sa recherche? Déterminée à obtenir des réponses, je pointai les documents.
– Pour rattraper cette omission, je suggère que tu nous aides à
déchiffrer les textes.
Il se frotta le visage, les épaules affaissées.
– C’est le chaos en cuisine...
Zacharie se pencha vers lui.
– Ce ne sera rien en comparaison du chaos à venir si nous ne
retrouvons pas Ponik.
Avec un soupir, Phil se laissa tomber dans sa chaise de bureau. Je
saisis une feuille blanche et un crayon pour retranscrire au fur et à mesure.
Une heure plus tard, j’avais les doigts courbaturés et plus de
questions encore qu’à mon arrivée. Phil avait été appelé en bas pour une urgence et nous avions convenu d’arrêter là pour ce soir. Tandis que Zacharie manœuvrait le pick-up en direction du chalet, j’étudiai le résultat de mon travail à la lumière de mon smartphone.
– Ses notes concernent plusieurs des lacs inscrits au registre,
remarquai-je.
– Tu penses qu’il voulait agrandir son territoire? Phil parlait plutôt
de chercher une compagne.
– S’il prévoyait de diviser son attention entre plusieurs plans d’eau,
c’est possible qu’un des membres de sa collectivité l’ait mal pris. On pourrait être face à une mutinerie.
Je repassai le reste des notes, perplexe. Caddy, Cassie, Chessie.
Ceux qui avaient eu la tâche de baptiser les monstres lacustres manquaient terriblement de variété.
– J’ai plutôt l’impression qu’on a affaire à une opération de speed
dating version monstre lacustre, rouspétai-je.
Zacharie étouffa un rire tandis que je replaçai les feuilles dans mon
sac, préférant attendre d’être convenablement installée pour poursuivre. Le silence régnait dans le pick-up et l’obscurité enveloppait les environs. De la lumière au poste d’accueil du complexe plein air perçait la nuit malgré l’heure plus que tardive. Une silhouette se détacha de l’obscurité dans le stationnement et je me penchai au-dessus de la console centrale pour mieux voir. Je connaissais cet homme.
– Arrête-toi!
Zacharie obtempéra d’un mouvement fluide et tourna dans l’entrée
du poste d’accueil. Dès que le véhicule s’immobilisa, j’eus la confirmation que cette rencontre ne relevait pas de la coïncidence. L’homme approcha du côté conducteur, les mains dans les poches. Un chapeau de pêcheur trônait sur sa tête, dévoilant ses oreilles, choix incongru en cette saison. Après un coup d’œil indécis dans ma direction, Zacharie abaissa sa vitre.
– Memphré, saluai-je le nouveau venu.
Sa moustache se retroussa à son sourire.
– Mademoiselle Cormoran, monsieur Morgan. Quelle surprise de
vous trouver ici!
Je haussai les sourcils.
– Vraiment?
Il s’esclaffa et agita une main entre nous.
– Disons que je ne vous ai pas trouvé à l’endroit attendu, d’où mon
étonnement, mais j’étais effectivement à votre recherche.
– Un autre qui joue sur les mots, marmonna Zacharie.
Je me mordis les lèvres pour ne pas sourire avant de reporter mon
attention sur le monstre lacustre.
– C’est plutôt moi qui devrais être surprise. Christian vous pensait
dans la région de Montréal.
Il écarta les bras avec un air entendu.
– Me voilà. On m’a dit que vous avez mené votre petite enquête.
J’avoue que la disparition de mon vieil ami me préoccupe. Que diriez-vous si nous échangions quelques histoires, dans un esprit de collaboration?
Zacharie tourna la tête vers moi et je croisai son regard. Difficile de
louper son scepticisme. Surtout en sachant qu’il aurait préféré me ramener à Québec, si la décision lui revenait. Memphré proposait peut-être son aide de bonne foi, mais je m’attendais à ce qu’il soit aussi difficile à saisir qu’une anguille. Cependant, vu notre manque de pistes sérieuses, je n’étais pas en position de refuser son offre.
– Nous nous apprêtions à retourner à notre chalet pour la nuit. Vous
pourriez venir prendre un thé? suggérai-je.
Son visage s’éclaira d’une joie enfantine.
– Excellente idée. Ça vous embête si je monte?
Il pointa la porte de la cabine arrière du pick-up. Mon regard
survola le stationnement. Aucun autre véhicule ne s’y trouvait. Comment Memphré était-il arrivé jusqu’ici? Certainement pas à pied. Zacharie déverrouilla les portes et notre passager prit place derrière nous. Zacharie ne perdit pas de temps à nous ramener au chalet.
Une fois à l’intérieur, je mis l’eau à bouillir tandis que Zacharie
ravivait le feu. Memphré fit le tour de la pièce à vivre (ce qui lui prit moins d’une minute) puis il s’assit, les coudes sur la table et les doigts croisés sous son menton. Je préparai les tasses et étouffai un bâillement en les disposant devant nos places respectives. Je regrettais déjà de l’avoir invité à cette heure. Il étudia sa tasse d’œil critique.
– Vous n’avez rien de plus fort?
À mon clignement d’yeux interdit, il haussa les épaules et souffla
sur le liquide brûlant.
– Soixante ans, dit Zacharie en nous rejoignant.
Notre visiteur arqua un unique sourcil à cette étrange déclaration.
– Les mentions du monstre du lac Memphrémagog précèdent celles
du lac Pohénégamook de soixante ans, précisa Zacharie.
– Champi nous devance de deux cents ans. Les Abénakis parlaient
déjà de lui avant la colonisation, précisa Memphré. Mais les humains ne voient que ce qui les arrange. Nous appartenons tous les trois à la même couvée.
Ma tasse resta suspendue entre la table et mes lèvres. Couvée.
Comme des œufs. Je n’y avais jamais réfléchi en long et en large, mais les monstres lacustres s’apparentaient à de grands reptiles.
– Vous êtes donc frères, et du même âge?
Memphré acquiesça avec un sourire en coin. Je songeai à nos
trouvailles dans l’antre de Ponik.
– J’imagine que vous saviez pour sa cécité, avançai-je.
Son sourire se transforma en grimace.
– Il a mis son nez là où il n’aurait pas dû. Je crois que c’est arrivé
lorsqu’il a essayé de briser un cercle de protection. Il était trop loin de son lac pour se prémunir du contrecoup, termina-t-il avec un haussement d’épaules fataliste.
Les doigts de Zacharie tambourinèrent sur la table un instant avant
qu’il ne revienne sur l'hypothèse émise un peu plus tôt :
– Qu’est-ce qui pousserait l’un des vôtres à agrandir son territoire, à
annexer d’autres lacs?
Memphré se figea quelques secondes avant d’abandonner sa pose
pour se caler dans son siège, les bras croisés.
– Cette idée est tout à fait saugrenue. Il n’y a toujours eu qu’un lac
pour un monstre. Nous ne pouvons pas cohabiter.
– Et une guerre de territoire? le relança Zacharie.
Il secoua la tête.
– Les monstres lacustres ne possèdent pas de pulsions belliqueuses.
C'est d’ailleurs ce qui nous permet de gérer nos collectivités à l’insu des humains normaux : notre présence facilite la cohabitation des différentes races.
Je retournai ses paroles dans mon esprit, essayant de former un tout
cohérent entre nos découvertes et ces informations.
– Nous avons discuté avec plusieurs membres de la collectivité de
Ponik depuis ce matin, et je vois mal l’un des siens s’en prendre à lui. Nous savons cependant qu’il y a un individu violent dans les parages : sa maison a été fouillée et un Maymaygwashi y a été assassiné.
La tristesse extirpa une grimace à Memphré.
– En l’absence de Ponik, la violence n’est pas exclue, mais
puisqu’on cherche plutôt la cause de sa disparition, je suspecte une personne externe à la collectivité. Qu’est-ce qui vous a fait croire que Ponik lorgnait plus de territoires?
Je laissai Zacharie lui répondre :
– Selon les siens, il a modifié les amarres du lac. Il aurait été à la
recherche d’une compagne, mais on a aussi trouvé des notes d’après lesquelles il s’intéressait à plusieurs lacs.
Memphré tapota ses lèvres avec un doigt. Avec le chapeau de pêche
qu’il n’avait toujours pas retiré, j’avais un mal fou à le prendre au sérieux. Je ne serais qu’à moitié surprise s’il rejetait la faute sur le dos des extra-terrestres ou d’un complot international.
– Vous ne posez pas les bonnes questions, les enfants.
Tous mes muscles se crispèrent à son ton. Je ne jouais jamais la
carte de l’âge, surtout pour éviter d’attirer l’attention, mais aussi parce que selon mon expérience, l’accumulation des années ne garantissait pas la sagesse. À son regard orageux, Zacharie n'appréciait pas plus la condescendance du monstre lacustre.
– Quelle question devrions-nous poser? demanda-t-il entre ses
dents.
Memphré lui servit un sourire éclatant, loin d’être troublé par
l’humeur de son interlocuteur.
– Jusqu'où Ponik serait-il prêt à aller pour obtenir une descendance?
Je pinçai les lèvres et attendis qu’il réponde à sa propre question,
mais il continuait de nous étudier avec cet air bonasse. Ce fut mon tour de parler avec les dents serrées :
– Dites-nous, jusqu’où Ponik serait-il prêt à aller pour obtenir une
descendance?
Il écarta les mains.
– C’est une excellente question.
Il agita les sourcils de manière suggestive. Incrédule, j’attendis
qu’il développe, mais non, il se contenta d'observer notre réaction.
– Cette conversation ne nous avance en rien, remarquai-je d’un ton
froid.
– Ah, vous sous-estimez la complexité de l’opération et des
implications. Chambouler tout un écosystème pour trouver une partenaire? Ce n’est pas une décision prise à la légère. Son quotidien devait se résumer à gérer les retombées.
– Est-ce que ses recherches auraient pu lui mettre une de ces dames
à dos? relança Zacharie.
L’idée que les femelles monstres lacustres soient l’équivalent
surnaturel de la veuve noire ou de la mante religieuse me recouvrit les bras de chair de poule. Memphré inclina la tête de gauche à droite en considérant cette option.
– Ça me semble improbable. Déjà, s’il avait trouvé une candidate,
j’en serais tombé en bas de ma chaise. Savez-vous quel était le taux de survie de notre progéniture à l’époque de ma naissance? Un œuf sur trois. Ça relève du miracle que mes frères et moi ayons tous survécu à l’âge adulte.
Je plissai les yeux.
– À l’époque, répétai-je. Qu’en est-il aujourd’hui?
Son expression se fit chagrine.
– Un œuf sur quatre. En sachant qu’une femelle pond en moyenne
deux œufs par couvée, vous venez de trouver la raison du déclin de notre population.
Il agita les mains dans les airs et haussa le ton.
– Si vous demandez à Ogopogo[25], il vous dira qu'il s’agit
d’autorégulation naturelle en raison du nombre de plans d’eau disponibles, mais j’ai la conviction que la propension des humains à polluer finira par nous tuer tous.
Je hochai la tête avec un soupir. La soirée était trop avancée pour
que j’aie envie d’aborder ce débat, mais je n’allais pas nier que la qualité de l’eau payait le prix de l’industrialisation du dernier siècle. Je revins aux implications liées aux démarches de Ponik pour trouver une compagne. Peut-être qu’un autre mâle avait vu d’un mauvais œil ses démarches. Mon regard s’attarda sur l’allure de grand-père de Memphré. Rien à voir avec l’idée que je me faisais d’un séducteur. D'autre part, la jalousie entre frères n’avait rien d’une nouveauté; la Bible utilisait l’histoire d'Abel et Caïn pour nous mettre en garde contre cette force destructrice. Je décidai donc de tâter le terrain :
– Et vous? Aucun désir de procréation?
Il s’esclaffa et du thé déborda de sa tasse à son mouvement
brusque.
– Qui dit que je n’ai pas déjà répondu à cet impératif biologique?
Il se leva sur cette déclaration obtuse.
– Je vais refaire un tour du lac, juste pour être sûr que tout le monde
est en sécurité, puis je retourne à Magog. Ça brasse du côté de la frontière américaine et je ne veux pas laisser mes gens seuls plus que nécessaire. Appelez-moi si la situation s’envenime, et je verrai ce que je peux faire. Avec un peu de chance, Ponik réapparaîtra de lui-même.
Il déposa une carte de visite sur la table et se dirigea vers la porte.
Zacharie le suivit et s’assura de verrouiller derrière lui. Un bâillement manqua me décrocher la mâchoire.
– Au lit, ordonna-t-il. On étudiera cette piste demain.
J’acquiesçai avant de placer nos tasses dans l’évier. La vaisselle
sale attendrait à demain. Zacharie avait disparu dans la salle de bain, aussi en profitai-je pour enfiler mon pyjama, puis j’échangeai de place avec lui le temps de brosser mes dents. Zacharie était couché, les mains sous la tête, lorsque je montai à l’étage. J’éteignis la lumière et me glissai sous les draps.
Mon cœur papillonna dans ma poitrine. Je dormais déjà la veille au
moment où il m’avait rejointe au lit. Entre ses aveux sur ma sécurité et l’épisode de la douche un peu plus tôt, je ne savais pas comment réagir. Faire comme si de rien n’était ne me ressemblait pas beaucoup. J’allais ouvrir la bouche pour briser le silence lorsque ses bras m’attrapèrent par la taille. D’un geste fluide, il me retourna et plaqua mon dos contre son torse.
– J’ai juste besoin de savoir que tu es en sécurité, chuchota-t-il.
Son bras reposait sagement sur ma taille, sa main bien à plat à la
hauteur de mon nombril. Et son bassin ne frôlait même pas mes fesses. La tension dans ma poitrine se dissipa et je relâchai mon souffle. C’était d’une part du soulagement, et d’autre part de la reconnaissance. Qu’il accepte de prendre notre temps, de ne pas bousculer notre relation. Je calai mon bras sur le sien et me laissai aller à la chaleur de son corps.
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